ÉPILOGUE
Faire des livres, nous accordons qu'il en pouvait trouver la besogne importune. Il faut à la composition organique d'un long ouvrage un labeur méthodique et suivi, qui devait lui coûter. Même l'assiduité au feuilleton hebdomadaire du critique lui pesait. Aussi n'assuma-t-il pas longtemps, aux Débats,\a périodicité de la tâche qu'avait remplie Geoffroy \ Improviser à son heure, jeter des pages vives, jaillissement spontané de son imagination ou floraison de ses souvenirs, voilà ce qui convenait à son humeur.
On a dit ce que son style devait au souvenir de ses expéditions entomologiques dans la vallée de Novillars. Non pas seulement son style, mais les habitudes de sa pensée et sa démarche intellectuelle semblent dater de cette heureuse année 1794. Il garda le pas de flânerie amusée dont il avait accompagné, filoche à la main, M. de Chantrans, parles prairies et les bois. 11 garda aussi le goût des échappées, des pointes à droite et à gauche, selon l'appel du hasard.
l. Une lettre d'Armand Berlin, qui nous est communiquée, témoigne que son collaborateur avait besoin parfois d'être relancé. Le directeur des Débats le faisait, d'ailleurs, avec beaucoup de grâce. Après une recommandation relative à certaine Variété, dont l'esprit pouvait choquer M"° de Duras, il écrivait : « Vous m'avez déjà à peu près brouillé avec le duc de Lévis, qui s'en prend à moi du retard do votre second article. Je vous pardonnerais tous ces crimes, si vous ne me traitiez avec tant de rigueur. Si c'est de la coquetterie, vous avez tort, car je ne puis pas vous aimer plus que je vous aime.
Tuus uscfiie nd mortem Mortem autein crucis. »
De là le décousu de son œuvre, où se mêlent tant de choses, où une Bibliolhèqiie sacrée grecque-latine voisine avec une étude sur le langage macaronique, l'Histoire du chien de Brisqiiet avec un Essai critique sur le gaz hydrogène, Trilbg avec un Dictionnaire des onomatopées,Thérèse Aubert avec des Questions de littérature légale, les Anna/es de l'imprimerie des Aides avec une brochure sur la franc-maçonnerie... OEuvre sans lien, image d'un esprit dénoué. Je ne sais à quelle haute intelligence, ainsi dissipée, Sainte-Beuve souhaitait une force coordonnante et centrale. On se prend à regretter chez Nodier un point ferme et fixe. Son art de nouvellier, qui le distinguera et le qualifiera, pourrait lui être ce centre de cohésion. Il s'en laisse trop distraire. Mais il se répand si joliment, et il semble si bien obéir à une vocation, en étant de la sorte, au gré de l'occasion, discontinu, épars...
Sans doute, il faut admirer ceux qui savent se discipliner et, si l'on peut dire, s'économiser; mais il est des prodigues charmants. Lamartine, qui, peut-être, n'a pas rendue Nodier toute justice, a bien dit ce que « l'incurie de sa richesse » a de grâce : « Il joue avec son génie et sa sensibilité, comme un enfant avec l'écrin de sa mère. Il perd les pierres précieuses dans la salle ^ . » Sans doute encore, louange est due