‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 19 sur 163 · Souvenirs, épisodes et portnils, t. I, pp. 2 et · texte numérisé non relu

Souvenirs, épisodes et portnils, t. I, pp. 2 et

1er à ses pieds une tête de saint. Un choc avait précédé, un autre suivit. Le buste de la Vierge du portail tomba. L'auteur de ce massacre impie était un homme grimpé sur un apôtre de pierre. Il martelait avec fureur, brisant à droite et à gauche les reliefs du tympan, décapitant un chœur d'anges et de bienheureux. En bas, une foule applaudissait. Le Franc-Comtois frais débarqué ne comprenait rien à cette frénésie, qui « n'était pas encore parvenue au pied du mont Jura ».

L'heure sonnée de se présenter à celui-ci qui autorisait et, sans doute, commandait cette besogne, il y fut avec tremblement. Il a raconté en détail son entrevue avec le monstre : « Je ne vous ferai pas grâce d'un portrait, disait-il un jour, c^est ma manière de procéder. » Aussi ses narrations s'animent-elles d'une imagerie coloriée. Il a peint au vif la hideur du moine renégat qui ensanglanta l'Alsace. Elle est inoubliable, cette face livide, çà et là plaquée de rougeurs et mangée de variole, oîi, sous une broussaille de sourcils bruns, s'allume un regard fauve.

C'est à table que le jeune Nodier reçut, chez Euloge Schneider, sa première leçon, non de grec, mais de politique ; au cours d'un dîner, d'ailleurs « très gai », où les convives supputèrent les chances douteuses d'une « loterie de têtes ».

Schneider multiplia d'autant plus à l'adresse de son élève les préceptes de pur et dur civisme qu'il allait le laisser seul à Strasbourg, pour

faire, à travers le département, une tournée. Tournée de bourreau, précédé d'une escorte symbolique de hussards de la mort. Il n'en revint que pour expier ses forfaits. Une jeune fille arrachée à sa famille, sous la menace du couperet, et qu'il ramenait triomphalement pour l'épouser, rompit ces atroces fiançailles par un appel dramatique au représentant Saint-Just et à la Convention. Saint-Just fit liera la guillotine, sur la place d'Armes, « l'exécrable capucin », pour l'envoyer ensuite devant Fouquier-Tinville. Le jeune garçon endoctriné par lui, quelques jours auparavant, le reconnut sur l'échafaud, attaché, dépouillé de son habit galonné, grelottant sous une pluie de givre, entouré d'une multitude hurlante, qui réclamait le déclic du couteau. Le couteau ne tomba pas, ce jour-là. Schneider fut exécuté peu après, à Paris '. Si le spectacle en fut épargné à Nodier, il vit couler un sang plus innocent que celui de l'helléniste assassin. Il a parlé de « la forte éducation des événements » qui, en ce temps-là, « émancipait l'enfance ». Certes, la tragédie qui « courait les rues » pouvait inviter au sérieux. Est-il vrai qu'elle acclimatât, comme il dit, les âmes «dans une haute région de passions » ? Elle ébranla du moins d'une terrible secousse ses nerfs d'en-

1. H. Vallon confirme le récit de Nodier sur les causes de la mise en jugement d'Euloge Schneider et sa condamnation, prononcée le 12 germinal an II. (Le Tribunal révolutionnaire, édition de 1900, t. I, pp. 420-422,)

fant. Peu après, nous le voyons rentrer chez lui, malade. Son père prend le parti de le garder à Besançon et de surveiller son éducation intellectuelle, tout en lui faisant suivre les cours de l'Ecole centrale, où professe Joseph Droz. Mais, pas plus que Droz, il ne réussit à orienter son admiration vers nos classiques des xvip et xviii° siècles. Charles aime d'instinct la saveur gauloise du seizième. Nous l'avons vu choisir le Plutarque dépareillé deM.de Chantrans pour son livre de chevet. Il goûte la langue d'Amyot et de Montaigne. Il se plaît à Mellin de Saint- Gelais et à Bonaventure Despériers. Enfin, trente ans avant Sainte-Beuve, il découvre Ronsard.

Bientôt, sans répudier ces prédilections, il cède à l'attrait de la nouveauté régnante. Werther alors fait tourner ou sauter les cervelles. Nodier lit avec ivresse le roman vertigineux. Werther, « type essentiel et complet de l'homme jeune des nouveaux siècles' ». S'il ne l'imite pas jusqu'au bout, — et tant mieux ! — il se fait un devoir de penser et de sentir comme son héros, et, pour signifier cette intime conformité, il adopte la livrée des cœurs sensibles et désespérés : habit bleu et culotte jaune.

Cette exaltation romantique lui laisse pourtant du répit. Il trouve à ses heures le calme requis pour des besognes d'application froide.

1. Quelques observations pour servir à l'histoire de la nouvelle école littéraire.

Il classe des bibliothèques, en dresse le « catalogue raisonné » K Ne voilà-t-il pas de quoi apaiser l'intempérance de son werihérisme ? 11 s'enflamme, à vrai dire, pour « les bouquinistes et leurs trésors », il en parle avec une ardeur d'amoureux. Il prend feu pour des Estiennes et des Plantins. A un camarade qui s'est mis en quête, à Paris, « de boutique en boutique, de quais en quais, de galetas en galetas », il écrit que la lettre où il lira la découverte d'un Turnèbe, d'un Vascosan ou d'un Dolet, lui « vaudra dix ans de vie ».

Le bibliophile se double d'un naturaliste. Car le fureteur de livres se souvient du chasseur d'insectes. 11 le prouvera bientôt par une publication qui fera quelque bruit *. Le même ami qu'il a lancé à la découverte d'éditions rares, il le prie de lui chercher « la collection complète des journaux de la Société philomatique », où collabore M. de Chantrans.

Les sciences exactes l'intéressent en même temps que les sciences naturelles : «J'apprends les mathématiques et mon arithmétique est déjà finie \ » Ainsi s'enquiertet se disperse sa curio-

1. La bibliothèque publique de Besançon possède le catalogue in-4° qu'il dressa des livres très nombreux de l'abbé Pellier, chanoine de la métropole de Besançon.

2. Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes et sur Vorgane de l'ouïe dans ces mêmes animaux (1798). (En collaboralion avec F.-M.-J. Luczot.)

3. Lettre à Pertusier (20 nivôse an VII) publiée par le Bulletin du Bibliophile, 1860, p. 969.

site. Son esprit jette en tous sens des palpes. Manquait-il donc d'un attrait décidé, et ses visées d'avenir étaient-elles incertaines ? On le croirait quand on le voit ambitionner de servir de secrétaire au « chef d'escadron de la gendarmerie, près les départements de l'Ain et du Jura, en résidence à Bourg-en-Bresse. » Poste que, d'ailleurs, il obtint ', mais, vraisemblablement, n'alla pas occuper. Il devait bientôt après se voir proposer un emploi dans l'expédition d'Egypte, et nous ne savons s'il le refusa ou si l'offre lui en fut retirée '. Est-il vrai que, vers ce même temps, il se « trouva colloque » dans « l'expédition des Vosges », campagne d'ingénieurs, organisée par le Directoire aux abois, pour la recherche de mines d'argent? Il le raconte dans des pages très dramatiques et romanesques sur « les Emigrés en 1799 » '. Nous ne prenons guère au sérieux le vœu qu'il forma, dit-il, aux jours, mauvais pour lui, du Consulat, d'embrasser l'étroite observance des solitaires

1. Il l'annonçait dans une lettre du 22 germinal an VI, signée de Charles Weiss et de lui-même, à ses amis Regnault, Berthollet, Deis et Pertusier. (Publiée par le Bull, des Bibliophiles de 1860, p. 954.) Il se disait en même temps sur le point de se rendre à son nouveau poste. Les lettres suivantes, datées de Besançon, paraissent indiquer qu'il n'entra pas en fonction. Quelque chose explique ses démarches pour obtenir cet emploi; c'est que le chef d'escadron en question était son propre oncle.

2. Correspondance inédite de Charles Nodier (1796-1844 publiée par Estignard.

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