Lettre non datée
LE SALON DE l'aRSENAL 175-
gnie d'Emile Deschamps, dont le nom lui vient sous la plume dans cette même lettre, et qui lui est cher.
Balzac nous tire de la mélancolie et des amours de poitrinaires. Robuste comme Dumas, — avec la figure d'un élément, disait Lamartine, — comme Dumas il avait l'air, à l'Arsenal, d'un colosse au repos. Il venait de quitter le haut fourneau où, des semaines durant, isolé du monde, il avait empilé le minerai de ses observations et de ses inventions ; il entrait dans ce cercle de causerie et l'animait du jet soudain de ses « idées solitaires ». — Le mot est encore de Lamartine. — Il se présentait dans son négligé coutumier, avec son débraillement pittoresque et sa crinière éparse. Il gesticulait, la canne à la main, sa fameuse canne à pomme ciselée, qu'il ne laissait pas toujours au vestiaire.
Réunissons Balzac et Théophile Gautier, non pour la ressemblance de leur tenue et la parité de leurs chevelures, mais parce qu'ils avaient beaucoup à se dire. Balzac, on le sait, prodiguait à son ami plus jeune les conseils « d'hygiène littéraire ». Hygiène à part, ne méditèrent-ils pas de s'embarquer ensemble, armés de pics et de pioches, pour aller, près du morne de la Pointe-à Pitre, déterrer le trésor de Toussaint-Louverture ? On s'étonne de ne trouver, dans l'Histoire du romantisme , pas une fois, le
nom de Nodier \ Inès de las Sierras a inspiré au poète des Emaux et Camées des vers qui ne durent pas moins flatter le conteur de la nouvelle espagnole que la Petra Camara, à qui ils sont adressés. Cette pièce pourtant ne fut pas offerte en autographe à Nodier. Est-ce pour M"" Mennessier que fut composé le Noël ? Le voici, sur une feuille volante, d'une écriture égale et fine, que nous retrouvons à certaine page de l'album, dans une pièce toute profane ^ :
Ma charmante, depuis ta visite imprévue, Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue...
Toujours sollicité par la fée Lorély ou par celles de son Valais natal, Gérard de Nerval paraissait entre deux courses au delà du « Rhin joyeux », entre deux fugues au pays de Sylvie, — à moins qu'il ne revînt du Caire ou de Beyrouth. Il entrait, sans toujours quitter son rêve à la porte avec son manteau. Dumas, son ami et collaborateur ^ et parfois compagnon de route, l'accueillait avec une cordialité sonore. Gautier lui rappelait ces soupers byroniens oii l'on se passait, en guise de coupe, le crâne d'un
1. Mais il est juste d'observer que l'Histoire du romantisme est restée inachevée. M. de Spoeiberch de Lovenjoul a défendu avec raison Gautier contre le reproche qui lui a été fait de ce silence. (Voir Autour d'Honoré de Balzac, p. 69 et Appendice.)