Besançon, 18 février
« Vos souvenirs d'un commencement d'adolescence, moncher Charles, qui embellissent tous les objets sur lesquels ils se rattachent, sont bien flatteurs pour votre ancien ami. Le précieux témoignage d'affection et d'estime dont vous l'honorez dans votre joli roman de Séraphine le dédommage de ce qu'il est forcé de se reconnaître infiniment au dessous du citoyen Justin. Je peindrais avec bien moins de talent, mais avec plus de vérité, les qualités heureuses qui vous ont signalé dès l'enfance et dont le développement vous a mis au rang de nos meilleurs écrivains... » Nous avons vu Nodier plaindre les temps futurs d'ignorer M. deChantrans. Le gentilhomme naturaliste s'est cependant fait imprimer. Lui-même, dans une lettre que nous possédons, parle de deux ouvrages qu'il a publiés sur l'histoire naturelle et « qui ont eu l'approbation de l'institut. » Il mentionne aussi des « mémoires isolés sur la physique, la minéralogie et l'agriculture », parus « dans les recueils de quelques sociétés », parmi lesquelles, sans doute, la Société philomathique, dont il était. Toute part faite aux outrances d'une amitié chaude, et sans prendre, à la lettre, M. de Ghantrans pour « un homme de génie », on doit le tenir pour un homme de savoir, autant que de cœur. Ajoutons qu'il fut, après Brumaire, membre du Corps législatif.
villars il traversa Besançon pour aller à Strasbourg, c'est-à-dire qu'il passa d'un séjour de paix à un théâtre de discorde et de sang. A Strasbourg, il allait apprendre le grec, mais de quel maître... Pour l'amour du grec, le président Nodier, féru de lettres anciennes et de philologie, correspondait avec « un certain Euloge Schneider, d'abord capucin à Cologne, puis grand-vicaire de l'évêque constitutionnel à Strasbourg, et très savant éditeur d'un Anacréon allemand. » C'est en ces termes que Charles nous présente l'helléniste à qui son père l'adressait. Ainsi, continua-t-il, j'allais étudier « sous les auspices d'un grand vicaire qui avait traduit et commenté Anacréon ^ » Ajoutons que ce grand-vicaire, ex-capucin, soutane et froc jetés aux orties, avait autorité, dans le ckeflieu du Bas-Rhin, comme « rapporteur de la commission révolutionnaire extraordinaire » et qu'il en usait pour faire tomber des têtes qu'eût respectées Saint-Just. Donc, le petit chasseur de papillons quittait le doux « citoyen Justin » pour la compagnie d'un terroriste.
L'impression ne lui fut pas ménagée de son dépaysement et de son changement d'air. Arrivé de nuit, il eut, dès sa première promenade, toute matinale, à travers la ville, un spectacle significatif. Comme il contemplait, au petit jour, la dentelure gothique de la cathédrale;, il vit rou-