Sainte-Beuve, Revue des Deux-Mondes, 13 juin
Aux notes que Marie invente, Rossinis, Rossignols qu'on vante, Suspendent leurs concerts jaloux.
Sa danse aux sylphes eût fait honte.
Une colombe d'Amathonte A le cœur et les yeux moins doux.
Si son âme longtemps muette Tente un voyage de poëte, Et vogue, esquif sans aviron. Ses vers ont la suprême grâce Que son père hérita d'Horace, Avec le souffle de Byron.
Donc vouloir chanter ses louanges, Autant vouloir flatter des anges, La lyre humaine n'y peut rien.
Sur la terre, mal célébrée.
Contentez-vous d'être adorée, Et pour cela vous l'êtes bien.
Ces discours vous fâchent peut-être.
Qu'y faire ? Le Roi n'est pas maître Dans ce siècle des libertés :
Les Belles sont aussi des Reines, II faut bien que ces souveraines Entendent quelques vérités !
Nous lisons au bas : Septembre 1831. Trentesix ans après^ le poète, quasi octogénaire, eût rimé encore, pour la «jeune mortelle » devenue presque une vieille femme, cet hommage enthousiaste. Plus ardente peut-être que ses vers est une lettre qu'il lui adressait, le 24 août 1867,
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en remerciement pour l'envoi de son portrait :
Chère grande Marie, quelle adorable réponse vous me faites I Et encore votre image si fidèle, si inspirée... C'est vous, tout vous, femme jeune et non antique. Où allez-vous chercher ce mot aussi faux que poétique ? Oui, c'est vous-même.
Quel œil, flamme intarissable !
Quelle bouche, un jet puissant De lyrisme impérissable!
Quel corps, type ineffaçable De charme souple et décent!
Quelle grâce insaisissable!
Suis-je assez reconnaissant !
Oui, Marie, ang'e, nymphe et muse ! vous êtes ce que vous étiez quand nous vous avons aimée, et fêtée, et chantée à l'Arsenal...
On voit, à cette litanie, si la ferveur de l'admiration s'est refroidie. L'année précédente, c'étaient des vœux de fête en un sixain où la tendresse, précieusement, jouait à l'esprit :
Riche des mille dons du poëte rêvés.
N'allez pas croire, au moins, quand chacun vousencense,
Que vous soyez parfaite en tout point. — Vous avez
Quelque chose de très disgracieux: l'absence.
Je crie... et les échos rediront sur vos pas :
« Comme il est long ici, votre séjour là-has ! »
Je compare les écritures : celle de l'album et celle de ces lettres, envoyées de Versailles
à son amie par le poète retiré du monde \ D'année en année^ avec l'âge, la vue s'obscurcissant, la main se trahit moins sûre, plus tâtonnante, le tracé se déforme, les caractères se dissocient; à peine, parfois, les mots demeurent-ils lisibles. Mais un sentiment toujours jeune se lit en ces lignes tremblées. « Chère Muse », « chère nymphe », « cher ange », ce sont, en prose comme en vers, les appellations prodiguées par le vieillard à celle qui lui apparaît toujours « presque déesse ».
Et, à certaines pages, elle nous touche singulièrement, cette correspondance, quand elle devient une nécrologie. Non seulement le papier s'endeuille, mais il se mouille de larmes. Ce sont des amis communs qui disparaissent ; c'est Emile Deschamps qui devient veuf; c'est Marie Nodier qui perd sa mère ou qui voit, tout près d'elle, des berceaux se vider : « Je n'ai plus guère des yeux que pour pleurer, — lui écrit son vieil ami. — Faut-il que ce soit pour pleurer vos larmes ? »
Entre temps, le retraité lui confie ses projets littéraires. A Versailles, dans sa solitude, il vient d' « arranger » un Macbeth qui a été joué avec succès ; il « arrange » un Roméo, et il avoue des visées académiques. Il se croit des chances. Mais « quel charme a perdu l'Acadé-
1. Emile Deschamps, fils d'un haut fonctionnaire de l'enregistrement, était lui-même attaché au ministère des finances. Il se retira, dans l'été de 1848, à Versailles.
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mie ! On n'y peut plus être le collègue de Nodier ! » Nodier qui, un jour, lui avait « jeté sa voix, et avec quelle grâce d'amitié... ^ »
Il ne laisse guère passer l'occasion de nommer le père dans sa correspondance avec la fille. II ne manque pas davantage de ressusciter « ce cher glorieux Arsenal », pour retrouver 1' « enchantement des meilleurs jours d'autrefois ». Mais ne lui suffit-il pas de lire le moindre billet de celle qui jadis en fut l'ornement, pour entendre « résonner à son oreille comme les clochettes d'or d'il ne sait plus quel paradis* »?...
A une époque déjà lointaine, elle avait eu la pensée d'assembler en un volume — qui parut, en effet, et s'intitula le Perce-neige — des vers non encore imprimés de poètes vivants. Battant le rappel de l'inédit, elle avait demandé de l'aide à ses amis, sans rencontrer chez tous du bon vouloir. Pour achever une œuvre estimée par elle « aussi facile que modeste », il lui fallut même un peu de courage. Elle essuya, en effet, des « refus inattendus », et dont quelques-uns lui furent sensibles. C'est ce que signifie cette épigraphe inscrite par elle à la première page du Perce-neige: «Les vieilles amitiés, si elles ne sont pas pour nous, demeurent contre nous, et c'est
1. Lettre dÉmile Deschamps à M""' Mennessier-Nodier (23 novembre 1848).