Le livre, d'abord très mince, a ensuite grossi
et souleva même, sur des comparaisons detextes, une question de priorité. Nodier se défendit avec une courtoisie armée d'une pointe fine *.
A Quintigny, les veillées d'hiver étaient longues. Nodier les passait quelquefois, au coin ■d'une cheminée paysanne, à écouter le patriarche du village, narrateur naïf et pittoresque des -« dernières nouvelles du sabbat ». Là peut-être naquit sa vocation de conteur féerique. Il a dit îe charme de ces soirées et le souvenir cher que lui laissa, toute sa vie, le pauvre hameau du Jura.
Il a chanté :
0 riant Quintigny, vallon rempH de grâces, Temple de mes amours, trône de mon printemps, Asile que l'espoir promit à mes vieux ans. Tes sentiers peu frayés ont-ils gardé ma trace ?
Le hasard a-t-il respecté Ce bocage sifraisque mes mains ont planté. Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue Où je plaignais Werther, que j'aurais imité ?
La curiosité m'a pris de connaître ce coin de montagne où Nodier « coula » quelques mois de sa vie « entre les romans et les papillons ». Ce n'était pas, quand j'allai à Quintigny, la saison
1. Voir, sur cet incident, Sainte-Beuve Portraits littéraires, t. I, p. 468). — Nodier oublia tout à la mort du chevalier. Le ton ému de l'article qu'il lui consacre en témoigne.
des pervenches. Des silènes s'attardaient à fleurir dans les fossés, les prés se tachaient de colchiques, et, par les chemins comtois aux jolies courbes, qui semblent imiter les caprices du Doubs, des vendangeurs menaient leurs voitures. Dévalant, grimpant, zigzaguant, la mienne descendit enfin une venelle bordée de sureaux, d'ormes et de noisetiers, et, après des circuits dans un fond de prairies, j'aperçus Quintigny à travers une saulaie: quelques maisons espacées dans une irrégularité pittoresque, à droite et à gauche du chemin. S'y souvenait-on du poète qui célébra ce paysage, «temple de ses amours»? Je pus craindre que non. Personne, d'abord, ne sut qui je voulais dire, et j'allais, découragé, clore mon enquête, lorsqu'un vieillard, un vigneron qui poussait du pied une futaille, m'indiqua de la main où je trouverais avec qui parler. A peine son aspect la distingue-t-il des autres demeures campagnardes, cette maison où l'on connaît le nom de Nodier. Mais l'intérieur a un air de bourgeoisie dans l'encadrement d'une alcôve, dans une rosace de plafond, dans les moulures Louis XV d'une pièce que jonche de la paille de maïs. Je traverse une chambre où une armoire entr'ouverte laisse voir des liasses de papiers saupoudrés de poussière, — archives dont le possesseur n'ignore pas le prix. J'entre enfin dans une «resserre » où s'accroche un tableau, précieux témoin du temps même que nous racontons. Sur cette toile, fort endomma-
gée et, par endroits, crevée, une famille se groupe: deux hommes, deux femmes, dont l'une, toute jeune, rayonnante dans un décolletage Empire, et couronnée de roses. Aux genoux de l'autre s'appuie une fillette, le corsage ouvert aussi à la mode du temps, et la taille courte, les manches haut coupées avec des bouillonnes à l'épaule. J'ai devant moi la famille Charve. La jeune fille auréolée de fleurs, c'est Fanny. A côté d'elle, ce beau jeune homme, au mâle et brun visage, est, sans doute, son fiancé, Tercy, dont Charles Nodier avait voulu préparer l'avenir en l'associant à l'entreprise de librairie savante rêvée par le baronnet.
Or, ce fut lui, Tercy, qui procura, pour un temps au moins, une situation à son beau-frère. Promu, en lUyrie, secrétaire général de l'Intendance, il obtint pour lui la place de bibliothécaire à Laybach.
Un beau matin, à l'improviste, arrivait à Quintigny un parchemin daté de Gorice, 20 septembre 1812, qui portait la signature du général Bertrand, gouverneur des provinces illyriennes. Ce parchemin fut le bienvenu. Car, si heureux qu'il pût se dire, — heureux « à deux ou trois louis près qui lui faisaient faute de temps en temps », — Nodier se débattait péniblement au milieu d'embarras croissants. L'essentiel du bonheur, il le possédait, sans doute, par celle dont il écrivait : « cette magicienne, qui a guéri toutes les plaies de mon cœur... » Il était
« riche d'une femme sans défauts... le plus précieux et peut-être l'unique bien de la vie. » Mais des nécessités pressantes l'assaillaient. En rentrant au pays, il avait retrouvé, non apaisés, ses « vampires ». Aussi quelque découragement se trahissait-il dans sa correspondance intime,^ fût-ce parfois sous le couvert du badinage : « Si j'étais à recommencerj'étudierais de mon mieux l'arithmétique et la tenue des livres. Toutes les professions honnêtes sont bonnes, hors celles où l'on meurt de faim. » Plaisantait-il quand il se plaignait de n'être pas devenu « piéton » de son canton, — emploi qui lui aurait valu 90 francs de fixe, avec autant de casuel, — et de s'être vu préféré un ex-laquais ? Il oubliait ce déboire en rêvant d'une « certaine mine d'Eldorado que M. de Bry pouvait lui faire exploiter ». Cet Eldorado, c'était la direction, à deux ou trois mille francs par an, d'une petite feuille « littéraire » ou « savante ». Feuille non encore née, mais que le préfet du Doubs n'avait qu'à créer au chef-lieu, « pour donner un peu de lustre à son département ». Vivait-il encore de ce mirage, quand le pli officiel de Gorice lui apporta une réalité ?
Il partit, emmenant sa femme et sa fille, avec douze cents francs dans sa bourse, de quoi suffire, pensait-il, à son voyage, « à six francs près». Il devait lui rester en poche un peu plus, mais pas assez pour luipermettre d'attendre, bien
à l'aise, ses premiers appointements. Il a fait de son voyage un récit pétillant de verve, où éclate un optimisme joyeux * : « J'ai vu Genève la belle... J'ai vu la triste Savoie... J'ai vu le mont Cenis... J'ai vu... J'ai vu... J'ai vu les rives de la Brenta, toutes chargées de palais qui menacent le ciel et de pauvres qui obsèdent les portières... J'ai vu Venise, c'est-à-dire des canaux immenses, de petite rues, des églises chrétiennes qu'on croirait bâties par les Turcs, des salles de spectacle d'une somptuosité éblouissante, cachées dans des carrefours obscurs ; de grands seigneurs qui mangent gravement la courge rôtie au coin d'une borne, une populace fièrement drapée dans ses haillons. On m'a traité d'altesse, et on m'a demandé six francs pour deux pigeons à la crapaudine... J'ai vu Bonegliano, Passariano, Campo-Formio... J'ai voulu parcourir ces champs augustes,... et ma curiosité m'a coûté une foulure au pied... J'ai vu enfin l'Illyrie, et à travers des neiges de deux pieds j'ai gagné les rigoureux sommets de la Carniole. A peine avais-je cessé de rencontrer l'heureux habitant de l'Adriatique, légèrement vêtu d'un frac de toile lilas, et la tête couverte de son grand chapeau où flottent des rubans de toute
l.Dans une lettre à Charles Weiss que nous regrettons de ne pouvoir transcrire d'un bout à l'autre. {Correspondance inédite, lettre LXVI.) C'est à sa correspondance avec cet ami que nous avons le plus souvent recouru pour les détails qui précèdent.
couleur, que j'ai aperçu l'Istrien frileux qui grelotte sous sa mante de poil de chèvre et son bonnet de laine à trois pièces. Ma course s'est bornée au rivage de la Lubiane, dans une ville moins grandeque Dijon, mais agréable et riante. On m'avait préparé un des logements les plus propres du pays, c'est-à-dire deux chambres, deux grabats dont la mince couverture n'est séparée de la paille qui les compose que par une serviette pliée en deux... Eh bien, dis je, nous voilà à Sparte. Je te salue, heureux Laybach, dernier et touchant asile des mœurs antiques. Ici je serai heureux moyennant une bouteille d'encre, un plat de brouetet une cruche.» Quelques jours après, quand il dîna chez le comte de Chabrol, intendant général, en qui il trouva haute bienveillance et grandes manières, il « s'aperçut qu'il était encore à Paris ».
Son installation comme bibliothécaire de la ville eut lieu le 6 janvier 1813 \ Mais son office n'allait pas se réduire à tenir en ordre « la librairie > municipale de Laybach, moins impor-
1. Gomme le prouve cet extrait de la « Registratur »du«Kathhaus », « Politica », Dossier LXXItI= :« Laybach,6 janvier 1S13. Monsieur le Maire, j'ai l'honneur de vous prévenir que le sieur Nodier, nommé par le S. E. le gouverneur général, bibliothécaire de Laybach, se présentera demain chez vous. Veuillez Monsieur le Maire, etc.. L'auditeur au Conseil d'État, intendant de la Carniole, W... » Suit le procès-verbal de l'installation, avec la signature de Charles Nodier. — Nous devons à l'obligeante amitié de M. Louis Madelin la communication de cette note, prise par lui à Laybach.
tante, et moins belle que celle de Besançon. Même son adresse, telle qu'il la donnait à ses amis de France^, omettait cette fonction, pour ne désiiçner que le « directeur des journaux officiels d'illyrie ». Directeur et seulement comptable à lui-même, avec un produit assuré, semblait-il, de vingt mille francs et treize mille francs de frais. Il put croire que c'était bien, cette fois, « le Pérou ». Nous avons lieu de penser que, tous chiffres établis, la situation lui apparut moindre. Comme bibliothécaire, il allait toucher dix-huit cents francs, mais, se prenant de pitié pour le pauvre diable d'Allemand, son prédécesseur, brusquement destitué, il lui céda la moitié de cette maigre paye '. C'était encore, d'ailleurs, un régime de précarité qui commençait pour lui. Nodier fut longtemps de ceux à qui un sort taquin ôte la chaise oii ils croient s'asseoir.
Comme il arrivait à Laybach, l'abandon des provinces illyriennes était déjà, pour d'impérieuses raisons, secrètement décidé par Napoléon. Il s'agissait de prévenir des secousses violentes. Fouché, quelque temps disgracié, reçut mission de préparer, avec sa souple adresse, la prochaine retraite de la France. Parmi les mauvais hasards qui poursuivaient Nodier, c'en était un bon que ce choix imprévu. Fouché l'avait
1. Voir Charles Nodier, par Francis Wey (Revue de Parts, 4 février 1844).
protégé^ sans le connaître que sur la recommandation de quelques vieux caraôms de l'Oratoire ^ Il le vit pour la première fois à Laybach. Un de ses collaborateurs et amis, Babey, — encore un ex-oratorien, — qui l'avait accompagné en Illyrie, appela, vraisemblablement, son attention sur l'obscur journaliste et bibliothécaire. Nodier fut mandé au palais, et y reçut un accueil de cordialité non banale.
Il a décrit la personne physique du duc d'Otrante ; il l'a peint aussi au moral, se félicitant de n'avoir point à juger son passé de révolutionnaire. Sur sa politique de gouverneur, son « art des ménagements », le doigté précis de son jeu au « mécanisme des transitions », il s'est senti plus à Taise. Il eut avec lui des entretiens fréquents, et reçut plus d'une fois la confidence de sa pensée, — en devinettes, il est vrai, ou en rébus. 11 rapporte de ce grand opportuniste un propos qu'il qualifie de « mémorable » et qui est, tout au moins, caractéristique du personnage : « La cour impériale, venait de déposer sur son bureau le dossier d'un arrêt en suspens, qui attendait son aveu. C'était celui de ce fameux Jean Sbogar, dont les journaux de Paris ont si bien prouvé que j'avais volé le type à lord Byron, par anticipation, sans doute. — Quel est cet homme ? me dit le gouverneur. — Un ban-
1. Il appelait ainsi, « dans l'argot janséniste de la congrégation», les amis qu'il y avait faits. (Ch. Nodier, Souvenirs de l» Révolution et de l'Empire, t. II, « Fouché »).
dit systématique, répondis-je, un homme à opinions exaltées, qui s'est acquis au fond de la Dalmatie une réputation d'énergie et d*éloquence^ accréditée par des manières distinguées et une figure imposante. — A-t-il tué? — Peut-être, mais à son corps défendant. Au reste, je n'en répondrais pas. Tout ce que je sais de lui, c'est que c'est un brigand fort intelligent et fort résolu, dont le nom revient souvent dans les conversations du peuple. — Assez, reprit le duc d'Otrante en jetant le dossier dans la corbeille des rebuts, il y a des circonstances où ce bandit peut rendre de plus grands services que la cour impériale '.... » Cela, observe le narrateur, « c'était la moindre des énigmes du logogriphe, et il ne fallait pas être bien fin pour y lire distinctement le secret d'une dissolution prochaine dans le grand réseau de l'Empire ^ »
Des « énigmes », Fouché en donna d'autres à deviner au directeur du Télégraphe illyrien. Après l'avoir « essayé » sur des choses insignifiantes, il avait découvert en lui, pour de plus importantes affaires, un bon entendeur, et il en usait. Il le mandait souvent la nuit, le recevait sans mot dire, puis se promenait dans son cabinet, devant lui, les mains derrière le dos, je-
1. On a reproché à Nodier trop de fantaisie dans ses « Souvenirs ». L'historien, si documenté et si sûr, de Fouché,. M. Louis Madelin nous disait de ce mot sur Sbogar : « C'est du pur Fouché... »
2. Souvenirs sur la Révolution et l'Empire, t. II, < Fouché ».
tant de brèves paroles, des interjections d'impatience ou de colère, comme un homme qui se croit tout seul ». Après quoi, il s'apercevait seulement de sa présence pour le congédier. Trop avisé pour ne pas pénétrer l'intention de ce jeu, Nodier faisait de ces soliloques étranges la substance de son article du lendemain, sans s'émouvoir d'un éventuel désaveu, quel qu'en put être l'accent d'irritation feinte '.
Le dernier « logogriphe » que Fouché proposa au sens divinateur du bibliothécaire devenu son aide politique, ce fut au moment suprême de la retraite. Tandis que, demeuré « à l'arrièregarde », à Trieste, Nodier publiait encore son journal tétraglotte, ^ les autorités françaises, à la veille de quitter Gorice, avaient sur lui quinze lieues d'avance. Ainsi en l'air, comme on dit à la guerre, entre les Autrichiens entrés à Matéria
1. Nodier raconte avec détail une conversatioa du duc d'Otrante à propos de redevances féodales exigées des paysans par les seig;neurs avec rofficieusc tolérance du gouvernement impérial, qui, de son côté pourtant, imposait à la province une lourde fiscalité. Après avoir provoqué par de brusques interrogations l'exposé d'une question que, du reste, il connaissait, Fouché avait laissé paraître l'intenLion de condamner les refus à main armée et les émeutes, mais en même temps de rassurer les villageois sur les exigences abusives et de faire espérer de la clémence à ceux d'entre eux qui s'étaient révoltés. Pour avoir écrit en ce sens dans le Télégraphe illyrien, Nodier s'entendit le lendemain ouvertement blâmer parle gouverneur. Mais il savait à quoi s'en tenir. — Nous avons sous les yeux le texte de son article, qui nous a été obligeamment communiqué par M. Madelin. Il porte la date du 12 août 1813.
2. Le Tclégrahe illyrien s'imprimait en français, en italien, en allemand et en slave vindique.
et les Anglais qui avaient jeté l'ancre à portée de canon de la côte, il courait des risques. Or, un matin, à cinq heures, il fut éveillé par une estafette qui lui laissa une dépêche grosse de surprises. Outre la mise en interdit du Télégraphe, il y lut sa double destitution, et ces rigueurs se motivaient par une imputation triple: connivence avec l'étranger, conspiration contre le gouvernement de l'empereur, correspondance avec les agents intérieurs et extérieurs de l'ancienne maison de France. Nodier, cette fois, ne comprit pas. Il s'indigna, demanda sur-le-champ des chevaux, pour aller à Gorice protester contre un pareil acte d'accusation, et tandis qu'il lui fallait, pour partir, traverser des rues déjà pleines de troupes ennemies, il ne lui vint pas à l'esprit qu'il avait en poche le meilleur des saufconduits. Ce fut le premier mot de Fouché en le revoyant : « Vous aviez, ce me semble, une belle patente de contre-révolutionnaire... »
De GoricCj il fallait rentrer en France. Nodier et sa famille ne firent pas ce trajet sans encombre. A la descente du Simplon, la diligence qui les ramenait versa, et M""* Nodier, grièvement contusionnée, dut attendre cinq semaines dans une auberge de village avant de se remettre en route. Accident symbolique. La destinée allait encore secouer de quelque tangage et meurtrir de quelques chocs le couple vaillant.
Je ne sais combien de temps avant son expé-
-dition d'illyrie, Nodier s'était cru affranchi de toute « surveillance ». Il s'était trompé. En novembre 1812, deux mois après sa nomination à Laybach, la Sûreté singulièrement mal avisée, s'enquérait de sa résidence, et interrogeait sir Herbert Groft K Le chevalier, qui savait la promotion et le prochain départ de son ancien secrétaire, apprit à la police qu'elle avait l'inconvenance de traiter en suspect un fonctionnaire de Sa Majesté.
D'Italie, Nodier se réfugia dans son asile de Quintigny. Il y resta peu. Le problème qu'il avait pensé résoudre, l'automne d'avant, lorsque lui était arrivé le parchemin d'illyrie, le problème de vivre se posait de nouveau pour lui €t les siens. Il avait, dans sa prime jeunesse, vainement cherché fortune à Paris. Ce fut tout de même vers Paris qu'il s'achemina.
Il partit en éclaireur, léger de bagage et d'argent, peu après rejoint par sa femme et sa fille. Ils louèrent, à l'angle de la rue Saint-Lazare et de la rue des Trois-Frères, un petit appartement où l'écrivain fît son cabinet de travail, aux dépens du salon, dans une embrasure de fenêtre, tandis que l'autre servait de boudoir à jyjme jNJodierMls avaient pour voisin tout proche
1. Archives nationales F' 6457, Note pour la 1'" Division. 23 novembre 1812.