Dans une lettre, déjà citée, à Emmanuel Jobez
2. Il avait quitté en 1820, le Journal des Débats pour la Quotidienne. Nous le rencontrons plus tard, en 1831, au Temps, où l'attirera Loève-Veimars. — On sait qu'il dirigeait le Bulletin, des Bibliophiles, fondé par lui, avec Techener, en 1834.
il délaissait la grande route du vocabulaire académique pour le macaronisme et l'argot. Ou bien, s'égayant franchement, il improvisait les légendes d'un Musée de la caricature^ il commentait d'un texte humoristique, en compagnie de Balzac, P. Bernard, J. Janin, G. Sand, des Scènes de la vie privée et publique des animaux, par Grandville. Ou encore il redevenait à travers la capitale, l'explorateur de l'ancienne France, et il offrait aux amateurs d'archéologie sa Promenade dans les rues de Paris *. Et le goût des voyages le reprenant, il montait en voiture avec Taylor. Il parcourait avec lui, à petites journées, le Languedoc et, sous prétexte qu' « il n'y a plus de Pyrénées », poussait une pointe en Catalogne. Fugue non exempte de risque, dans un temps oii les factions fermentaient en Espagne et où le désarroi politique nuisait à la sûreté des routes. Il en rapporta Inès de Las Sierras. Une autre fois, ce fut avec Victor Hugo qu'il se mit en route pour le mont Blanc *.
Auparavant, en compagnie du poète encore, d'Alaux dit le Romain, et d'Alphonse de Cailleux, il avait été à Reims, assister, en qualité d'historiographe, au sacre de Charles X K
1. C'est le sous-titre du livre. Son titre est : Paris historique. Nodier eut pour collaborateurs Auguste Régnier et Champia.
2. Ce voyage est raconté avec une gaîté spirituelle par M"' Mennessier-Nodier, dans la biographie de son père(pp. 266 et suiv. ).
3. Il avait mission d'écrirele discours préliminaire à la rela-
Avec l'âge, le goût du repos le retint de plus en plusàla maison. Il ne quitta guère l'Arsenal, dans les douze dernières années de sa vie, que pour aller, au nom de l'Académie française, inaugurer la statue de Cuvier, à Montbéliard, puis, à Rouen, celle de Corneille, et ensuite pour visiter la Belgique, où il se vit reçu avec ovations, harangues de bourgmestres et fanfares, comme un souverain.
De douces habitudes le faisaient délicieusement casanier et routinier. Sa fille a décrit « sa paisible évolution quotidienne, invariable dans ses heures et dans son but ». De l'Arsenal, il prenait d'abord le quai du Louvre, où l'attiraient les vieux livres. On imagine sa marche inégale et distraite, coupée de haltes devant les boîtes des parapets. Parfois, sans doute, les vitrines des grainetiers et des marchands de fleurs sollicitaient le botaniste d'antan, et, à musarder devant des oignons de jacinthes germes dans des carafes, il se donnait l'illusion d'herboriser. Arrivé à la Colonnade, il entrait, à droite, chez Crozet, le bouquiniste, ou bien il poussait jusque chez Techener. Il y rencontrait des habitués : le marquis de Ganay, le comte de Montaran, le marquis de Château-Giron, le marquis de Chalabre, Bérard, Guiibert de Pixérécourt... Petite élite qui le reconnaissait pour chef. D'un
tion des fêtes. — Nous avons publié, dans le Correspondant du 10 février 1904, des lettres qu'il adressa de Reims à sa femme.
arrêt du bibliophile Jacob elle en appelait au sien.
Il variait son itinéraire pour rentrer chez lui. Un jour, comme il revenait tout en lisant, il perdit tout à coup sa page. Une foule vociférante le coudoyait. Il se trouvait, à l'improviste, mêlé au convoi du général Lamarque. Arrivé à la place de l'Arsenal, il put rouvrir son livre, et, une fois descendue la rue de rOrme, il ne lui restait plus que vingt pas à faire pour arriver à sa porte, quand il s'entendit apostropher d^un ton menaçant. Il releva les yeux. Des fusils le menaçaient. Narquoisement flegmatique, il parlementa, sans négliger de marquer l'endroit de sa lecture interrompue. On le laissa passer. Cette journée ne fut pas la seule où l'écho des discordes civiles troubla les environs de l'Arsenal. En juillet 1830, la précieuse bibliothèque avait même couru de sérieux périls et n'avait été sauvée de tout dommage •que par le sang-froid spirituel de Nodier, dont rien, au reste, n'arrêta le labeur tranquille.
Il ne devint jamais riche, et jamais ne l'ambitionna. Il ne s'y sentait nulle aptitude. Tout le premier, il avouait : « .Je n'ai pas d'ordre. » Pour acheter le trousseau de sa fille, il dut vendre sa bibliothèque. Marie Nodier, qui semblait promise à un poète ou un romancier, •épousa M. Jules Mennessier, fonctionnaire des Finances, un Lorrain, d'une race de militaires •et d'artistes. — On compte un Mennessier dans
la pléiade des peintres de Metz et trois Mennessier parmi les officiers qui tombèrent, en 1859, à Solférino et à Magenta'. — Si nous pouvions transcrire ici la correspondance que nous possédons, on verrait combien prompte et complète fut la fusion des deux familles.
Le 26 décembre 1833, l'Académie avait invité Charles Nodier à s'asseoir dans le fauteuil de Laya. Son érudition, si pleine d'agrément, le désigna pour la commission du dictionnaire. Il y sut prouver, dit sa fille, que le verbe « sourire » est français.
Il n'avait guère dépassé la soixantaine, et son esprit gardait toute sa vivacité alerte *, quand sa santé s'ébranla. Il pressentit sa fin. Quand Balzac vint lui demander, pour nous nç savons quel siège vacant, sa voix à l'Académie, il répondit : « Je fais bien mieux que de vous donner ma voix, mon ami, je vous laisse ma place. > Nous connaissons par quelques récits le détail de ses derniers moments. Tous les témoins de sa mort insistent sur ce qu'elle eut de chrétien. Il sut y mettre, ainsi qu'en toute chose durant sa vie, une bonhomie douce, qui s'embellit d'une touchante humilité. Comme il demandait
1. Le capitaine Stanislas Mennessier, tué à Magenta, le colonel Louis Mennessier, blessé à la même bataille, 'mort huit jours après, le commandant Alphonse Mennessier, tué à Solférino. Quelques lettres de ce dernier ont été publiées dans le Carnet de la Sahreiache (1903-1904) et tirées à part.
2. Ses agiles Stances à Musset, de juin 1843, en témoignent assez.
les secours religieux, et qu'on lui proposait de choisir entre les maîtres les plus fameux de la chaire : « Et pourquoi donc tout cela! dit-il. Qu'on aille prier M. l'abbé Levé * de venir. C'est un digne homme, que j'aime, et c'est un bon prêtre. Pour le moment, je n'ai pas besoin d'autre chose. >
L'annonce de sa maladie n'avait pas ému que le monde littéraire. De hauts personnages assiégèrent sa porte. Chaque jour, Louis-Philippe et la duchesse d'Orléans faisaient prendre de ses nouvelles. Il sourit à cette sollicitude royale et princière : « Croirait-on que je n'ai jamais été qu'un pauvre diable? »
Il mourut le 27 janvier 1844.
L'un» de ses derniers mots fut un conseil aux écrivains: « Lisez souvent Tacite et Fénelon...»