iù/, lettre XI
aspira ces « bouffées d'encens ». Il avait calomnié les « caillettes » et les « merveilleux » de Besançon, quand il avait cru leur « oisiveté » incapable de s'intéresser à ses rêves. Il se vendit, certain jour, vingt-quatre exemplaires des Proscrits, en un quart d'heure, chez Deis, le libraire. Nodier le sut par son père , qui le lui annonçait avec orgueil, mais ne faisait tout de même pas grand fond sur le « produit ».
Il y avait de VAtala dans les Proscrits ; il y avait aussi du Werther, — du Werther échixufîé et forcené. Pour composer une telle œuvre, Nodier vécut, de son propre aveu, dans un état de « convulsion ».
L'ambiance intellectuelle où il s'était placé ne contribuait pas peu à l'y entretenir. Sa correspondance de cette époque décrit des réunions de « gens extraordinaires », où il était assidu :
Hier, j'allai au monastère de Sainte-Marie près de Passy '■ ; c'est le lieu de retraite des méditateurs ; il
1. Corresp. inéd., lettre XI. Plus loin (lettre XIII), il rectifie. C'est sur la route de Passy, au-dessous de Ghaillot, que les méditateurs se réunissaient. Les renseignements précis que fournil la savante Histoire du A'F/e arrondissement de Paris, par M. H. Doniol, nous permettent de situer avec certitude le lieu de ces conciliabules poétiquement extravagants. Le monastère dont parle Nodier est le couvent delà Visitation Sainte-Marie, dont le palais du Trocadéro occupe l'emplacement et dont les jardins descendaient jusqu'à la Seine. II avait été fermé et ses religieuses dispersées un peu avant le 14 juillet 1790. Employé à divers usages pour « le service delà nation », il ne fut entiè-
faisait un temps superbe. Le soleil à son midi brillait au-dessus des tours et au milieu des ruines. Je descendais par un chemin romanesque, entre de vieux bâtiments démolis, et le bruit de mes pas retentissait dans les cavités de la montagne. Je t'ai nommé comme Charlotte nomme Klopstoclc au moment de l'orage ; alors j'étais heureux. Mais si tu avais été près de moi, ma joie m'aurait suffoqué. Je les ai trouvés tous. Nous étions vêtus de tuniques blanches et nos cheveux ilottaient sur nos épaules. Nous nous sommes reposés sur l'herbe ; nous avons parlé du désert, de l'amitié, de toi ; nous avons regardé Paris et nous avons pleuré.
Les philadelphes négligeaient ces prestiges de décor et de costume. Mais les deux associations paraissaient pouvoir sympathiser. Du moins, Nodier en jugeait-il ainsi, puisqu'il se flattait, en attendant mieux, de leur être « un point de contact ». Et Weiss, de son côté, ambitionnait de se voir présenté aux « nouveaux amis» de son ami. C'est ce que nous indiquent les premiers mots de ces lignes : « Après avoir lu ta lettre, je suis allé parmi eux, et je me suis persuadé que je t'y conduisais selon tout ton désir ; c'était chez Peniez. Il était dix heures du soir etnous n'étions que cinq : Peniez, Maurice Quaï, Alexandre Hue, Grault et moi. Il y avait Jenny ; mais elle avait sommeil et elle
rement démoli que sous Napoléon I", pour donner place à la construction projetée d'un palais pour le roi de Rome. Tout près du couvent de Sainte-Marie, était la barrière de Sainte- Marie.
s'est couchée. Nous nous sommes assis en rond sur des tapis, et nous avons fumé des tabacs d'Orient dans des pipes de bambou ; ensuite nous avons mangé des oranges et des figues sèches, et nous avons lu VEcclésiaste et V Apocalypse. Je ne sais pas si tu as nouvellement relu ces sublimes créations de la plus belle poésie qui ait jamais été sous le soleil ; mais j'ai été atterré, et j'étais tenté de m'écrier : les hommes n'ont point écrit cela. Maurice s'est levé... et il a parlé une langue si éloquente et si magnifique que je croyais encore lire la Bible ^.. »
Maurice Quai sera nommé ailleurs dans cette correspondance. Peut-on, en une fois, tout dire sur un être de supériorité si « terrassante » qu'à peine on ose l'aimer. N'allons pas toutefois penser queles« autres vaillent moins». Ils se valent tous, au « Port-Royal des méditateurs ». Ils sont « tous admirables comme cela * ». Aussi pratiquent-ils, sans doute, l'admiration mutuelle. Ils sont néanmoins capables d'irrévérence. Que vient faire chez eux Lebrun-Pindare ? Mal lui en prend, et son « orgueil irascible » est mis à dure épreuve : « Le méchant s'est fâché l'autre jour, parce que, en cueillant des herbes pour la Cène, nous lui avions fouetté les mains avec des orties. » Mais aussi n'est-il pas « médita-