‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 98 sur 163 · Le Cénacle · texte numérisé non relu

Le Cénacle

commencement de l'hiver; mais, en passant par hasard devant la boutique du libraire, je me suis vu, oui, vu moi-même réuni au plus illustre poète de notre temps par la main de notre ami Johannot et dans votre ouvrage dont tout le monde s'occupe. J'ose à peine croire à une réunion si glorieuse pour moi et je vous avertis que tous les passants feront comme moi et s'imagineront que vous me comparez à lord Byron. Est-il vrai, monsieur, est-il vrai que, même avec l'intervalle convenable, vous me compariez à lui ? Vous savez bien que, pour un pauvre diable d'artiste, être senti et admiré est la plus belle récompense, la seule. Que tout cela au moins ne dise pas que ma modestie se révolte et fait la prude le moins du monde, au contraire. Vous avez donné un corps à mes rêves et le véritable effet en sera de m'ôter du découragement toutes les fois que je penserai à votre livre. Il faut bien que je le lise aussi : c'est un nouveau plaisir à goûter ; mais, en attendant, que je vous remercie de celui que j'éprouve déjà à me voir si avant dans l'estime d'un homme comme vous, pour qui j'ai tant d'admiration et que je ne puis assez prierde recevoir l'expression de ma vive reconnaissance,

EuG. Delacroix Ce jeudi.

Ce qui valait à Nodier, en même temps qu*à Tony Johannot, ce merci chaleureux, c'est que, dans VHisloire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, ces quatre lignes se lisaient :

Voilà Venise et son port, et ses gondoles, et sa vieille mosquée chrétienne, et ses noirs palais, et les degrés de

LE SALON DE l'aRSENAL 193

marbre où vit la trace du saag de Faliero, rajeunie par les vers de Byron et par les pinceaux de Delacroix.

Ici le texte s'ouvrait pour faire place à un médaillon où se superposaient les profils du poète et du peintre'.

La lettre de Delacroix, toute reconnaissante, garde le ton d'une déférence un peu cérémonieuse. Evidemment, il n'était pas, à cette date, un habitué de l'Arsenal ; peut-être même n'en avait-il pas encore franchi le seuil. Il y vint ensuite, et n'y vit pas seulement des artistes de son école. — Entre lui et Amaury-Duval, comment la rencontre ne fut- elle pas un heurt? — A la vérité, il parlait peu. Sainte-Beuve l'a représenté comme un jeune homme

A la tête pensive.

Au regard triste et doux, silencieux convive.

Silencieux, il l'était de propos délibéré, par principe d'hygiène, pour ménager sa laryngite. Sans doute, il ne tint pas toujours sa résolution, et se laissa entraîner plus d'une fois à théoriser. Mais encore son art très fin de causeur adoucissait-il ce qu'avaient de provocant pour des classiques ses idées, outre Tétrangeté de «on masque, irrégulier et farouche. Il n'exprimait, d'ailleurs, pour l'ordinaire, dans le monde, •que des opinions esthétiques modérées. C'était

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