‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 43 sur 163 · Lettre du 16 pluviôse · texte numérisé non relu

Lettre du 16 pluviôse

partager tout ce qu'il y avait alors, en France, d'élévation morale ». C'était une « élite morale » qu'il avait rencontrée dans les prisons d'État ; de quoi, disait-il, constituer «un patriciat national ' ». Or, cette « élite » n'habitait pas toute les cachots. Il en retrouva des représentants à Besançon, au café Marullier, où il joua beaucoup au billard et, tout en faisant des carambolages, tint des propos hardis avec Léclanché, le républicain, avec Pyrault, le royaliste, et Buguet, son ami, avec d'Hotelans, l'émigré; si bien que la police ouvrit l'oreille.

Nous n'avons garde de nous étendre sur la « conspiration de l'Alliance », ainsi dite à cause de la fusion qu'elle essayait entre les partis extrêmes contre Napoléon. Il s'agissait d'enlever le tyran, comme un simple voyageur, quand il traverserait les montagnes boisées du Jura, pour aller à Milan ceindre la couronne d'Italie. Conspiration, ce mot amplifie une petite trame sans conséquence. N'en jugeons point par l'Histoire des sociétés secrètes dans l'armée. Le colonel Oudet, la « philadelphie » et les « philadelpes » y sont quelque peu grandis, et nous convenons que Nodier les « assortit » au « cadre de la lanterne magique » dont les projections l'illusionnaient quelquefois. On a trop

1. Souvenirs, épisodes et portraits, t. l", p. 227, 228 ; t. 11, p. 96,97.

affecté néanmoins de prendre ce livre pour une œuvre d'imagination. Un savant chercheur lui rendait naguère ce témoignage qu' « il n'est pas tout entier un roman '. » De fait, l'autorité s'inquiéta de ce qui se machinait à Besançon. Les préfets du Doubs et du Jura, émus d'une dénonciation anonyme reçue à Poligny, adressèrent à Paris lettres sur lettres. Fouché luimême, sur leurs rapports, prit d'abord la chose au sérieux- A vrai dire, bientôt après, il fit répondre : « Terminer cette affaire... Ce sont des fables ^.. » Déjà, pourtant, des mesures avaient été prises. Quelques mandats d'arrêt, lancés et exécutés tout près de lui, donnèrent l'alarme à Nodier.

Un soir, donc, il escalada les murs de la ville et prit du champ. Ce que fut, durant des mois, son existence, il l'a écrit en des pages charmantes de pittoresque, de fraîcheur poétique, de fantaisie et d'esprit. Longtemps après, il en parlait avec délices, et il savait gré au destin de lui avoir fait cette jeunesse traquée.

Il se croyait, nous le soupçonnons, pourchassé plus qu'il ne l'était, car la police impériale ne se mit pas, semble-t-il, bien ardemment à ses trousses. Mais il était homme à s'exagérer

1. M. G. Caudrillier {Revue historique de janvier-février 1902) dans un article qui ouvre la troisième partie d'une étude sur le Complot de Van XII.

2. Note, jointe au dernier rapport sur cette affaire (Archives nationales, F' 4657).

son péril pour le plaisir de cultiver ses émotions. Le sort des irréguliers, l'inquiétude de leur vie à l'aventure avait de quoi plaire au (romantisme du futur auteur de Jean Sbogar, et il devait aimer à se sentir hors la loi.

Il allongeait allègrement ses jambes d'écliassier, sautant haies et ruisseaux, se traînant à quatre pattes au creux des sillons ou s'enfonçant dans les hauts foins. Il courait, quêtant des gîtes de hasard, rompant le pain de l'hospitalité paysanne, à moins qu'un curé de village ne l'accueillît à sa table. On a dit avec malice qu'«il croyait fuir les gendarmes et poursuivait les papillons * ». Il arrivait^ sans doute, qu'il se reposait de ses marches haletantes par des flâneries de preneur d'insectes. Maintes fois, le proscrit se laissa distraire par le naturaliste, comme sur ces pentes deCourlans où il admira, autour d'un bouquet d'ancolies, des cérambiques à la robe de pourpre, et où « la magnifique lamie de Ksellher » le fit s'exclamer de joie. Combien d'heures oublia-t-il Bonaparte et ses sbires, dans cette vallée, « la plus gracieuse du Jura », où il faisait si bon se coucher parmi les renoncules à la coupe d'or, les leucanthèmes aux rayons 4'argent et les salicaires aux grappes violettes...

On l'imagine se relevant avec sa cueillette de fleurs et de bestioles, dont il paiera son souper ■au presbytère prochain, s'il a pu convertir son

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