‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 58 sur 163 · Nodier en écrivit la préface · texte numérisé non relu

Nodier en écrivit la préface

2. Carmouche et de Jouffroy (V. le Catalogue général... de la société des auteurs et compositeurs dramatiques, Paris, 1863» in-8°, p. 58).

3. On lit, dans les Recueillements poétiques une pièce, datée du 30 décembre 1823 : « A M. Charles Nodier, de la part de l'auteur, son admirateur et son ami. »

Taylor avait été appelé, en 1822, à l'armée d'Espagne. Il en revint à la fin de 1823, tout juste pour apprendre la mort de l'abbé Crozier, bibliothécaire du comte d'Artois à l'Arsenal. Il s'entendit avec Alphonse de Cailleux pour solliciter, au profit de Nodier, et à son insu, remploi devenu vacant. Le comte d'Artois, « Monsieur », disposait de la Bibliothèque de l'Arsenal, en grande partie composée de celle qu'il avait acquise — sans d'aillears, en achever le paiement ^ — de Voyer d'Argenson, marquis de Paulmy, et que la Révolution avait confisquée. Il écarta plusieurs demandes pour préférer le conteur de Trilby, en se rappelant surtout peut-être qu'il était le poète de la Napoléone.

Son amour des livres, déclaré dès sa première jeunesse, eût été à Nodier un titre, à défaut d'autres. Nous l'avons vu, à peine sorti de collège, classer, pour son plaisir, les volumes de l'abbé Pellier, en attendant qu'il devînt bibliothécaire de sa ville natale. Bibliophile, bibliographe, bibliomane, il n'eût pas refusé le dernier de ces noms. Il a su analyser, comme la sienne propre, la psychologie du bibliophile *.

1. C'est du moins ce qui semble probable. (Voir la Bibliothèque de l'Arsenalpar Henry Martin (Paris, 1900), chap. IX, p. 342 et 343.)

2. Au tome II des Français, publication illustrée, qu'édita Adolphe Delahaye. — Ajoutons qu'il défendit, en un spirituel « plaidoyer », la noblesse de la profession de bibliothécaire. Un barreau de province avait rayé du tableau, comme touchant

Du bibliomane il a dessiné une caricature oii la sympathie perce. En racontant comment mourut le « bon Théodore », « entre un Deseuil et un Padeloup, les deux mains amoureusement pressés sur un Thouvenin », ne pensait-il pas à lui-même ? Lui aussi gonflait de bouquins les basques de son habit, et volontiers il eût commandé à son tailleur «des poches in-quarto». Donc le choix de Monsieur ne s'égarait point. La nomination fut signée le 3 avril 1824. Le 14, Nodier fêta son installation.

On a maintes fois décrit son appartement, aujourd'hui envahi par la Bibliothèque, et dont, sans un obligeant secours*, nous eussions avec peine restitué la topographie. Il avait vue, d'un côté, sur la déserte rue de Sully ; de l'autre, sur l'île de Louviers, où, derrière un rideau de peupliers, s'étendait un maussade chantier de bois. Dans les beaux jours, il est vrai, ce voisinage procurait un agrément. Les berges de l'île

des gages, un avocat qui avait accepté les fonctions de bibliothécaire. Nodier railla vivementcette conceptiondela«dignité » de l'Ordre : « Pauvres gens, qui ne savent même pas... qu"Aristote fut gagiste et bibliothécaire de Philippe ; qu'Alcuin, le fondateur de leurs écoles, fut gagiste et bibliothécaire de Charlemagne....» Il se demanda «s'il y a, toute proportion gardée, autant d'avocats dignes d'être bibliothécaires que de bibliothécaires capables d'être avocats ». 11 avait, sur le point de droit, invoqué « l'autorité de Dupin. qui lui donna tout à fait raison ». {Bulletin du Bibliophile, février 1836, « De la dignité des avocats et de l'indignité des bibliothécaires ».)

1. Celui do M. Henry Martin, le savant administrateur de l'Arsenal.

i08 CHARLES NODIER

se paraient d'une végétation qui égayait ce coin du vieux Paris industriel. D'un balcon, disparu aujourd'hui, Nodier prit plaisir souvent, les soirs d'été, à entendre coasser les grenouilles comme en pleine campagne et, tout en regardant le soleil se coucher derrière Notre-Dame, à oublier la capitale. Sur ce balcon, ouvrait un salon qui séparait deux chambres à coucher. L'une devint celle de M°" Nodier. L'écrivain entassa dans l'autre des livres, et dressa, près de son lit, son bureau. Ces trois pièces, fort modestes, opposaient pourtant le luxe de leur parquet au carrelage de la salle à manger, oii, d'ailleurs, cette rusticité se rachetait par une hauteur de plafond, des corniches et des panneaux qui avaient assez grand air. Marie Mennessier-Nodier raconte que le premier sentiment de sa mère, en franchissant « les larges portes à gonds dorés * de l'hôtel où vivait le souvenir de la maréchale de Luxembourg, fut un regret pour l'humble gîte qu'elle quittait. Le logement qui devenait le sien, dans un « pavillon presque royal », n'avait, on le voit, rien que de très simple, si peuplé qu'il pût être d'ombres princières. Mais Nodier y trouva ce qui lui avait toujours manqué : la sécurité du lendemain. Désormais les forts cahots allaient lui être épargnés ; il s'asseyait dans un canonicat. C'est vers ce temps que Paulin Guérin * le peignit, grave, l'œil tran-

1. Elève de Vincent et de Gérard, il a laisse des tableaux: d'histoire et des portraits.

quille, avivé d'une lueur douce, le front large et beau sous des cheveux noirs encore, abondants, quelque peu désordonnés. Les joues creuses, à peine couvertes de favoris courts, accusent le relief des pommettes ; le nez, osseux et fort,, accentue de sa courbe une physionomie qu'affine une lèvre glabre et mince. Le visage s'achève en un ovale aigu. Maigre visage, qui cependant ne trahit point la fatigue aperçue, quelques années plus tard, et notée par les portraitistes ^

Nodier entrait dans sesquarante-cinq ans. Un temps commençait pour lui de travail serein et fécond. Entendons-le d'abord au sens de pécuniairement productif. Son docteur Néophobus, en qui il s'est peint lui-même, pouvait, paraîtil, « estimer à près d'un demi-centime tout acte de sa volonté qui aboutirait à porter une plume chargée d'encre, de l'écritoire au papier.» C'est là une indication vague. Nodier est plus précis, lorsque, reprochant à un correspondant oublieux de l'obliger à une vaine dépense de prose, il lui écrit plaisamment: « Dans le tarif de la librairie, mes lignes sont à vingt sous " ». Prenons-le aussi, et surtout, au sens

1. Par Gustave Planche, entre autres. (Voir ses Portraits littéraires, 1836, t, r, pp. 142, 143.)

2. Lettre publiée par Fei'd. G... t (Ferdinand Grimont) dans le Bulletin de Bibliophile (1850, p. 574 et 575). Elle porte ladate du 13 décembre 1828. Elle est adressée à Mira fils, administrateur des Variétés. Exactement, elle porte. « ... mes lignes sont encore à vingt sous ». Ce qui indique que, depuis quelque temps déjà, la copie de Nodier valait ce prix-là. Cinq

d'abondance créatrice. UHistoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, Hélène Gillet, Mademoiselle de Marsan, La Fée aux Miettes, Trésor des Fèves et Fleur de Pois, le Génie Bonhomme^ la Combe de l'homme mort, l'Histoire du chien de Brisquet, la Neuvaine de la Chandeleur... les plus célèbres de ses nouvelles et de ses contes, Trilby à part, furent écrits à l'Arsenal. Ce n'est pas tout. Parvenu à ce dimidium vitse d'oîi l'on regarde le chemin parcouru, il recueillait le souvenir, de ce qu'il appelait luimême « une jeunesse un peu violente » \ et cela remplissait plusieurs volumes. Ne parlons pas de sa collaboration à des journaux ou périodiques ^

Entre temps, et souvent, il faisait de la philologie. Son Examen critique des dictionnaires de la langue française est de 1828. Son édition, corrigée et très grossie, du Dictionnaire universel de P.-C.-V. Boiste est de 1834. De cette même époque, presque de la même année, datent ses travaux sur le Dictionnaire de T Académie française. Parfois tenté par les chemins de traverse,

ou six ans après, cependant, il écrivait à Charles Weiss, qui lui faisait grief d'un silence prolongé : « Que veux-tu... je n'écrie plus qu'à cinquante centimes la ligne... » Son tarif avait-il donc baissé ?

Page 1