Souvenirs, épisodes et portraits, t. I, p
ressembler. De par son tempérament de poète, il était voué au caprice et à l'accident. Il confessait pour les irréguliers un penchant qui n'a pas de quoi surprendre chez cet initiateur du romantisme. Le goût du risque s'y ajoutant, il devint un affilié de sociétés secrètes et — il tenait à ce titre — un conspirateur.
Voilà qui pouvait suffire à mouvementer sa jeunesse, même sans la complication des aventures de cœur. Ajoutons les hasards, non de sa vocation, — il était de ces prédestinés qui portent un signe au front, — mais de sa carrière, qui ne fut d'abord que tâtonnements désordonnés, essais divergents.
On les a maintes fois racontées, ces vives et inquiètes années d'une vie qui devait finir si paisiblement. Avant que sa fille se fît son biographe, Nodier avait eu pour « témoin mémoratif et glorieux », comme le qualifiait Sainte- Beuve, son plus vieil ami et le meilleur, Charles Weiss. Il s'est, au surplus, abondamment narré lui-même. Peut-être, cependant, même après ses récits romancés et les Souvenirs qu'il nous a donnés pour de l'histoire, reste-t-il à écrire du neuf sur ce qu'il a nommé « les agitations d'une folle jeunesse ».
Nodier avait douze ans lorsqu'il fut admis au club '. Bientôt après, il fît un voyage dont il devait garder une forte impression. Pichegru venait de sauver l'Alsace en reprenant sur les Autrichiens les lignes de Wissembourg. Les Amis de la Constitution woulureni lui en adresser leurs compliments, et ils élurent une délégation pour les lui porter. Il plut à cette députation d'emmener avec elle l'enfant qui avait, peu de jours auparavant^ si bien discouru. Sollicité de le confier à ces patriotes, son père le laissa partir. Le général reçut paternellement le petit Franc-Comtois, le prit sur ses genoux, l'embrassa. Se doutait-il, qu'en ce mince et frêle « patriote », il caressait son futur apologiste ? De cette visite, date l'enthousiasme de Nodier pour Pichegru. S'il se déclara si haut garant de son loyalisme, c'est qu'il gardait à la joue la sensation du baiser de Hœnheim.
Le collégien péroreur de club avait semblé promettre un Brutus à la mode du temps. Une occasion trahit bientôt le défaut de son armure. Où son cœur contredisait ses principes, ses principes étaient d'avance vaincus. En 1793, une
1 . Il y avait jnêmc prononcé un discours l'année d'avant, le 22 décembre nQl.
habitante de Besançon, petite-nièce de l'abbé d'Olivet^ se vit sous le coup d'une accusation •capitale. Son crime était un envoi d'argent à un parent émigré K Elle devait comparaître devant le président Nodier, qui remplissait sans passion sectaire son redoutable office, heureux quand il pouvait, à la faveur d'un doute, éluder les sévérités de la loi, mais exact à l'appliquer aux cas bien définis, quoi qu'il lui en coûtât. Or, le cas de M""* d'Olivet, prouvé et flagrant, tombait sous les prises d'un texte aussi clair que rigoureux. Il semblait donc qu'elle ne pût échapper à une condamnation, et l'année sanglante eût compté une victime de plus sans l'intervention de l'écolier à la réthorique jacobine. Un vieil ami de sa famille, ex-officier du génie et cidevant gentilhomme, J\I. Girod de Chantrans, s'était attaché à cet enfant de vive et curieuse intelligence, et se faisait une tâche très douce de le cultiver. Nodier a dit bien des fois ce qu'il devait à cet homme d'esprit et de science, de sagesse familière et cordiale, qui philosophait en herborisant, 11 lui avait tout de suite rendu l'affection qu'il en recevait. Aussi quand il se vit imploré par lui, avec larmes, en faveur de
1. Peut-être seulement celui de son portrait. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie française, et qui paraît s'être enquis avec soin de certains détails à Besançon même, adopte cette version. D'après lui, c'est avec son mari, réfugié en Suisse, que l'inculpée avait correspondu. (Voir le discours de réception de Mérimée à l'Académie.)
la pauvre femme inculpée d'accointance avec l'émigration, fit-il sienne sa cause. Et, pour la gagner, il ne recula devant aucun moyen de tragédie. Il pria, conjura, pleurant aux genoux de son père. Puis, n'obtenant rien, tout à coup il changea d'attitude. De suppliant, il devint menaçant et s'écria du ton d'un Romain de Plutarque : « Sacrifiez donc cette victime à la patrie ; j'en offrirai une autre à la reconnaissance et à l'amitié... Si l'on condamne M°" d'Olivet, de ce poignard que vous voyez, je jure de me percer le cœur... » Le lendemain, à l'audience, le magistrat aperçut son fils blême, l'œil hagard, la main sous le vêtement, comme pour cacher le fer dont il allait se frapper. Effrayé, il fit fléchir la loi, au grand profit de l'humanité. Il en remercia depuis, bien des fois, l'impérieux intercesseur S
Le jour approchait où les rigueurs terroristes devaient menacer M. de Chantrans lui-même. Un décret qui interdisait aux nobles le séjour dans les places fortes le mit en demeure de quitter Besançon. Cette nouvelle désola son jeune compagnon et disciple : « Je ne vivais plus ; je n'embrassais plus mon pauvre père sans le noyer de mes larmes, parce que mon ami s'en allait. »
1. Tel est le récit de Francis Wey. Mérimée, dans le discours déjà cité, donne une autre version, moins dramatique, d'après laquelle le père, fléchi par son fils, lui permit de détruire, avant l'audience, la lettre qui accusait M""' d'Olivet.
SA PERSONNE ET SA VIE \i
Par bonheur, le président Nodier usa de son influence pour que le suspect put ne se retirer qu'à trois lieues, et, comprenant, pour son fils, le profit de l'intimité d'un tel homme, il consentit à les laisser partir ensemble. Il en fit Tannonce en ces termes à M. deChantrans : « Je ne connais pas d'homme plus vertueux que toi ; tu méritais de n'être pas né gentilhomme, mais obéis à la loi, emmène mon enfant, je te le confie, tu lui apprendras à connaître la nature et la vérité. »
Ils partirent donc. Sur leur passage, le peuple murmurait : « Voilà encore des nobles qui s'en vont. » C'est, écrit Nodier, « l'unique fois de ma vie que j'ai pris plaisir à entendre dire que j'étais noble » '. Ils cherchèrent abri dans un ha-
1. Même avant que Louis XVIII lui eût octroyé des lettres de noblesse, Charles Nodier était gentilhomme, ainsi que latteste cette lettre, écrite, nous ne savons à quelle date, en réponse à un article du Corsaire, mais qui ne fût jamais envoyée :
Monsieur,
« Il est fâcheux sans doute que la décoration d'un petit belvédère moyen âge, dédié à l'amitié, devienne un objet de polémique pour la critique, et. Dieu me le pardonne, pour l'histoire. Cela est même ridicule, mais ce n'est pas ma faute.
Je suis donc réduit à défendre mes armoiries, ou plutôt mon blazon (et il n'y a peut-être pas de vieille famille en France qui n'ait le sien), contre une interprétation qui donnerait beaucoup d'embarras aux dHozier futurs, si elle n'était pas réduite à sa plus simple expression. Vous comprendrez aisément que j"ai d'ailleurs d'excellentes raisons de laisser cette illustration héraldique à mes enfants, à défaut d'aucune autre.
« Le blazon que mon excellent ami m'a donné dans le déli-
meau, dont l'éparpillement pittoresque au bord d'un ruisseau fait une jolie vignette à Séraphine. De ce biez, qui de son nom s'appelle la Longeaux, le conteur a fait une rivière. Mais il n'a point exagéré le charme du vallon où, à mi-côte, se blottit Novillars. A peine le paysage en estil aujourd'hui gâté par une fabrique de cellulose. Le Doubs s'y attarde à des courbes complai-
■cieux manoir Beauchesne, n'est pas exact ; ce qui prouve, à mon grand regret, que je n'attachais pas à cette illustration toute Timporlance qu'elle mérite. Je vous sais un 'gré infini de me foui'nir l'occasion de l'établir imperturbablement, pour l'instruction des races à venir.
« Un de mes ayeux, car tout le monde a des ayeux, était magistrat d'une petite ville, nommée Ornans, à l'époque d'une •des invasions historiques de la Franche-Comté. Sa conduite, fort simple, sans doute, eut le bonheur d'être trouvée honorable par le vainqueur, qui lui offrit de prendre, à son choix, un titre de seigneurie. « Sire, lui répondit ce bonhomme, qui n'a pas encore été désavoué par ses descendants, je suis seigneur chez moi, et ma seigneurie se compose de Peu et de Très Peu. »
« Quoique le héros auquel il avait affaire sût toutes les languesjla réponse de mon ayeul fut prise au pied de la lettre par la Chancellerie, qui déclara ma famille suzeraine à perpétuité de Peu et de Très Peu, et c'est le seul fief que la révolution n'ait contesté à personne.
« De là, monsieur, date mon noble blazon de trois pommes de pin surmontées de la devise Très Peu, qui est aussi chevaleresque qu'une autre ; et il faut bien qu3 je vous dise le rapport de cette devise à ce blazon. Dans le patois d'Ornans de ce temps, Très Peu signifie Trois pommes de pin. C'est, sj vous le voulez, un rébus nobiliaire ou un calembour féodal, mais vous conviendrez que les aristocraties de toutes les couleurs se contentent rarement à meilleur marché.
« Au reste, monsieur, j'ai vécu de telle manière dans le
santés à travers des herbages verts et drus. Nulle haute montagne ne projette son ombre et sa gravité sur ce coin de riante nature. Lieu choisi pour les souvenirs d'enfance d'un poète. Nodier le nommait son paradis perdu.
Il a décrit le gîte que son ami et lui partagèrent dans cette solitude : deux pièces plâtrées et nues, avec un mobilier de cénobite. Pour tout luxe, deux tables de noyer, dont l'une offrait une large surface oîi étaler l'outillage compliqué de botanistes qui étaient aussi des entomologistes, des géologues, des zoologues... et l'autre servait de bureau à M. de Chantrans. Là il écrivait des pages que Nodier plaignait d'avance la postérité d'ignorer.
Mais le meilleur de leur temps se passait en expéditions, le marteau du minéralogiste à la main ou la filoche du chasseur de papillons sur l'épaule, sans compter la boîte de l'herboriseur en bandoulière. Tous les jours, après le repas du matin, ils partaient, l'enfant promenant sur
monde qu'on ne m'a jamais décidé à échanger mon blazon contre un autre et que je n'en ai jamais eu envie.
« Je vous prie donc, et cette lettre n'est pas à autre fin, de •ne pas confondre mes trois pommes de pins ou mes troispeizs avec trois pommes de rampe. Les pommes de rampe sont dorées.
« J'ai l'honneur de vous saluer, Charles Nodier.»
< P.-S — J'aime trop ma devise pour ambitionner la publicité, et ce n'est pas pour le public que je vous écris. »
la houle des hautes herbes son filet de gaze, soulevant les pierres du chemin, fouillant l'écorce ou l'aubier vermoulu des arbres, pour y trouver des insectes, puis, sans cesse, questionnant son initiateur au mystère des nomenclatures. Le terne vocabulaire prenait couleur à ses yeux. Il lui prêtait une âme de poésie. Il était, d'ailleurs, si avide de connaître... Nulle technologie rébarbative ne l'eût rebuté. Il a dit la griserie de ces courses à la découverte, où son inlassable précepteur, à propos d'un caillou, d'une brindille, d'une bestiole, lui improvisait « un cours d*études encyclopédiques » ; non pas de ces leçons mortes qui se débitent dans les chaires, mais des leçons vivantes, « en action ». Chaque notion acquise lui procurait l'ivresse d'une emprise sur le monde. Bien des années après, il frémissait encore au souvenir du « voluptueux saisissement » dont il avait vibré quand, pour la première fois, sous le tronc d'un vieux chêne renversé, il avait aperçu, « éblouissant comme uneescarboucle tombée de l'aigrette duMogol», un Carabus auronitens. Il plaignait ceux pour qui la nature est un livre clos, faute de pouvoir nommer l'insecte qui les frôle, la plante qu'ils foulent. Il sut vite attacher une appellation à tout ce qui bruissait, rampait, courait ou fleurissait dans le vallon de Novillars.
Bientôt il servit à M. de Chantrans d'éclaireur, poussant des pointes, fourrageante l'aventure, devinant à l'exposition, au site, le bouquet
d'aunes ou de bouleaux riche en eumolpes et en chrysomèles, la coudraie préférée des attélabes, la saulaie chère aux capricornes musqués... Le soir venu, on rapportait au logis la récolte. Alors commençait le jeu des pinces, des ciseaux, des épingles, des scalpels. On anatomisait, on disséquait, on comptait à la loupe les articles d'une mandibule ou des filets d'étamine. Puis on fixait sur les pages de l'herbier les pédoncules et les rameaux des plantes desséchées ;on piquait sur le liège les coléoptères asphyxiés dans la boîte de chasse.
Les jours de pluie ou de neige, — il neigea beaucoup en Franche-Comté pendant l'hiver et même le printemps de 1794, — on mettait à contribution la bibliothèque. Car il y en avait une : trois planches oîi s'alignaient chimie, physique, mathématique, poésie, philosophie... En bas, à hauteur de la main. Bernardin de Saint- Pierre, souvent feuilleté, voisinait avec ces « auteurs usuels», qu'étaient, pour M. de Chantrans, Lavoisier, Fourcroy, Bergmann, Maquer l'électrique... Au-dessus, s'accotaient les uns aux autres, pêle-mêle, « un gros Sénèque », un Horace, un Montaigne, un Plutarque d'Amyot, dépareillé, une Gerusalemme liberata, un Ariosto, un Dun Quichotte, cinq ou six tragédies de Shakespeare... M. de Chantrans et son petit compagnon lisaient haut, chacun à son tour, alternant de la science à la littérature, de la littérature à la science, à moins que le gentilhomme
ne prît son violon qui pendait, accroché. Ces lectures en commun ne suffisaient point, du reste, à un enfant qui avait un fougueux appétit de livres. Il dévorait tout seul ceux qu'il préférait. Deux fois de suite, il absorba les Essais. Quand il connut Plutarque, ce fut pour ne plus le quitter. L'Arioste « lui fit aimer l'italien ». Il devina Cervantes à travers l'espagnol, qu'il ne savait pas. Shakespeare, que M. de Chantrans lui traduisait à la volée, le transportait \ Ainsi se passaient les journées de mauvais temps à Novillars, tandis que le Biez grossi courait plus rapide et plus sonore sur son lit de cailloux. Bien des années après, Nodier gardait encore dans l'oreille sa chanson.
Ce qu'il se rappelait avec plus de douceur encore que cette « mélodie », c'était la vie de retraite, studieuse et charmante, qu'il avait vécue. Aux premières pages de Séraphine, il exprimait la crainte d'être seul à se rappeler ces heureux « jours d'exil ». Celui que son récit nommait « le citoyen Justin », et avec qui il n'avait plus correspondu depuis bien longtemps,. lui fit savoir que ses quatre-vingts ans se souve-
1. Il devait lui-même, un jour, communiquer son enthousiasme à quelqu'un qui lui en sut gré. Victor Hugo, dans ses Choses vues, raconte comment, certain soir, à Reims, où ils étaient allés ensemble pour le sacre de Charles X, Nodier improvisa pour lui une version du Roi Jean et le conquit à l'admiration des grands tragiques qu'il devait célébrer.
naient '. Francis Wey, qui l'entrevit dans son extrême vieillesse, raconte qu'il possédait encore des collections de fleurs et d'insectes amassées par son élève. Nodier, lui, avait emporté de Novillars une provision de savoir acquis avec délices, le goût d'une sagesse tolérante et souriante, et, sur son imagination d'adolescent, une couche indélébile de poésie.
Il lui fut bon de partir ainsi muni, quand, avant la fin de 1794, son père le rappela. Son viatique moral surtout devait lui servir. De No-