Mérimée, Discours de réception à l'Académie française
hôte à l'entomologie ou à la botanique. Ou bien il s'acquittera envers lui par une leçon de grammaire, à moins qu'il ne préfère lui lire tout simplement des vers crayonnés en route et fleurant l'herbe fraîche.
Il advint pourtant que l'un de ses logis de rencontre fut visité par la police. Ses papiers, saisis, furent remis au préfet du Doubs. C'étaient des observations de naturaliste, des esquisses de poète ou de romancier, des notes de linguiste. Le préfet, homme d'esprit, écrivainà ses heures, et bienveillant, reconnut aussitôt qu'un conspirateur ainsi occupé ne devait pas inquiéter bien fort le pouvoir ni en être inquiété. Il l'avertit qu'il n'avait plus à se cacher et lui fournit même les moyens de revenir à Besançon.
Combien de temps y demeura- t-il? En décembre 1807, — nous ignorons depuis quand, — il était sans permission à Dôle \ Il se présenta au sous-préfet et lui fît avec franchise la confession de sa rupture de ban. Par bonheur, il avait affaire encore à un galant homme, lettré, qui se prit pour lui d'intérêt, lui donna du travail dans ses bureaux et l'engagea à solliciter la levée de sa surveillance, à moins qu'au pis aller elle ne fut transférée à Dôle. Et, l'aidant de son appui en même temps que de ses conseils, le baron
1. Nous le savons par une lettre de lui, adressée de cette ville au ministre de la police, pour demander la levée de sa surveillance ou la régularisation de sa résidence à Dôle (Arch. nationales, F' 6457).
6i CHARLES NODIER
de Roujoux obtenait un sursis de M. de Bry, qui avait réclamé le fugitif et déjà lui avait enjoint de rentrer à Besançon dans les vingtquatre heures. Il écrivait même en sa faveur au ministre de la police, auprès de qui le préfet du Doubs, plein de bon vouloir toujours, intervenait de son côté. En attendant le résultat de ses démarches, il faisait de son « surveillé » son hôte, et Nodier avait son couvert mis à la sous-préfecture.
Dans sa supplique à Fouché, Nodier invoquait les besoins de ses études, dont le fruit était déjà un Dictionnaire des onomatopées sur le point de paraître et, avant même sa publication, « favorablement accueilli du gouvernement ». Témoin le choix qui en avait été fait pour les bibliothèques des lycées. Cet ouvrage allait cire, d'ailleurs, suivi d'un autre, « beaucoup plus important », sur les langues ; travail pour lequel Dôle lui offrait, assurait-il,plus de ressources que Besançon. Ces projets de philologue avaient occupé sa pensée au cours de son vagabondage à travers monts et forêts. Maintes pages d'un livre dont il ne disait mot au ministre avaient, sans doute, été de même ébauchées par lui en camp volant. Ce livre s'appelait les Tristes Ml se composait de morceaux divers, d'un caractère tout poétique. On allait y reconnaître le premier accent de Nodier. Le linguiste, en quête d'«idio-