‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 96 sur 163 · Lettre du 19 juin · texte numérisé non relu

Lettre du 19 juin

On n'approchait guère Nodier sans se laisser gagner. Il dut, pendant sa vagabonde vie de « proscrit », « emboiser » même les gendarmes. Avant le sous-préfet de Roujoux, le préfet Jean de Bry avait été son ami ; — Jean de Bry le conventionnel et régicide, qui proposa d'enrôler des volontaires « vengeurs de l'humanité » pour « attaquer, corps à corps, individuellement, les tyrans » ; Jean de Bry du Comité de salut public. Le 18 Brumaire l'avait converti. Il avait servi Bonaparte, puis Napoléon. Il administrait, au nom de l'empereur, le département du Doubs, quand, écrit Nodier, « la fougue, les écarts peut-être, d'une adolescence orageuse attirèrent sur moi les violences du pouvoir ». On se souvient que le « conjuré » trouva chez le représentant de ce pouvoir, une bienveillance non passagère \ Même quand il eut cessé d'être son administré et son justiciable, Nodier sentit encore la protection efficace de Jean de Bry.

Plus qu'au baron de Roujoux, la Restauration fut sévère à ce préfet de l'Empire. Il se vit exilé en 1815. De Mons, où il se retira, il correspondit avec Nodier, qui lui vouait un sentiment quasifilial. Ses lettres le montrent apaisé et sans amertume. Son « dogme politique est : Indulgence aux indulgents. » Il se loue de l'indépen-

1. Faut-il noter que, pour lui marquer sa sympathie, Jean de Bry avait proposé à Nodier d'entrer dans la franc-maçonnerie, où, prétendait-il, « se trouve compris... tout ce qu'il y a jamais eu de bon et de beau dans le monde moral »?

LE SALON DE l'aRSENAL 189

dance dont il jouit « sous sa redingote » et qu'il ignorait « sous son habit brodé ». II oublie les rigueurs de la politique dans la vie de famille et dans l'étude. A soixante ans, il s'est « constitué écolier.» Il s'est remis aux sciences; il se plonge dans l'Exposition du système du monde, sans renoncer à la littérature. Il s'intéresse aux livres de « son cher Charles », qui ne néglige pas de le mentionner dans le Dernier banquet des Girondins \

La Révolution de Juillet lui permit de rentrer, et, dès le lendemain de son arrivée à Paris, il alla chez son ami *.

1. Bien auparavant, dans son cours de littérature, professé à Dôle, Nodier lui avait fait une place parmi les orateurs de la Révolution et lavait loué avec complaisance, ainsi que l'atteste

cette lettre : « Quand j'ai parlé de vous, je ne m'en suis pas tenuà des notices courtes et sèches, comme celles que je crois devoir à Hypéride et à Lysias », (Nodier à Jean de Bry, 30 avril 1809). — Cette lettre a été reproduite par M. Léonce Pingaud, à la fin d'une étude, très documentée et très vivante, sur Jean de Bry et ses relations avec Charles Aodier et Charles Weiss. — Les lettres de Charles Nodier à Jean de Bry ont été publiées par M. Boyer de Sainte-Suzanne père, dans un livre intitulé : iVo<es d'un curieux (Monaco, 1878).

2. Sous la Restauration, en 1818, quand s'était agitée la question du rappel des proscrits de 1816, Nodier, dans sa brochure Des Exilés, — qui lui valut quelques rigueurs de l'administration, — avait désigné Jean de Bry comme particulièrement digne de la clémence royale. Dix ans après, en mai 1828, il avait offert au banni d'agir auprès de Martignac pour obtenir sa rentrée en France. Mais Jean de Bry s'était refusé à se donner les apparences d'un solliciteur, même indirect. Nodier lui annonça, vers la fin de 1829, sa visite en Belgique. Avant qu'il tînt sa promesse, les journées de Juillet survinrent. Au lieu de le recevoir à Mons, Jean de Bry vint le surprendre à l'Arsenal.

Quelle place pouvait-il tenir dans un milieu comme celui de l'Arsenal? Nous conjecturons, avec le plus informé de ses biographes, qu'il n'y vint pas très souvent. Un survivant du xviii'siècle, fidèle à de vieilles manières de penser et d'écrire, devait s'y sentir dépaysé. Nous l'y trouvons pourtant, un soir de juin 1831, à table avec Jouy, Alexandre Duval, Taylor, David d'Angers... '.

Eut-il jamais le « talent d'écrire » ? ^ Laissal-il des pages « sublimes de style et de sentiment ? » Nodier, qui l'affirme, est suspect de complaisance. Nous avouons ne connaître ni VEssai sur V éducation nationale, publié en 1790 par le député de Vervins, ni son Eloge funèbre de Mirabeau (1791). Mais la prose de ses lettres est entachée de l'emphase que sa génération prit pour l'éloquence. Il écrivait, le 6 juin 1833, de sa ville natale : « C'est de là qu'il y a quarante-cinq ans, la Révolution m'a tiré pour me lancer dans les orages que son sein renfermait... » Quoi qu'en dise l'indulgent Nodier, nous doutons qu'il ait compté parmi les écrivains de l'Arsenal. Sa phraséologie vieillotte

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