‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 45 sur 163 · Publication de · texte numérisé non relu

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mes primitifs » et d' « antiquités bibliologiques », qui implore de l'autorité quelques égards pour ses recherches érudites, semble loin du tumulte d'imagination dont témoignent de tels écrits. Aussi Nodier touche-t-il alors au terme de ses aventures.

Ce n'est pas qu'il cesse tout de suite d'occuper la police. Nous la verrons, maintes fois, encore, s'enquérir de lui. Jamais plus, cependant, ne recommenceront ses équipées. Ses ardeurs militantes de conspirateur se sont éteintes à Dôlc. Il y guérit aussi de son inquiétude sentimentale.

Il y avait à Dole, en 1808, une famille de magistrature qui n'ignorait pas la sienne. Entre le juge Claude Charve et le juge Antoine Nodier',1e souvenir subsistait d'anciennes relations cordiales. Muni d'une recommandation, Charles se présenta chez l'ami de son père. Il y fit, paraîtil, une entrée assez gauche, et sa maladresse timide fut soulignée d'un sourire par la femme très fine qui devait l'accepter pour gendre. Ce fut, en effet, dans cette maison que son cœur se fixa.

1. Tous deux devaient bientôt devenir de simples avocats. C'est le seul titre qu'ils prennent dans l'acte de mariage de leurs enfants (du 31 août 1808). Une lettre du préfet Jean de Bry (7 avril 1808) au ministre de la police (Arch. nationales, F'^ 6497) fait allusion à la révocation qui vient de les frapper l'un et l'autre. Atteint le 27 mars 1808, Antoine Nodier mourut de chagrin la même année.

Il y brûla d'abord de trois passions, et même de quatre, en comptant bien. M"° Charve avait trois filles, dont il aima les deux aînées à première vue, non toutefois sans s'éprendre quelque peu de leur mère. Puis son sentiment s'éveilla pour la plus jeune. Désirée, qui devint sa femme.

Il l'épousa le 30 avril 1808, mais peu s'en fallut que la cérémonie ne fût retardée. La veille, une pièce manquait, que le marié devait produire et qu'il dut aller chercher à Besançon. Il partit à pied, courut toute la nuit, et revint le lendemain matin, à jeun. Harassé et affamé, il mange, laisse aller à la promenade famille et invités, se jette sur le premier lit venu et s'endort. On rentre, on le cherche de chambre en chambre, on s'inquiète. Il ronflait sur le matelas de Charles Weiss qui, l'ayant enfin trouvé, l'amena vite à sa fiancée *. Ce trait s'ajuste bien au personnage. Il nous plaît de le voir ainsi, la veille de ses noces, et le matin même, oublieux comme La Fontaine, qu'il aima si fort et dont, jusque parfois dans ses folles échappées, il eut la nonchalance distraite. Mais il fut meilleur mari. Avec sa sûre tendresse, M""' Nodier lui donna le bonheur qui apaise et assagit.

1. L'anecdote est racontée dans une note inédite d'Armand Marquiset, qui dit la tenir de Charles Weiss (Bibliothèque municipale de Besançon, ms. 1086).

Elle partagea d'abord avec lui une existence difficile et ne manqua point au devoir de lui prêter un appui vaillant. Elle n'apportait nulle fortune à son mari, qui était, lui, seulement riche de dettes. Force fut donc au jeune ménage de chercher tout de suite des moyens de vivre. Nodier s'en mit en quête, bien que peu enclin aux sollicitations ni aux demandes. A tous égards, le mariage l'avait transformé. Charles Weiss lui en rendait témoignage : « Il est bien changé ; il ne fréquente plus les cafés, et il ne voit à Dole que les personnes qui y jouissent d'une considération méritée, soit par leurs places, soit par leurs talents. * ». Weiss le félicitait en même temps d'avoir su entrer dans les bonnes grâces de Jean de Bry. Après avoir intercédé auprès du ministre de la police pour la régularisation de sa résidence dans la ville où nous venons de le voir prendre femme, le préfet du Doubs s'était, en effet, mis en peine de fournira son protégé un gagne-pain. Grâce à cette bienveillante influence, Nodier put, avec dispense d'examen et de toute formalité prescrite par les lois récentes, ouvrir, à Dole même, un cours de littérature *. Etienne,

1. Lettre à Charles Pertusier, 7 janvier 1809. (Publiée dans le Bulletin du Bibliophile, année 1860, p. 972.)

2. Il le professa dans l'ancien couvent des Cordeliers. Un de

futur académicien, qui plus tard devait le faire entrer au Journal des Débats, le proposait, vers la même époque, pour une place d'inspecteur de l'instruction publique. Cette recommandation fut-elle appuyée par celle d'Emmanuel Jobez? Nodier sollicita une démarche de ce poète, qui était l'ami de Fontanes, et qu'il comptait parmi ses « anciens camarades d'études » '. Il arrêtait

ses auditeurs, Léopold Dusillet, a laissé des notes qui sont conservées à la Bibliothèque municipale de Dôle (mss, n° 272). Le jeune maître eut un autre élève, non moins diligent, un soldat, qui, au retour des grandes guerres, se fit écolier. Il s'appelait Louis Rossigneux. Son petit-fils, M. G. Bourdon, a bien voulu nous prêter son cahier. Nous aurons occasion d'en faire des extraits.

1. Emmanuel Jobez, né à Morez (Jura), en 1775, fit des vers et de la politique. Il reste de lui une épître à Palissot, dont il fut l'ami, et un poème, laissé par lui manuscrit. Les Eléments, dont un chant, le Feu, a été imprimé, en 1808, par l'Académie de Besançon, dans son Recueil. Il représentait le département du Jura au Corps Législatif, quand Charles Nodier recourut à lui. Nous devons à Mi'° Marguerite Duchesne-Fournet, arriérée petite-fille d'Emmanuel Jobez et fille du distingué sénateur du Calvados, la gracieuse communication de la lettre écrite à cette occasion par le professeur de Dôle, désireux d'une situation meilleure. Il exposait ses litres à l'un des emplois d'inspecteurs nouvellement créés. Après une allusion à son Diciionnaire des onomatopées, « rangé au nombre des classiques » par la commission d'instruction publique, il annonçait d'autres écrits sur le point d'être livrés à l'impression ; entre autres, une Théorie des langues primitives. Puis il allait au-devant des objections qui pouvaient se tirer de son passé politique, et il terminait par le rappel de ses vieilles relations avec celui dont il demandait la bienveillance: « Vous êtes un des amis, un des compagnons de ma jeunesse. Je suis votre frère en littérature, un peu mal partagé, à la vérité, mais c'est une raison pour vous inspirer plus d'intérêt... »

cependant, peu après, le dessein de chercher fortune à la Louisiane. Tout en poursuivant son cours sur l'art oratoire et l'art poétique \ il avait accueilli le rêve d'une expédition en Amérique. Une grande maison de commerce lui offrait un emploi à la Nouvelle-Orléans, et l'Institut lui accordait un sauf-conduit de naturaliste. C'était, en effet, œuvre de naturaliste qu'il comptait faire là-bas, bien plutôt que labeur de scribe dans un bureau de négoce ^

Il se promettait de s'acquitter « en recherches » et « en découvertes » envers son ami Luczot, l'entomologiste, qui allait le soutenir de quelques avances, et qui préparait un Spédes \ Enfin, il écrirait le nom de Charles Weiss sur les sables du Meschacebé, le crierait dans la hutte d'unChippevais *...; ce n'était pas le moindre objet de son voyage. Ajoutons que, sans doute, il se flattait de rapporter dans sa valise de nouveaux Natchez. La maladie traversa-telle ce projet ? Sa correspondance parle d'un mal « irrémédiable » qui, en deux accès, devait « finir de lui ». Mais il ne s'agissait que d'un rhumatisme.

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