Correspondance inédite, lettre LXVIII, p
2. Nodier acquitta sa dette jusqu'au dernier centime. M"* Meiinessier-Nodier a cru devoir y insister et en fournir la preuve, les relations de son père avec le grand financier ayant été méchamment incriminées. (V.C/iaries Nodier, p. 218-224 )
3. Correspondance inédile, lettre LXXVI, datée du 23 juillet 1822, p. 158. — Notons que sa quittance, signée des liquidateurs de la maison Laffitte, est du 21 août 1835.
res d'un vaisseau de fuite ». Ce fut Jean Sbogar qui l'entraîna dans une aventure. L'éditeur de ce roman, le libraire Henri Nicolle, avait un frère, aumônier du roi, qui dirigeait à Odessa le lycée Richelieu. Par l'intermédiaire du libraire, des relations s'établirent entre l'abbé et l'écrivain, et une chaire d'économie politique se trouvant libre à l'établissement fondé, en Bessarabie, sous le vocable du ministre français, Nodier se la vit offrir. L'objet du cours ne lui était pas aussi étranger qu'on aurait pu le croire. Une liste des questions touchées par lui, à cette époque, dans le Journal des Débats, étonnerait par sa variété. Il y écrivait sur la colonisation ou l'avenir des bateaux à vapeur, avec même aisance que sur Joseph de Maistre et son « principe générateur des constitutions politiques» ou sur Montlosier, à moins que ce ne fût sur Marmontel. Avec son esprit souple et assimilateur, il pouvait espérer se mettre vite en mesure d'enseigner la théorie de la richesse ou de la production, comme, dix années auparavant, les belles-lettres. Les conditions s'annonçaient modestes : trois mille roubles par an. Mais le futur professeur devait diriger une imprimerie, avec un traitement de trois mille francs, et rédiger en chef un Journal littéraire, politique et commercial, dont les bénéfices nets lui reviendraient pour moitié. Ce journal, à vrai dire, n'existait pas encore, et l'imprimerie elle-même était à naître. Cette vague perspective opéra néanmoins sur Nodier
comme un mirage. Il quitta les Débats, vendit ses meubles S donna ses chères boîtes d'insectes à Aimé Martin et alla dans le Jura, attendre la lettre qui devait décider sa mise en route. Il ne partit pas. Est-il exact qu'un veto du czar détruisit ses espérances? Nodier l'indique dans la préface d'une édition de Jean Sbogar : « Je ne dirai pas quelles circonstances me décidèrent à publier en 18 18, le roman de Jean Sbogar, ébauché en 1812, aux lieux qui l'ont inspiré. Il me suffira de noter en passant que j'entrais alors dans une carrière très sérieuse où je n'ai fait qu'un pas, et que cette considération me défendait d'attacher mon nom au frontispice. La politique de Jean Sbogar eût été, en effet, une mauvaise recommandation pour l'homme qui allait professer les sciences politiques dans la Petite- Tartarie et personne ne s'étonnera que l'auteur, reconnu, malgré ses précautions, y ait été mis à l'index comme son livre. »
Le gouvernement de Louis XVIII venait pourtant de lui octroyer une faveur qui aurait pu
1. Confia- t-il ses livres à Guilbert de Pixérécourt, encore un ami qu'il devait à la bibliophilie, — à moins que ce ne fût au mélodrame, où déjà peut-être il songeait à tenter sa voie? Dans une lettre du 15 décembi-e 1817, Pixérécourt lui rappelait une proposition obligeante:* Je vous offrais de mettre votre petite bibliothèque en pension chez moi jusqu'à nouvel ordre. J'en aurais eu bien soin, un état double et votre nom sur chaque volume vous mettaient à l'abri de toute erreur, quels que fussent les événements. Gela me semblait préférable aux hasardsd'uu voyage ou au.\ mains profanes. 'S'ous me répondrez làdessus. »
lui servir, en Russie, de laisser-passer. Il avait en portefeuille une lettre du ministre de l'intérieur, bon certificat, en même temps que lettre de crédit \
D'une consultation demandée par Nodier, le 24 septembre 1818, à deux avocats % il semble ressortir que l'échec du projet eut une autre cause que la volonté contraire d'Alexandre I". A la dernière heure, l'abbé Nicolle avait avoué ne point savoir quand il pourrait installer l'imprimerie et le journal dont son futur collaborateur escomptait, en vertu même du contrat, les bénéfices ^. Peut-être, à la vérité, le directeur du lycée Richelieu se trouvait-il dans cette incertitude par suite d'une opposition venue de haut. Bref, Lons-le-Saunier fut le terme de ce
1. Bon cei'tificat, puisque Laine assurait Charles Nodier de « l'intérêt » du roi pour ses « projets ». Le ministre ajoutait : « Sa Majesté, pour vous donner une marque du prix qu'elle attache à votre entreprise et pour seconder vos efforts, me charge de tenir à votre disposition, une somme de quatre mille francs, qui vous sera payée, moitié à Paris, pour votre départ, et moitié à votre arrivée à Odessa ». Toute liberté, d'ailleurs, était laissée au voyageur pour ses travaux. 11 avait annoncé le dessein de « faire des recherches sur l'histoire et les antiquités, sur la géographie et l'histoire naturelle... » Il lui était dit qu'il restait «maître de la direction à donner à ses études et de l'emploi à faire de ses fonds. » ( Lettre de Laîné, ministre secrétaire d'État et de l'Intérieur, à Charles Nodier, 12 novembre 1817.)
2. Il leur avait posé la question de savoir s'il était en droit de réclamer des dommages-intérêts à l'abbé Nicolle.
3. C'est ce que donne également à supposer ime lettre du libraire Henri Nicolle à Charles Nodier ( 13 août 1818).
que Nodier appela sa « campagne de Russie ».
Il lui fallut revenir à Paris et, péniblement, y refaire « le nid qu'on avait abandonné au vent des chimères ' ». Tandis que sa femme cherchait oi!i loger et que, provisoirement, il campait rue du Bouloi, l'idée lui vint de son Smarra. Les récits de cauchemars d'un vieux soldat, concierge de l'hôtel, qui ne dormait que dans un fauteuil, lui suggérèrent celte « histoire des féeries du sommeil '' ».
Il s'établit rue de Choiseul n° 1, dans un appartement très humble, mais qui ne tarda pas à voir une élite littéraire, artistique et mondaine se serrer dans son étroit salon. Là le charmeur qui devait, toute sa vie, retenir leur amitié et presque leur culte, reçut les premières visites du baron Taylor et d'Alphonse de Cailleux, l'un aide de camp du général d'Orsay, l'autre aide de camp du général de Lauriston. Quelquefois, avec l'officier d'ordonnance de son père, paraissait un haut et frêle jeune homme, curieux de belles reliures, qui devait bientôt s'éprendre de toutes les sortes d'élégance et incarner un exemplaire fameux de dandysme, le comte Alfred d'Orsay. Rue de Choiseul venaient aussi