C'est le titre d'un chapitre de ses Souvenirs
La Napoléone est un court pamphlet en vers qui pouvait mériter la mort à son auteur. La gloire du vainqueur de Marengon'y estpas contestée ; mais l'homme de Brumaire s'y voit comparé à Sylla, même à Caligula. Le dictateur est averti du châtiment réservé à son « ambitieux délire ». Qu'il ne pense pas mettre sa tête
A Tabri de la foudre
En la cachant sous des lauriers.
Le « poignard de Brutus » hante-t-il parfois son sommeil ? Qu'il ne se promette pas un règne facile. Le poète le lui signifie:
Avant que tes égaux deviennent tes esclaves, Il faut, Napoléon, que l'élite des braves Monte à l'échafaud de Sydney.
L'amant de Stella rêve aussi « la gloire de Barneveldt et de Sydney ». J.-B.-A. Soulié a noté, sur son exemplaire des Proscrits, que, sachant par cœur des pages de ce livre, il reconnut à ces mots Charles Nodier pour le poète de la Napoléone, lorsque, en 1804, il en lut une copie furtive. Bien avant 1804, l'ardent libelle avait circulé, en manuscrit, sous le manteau. Il fut écrit en 1802, alors que
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
et que le futur auteur de cet alexandrin naissait à Besançon. Ecrite, non imprimée, seulement
montrée par l'auteur à un ami indiscret', la Napoléone se propagea vite, et tout aussitôt la police consulaire fut aux champs. Ducis, Lebrun, Ginguené, mis en cause, durent se disculper. L'année d'après, la pièce ayant trouvé un éditeur à Londres % une nouvelle enquête s'ensuivit, incidentée d'arrestations, et qui allait, comme la première, se clore sans résultat, quand lerimeur séditieux se déclara lui-même. Il le fit dans une lettre qui s'adressait « au Premier Consul ou, en son lieu, à l'un des préfets du palais », et, selon le mot de Sainte-Beuve, sentait son Werther. Se vieillissant un peu pour la circonstance, le jeune homme se donnait vingt-cinq ans et se présentait comme « veuf de toutes ses affections ». Il lui restait, du moins, dans son « infortune » et son « désespoir », le « bonheur d'être coupable » et de pouvoir demander au maître « la prison, l'exil ou l'échalaud ». Et pour le dissuader d'avance du pardon, il ajoutait : « Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous apporte ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque a pu beaucoup aimer peut haïr avec excès, et mon temps est venu.» Il est permis, pour user d'un terme à la mode, de trouver le
1. C'est l'explication donnée par Nodier lui-même, lors de son interrogatoire par le préfet de police Dubois.
2. Elle parut au commencement de 1803 dans V Ambigu, journal que dirigeait F eltier, ancien rédacteur aux Actes des apô' très.
« geste » emphatique, mais de cette emphase beaucoup n'eussent point osé courir le risque. Des gens étaient détenus pour un délit qui était le sien. Nodier crut devoir se livrer et se livra.
Sa lettre au Premier Consul se datait du 25 frimaire an XII. Elle ne fut pas envoyée aussitôt écrite ; du moins ne parvint-elle pas tout de suite, puisque le signataire, qui indiquait son domicile « hôtel de Berlin, rue des Frondeurs», ne reçut que le 30 frimaire la visite de l'inspecteur Veyrat et de ses agents.
Au cours de son interrogatoire par le préfet depolice en personne', Nodier se déclara l'auteur des écrits que nous connaissons, y compris^ bien entendu, la iVapoléone, sans oublier la Dissertation sur rOrgane de l'ouïe chez les insectes, ■et il parla en outre d'une tragédie en cinq actes, en vers, — qu'est-elle devenue ? — qui allait être mise à la lecture et s'intitulait Dina. Après «ette comparution, Nodier fut envoyé à Sainte- Pélagie, où il demeura trente-six jours.
Jules Janin a représenté les « vaincus de la Montagne» et les « vaincus de la Vendée » surpris de voir ce « petit jeune homme tout blond, au fin sourire, au timide regard », éclairer leur prison d'un rayon de printemps ^ Ce « petit jeune
1. Des extraits de cet interrogatoire, conservé aux Archives nationales (F' 6457), ont été publiés par M. Pierre de Vaissière dans un article qui a pour titre : Charles Nodier, conspirateur {Correspondant du 25 oct. 1896).