‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 85 sur 163 · Devenue M."" Menessier-Nodier · texte numérisé non relu

Devenue M."" Menessier-Nodier

reux que ma vive et fraternelle amitié ait obtenu de pareils adieux! A quelle hauteur déjà vous êtes poète! Mais, je vous en supplie, même en poésie, jamais un doute sur la durée d'un sentiment trop pur, trop exalté, trop vrai, pour que le temps et la distance l'affaiblissent jamais...

L'année suivante, de retour à Paris, il lui adressait à Metz, où elle était mariée, cet aveu d'un amour non résigné :

En Espagne, je voulais revenir ; maintenant, je voudrais repartir. Je le sens, il me faut quelque long et malheureux voyage dont on revient vieilli et les cheveux tout blancs. Je serai alors plus calme, je serai dompté comme ces chevaux qu'on fait galoper dans les terres labourées '.

Il avait rempli de vers en son honneur des pages de son album. Plus tard, à Londres, où l'avait conduit une triste aventure, c'était, avant tout, le souvenir de l'Arsenal qui le rappelait à Paris :

Oh ! tenez, cette maison de l'Arsenal, je vous le jure, la main sur le cœur, ce n'est qu'elle que je regrette de Paris, car le reste, qu'importe ? Mais ce petit coin écarté de la ville, cette extrémité cachée du boulevard, oîi, au bout de mes journées les plus sombres, j'étais sûr de rencontrer toujours un accueil si cordial, tant d'amitié sincère et de compassion ; d'où

l. Lettre du 4 octobre 1831.

LE SALON DE l'aRSENAL 169

je revenais calme et consolé. . . jamais ma mémoire ne cessera de m'y ramener *.

Une triste aventure, disions-nous. Triste, en effet, puisque, après un romanesque enlèvement et des mois de misère, une mort lamentablement poétique prit, à quelques semaines de distance, Gabrielle Dorval et celui à qui elle devait sa phtisie. Car, en ce temps oîi il était si bien porté d'être poitrinaire et où, pour se mettre à la mode, on tâchait de le paraître, Antony Fontaney l'était, lui, tout de bon. Il pouvait orner ses volumes d'urnes funéraires en culsde-lampe et de têtes de morts.

« Figure intéressante », disait George Sand, qui ne l'a point flatté. Frêle et pâle, avec une distinction de manières, un affînement non sans affectation ni « dandysme ». Le mot est tout à fait de mise pour qualifier cet anglomane, qui signait quelquefois lord Feeling ^ D'esprit, c'était un délicat, plein d'aversion pour le vulgaire, exigeant pour soi-même comme pour autrui, ne tolérant rien d'incomplet ni de lâché dans ses essais littéraires. Est-ce pour cela que George Sand estimait sa plume « d'un emploi à peu près nul, commercialement parlant »? Il ne se gardait pas moins du commun dans l'ordre du

1. Lettre de Fontaney à M"« Mennessier-Nodier (Londres, 31 août 1833).

2. Il signa notamment de ce pseudonyme des Souvenirs d'Espagne en 1831, dans la Revue des Deux-Mondes.

sentiment. II était de ceux qui voulaient sublimer la passion par la poésie et la religion, y compris l'ascétisme. II méritait la dédicace que lui fit Sainte-Beuve d'une de ses Consolations^ avec cette épigraphe tirée de V Imitation: ^Cella continuata dulcessit... » Quelques lignes de lui sur Han d'Islande ^ valent une profession de foi. Il y proclame de quelle « école » il est en amour. Le chaste baiser d'Ordener sur les lèvres d'Ethel nous fut, dit-il, « comme une ablution». Il purifia nos âmes « des souillures qu'y avait laissées le Faublas». Sa vertu nous enrôla dans le « parti de la réaction contre M. Pigault-Lebrun et son école fangeuse ». L'amour, il voulait qu'on le peignît éthéré. II ne savait riea de « suave » comme, dans la Thérèse Aubert de Nodier, les baisers craintifs que les amants n'osent échanger qu'à travers des feuilles de roses. Ainsi, au moral comme au physiqne, il personnifiait l'idéal dont rêvaient les femmes vers 1830. Joignons des façons de dire, une sincérité d'ardeur, un feu dans la parole, une flamme « qui semblait consumer l'être même qui la ressentait - ».

Nous renonçons à extraire quoi que ce soit ^e ses nombreux vers à «Marie». A M"' Nodier elle-même il adressa une pièce que publièrent les Annales romantiques de 1830. Sans négliger

Page 1