Pour Léo Burckart
LE SALON DE l'aRSENAL 177
tambour- major tué à la Moskowa, — Gautier qui peignit si bien la démarche de l'exquis songeur « dans une sorte d'extase». Ce visionnaire savait, par instant, reprendre pied dans la réalité, et il était homme à tenir tête à Nodier en personne dans une controverse d'érudition. P'éru de curiosités historiques et littéraires, il avait le cerveau meublé de connaissances précises et étranges, qu'il s'étonnait d'être seul à posséder. Ces façons d'interpeller son monde lui étaient fréquentes: « — Vous avez lu dans Maimonides... — Vous vous rappelez ce passage de Bhavabouti... — Il faut n'avoir jamais lu les Préadamiles de Lapeyrère ^.. » Même sur Bhavabouti, Nodier ne devait pas se laisser prendre sans vert. Au besoin, il arrêtait, je suppose, le questionneur par une de ces histoires dont Gérard goûtait si fort l'accent de sincérité. Vous vous souvenez, disait-il à Dumas, « avec quelle conviction notre vieil ami Nodier racontait comment il avait eu le malheur d'être guillotiné à l'époque de la Révolution : on en devenait tellement persuadé que l'on se demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête ^... »
Nous n'avons nommé jusqu'ici que des habitués ou, du moins, des visiteurs fréquents de l'Arsenal. Il y aurait presque un chapitre à
1. Voir le livre très documenté et très cliarmant de M. Gauthier Ferrières, Gérard de Nerval, pp. 202 et 203.
2. Nous retrouverons, avec une variante, cette plaisanterie sous la plume de Jules Janin.
ouvrir pour les passants, les « erratiques », — c^est le nom que leur donnait Edouard Grenier. Citons-en deux seulement, qui ont laissé un souvenir.
Nodier avait révélé aux Parisiens la muse naïve et patoisante de Jasmin * . Le « friseur » d'Agen avait dit sa gratitude en une épître « A Moussu Charles Nodier de Cranto de Paris, que lou prumé, defendet nostro lengo gasconno », et il avait offert à la fille de son bienveillant critique la dédicace d'un de ses petits poèmes ^ Un soir, on vit, à l'Arsenal, le poète poseur de papillotes. On admira son accent vibrant et aussi sa bonne mine. Sainte-Beuve, probablement d'après le souvenir de cette soirée, a célébré l'éclat des yeux noirs qui, sous une noire chevelure, éclairaient son visage au teint chaud ^
Un autre « échappé de province », comme le qualifiait Victor Pavie, avait traversé, des années auparavant, le salon de Nodier. Un Bourguignon, celui-là, et non pas un diseur à la voix sonore, mais au timbre grêle, à l'air timide, au surplus, et dont les yeux noirs aussi n'illumi-