Souvenirs, épisodes et portraits, t. I
de la Trappe. Mais cette pensée de la réclusion volontaire dans une cellule de moine devait, à certaines heures de désabusement, émouvoir sa vive imagination. En est-ce assez pour justifier la comparaison qu'on a faite de sa jeunesse avec les années d'apprentissage de Wilhelm Meister ?
Mais revenons en arrière et retrouvons-le à sa sortie de l'Ecole centrale de Besançon. Il se dit, tout en bouquinant, que peut-être il acquiert des titres à « quelque petite place d'aide ou d'adjoint bibliothécaire ». Il ne se trompe pas, et cette ambition le met dans la voie au bout de laquelle il trouvera la définitive et sûre assiette de sa vie.
Il a dix-sept ans à peine quand il est nommé adjoint au bibliothécaire municipal de Besançon. Epris de livres, le voilà au milieu des livres > avec devoir professionnel de les ranger, de les cataloguer. Alors l'envie le prend d'en faire.
On conserve à la Bibliothèque publique de Besançon quelques très jeunes pages de Nodier \ intitulées Moi-même, que M. Georges Gazier publiait, il y a trois ans, dans un journal franccomtois % — non intégralement, et il faut l'en-
1. L'aliribution en a été avec certitude établie par M. Georges Gazier, archiviste paléographe, bibliothécaire de la ville.
2. La, Dépêche républicaine de Franche-Comté, 3 août 1904 — Depuis, M. Georges Gazier a édité en brochure cette communication au Congrès de l'Association Franc-Comtoise, sous ce
remercier. Car elle est, par instants, singulièrement vive, cette boutade, audacieux jet de gourme d'un échappé de collège qui a la mémoire toute fraîche de Candide et de Faiiblas. Ses lectures, en effet, se sont enhardies depuis le temps presque lointain de sa retraite à Novillars. Etn'a-t-il pas dit précisément que sa génération eut Faiiblas pour Télémaqiie'î II énumère des amours changeantes et point toujours délicates sur le choix de leur objet. Même ses souvenirs d'enfant se pervertissent. Son naïf sentiment de petit garçon pour la femme du représentant B... dégénère en une sensualité de Chérubin. La forme vaut mieux que le fond dans cet essai de sa jeune plume. Déjà, par endroits, il se sert de son instrument avec l'aisance d'un écrivain rompu au métier ; il se joue au jeu de la phrase agile, désinvolte, pirouettante. Un tel style convient au sautillement et à la gambade d'un « roman qui n'en est pas un ». Ce récit veut « servir de suite à toutes les platitudes littéraires du xviir siècle. » Pour sa démarche capricante, le décousu des impressions et des idées qui font sa trame, à tout moment trouée ou rompue, l'humour déconcertant qui, à l'improviste, le traverse, il procède de Sterne '. Ce ne sera pas toujours, tant
titre : Un manuscrit autobiographique de Charles Nodier (Besançon, typographie Dodivers).
1. Sterne était alors un de ses auteurs de prédilection. Au chapitre I d& Moi-même, il écrit : « Avez-vous lu Montaigne,
s'en faut, la manière de Nodier, mais il retrouvera cette veine dans la Fée-aux-Miettes et les Sept châteaux du roi de Bohême, ailleurs encore...
Il a glissé quelque part, dans cette fantaisiste autobiographie, une allusion à ses « démêlés avec la police ». Il a dit : « La police a trouvé mauvais que je portasse des cheveux courts et un bonnet de maroquin. » Son cas était plus grave. Un soir, à la sortie d'une petite fête où ils avaient choqué des verres trop débordants, Nodier et d'autres jeunes gens avaient parodié, sur la place Granvelle, un club jacobin. Irrévérence coupable. L'autorité s'émut, la force publique se mit en mouvement. Les audacieux caricaturistes, arrêtés et enfermés, comparurent devant le tribunal criminel, qui, à la vérité, se montra indulgent à une espièglerie de gais compagnons qui venaient, comme dit Rabelais, de « trinquer autour du gras jambon ». Ils furent acquittés. Nodier avait plaidé luimême sa cause.
Les amis complices de sa peccadille étaient, sans nul doute, ceux qu'il venait de s'attacher par un lien secret. Nous avons, en passant, dit son goût pour le mystère des pactes singuliers et des affiliations étroites. Un jour, il se félicitera des heures qu'il aura vécues dans les ventes
Charron, Rabelais et Sterne ? Si vous ne les avez pas lus, lisoz-lcs. Si vous les avez lus, il faut les relire... »
des Carbonari. Les Philadelphes groupés par lui n'avaient rien de commun avec le carbonarisme ni aucune secte redoutable. Qu'une couleur de royalisme teintât leurs opinions, on l'a prétendu; c'est possible, et leur gaieté délictueuse du 22 thermidor an VII n'était, apparemment, point exempte de malice. Mais ils causaientlittérature plus que politique ; — littérature et amour ^ Tous amoureux ; poètes presque tous. Jusqu'au mathématicien Pertusier qui se délasse des chiffres à rimer des idylles, et que Nodier, autorité reconnue déjà en ce petit cercle, compare à Théocrite et à Longus. Weiss, le « froid Weiss >, se hasarde au madrigal, tout en achevant ses Mémoires de V Académie. Caseau, dit le léger, « met au net un opéra ». Quelques-uns ébauchent des romans, des comédies. Sans préjudice de ses autres essais, en prose et en vers, Nodier lui-même vient d'en achever une, qui, probablement, ne verra pas la rampe. Mais il s'occupe d'en faire jouer d'autres que les siennes. Il est entré en relations avec « le citoyen Dorvo », l'illustre auteur de Je cherche mon père *, et il se fait, à l'occasion, son man-
1. Un savant chercheur, M. Léonce Pingaud, a fait de précieuses découvertes sur les Philadelphes. Il pense qu'ils ont politiquement peu agi. (Cité par G. Gaudrillier, dans un article sur le Complot de l'aa XII, Revue historique, janvier-février 1902, p. 31.)
. 2. Dorvo eut une notoriété par ses romans et son théâtre. La pièce en vers que nous venons de nommer, et qui fut jouée
dataire zélé. Dorvo, en retour, veut bien se laisser lire les compositions de nos Francs-Comtois et en dire son sentiment. Bref, il y a, dans ce groupe de jeunes gens, une intéressante activité d'esprit. Est-il vrai, pourtant, comme l'écrit l'un d'eux, que les femmes les occupent moins que les livres ? Telle « contestation de beauté », tranchée, en rimes légères et osées, par leur chef, atteste la place qu'ils donnent aux choses de l'amour. Elles emplissent mainte page de leur correspondance, qui devient parfois une chronique scandaleuse. Celui même dont ils raillent le « flegme glacial » et le cerveau condensateur des « frimas de Chamouny », Charles Weiss, s'oublie à signer un écrit assez vif. Quant à Nodier, il parle de « vieilles chaînes » qu'il espère briser petit à petit », ou, changeant de métaphore, il se déclare décidé « à braver les étincelles mal éteintes d'une ardeur funeste ». C'est en l'an V qu'il signe cette sage résolution. Il a seize ans. En l'an VII, il adressera, d'une plume grave, ce conseil à Charles Pertusier : « Il faut mettre nos amours de 1794 au rang des vieux' péchés. »
Les Philadelphes de Besançon s'écrivent à cœur ouvert. Quiconque reçoit le « ruban de l'ordre» est compté par tous pour un ami. Aussi les admissions se font-elles avec prudence. A
avec succès à Paris comme en province, contribua particulièrement à répandre son nom.
propos d'une candidature discutée vivement^ Nodier s'écrie : « Grand Dieu ! que cette belle institution, qui nous porte à nous aimer mutuellement, ne nous force pas à nous haïr ! » Un postulant se voit ajourné parce que, trop peu intime avec la plupart, il ne saurait prétendre à « l'abandon de l'amitié », et qu'au surplus il est « trop léger pour le prendre sérieusement »• Un autre pèche par indiscrétion, et, malgré ses qualités de franchise et de générosité, on demande à réfléchir. Il ferait le neuvième. Le petit nombre des affiliés garantit leur intimité. Mais déjà la vie les disperse.
Charles de Pertusier, futur officier d'artillerie, va entrer à l'École polytechnique. Il reste sourd aux adjurations de Nodier, qui, pour le rappeler de Paris, se met en frais de style : « Reviens voir nos champs, laisse là ces murailles sanglantes, chargées des dépouilles de l'innocence et asservies à tant de tyrannies successives '. » Bientôt, d'ailleurs, avec même luxe de rhétorique juvénile, Nodier maudira sa cité natale. Il se plaindra de rester « enseveli dans les murailles obscures d'une ville ignorée, sans espoir et plein de désir »... Et il enviera son ami « placé au centre de toutes les sciences humaines, armé du compas de Newton et de la marotte de Momus, enfant chéri des muses et
1. Lettre datée de Besançon, 29 prairial an V. {Bull, u Bi bliophile, 1860, p. 946.)
de la folie, heureux habitant de Cythère et du Parnasse * ». Aller, lui aussi, à Paris, c'est un rêve dont il fera, dans maintes lettres, l'ardente confidence. Déjà, en thermidor an VI, il a cru le réaliser. Six mois après, il recommande, comme d'un « intérêt majeur », à son ami le polytechnicien, une démarche d'où dépend son voyage ^ Mais il va lui falloir attendre encore. Enfin, en l'an IX, il obtient de sa famille lapermission longtemps sollicitée. On le confie au citoyen Pagnest, courrier de la malle de Besançon à Paris, dont la femme tient un hôtel rue de Grenelle-Saint-Honoré. Il y descend. Il a un congé de quelques mois ; congé de son père, congé de son chef, le bibliothécaire de l'École Centrale. C'est assez pour tenter la fortune. Ivre de ses ambitions et de ses vingt ans ', il débarque en conquérant.
Ses vingt ans, il se flattera bientôt de ne les avoir eus, à Paris, que deux jours; si vite, apparemment, l'air de la Seine vieillit un homme. Il
1. Lettre de ventôse 1191. (Bull, du B ihliophile, ]SQO, p. 936).