Lettre du l«f mars
LE SALON DE l'aRSENAL 129
geurs, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres sur des mules au pied réfléchi'», dévaler « par les rudes sentiers, à travers les châtaigniers », puis, « gayer le ruisseau, traverser les prés et gravir le mamelon » où s'élevait sa « masure ». C'étaient les Hugo et les Nodier, en route pour la Suisse, aux frais de l'éditeur Urbain Canel. De Mâcon, ils faisaient passer leur itinéraire par Saint-Point. Marie Nodier a écrit de cette visite un agréable récit. Elle a dit l'accueil de M"" de Lamartine, l'attrait de sa calme sensibilité, de sa cordialité britannique. Mais, a-t-elle observé, cette femme, qu'on tenait pour la plus enviable des femmes, « portait, avec une dignité attristée et comme assombrie par la vague inquiétude d'un avenir menaçant, le fardeau rayonnant de ses indicibles félicités * ». Bien des années après ces tristes prévisions, quand M°" de Lamartine et son mari furent sous le coup de malheurs présents, ils trouvèrent à l'Arsenal la sûreté d'une vieille affection.
En attendant, le poète y devait goûter l'ivresse de se sentir admiré par une élite où il comptait des égaux. Les rares survivants de ce cercle choisi conservent de lui une image de noblesse imposante. On eût dit qu'il soignait ses attitudes, qu'il surveillait sa «ligne » avec un souci de statuaire. David d'Angers remarquait son
l. Charles Nodier, par M™* Mennessier-Nodier,
art de s'asseoir et les « ondoiements » de son corps, qui avait « la souplesse du serpent ». Un soir, chez Victor Hugo, à la tombée de la nuit, il le contempla longuement, adossé à la fenêtre, « détaché en silhouette sur le ciel, qui lui servait de fond' », et il nota son air de « statue ». M. Charles Rossigneux se le rappelle à l'Arsenal, disant le Lac, debout, une main passée en écharpe entre les boutons de l'habit, et il garde dans l'oreille le son de cette voix qu'il entendit ailleurs, en des circonstances historiques, secrétaire du poète au gouvernement provisoire ^
De sa longue et frêle écriture de femme, Lamartine a tracé pour Marie Nodier ces vers ' :
Que pour toi, belle enfant, au printemps de ton âge. Du livre du destin ce livre soit l'image : L'amitié par mes mains à tes yeux va l'ouvrir ; De ses aveux plus tard l'amour va le couvrir ; Puissent-ils, de tes jours écartant tout nuage, Confondre encore leurs pleurs à la dernière page !
Quand Marie, devenue M"' Menessier, eut son premier enfant, Lamartine fut prié d'en accepter le parrainage. Il s'excusa sur la nécessité où son « immense famille », ses nombreu-
1. Notes reproduites par M. Henry Jouin, dans son David d^Ancfers, 1. I, p. 199.
2. M. Ch. Rossigneux l'architecte distingué, vice-président de la Société des Arts décoratifs, a bien voulu interroger pour nous ses souvenirs.