‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 82 sur 163 · Cité par Victor Hugo, dans le Posl-scriptum de ma vie · texte numérisé non relu

Cité par Victor Hugo, dans le Posl-scriptum de ma vie

LE SALON DE l' ARSENAL 163

cas, de brève durée. Deux ans après l'explosion de cette grenade lancée en plein cénacle, Latouche put, en effet, se flatter encore d'enchâsser, comme porte-bonheur, dans sa scandaleuse et infortunée tragédie, la Reine d'Espagne, une phrase du maître qui avait encouragé sa publication de Chénier : « Je l'ai appropriée à mon dialogue avec cette superstition païenne qui pense éviter la foudre à l'abri d'une feuille de laurier, avec la foi du chrétien qui essaie à protéger sa demeure sous un rameau béni. L'inefficacité du préservatif n'ébranlera pas dans mon cœur la religion de l'amitié. ».

Latouche l'avait souvent offensée, cette religion. Alexandre Dumas la respecta toujours. Il devait beaucoup à Nodier. Le hasard d'un voisinage à la Porte-Saint-Martin avait valu à l'auteur inconnu de Christine la protection de celui du Vampire et, par son intermédiaire, l'appui du baron Taylor, c'est-à-dire l'accès du Théâtre-Français. Il n'oublia jamais ce bienfaisant « coup d'épaule ».

L'album de Marie Nodier nous donne à lire, entre un sonnet de Musset et un sonnet d'Evariste Boulay-Paty, une pièce d'Alexandre Dumas, l'Ange de Poésie :

Votre beau front est couvert d'un nuag^e, Votre luth dort, muet sur vos genoux ; Oh ! je le vois, mon ange, davantage Vous ne pouvez demeurer parmi nous.

Vous regrettez la demeure choisie Où vous attend le gentil Ariel...

Partez, mon ange, ange de poésie, Allez chercher votre couronne au ciel !

D'une écriture menue, régulière et délicate, qu'on dirait de main de femme, cinq strophes s'alignent et soutiennent ce ton, inattendu chez un bon vivant à la gaieté un peu grosse, dont la face s'épanouit sous des cheveux en tumulte, tandis qu'autour du col puissant la chemise se chiffonne et la cravate se détend. 11 ne semble pas méditer des vers suaves, à la Tastu, quand il arrive ainsi, comme un robuste ouvrier, sa journée faite. Il sort de son usine flambante. C'est l'heure du repos ; il badine et gasconne. Son esprit, qui n'est pas constamment de l'or au bon titre, sonne toujours un son joyeux.

A l'occasion, il se travestit comiquement. On l'a vu, un soir, dans un bal costumé, faire visà-vis, en mascarille, à son fils, qui vint jeune à l'Arsenal, puisqu'il joua du tambour, en plein salon, avec Emmanuel Mennessier-Nodier \

Dumas taquine volontiers le pauvre Saint- Valry, point armé pour la riposte; Saint-Valry, haut de six pieds, qui ne le dépassait guère et dont la taille lui était tout de même prétexte

1. Fils de Marie Nodier. C'est elle qui parle de ces duos de tambour dans Charles Nodier, p. 307. Le travestissement d'Alexandre Dumas en mascarille nous est raconté par Edouard Grenier (Souvenirs littéraires, pp. 75 et 76.)

LE SALON DE l'aRSENAL 165

à gausseries et à turlupinades. Le géant se fâchait quelquefois. Ses lettres sont pourtant d'un homme très humble et très doux. Ecoutons-le détailler ses états de service littéraires :

Quelques succès aux Jeux floraux, comme tout le monde en a eu dans sa première jeunesse, une obscure collaboration, oubliée, aux journaux royalistes, dans un temps déjà lointain, une part non moins obscure dans cette guerre romantique où j'ai servi, sous vous autres, grands chevaliers, en qualité d'écuyer ou de simple page, un tout petit volume de poésie et quelques lignes peut-être sur Chateaubriand au dernier feuillet de la Muse française*, voilà mon pauvre bilan.

Il sollicite pourtant de Nodier un « avant-propos », dès longtemps promis pour Madame de Mably. Mais avec quelle abnégation l'auteur reconnaît au préfacier tout droit de « lui passer sur le corps », à lui qui est « si peu de chose littérairement » ! Même il lui rend sa parole, pour peu qu'elle lui pèse. Il entend « ne pas forcer ses amis à le porter sur leurs épaules pour le grandir » ; il préfère « qu'ils le portent dans leur cœur ^ ». Comme Dumas, il a été de bonne heure redevable à Nodier. Il s'en sou-

1. 11 écrivit le dernier article de la Muse française, salve en l'honneur de Chateaubriand, qui venait de quitter le ministère des affaires étrangères. (V. Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 324.)

Page 1