doit être en nom dans l'acquisition du château
cet ami, en même temps qu'à Tercy, son futur beau-frère, pour collaborer à la « grande entreprise » ; car il n'y pourra suffire avec le chevalier : « Nous aurons besoin de gens de lettres fort éclairés pour nous seconder. » Donc, son avenir s'éclaire d'une belle lumière. Pourtant, dans la lettre même oîi il en dit sa joie, un peu de scepticisme perce. Il est trop « familier avec les tours de sa destinée », qui le «ballotte... entre le Pérou et l'hôpital ». Il connaît, au surplus, la versatilité du vieillard de qui dépend la suite de son « merveilleux roman ». Bientôt il présume que l'idée de l'imprimerie à fonder « pourra bien n'être pas menée à bout ». Un évêché est offert au chevalier Croft, et c'est de quoi le tenter; à moins toutefois — Nodier l'espère — que son goût pour notre littérature ne le dissuade d'échanger « la docte férule de Dumarsais et de Beauzée contre le siège de Thomas Becquet. »
En attendant, on travaillait ferme à Amiens, rue Gloriette : « Nous commentons Télémaque etnous traduisons l'excellent ouvragede Johnson et du chevalier, qui est intitulé en anglais : The lives of the eminent poets english...» On faisait bien d'autres choses. Nodier avait donné, quelque temps auparavant, le détail de son labeur, qui avait dû continuer tel. Commenter le Télémaque, voici en quoi cela consistait pour le secrétaire du maniaque érudit qui mérita d'être surnommé « l'Epicure de la syntaxe et le Leibnitz
du rudiment », inventeur qu'il était de «l'atome >, de « la monade » grammaticale ^ ;
« Copier le premier livre du Té lémaque avec les variantes de quarante-sept éditions et une centaine de pages de notes, — faire imprimer, — corriger les épreuves sept fois. » Tel est le premier article, et non le plus lourd ni le plus fastidieux du compte détaillé, que Nodier aligne de sa besogne :
« Copier deux fois un ouvrage politique du chevalier sur le ministère anglais, une sous dictée, une pour la mise au net, — le faire imprimer à 108 pages in-8°, petit texte, — corriger les épreuves sept fois.
« Traduire sous dictée le premier volume des vies des poètes de Johnson, environ 400 pages, — mettre au net.
« Ecrire deux fois, une sous dictée, une pour la mise au net, l'Horace éclairci par la ponctuation, environ 300 pages, — faire imprimer, — corriger les épreuves, seize fois les premières, sept fois les autres.
« Ecrire sous dictée un poème du chevalier, environ 1500 vers anglais, et traduire interlinéairement, — mettre au net. »
Voilà pour sa collaboration avec le chevalier. Il est aussi à la tâche pour lady Hamilton :
« Copier ou faire un roman de milady, dont
1. C'est Nodier lui-même qui l'a ainsi appelé, dans ses Mélanges de littérature et de critique.
on tire la dernière feuille... — deux volumes in-12, — lire tous les soirs et discuter l'ouvrage du jour, ou de la nuit, — corriger les épreuves trois fois K
« Copier ou faire une suite du roman de milady, au second volume duquel je viens d'arriver, lire comme du précédent, etc.. »
Copier ou faire... et cette besogne commence dès l'aurore. Si bien que le malheureux « ne sait presque plus ce que c'est que le sommeil ». Songez que milady se fait apporter de la lumière auprès de son lit à quatre heures du matin et qu'elle « ne se lèverait pas si elle n'avait broché dix pages in-folio ».
Du moins, le Révérend ne s'impose-t-il que la journée de huit heures, mais il emploie bien son temps. Si rapide est son travail de composition que son secrétaire ne peut, même à force d'abréviations, le suivre d'une plume assez prompte, instrument que, dans cette maison, nul n'a le droit de lâcher une minute : « L'écritoire ne nous quitte pas, même à table... » Futil jamais au monde « bureau d'esprit d'une pareille activité » ? Nodier se le demande. Il
1. Ce roman de Milady s'intitulait: La, Famille du duc de Popoli. Il parut en volume in-12, chez Renouard, en 1810. Il fut annoncé et loué par le Journal de Paris, du 30 août. Le bibliophile Jacob en a extrait des pages où se reconnaît très évidemment la marque de Nodier. (Voir Le Bibliophile français des 1" février et V mars 1870.) La famille du duc de Popoli eut une suite : Auguste et Jules de Popoli, qui parut chez. Renouard, en 1812.
subit, en tout cas, un régime de forçat, et sa fortune est « encore en expectative. Sunt verba et voces, » Ce n'est pas assez, pour le dédommager, de se voir élu académicien de provinces
Il reculerait quand même devant le parti à prendre, si une volonté étrangère ne décidaitpour lui. Sa belle-sœur Fanny,la futureM"° deTercy, venue sur l'invitation de lady Hamilton, s'indigne de voiràquelle besogne il se dépense, et, avec la résolution decaractèrequilui manque à lui, elle emporte la détermination nécessaire. Il demandera au chevalier son congé. Pour prétexte de son départ, il prendra sa paternité prochaine. Ainsi est-il fait. On échange des baisers ; des larmes coulent. Lady Hamilton ne se console qu'àTespoir d'être marraine. Elle veut Têtre d'un garçon; elle le sera d'une fille, mais qui deviendra célèbre. Combien de poètes rediront le nom de cette enfant, celui même de la vieille milady : Marie...
Marie naquit le 26 avril iSll, à Ouintigny. C'est là qu'était venu se réinstaller le jeune ménage. J'imagine que, sans préjudice de ses sollicitudes paternelles, Nodier partit bientôt en expédition entomologique. Il s'était souvent
1. La Société d'émulation d'Amiens l'avait nommé. On l'avait porté candidat à celle d'Abbeville. 0 allilndo... s'écriait-il. (Correspondance inédite, lettre XXVIl. Sur tout ce séjour chez Sir Herbert, nous l'avons consultée, lettres XXVI-XXXI.)