V. la Note il des Orientales
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vain en qui l'érudition servait un « talent de poète ». Sainte-Beuve, dans ses Consolations, adresse à Fouinet une pièce de l'accent le plus intime, où il dit son regret de n'avoir point assez exploré les régions profondes du sentiment, d'ignorer « le sens caché de l'énigme divine », de demeurer fermé au « mystère immense »; bref, « d'avoir aimé trop peu ».Si l'on en jugeait seulement par le morceau qui reste •de lui dans l'album de l'Arsenal, Fouinet serait loin d'apparaître comme le fervent de vie intérieure à qui Sainte-Beuve dédie ces vers, où l'existence recluse et silencieuse est louée comme propice à l'éclosion du cœur. Les strophes écrites par lui pour la fille de Nodier célèbrent, en -effet, la griserie du bal :
J'avais pensé que la danse ravie, Vive, rapide et qu'autrefois j'aimais, Se refusait aux pas lourds de ma vie Et pour jamais.
Mais non, la danse étourdit la tristesse. Dans ses élans elle entraîne nos jours, Et fait passer les soirs avec vitesse : Dansons toujours...
Fut-il, comme tant d'autres, épris de Marie, « la Muse »? Il a écrit, en tête d'un bref billet au père, cet hommage au charme de finesse et de vivacité souriante qui plaisait dans la fille;
Invisible Trilby, je t'ai vu ce matin.
Oui, j'ai vu ton esprit et ta grâce éternelle Et ta bonté riante, et j'ai mis sous ton aile Quelques feuillets lancés pour un vol incertain.
Oui, je t'ai vu, Trilby, mon bienveillant lutin, Flambeau de poésie ou limpide étincelle ! — Mais ce n'était point moi, dis-tu. — C'était donc celle Qui rend heureux et doux ton glorieux destin ?
Eh ! c'était toujours toi ; c'était toujours ton âme. L'écho de tes accords, le reflet de ta flamme, Ton chant qui se prolonge et ton plus beau rayon
Et ta seco .ide vue, et toute ta féerie.
Et, bienfaisant lutin, ton inspiration.
C'était Charles Trilby sous les traits de Marie.
La lettre est du 30 octobre 1842. L'âge ne pesait pas encore bien lourd aux épaules du poète : il avait quarante-trois ans. Il ajoutait cependant, sur le ton d'un vieillard : « Excusez ces éclairs de rimes qui ne passent plus que bien rarement dans ma tète, où le raisonner tristement s^accrédite. »
Parmi les romances publiées par Sainte- Beuve à la fin de son recueil de vers^ il en est une :
Oh! que son jeune cœur soit paisible et repose. . .
que madame Mennessicr a « honorée » et « embellie » d'une « musique charmante ». C'est le
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poète qui la remercie en ces ternies. Ces stances, qui ne sont point datées en volume, furent écrites dans l'album de l'Arsenal au mois de juillet 1831, c'est-à-dire qu'elles sont à peu près contemporaines des Pensées d'Août K Celui que J.-J. Weiss devait admirer si fort comme un maître en « sermon pédestre » était alors un sentimental plein de lyrisme. Ainsi pouvait se définir ce Joseph Delorme en qui lui-même avouait son image morale « assez fidèle», sorte d'Oberman ou de René, — un « René dans la vie bourgeoise », disait le jeune Désiré Nisard. L'heure vint où, seulement prosateur fin et juste, l'auteur des Bayons jaunes parut gêné de ce passé. Il se repentait — à moins que ce ne fût précaution ou coquetterie — d'avoir exhalé en rimes tant de plaintes larmoyantes. Il eût renié, s'il l'avait pu, un cœur trop saignant et qui avait trop complaisamment étalé ses blessures... Et ne le reniait-il pas, quand il priait la princesse Mathilde de répondre par un « merci tout court » à l'envoi de « vers si anciens » ? — qui « ne sont plus moi », écrivait-il.
A l'Arsenal, même alors qu'il rimait le Suicide et le Dernier vœu, on se le figure descendu sou-
1. Elles avaient été composées en 1830 et devaient trouver place dans Arthur, roman projeté par Sainte-Beuve avec Ulric Guttinguer. (Voir Sainte-Beuve inconnu, par le Vte de Spoelberch de Lovenjoul, p. 95). Elles ont paru pour la première fois dans la Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1832 avec la musique.
vent des hauteurs poétiques. Toujours, en effet, il y eut en lui du «pédestre». Déjà, sans doute, il était le causeur vif et malicieux, à la parole non point débordante ni coulante à flots, mais d'un petit jet intarissable, et, au mince courant de sajaserie, passaient à la file jugements aiguisés en satires, historiettes conclues en épigrammes. Sans doute, aussi, les écouteurs ne manquaient pas autour de lui, ni les écouteuses. Ne pécha-t-il jamais, par médisance ou autrement, contre aucun de ces habitués du Cénacle, dont il chantait la touchante concorde ;
Tous réunis, s'entendre et s'aimer, et se dire: Ne désespérons point, poètes de la lyre. Car le siècle est à nous...
Du moins il garda toujours une amitié fidèle à Charles Nodier. Quand, au commencement de 1844, l'Arsenal fut en deuil, il dit avec autant d'émotion que de grâce la jeunesse demeurée jusqu'au bout dans le sexagénaire qui venait de mourir. Il sut louer* la verve d'imagination et la fleur de poésie par où le Nodier des toutes dernières années se retrouvait celui d'autrefois, et, rassemblant les traits de ce talent, il en définit la richesse nuancée, la mobilité vive et le
1. Dans la Revue des Deux-Mondes (1" février 1844). — L'ar ticle a été inséré au tome I" des Portraits littéraires, à la suite d'un autre, du l""^ mai 1840, sur Charles Nodier.
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mélange merveilleusement fondu de fantaisie et de nature.
Il ne veillait pas seulement sur la gloire de Nodier, mais sur l'avenir de sa famille. Une trace de cette sollicitude reste dans une lettre de George Sand. Au lendemain de la révolution de février, Jules Mennessier s'était, apparemment, vu menacé dans sa situation de fonctionnaire. Sainte-Beuve avait recouru à la dame de Nohant, qui comptait des amis dans le camp des vainqueurs. Elle avait aussitôt promis d'agir :
Paris, 5 avril 1848.
Il me semble, mon ami, que c'est faire injure, non pas à la République seulement, mais à la France, que de douter du succès de la pétition que vous m'envoyez. Si l'existence de Marie Nodier * était menacée, ce ne serait l'effet que d'une déplorable inadvertance. Soyez sûr que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour la prévenir ou la réparer, si elle arrive.
A vous de cœur. Que devenez-vous ? Dans ce grand bouleversement on ne sait plus où se retrouver. Enfin vous avez pensé à moi pour un acte de justice et je vous en remercie. Au milieu de tous les /jro/jos qu'engendre la situation, mon grand crédit n'est qu'un propos de plus.
1. Ce billet, publié (p. 206) dans le recueil des Lettres de G. Saud à Alfred de Musset et à Sainte-Beuve, ne porte ici que M... Mais le vicomte de Stoelberch de Lovenjoul, qui possédait l'autographe, a bien voulu y lire pour nous le nom à imprimer.
Cette lettre, communiquée à M""" Mennessier- Nodier, avait valu des remercîments à Sainte- Beuve, qui répondit :
Ce 2 juin 1848.
Chère madame,
J'aurais dû répondre à votre aimable lettre. Ce que j'ai fait n'a été que le rôle du facteur. J'espère que madame Sand aura tout à fait mis ordre à l'essentiel ; elle y était disposée de tout cœur. Le nom de Nodier et la lecture de ses écrits suffisaient à mettre partout en avant la bienveillance. Nous, chère madame, qui en savons plus encore, et qui avons eu tant de douces heures auprès de vous et de lui dans cet Arsenal tant regretté, nous ne pouvons reconnaître ce passé si cher que par des souvenirs profonds et silencieux.
Vous avez raison de compter sur les miens et sur les sentiments que je vous ai voués...
Sainte-Beuve, à l'Arsenal, n'incarnait pas tout seul la critique. Elle y comptait d'autres représentants, parmi lesquels un écrivain dont Sainte- Beuve lui-même estimait la flnesse aiguisée et dont il regretta la perte pour les lettres, quand la politique le prit \ Loève-Veimars aimait beaucoup Nodier. Rédacteur au Temps, il l'y
1. Après avoir rédigé le feuilleton théâtral au Temps, Loève- Veimars entra à la Revue des Deux-Mondes, où il fit la chronique politique de la quinzaine. Ses articles sur la politique étrangère ayant été remarqués, il reçut de Thiers, en 1836, une mission en Russie. Demeuré dans la diplomatie, il fut consul à Bagdad, puis consul général à Caracas.
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avait attiré, avec des instances d'une cordialité spirituelle :
« Ce ne sont pas, je l'espère, des paroles en l'air que nous avons dites, dimanche, et notre bon ami Nodier voudra se rappeler que j'attends l'exécution de ses promesses,
« Je ne sais quels livres vous envoyer. Y a-t-il encore des livres ? Je ne le crois guère. Faites-nous des articles sur des livres que vous aurez rêvés : ceux-là seront bons du moins, et vous ne vous ferez pas des querelles avec la vanité d'autrui. Envoyez-moi beaucoup de choses ; je mettrai tout dans le Temps. Choisissez vous-mêmes vos sujets, ce sera le mieux. Et puis, comme, tout sublime qu'on soit, il faut bien tenir à la terre par un pied, je vous mettrai dans les meilleurs rapports du monde avec le caissier. (Pardonnez-moi cette petite station sur l'argile et la boue.)
« J'attends que tout ceci ne finira pas par une lettre jetée à la poste ou oubliée dans quelque coin de l'appartement du grand Sully. Mes respects à la femme et à la fille de Nodier, c'est-à-dire à ce qui le mérite le plus au monde '. »
« Sur l'argile et la boue », Loève-Veimars et son collaborateur eurent d'autres occasions de s'y rencontrer. Mais ils s'en tiraient avec grâce. L'esprit est un sauveteur si élégant. Au surplus, l'amitié vraie, quelquefois même l'affection émue, donnait le ton à leur correspondance. Ainsi des
1. Cette lettre n'est pas datée. Son timbre nous révèle qu'elle est du 19 février 1831.
explications toutes pratiques se concluaient, un jour par des lignes de cet accent :
« Vous m'écriviez, dans votre note, que vous n'étiez pas fâché de ne pas me trouver, et moi, qui vous aime tant, je n'en ai pas été fâché non plus. Vous êtes, comme moi, si affreusement triste que j'ai peur devons. Vous avez perdu toutes vos illusions, mais il vous reste, dans votre coin, quelque chose qui vous soutient et vous console *. Moi, j'ai perdu mon frère, c'est-àdire toute ma vie passée depuis les premiers jours de mon enfance ; je n'ai plus personne à qui parler de ma mère, de tout ce que j'avais autrefois, et n'ai, pour supporter tout cela, que le travail forcé d'un journal. Jugez ! Pardonnez-moi de vous parler de moi, mon ami ; mais vous êtes si bon que je n'ai pu résister à causer un moment avec vous de choses qui ne voustouchent guère.., »
Entre Gustave Planche et Nodier la différence d'âge dut empêcher les relations d'être jamais sur pareil pied ^ Elles avaient commencé par un billet de Victor Hugo à son ami du quai Morland :
Le jeune homme qui vous remettra ce griffonnage,^ cher ami, s'appelle monsieur Planche, et s'il se décidait à tirer quelque jour parti de ce qu'il sait, de ce qu'il
1. Nous ne savons quelle date inscrire sur cette lettre, ni à quelle cause de tristesse elle fait allusion.
2. Nodier était cependant l'aîné de Loève Veiraars, et de bien des années.
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sent et de ce qu'il pense, il ne lui serait pas difficile démettre une réputation sous son nom. En attendant, il désire avoir de vous des livres de l'Arsenal et un mot pour en avoir de M... Je connais votre obligeancecomme il connaît votre talent, et je lui ai dit que vousseriez bon pour lui comme vous l'êtes pour moi...
Le protégé du poète devait, on le sait, faire son chemin. Nodier l'y aida-t-il autrement qu'en lui facilitant quelques emprunts de livres ? Ecrivain « arrivé», critique delà /?é'yMe des Deux- Mondes^ Gustave Planche, d'ordinaire assez dur aux romantiques, témoigna de la meilleure manière sa gratitude au bienveillant bibliothécaire *.
Il fut reconnaissant aussi à son introducteur auprès de lui, — un peu trop même, au gré d'Henri de Latouche -, qui raillait son admiration pour certain « jeune homme » dont il ne prononçait jamais le nom « sans le dépouiller, par idolâtrie de ce titre de Monsieur dont l'absence faisait rougir le maréchal de Villars ». Le « jeune homme » adulé ne manqua pas de se reconnaître. L'article qui le bafouait, en même temps que le « Quintilien » son louangeur, est
1. Par un article, déjà cité, qui se trouve au tome I" de ses- Portraits littéra.ires [IZ^Q) . — Planche était entré en 1831, à la Revue des Deux-Mondes.
2. Non, cependant, assez au gré de Victor Hugo, irrité, un jour, contre lui, au point de le comparer à « un champignon empoisonné, qui attend les morsures avec sécurité».
le pamphlet célèbre De la camaraderie littéraire Ml est d'octobre 1829. A la veille d'Hernani, Victor Hugo voyait noter de ridicule la piété de ses fidèles. Sous le coup de cette attaque, il écrivit à Sainte-Beuve : « Tout s'assombrit autour de nous. Nous voilà revenus comme à nos premiers jours de lutte et de combat. Ces misérables Janin et Latouche, postés dans tous les journaux, épanchent de là leur envie, et leur rage, et leur haine. Ils ont fait une défection fatale dans nos rangs au moment décisif. » Défection, c'était le mot, et Latouche méritait le nom de déserteur. Il s'était, en effet, inscrit de bonne heure sur les rôles de l'armée romantique, collaborant aux « jeunes revues ». Y rencontra-t-il Nodier ?
Il le visita rue de Provence, et la préface de Trilby montre quelles étaient, vers 1822, leurs relations. En logeant l'esprit follet d'Argail entre les pierres du foyerde Jannie et en le faisant dialoguer avec elle, le soir, à l'heure oîi s'alourdissent les paupières de la fileuse, le conteur s'est souvenu de quelques « vers enchanteurs » de Latouche. Il le confesse, exagérant ce qu'il doit à cet « Hésiode des esprits et des fées ». Il ajoute : « Je serai bien fier s'il résulte pour quelqu'un de cette petite explication que j'étais l'ami de M. de Latouche, car j'ai aussi des prétentions à ma part de gloire et d'immortalité ».