Mémoires d'Alexandre Dumas
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Chacun de nous, futur grand homme, Ou tout comme...
Grands et petits, on les a souvent dénombrés. La plupart ont laissé de leur intimité plus ou moins étroite avec les habitants de la maison des témoignages autographes. Ce sont des lettres ou bien des vers tracés de leur main sur des albums.
La mode était alors aux albums. En voici un que posséda M°" Nodier. Il contient de la poésie et de la prose, — beaucoup de prose du baron Taylor, qui raconte une histoire de revenant et un voyage en Portugal. — Mais c'est surtout un livre d'images. Des aquarelles, dessépias, parmi lesquelles deux ou trois crayons l'illustrent presque tout entier. Des sépias encore et des aquarelles, avec, çà et là, quelques pièces de vers, en garnissent un autre, qui fut celui de Marie Nodier. En voilà un troisième enfin, qui lui appartint aussi, le plus précieux, couvert par Thouvenin d'une reliure* à la cathédrale », exemplaire achevé du style romantique dans le vêtement du livre. Des signatures qui se lisent dans ce dernier, plusieurs « flamboient ».
J'emprunte le mot à une lettre oubliée dansla poche nacarat qui s'enfle sous un de ses
1. Cette lettre a été publiée par nous, dans le Journal des- Débats du 28 décembre 1903.
plats. C'est un billet de Suzanne Brohan, à qui la faveur fut accordée de le feuilleter, et qui remercie avec grâce. Parmi les noms qu'elle a vus jeter des feux de diamant dans cet « écrin littéraire unique », elle en a distingué un plus modeste, et qui l'a ému : « Félix Arvers, mort si jeune... »
« Mort si jeune... » La comédienne lui mettait au front l'auréole d'un trépas à la fleur de l'âge. La vérité, moins poétique, est que Félix Arvers mourut à quarante-quatre ans.
Les Heures perdues, non plus que les Deux Maîtresses, interprétées par Suzanne Brohan, ni une douzaine d'autres pièces, y compris son François I", n'ont rien fait pour sa gloire. Il ne survit que par les quatorze vers qu'un soir il improvisa :
Ma
vie a son secret, mon âme a son mystère...
Qui l'inspira ? Théodore de Banville souhaitait que l'on ne découvrît jamais le nom de l'ingrate ou de l'aveugle : « Comme elle n'a pas deviné l'amour chaste du poète, comme elle ne lui a donné ni une consolation ni un sourire, il faut aussi qu'elle ne marche jamais sur le tapis triomphal qu'il avait étendu devant ses pieds dédaigneux. » Ce « tapis triomphal >>, elles furent deux à se renvoyer l'honneur d'y marcher. Marie Nodier elle-même et M""" Victor Hugo, savaient que l'on soupçonnait en l'une d'elles
l'auteur du « mal sans espoir », et chacune se défendait en riant.
Victor Hugo!... c'est le nom le plus « fulgurant » qui se lise dans l'album de l'Arsenal.
Un archéologue, artiste et humoriste, gardien vigilantdu vieux Paris, M.André Hallays, déplorait naguère que la percée de la rue de Rennes eût détruit une maison oii naquit, en 1823, certaine « grande amitié». — 1823, la date de Han d'Islande. Sur ce roman, assez maltraité de la presse littéraire, et qui s'attardait quelque peu en librairie, Nodier avait écrit un article de louange, point tout à fait sans nuance, mais oij se déclarait une bienveillance non douteuse. Hugo alla remercier le critique; ils se plurent et sellèrent. n s'ensuivit mieux qu'une camaraderie ou un compagnonnage de métier : le cœur se mit de la partie. Peut-être le hasard qui avait jeté « dans Besançon, vieille ville espagnole», l'enfant
...comme la graine au gré de l'air qui vole,
fortifia-t-il, entre lui et le Franc-Comtois Nodier, le sentiment né d'une rencontre. Ce qu'il était, ce sentiment, aux premiers mois de 1825, nous en avons un témoignage dans la ballade A Trilby^, où celui qui venait d'acclimater chez
1. Elle fut écrite dans l'album de M"° Nodier. Elle a été insérée, après quelques retouches, au livre des Ballades, où elle porte la date d'avril 1825.
nous le lutin écossais put lire, en vers éclatants, son éloge de poète, avec un rappel flatteur deso n odyssée de proscrit. M"»* Mennessier-Nodier qualifie « amitié de granit» celle qui, dès lors, unissait les deux écrivains. Cette métaphore, si énergique soit-elle, ne dépasse pas en vigueur une image de Victor Hugo lui-même affirmant sa foi en l'immortalité que lui prommettait l'estime de son aîné :
Oui, mon Charles, avouons hautement notre amitié , cette amitié de frères qui m'unit à vous comme elle unissait Thomas Corneille au grand Pierre, cette amitié qui n'a pour vous que des charges et moi que des avantages. Prenez-moi sous votre égide, et il me semblera que je suis invulnérable, comme vous.
Que votre article est beau et en même temps qu'il est bon! Je veux aller vous en remercier, vous embrasser mille fois. Vous ne savez pas, mon illustre ami, quel org'ueil et quelle joie on éprouve à se voir ainsi loué parle g'énie. Pour connaître cette émotion, il faudrait» ce qui ne se peut, que vous fissiez un article sur vousmême.
Quant à moi, quelle que soit la chance de l'avenir, je suis tranquille maintenant. Mon nom est scellé sous le vôtre. Enchâssé dans votre article, il ressemble à ces insectes d'un jour qui se conservent immortels dans les perles dorées de l'ambre. Que puis-je craindre ? Ne suis-je pas attaché au pilier de votre gloire par le nœud de fer * ?
Victor
1 . Cette forte image est un jeu de mots sur le nom de Nodier — nodo hierro. — L'étymologie est de lui-même. Nous
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Cette lettre, qui porte seulement « ce samedi 10 », nous semble, par la marque très effacée du timbre, se dater de 1826. Nous conjecturons qu'elle fut écrite au lendemain de l'article publié par Nodier sur les Odes et Ballades. Il avait de quoi toucher le poète, plus fait cependant que trois années auparavant aux gâteries de la critique. Le ton s'y sentait d'une sympathie chaude qui allait se manifester aux jours les plus militants de la vie d'Hugo.
Elle devait paraître surtout dans l'ardeur de l'écrivain, déjà vieillissant, à épouser certaines rancunes du jeune homme qu'il voyait, à ses côtés, croître en génie. C'est ainsi que la comique « approbation » de Raminagrobis, imprimée en tête de l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, \ise d'une pointe r« inquisition de l'esprit » maudite par Victor Hugo dans la préface à'Hernani. On sait qu'il avait alors tout vif dans le cœur le ressentiment du veto prononcé contre Marion Delorme. Inutile de rappeler la fortune agitée de cette pièce, qui dut attendre, pour être jouée, que la censure comptât seulement comme « puissance tombée ».Hernani fut entendu par le comité du Théâtre-Français huit semaines après la mise à l'index de sa sœur aînée. C'est à la table de Charles Nodier que l'auteur, sous le coup de
verrons un de ses amis érudits correspondre avec lui à ce sujet.
fouet de cet interdit, avait annoncé sa prompte revanche. Dînant à l'Arsenal avec le baron Taylor, qui partait le lendemain : « Quand serez-vous de retour ? lui avait-il demandé. — A la fin du mois. — Cela nous donne un peu plus de trois semaines... Eh bien, convoquez le comité pour le l" octobre, je lirai quelque chose *. »
Ce « quelque chose » fut Hernani.
La primeur en étaitdue aux habituésdu grand salon romantique : Hugo la leur offrit chez lui*.
Personne ne prit plus à cœur que Nodier le succès du nouveau drame. Nul doute que son entourage ne fournît, pour la représentation qui s'annonçait comme une bataille, des applaudisseurs intrépides, sinon des « gilets rouges ».
Est-ce pendant l'orageux mois de février 1830 que Victor Hugo trouva le loisir d'adresser à la fille de son ami les strophes célèbres :
Vois, cette branche est rude, elle est noire, et la nue Verse la pluie à flots sur son écorce nue...
Il est permis de le supposer, puisqu'elles portent au bas « Février 18... » et précèdent dans l'album de Marie Nodier, comme dans les Feuilles d'Automne, où elles ont paru, des pièces datées de novembre ou de mai 1830 ^ Et quand