Sainte-Beuve (Portraits littéraires, t. I, p
fidèle et bougon. Son costume, d'un archaïsme hétéroclyte et sans date, achève le pittoresque de sa personne, dont quelques traits se retrouveront peut-être dans la Fée-aux-Miettes K Telle est la maisonnée.
Le président Nodier a lu Rousseau, et retenu V Emile. Il essaie d'en appliquer les principes à l'éducation de son fils. Attribuerons-nous à cette méthode la précocité du jeune Charles? Il eut une enfance courte, et il nous faut le déplorer, car il connut trop tôt une double fièvre, qui, d'ordinaire, n'agite pas les si jeunes garçons : fièvre politique, fièvre sentimentale.
Son avènement à la vie de citoyen fut, en effet, avancé et comme brusqué à plaisir, et le cœur eut en lui un éveil hàtif. A l'âge oij l'on joue aux billes, il entrait à la société des Amis de la Constitution, le club le plus révolutionnaire de Besançon, et il y pérorait, apostrophant les « rebelles émigrés », menaçant les libellistes aristocrates, maudissant les « prêtres hypocrites et séditieux », haranguant les « camarades volontaires ».I1 n'omettait point les «citoyennes» présentes. Il affirmait sa foi en leur patriotisme, sans oublier l'hommage dû à leurs grâces. L'année d'avant, il avait égayé de facétieux démagogues par sa tendresse câline pour la femme
l. Du moins M"" Marie Mennessier-Nodier pense-t-elle que le souvenir de cette fée Garabosse ne fut pas étranger au goût de Charles Nodier pour le fantastique.
d'un représentant, sans préjudice de son goût pour une « aristocrate », qui reçut de lui une déclaration en règle. Aventure conclue par une fessée que la dame lui administra de ses mains de baronne, sous les arbres touffus de Chamars ^
Le président Nodier, qui prétendait que son fils « fût un homme avant d'être un enfant * », et favorisait en cet écolier l'éclosion plus que printanière du républicain, ne lui souhaitait point, apparemment, cette préniaturité sentimentale. Ses promptes inclinations de cœur allaient contribuer aux variations de sa foi politique. « Ma famille est républicaine, mais je me ferai aristocrate pour te venger... » Son caractère s'exprime en ce mot à sa petite amie Séraphine '. Une opinion comptait peu, à son estime, « auprès d'une affection * ». C'en était assez pour soumettre à quelques oscillations ses idées sur la chose publique. Mais elles devaient vaciller à d'autres courants d'air. Toujours son imagination y souffla une part de fantaisie Il parle de ces hommes « à vues droites, mais absolues », qui suivent un principe « comme un bœuf trace un sillon » '. Il ne pouvait leur
1. Cette histoire a été spirituellement i-acontée par Paul Féval, sous ce titre : Le Premier amour de Charles Nodier.
2. Francis Wey, cité par M"*" Mennessier-Nodier dans C/iarles Nodier, Épisodes et souvenirs de sa vie.