Lettre du 27 nivôse
dans le vainqueur de Marengo, un « tyran » et un « sycophante », avait-elle écrit ces lignes ? La seule comparaison de cette prose lyrique avec les strophes du pamphlet plaidait l'étourderie du délinquant, et la Napoléone pouvait compterpour une boutade. C'est ce qu'on pensa. Le 5 pluviôse an XII, le prisonnier de Sainte- Pélagie reçut son exeat. On a ri du ton lyrique dont il célébra son « retour à la lumière »• Trente-six jours de détention, à vingt-trois ans, sont une assez dure épreuve, et un libéré de cet âge peut bien éprouver, à ses premiers pas dans la rue, quelque « éblouissement ».
L'arrêté du grand juge qui lui avait ouvert la porte de sa prison lui enjoignait de quitter Paris au plus tôt et de se rendre à Besançon, pour y résider sous la surveillance du gouvernement. Autorisation lui était pourtant accordée de passer dix jours à Paris pour s'y procurer des ressources ou y arranger ses affaires *.
D'après ses Mémoires, Nodier n'usa pas de
1. Tel est, du moins, le récit de Nodier {Souvenirs, épisodes et portraits, « les Prisons de Paris «). Les pièces de police taisent cette permission qui fut, sans doute, octroyée de vive voix, et que ne pouvaient faire pressentir les termes de l'ordre de libération. Le grand juge écrivait au préfet de police : « Vous lui délivrerez un passe-port pour se rendre sur-lechamp à Besançon, et vous veillerez à ce qu'il quitte Paris sans retard. » Et le préfet de police répondait au grand juge (7 pluviôse) : « .. Le citoyen Nodier a déclaré loger rue des Frondeurs, hôtel de Berlin, où je le fais observer, pour être assuré de son départ. 7.
cette faculté. Redoutant un piège de la police, qu'il soupçonnait de ne l'avoir relâché que pour guetter ses allées et venues et découvrir ses amis, il se résolut à sortir sans délai de la capitale et, le lendemain matin, au petit jour, franchit la barrière de l'Est. Là, nous redressons, preuves en main, son récit. Il ne mit pas cet empressement à quitter Paris, puisque, le 16 pluviôse, son père s'inquiétait de le voir s'y attarder. Il avait allégué des démarches pour obtenir son exemption de la surveillance. Etait-il vraisemblable qu'on lui eût accordé du temps pour réclamer contre la condition même de son élargissement ? N'y avait-il pas là un artifice imaginé par lui pour « déguiser de fâcheuses vérités », maladie ou autre chose ? C'est ce que sa famille se demandait avec anxiété.
Les restrictions, qu'il supportait impatiemment^ à sa liberté recouvrée, avaient-elles, du reste, quoi que ce fut d'avilissant ? Son père s'efforçait de lui persuader que non : « La surveillance des magistrats a-t-elle rien d'humiliant pour les citoyens ? Tous, en général, n'y sont-ils pas assujettis ? Et tant d'hommes de marque en surveillance à Besançon, qui te sont parfaitement connus, se croient-ils entachés d'être plus spécialement sous l'inspection des officiers de police ? » Il n'avait donc qu'à revenir, sans perdre son temps à de vaines instances. Il trouverait enfin dans son pays l'emploi de ses « heureuses dispositions ». Il con-
querrait « un nom parmi les hommes de loi », dont la « vocation est d'être secourable aux pauvres et aux malheureux)^. Combien préparé serait-il à cette fonction 1 Oui, mieux que lui^ pourrait dire :
Non ignara mnli, miseris succiirere disco ?
Son père finit par un mot de compliment pour l'annonce de sa Prophétie contre Albion. Cette imprécation rimée contre la moderne Cartilage allait paraître, avec d'autres morceaux de vers et de prose, en un petit volume intitulé : Essais d'un jeune barde. Et Ton peut supposer dans ses négociations avec son éditeur la cause qui le retint à Paris, car ce recueil vit le jour en l'an XII. Quoi qu'il en soit, tout en applaudissant d'avance à sa Prophétie contre Albion, son père le voulait, avant tout, « prophète dans son pays * ».
Il y rentra enfin, mais en y apportant un renom de révolté et de conspirateur qu'il eut à cœur de justifier. Il avait noué à Sainte-Pélagie des amitiés fort diverses ; plein d'admiration pour les chouans, trouvant dans les émigrés des alliés naturels, et, par la grâce des camaraderies de préau, revenant de son aversion pour les jacobins.
Jacobinisme et Vendée lui semblèrent « se