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LA DERNIÈRE PÉRIODE DE LA VIE SCIENTIFIQUE

DE NODIER (Stlite) : — NODIER A QUINTIGNY

Le séjour de Nodier à Quintigny(l) a été la période la plus heureuse de sa vie, celle où il travailla avec le plus de suite et le plus d'ardeur, — (( je travaille comme un diable », écrit-il, — la période dont il a conservé le plus vif et le plus doux souvenir.

0 riant Quintigny, vallon rempli de grâces, Temple de mes amours trône de mon printemps, Asile que l'espoir promit à mes vieux ans.

fLe Bengali).

Quintigny est un joli village du Jura, gentiment placé dans un verdoyant vallon à 10 kilomètres à l'ouest de Lons-Ie-Saunier(2). M. Michel Salomon, qui a fait ce second pèlerinage aux lieux habités par Nodier, a donné de ce coin du vignoble jurassien et de la maison où Nodier vécut quehiues années de bonheur et de travail, une description pittoresque (XIX, 83-85). Nous avons tenu aussi à visiter cette maison liisto-

(1) Avant de se fixer complètement à Quintigny, à son retour d'.Vmiens, Nodier a%-ait fait de fréquents séjours dans l'habitation d'été de ses beaux parents, depuis 1808, pendant qu'il était professeur à Dole ; c'est pourquoi, plusieurs de ses lettres de cette époque sont déjà datées de Quintigny. (Voy. lettre 35 et peut-être quelques autres rapportées à tort à lu période 1810-1812 ?)

(2) Voy. la Carte du Chapitre 1".

rique et la contrée à laquelle se rattachent tant de souvenirs chers à tout naturaliste franc-comtois (•).

Voici d'abord la description de M. Michel Salomon.

La curiosité m'a pris de connaître ce coin de montagne où Nodier « coula» quelques mois de sa vie « entre les romans et les papillons. » Ce n'était pas, quand j'allai à Quintigny, la saison des pervenches. Des silènes s'attardaient à fleurir dans les fossés, les prés se tachaient de colchiques, et, par les chemins comtois aux jolies courhes, qui semblent imiter les caprices du Doubs, des vendangeurs menaient leurs voitures. Dévalant, grimpant, zigzagiumt, la mienne descendit enfin une venelle bordée de sureaux, d'ormes el de noisetiers, et, après des circuits dans un fond de prairies, j'aperçus Quintigny à travers une saulaie: quelques maisons espacées dans une irrégularité pittoresque, à droite et à gauciie du ctiemin S'y souvenait-on du poète qui célébra ce paysage, « temple de ses amours ? » Je pus craindre que non. Personne, d'abord, ne sut qui je voulais dire,^ et j'allais, découragé, clore mon enquête, lorscpi'un vieillard, un vigneron qui poussait du pied une futaille, m'indiqua de la main où je trouverais avec qui parler. A peine son aspect la distinguet-il des autres demeures campagnardes, cette maison où l'on connaît le nom de Nodier. Mais l'intérieur a un au' de bourgeoisie dans l'encadrement d'une alcôve, dans une rosace du plafond, dans les moulures Louis XV d'une pièce que jonche de la paille de maïs. Je traverse une chambre où une armoire entr'ouverte laisse voir des liasses de papier saupoudrées de poussière, — archives dont le possesseur n'ignore pas le prix J'entre enfin dans « une resserre » où s'acci'oche un tableau, précieux témoin du temps même que nous racontons. Sur cette toile, fort endommagée, et, par endroits, crevée, une famille se groupe : deux hommes, deux femmes, dont l'une, toute jeune, rayonnante dans un décolletage Empire, et couronnée de roses. Aux genoux de l'autre s'appuie une fillette, le corsage ouvert aussi à la mode du temps, et la taille courte, les manches haut coupées avec des

(1) Le t8 août 1908, en l'aimable et savante compagnie dn géologue lédonien, M. L. A. Girardot.

bouillonnes à l'épaule. J'ai devant moi lu fauiille Charve. La jeune fille auréolée de fleurs, c'est Fanny. A côté d'elle, ce beau jeune homme, au mâle et brun visage, est, sans doute, son fiancé, Tercy, dont Charles Nodier avait voulu préparer l'avenir en l'associant à l'entreprise de librairie savante rêvée par le baronnet

Mais il nous faut déjà compléter et rectifier les attributions données par M. Michel Saloinon aux différents personnages de ce tableau. Les deux hoiniiies sont M. Cliarve et le fils du [premier mari de M""« Charve, Xavier Messageot ; les deux femmes, Lucile Messageot (M""" Frank) et Fanny Messageot (Mme Tercy) ; la fillette, c'est Liberté Charve (M'"" Nodier) ; le jeune homme brun n'est donc pas Tercy. Cette interprétation repose sur la description que Désiré Monnier(l) a donnée de ce tableau, après ses visites à Quintigny en 1808 et 1827, description d'autant plus exacte qu'elle a pu être faite sur les indications de quelques-unes des personnes représentées dans l'œuvre de Lucile Frank.

Le personnage principal, dit-il, était une grosse et puissante dame, à la face épanouie et riante, qui était entourée de ses enfants des deux lits. Son dernier époux, M. Charve, était debout derrière le fauteuil. A côté, étaient les enfants de M. Messageot» son premier époux. Quelle est cette figure maigre, pâle et mélancolique qui s'efface dans l'ombre? C'est Lucile Messageot, c'est le peintre de cette toile intéressante. Son talent s'est fait connaître depuis dans la capitale, où elle est devenue Madame Frank et où le nom de son mari n'a point passé sans réputation. Et ce jeune homme si grave qui est debout près d'elle? C'est Monsieur Xavier Messageot, le type de l'honnête homme, un sujet digne des honneurs de la biographie et auquel nous consacrerons quelques pages spéciales, d'après les notes d'une de ses sœurs.

(1) Souvenirs d'un octogénaire de Province, Lons-le-Saunier, 1871, p. 201-209.

Et cette l)elle et fraîche jeune fille qui nous tourne le dos en nous regardant ? Quel est son nom? C'est Françoise ou Fanny Messageot, devenue plus tard MadameTercy, femme charmante, auteur modeste de quelques romans, et à qui nos souvenirs rendront bientôt un pur hommage.

Enfin disons le nom de cette belle personne qui est debout devant Madame Charve. C'est Mademoiselle Liberté Charve, aujourd'hui Madame Nodier, mère de M'"e Marie Mennessier, laquelle représente, à présent, M. Ch. Nodier, son père, par le nom de Nodier qu'elle ajoute à celui de Mennessier.

Un tableau généalogi(iue abrégé fera mieux comprendre les rapports des divers membres des deux familles.

A N. épouse :

a. Messageot, maître de poste à I^ons-le-Saunier.

b. Charve, juge au tribunal de I.ons-le-Saunier.

a Lucile M. #a. Xavier M {) a. Françoise M.« 6. Louis Cli. {) b. Liijerté

Vép Franck,

I peintre.

(Tannyl.

ép. Tercij.

ep. sa niece

( Désirée I Ch.

w Mélanie Fr ép. son oncle Louis Charve.

Mélanie \ é[^.Ch. Nodier A Marie, Nodier I ép. Mennessier

Famille Gesse.

Georgette Thècle.

Emmanuel Marie.

Nous compléterons ces renseignements par quelques détails sur la région où est situé Quintigny et que Nodier a parcourue si souvent dans ses chasses entomologiques et ses herborisations.

C'est la région du vignoble, aux crus renommés de l'Etoile et de Quintigny son ri\'al, d'après le proverbe du lieu : « VEtoile^lenom ; Quiiitigni/,le bon; » région au relief tourmenté, aux nombi-euses failles, dont les vallons et les [tentes des coteaux sont constitués par les calcaires et les marnes du trias et du lias'', si favorables aux prairies et aux vignes, et

(1) r>es couches supérieures du lias renferment de nomljreux crinoïdes, plus ou moins étoiles ; ce serait, dit-on, l'origine du nom de l'Etoile donné au village voisin de Quintigny.

les sommets des mamelons aiTondis, formés de calcaire bajocien, boisés ou dénudés, comme le coteau pittoresque qui dresse sa croupe à l'est même de Quintigny.

FiG. 3. — Vue de la maison Charve à Quintigny.

Les maisons du village sont presque toutes construites sur un type uniforme, caractéristique de cette région vinicole : caves, cellier, chambre à four au i-ez-de-chaussée ; pièces d'habitat iou au [iremier étage. La maison Charve est de ce nombre ; elle a été un peu agrandie à l'ouest par son propriétaire actuel, M. Gesse; mais la distribution intérieure de la partie ancienne subsiste encore telle (|u'au moment où Nodier riial)itait. Nous en donnf)ns le pl.in de l'étage (1) et une vue

:'t) D'après le levé An à fobligoaiu'e de M. Château, instituteur à Quin-

tigny.

de la maison dessinée i)ar noire aimable coUaborati'ice, Mlle Anne-Marie Esprit <').

\m^>i t-^mmm^^Â — \\ — nmmà^m^mm

3'-l>lioth.èau.Cy

Chambre-

Salle (V munac/

Cuisine^

Chambre, a coucher

Chambre à coucher

FiG. 'v. — Plan du premier étage.

Si nous nous re[)ortons à cent ans en anière, nous pouvons nous figurer, par la pensée, à l'aide de ce plan et de cette vue, Nodier montant l'escalier extérieur qui conduit au premier étage; il pénètre dans le couloir qui dessert les diverses pièces de l'appailemenl, cuisine, chaudjres à coucher sur le devant, salle à manger, chambre à coucher, bibliothèque dans la partie exposée au nord ; Nodier s'arrête dans cette dernière pièce, y dépose ou y étudie les plantes, les insectes qu'il vient de récolter; il passe dans la salle à

(1) baprès une phologiaphie communiquée par M. Gesse,

manger, ornée da tableau de famille que nous avons décrit plus haut, et, de là, sur le balcon d'où ses regards se promènent amoureusement sur le paysage calme et tranquille des prairies et des bois de cette partie du vallon. Nous comprenons, en nous y arrêtant à noire tour, pourquoi Nodier aimait à s'y reposer de sa vie agitée et plus tard à y travailler, aitoriiatit les recherciies d'histoire naturelle avec des compositions |)oétiques ou des études de critique littéraire.

C'est donc dans cette paisible retraite, environné de parents et d'amis, que Nodier vint continuer, avec plus d'ardeur, plus d'enthousiasme quejamais, ses recherches entomologiques('l); il complète d'abord ses collections par d'incessantes demandes à Gevril et à Weiss lui-même : nous pouvons citer une dizaine de lettres de cette époijue (quelques-unes inédites) où le nom de Gevril revient, avec les objurgations les plus pressantes pour que Weiss s'entremette et fasse aboutir ses demandes.

Le "21 janvier 1811 : « Gevril m'avait annoncé un envoi d'insectes pour cet hiver. Je ne l'ai pas vu Le chevalier avait envie de sa collection d'oiseaux et il me tourmente pour en tinir. Je l'ai écrit à Gevril et il ne m'a pas répondu. Va lui faire lecture de ces quatre lignes et dis-lui mille choses de ma part (2). »

Dans une autre lettre, non datée (de 1811'?): a Bonjour, mon cher Weiss, dis donc à Gevril de m'envoyer des insectes G^;. »

(1; .M Micliel Siloinoii liit : « MaiiUeiiaiit Noilier redevenait chasseur de loiigicornes aulreineul que par procuration » ^XIK, 8*2 . Nodier n'avait jamais cessé de l'être par lui-rnèrne; ses demandes à ses corresjiondants ne -ont pas une preuve du contraire: il y en a, en eUet, beaucoup datées aussi de Quintigtiy.

(2) Lettre à Weiss. inédite, commençant par ces mots: « Je m'empresse de l'envoyer mon Philippe de Commines. . . »; lettre 48.

(3) Lettre 53; X lettre XXXVIU, p. 83; cette lettre contient un grand paragraphe supprimé dans l'éd. Estignard : « Encore une fois, il est de la plus grande importance. . . »

Le 26 avril 1811 : « N'oublie pas l'intéressant envoi que tu m'as promis, et rappelle à Gevril qu'il me fait attendre depuis longtemps des insectes '1). »

Dans une lettre non datée mais postérieure à la précédente (2): « Gevril pouvait un peu se dédoubler avant ses chasses ;il savait quel plaisir il m'aurait fait et il lui en aurait peu coûté. Au reste, ma collection est ariivée à un point où il est difficile de m'enrichir. Elise (3) (qui te i-ecommande d'embrasser pour elle M.'^^ Morey i^^), lui dira quels brillants échanges il peut faire avec moi. J'ai les espèces les plus rares d'Europe, doubles, triples et souvent décuples (5). »

D'après cette dernière phrase, Nodier devait avoir de nombreux correspondants dont les noms ne nous sont pas parvenus.

Le 21 juin suivant : « Je te recommande bien vivement de rappeler à Gevril que j'en attends des insectes ; je travaille comme un diable, il faut bien que je m'amuse un peu (6). »

Le 29 août, un post-scriptum non imprimé dans l'édition Estignard [X, lettre XLVll, p. 102] se termine par ces mots : « Gevril m'enverra-t-il des insectes ?i7) »

Une lettre inédite, non datée, mais de la fin de 1811 ou du

commencement de 1812 W, renferme ce passage intéressant :

« Si j'avais su que Gevril eût encore des insectes, je

l'aurais fait une demande un peu plus ample. Demande-lui

(1) Lettre 50 ; X, lettre XLLlt, p. 93; il faut y ajouter le lieu et la date !

(2) Cette lettre a été écrite peu de temps après la naissance de sa liile, par conséquent peu après le '2G avril: « je me dois à celte entant ((ui vient de uailre... », dit-il dans un passage.

('6} Sœur de Charles-Nodier.

(4) La mère probablement du jeune Morey à qui Nodier demande des insectes, le 25 octobre 18U9 (Voy. p. 62).

(5) Lettre 5t ; K, lettre XXXVIi, p. 81.

(6) Lettre 58; X, lettre XLVI, p. 102.

(7) A ajouter, par conséquent, ainsi que la date, à X, p. lOi.

(8j 11 y est question du renvoi de l'ouvrage d'Olivier que Nodier avait demandé en communication au commencement de 1811 et qu'il conserva pendant un certain temps (voy. un peu plus loinj.

s'il veut mon catalogue de Coléoptères et m'envoyer le sien. Demande-lui quel est son système et quelles sont ses plus grandes richesses. Quant à moi, je me flatte d'avoir une collection magnifique et riche en raretés. Voici cependant ce qui me manque absolument: le moine, la rosalie, la lepUire rouillée, la lepture chagrinée, la lepture aux yeux de paon, la lepture à pattes fauves, la stencore couleur de feu, et la cérocome. J'ai presque tout le reste triple ou quadruple, sauf le hottentot, la diaprée, la cardinale et la cuculle dont je n'ai qu'un individu. »

Nodier parait à ce moment abandonner Gevril et s'adresser à Weiss lui-même pour obtenir quelques insectes dont il a besoin ; une longue lettre, probablement de 1812, lui donne mission de rechercher trois coléoptères intéressants sur le territoire de Bregille, près Besançon; cette curieuse lettre, ornée de dessins de Nodier, ayant été assez mal reproduite par M. Estignard [X, lettre XXXII, p. 66], on nous saura gré d'en donner le texte exact.

Si j'étais toi et que tu fusses moi, voici une commission qui me ferait un plaisir infini, parce qu'elle me fournirait l'occasion de penser solitairement à toi pendant une heure et de me livrer pendant une heure, pour toi, à des soins dont le souvenir est lié à tous les doux (vieux) (i) souvenirs de notre vie. Tu vas savoir.

Il faudrait te munir d'une petite boete [garnie] de liège ou dont le fond fût d'un bois tendre [connue celles, par exemple, qui renferment les pains à cacheter], garnir ta manclie de huit ou dix épingles tant fortes que moyennes, et, par une belle après dînée, quand le soleil poudroyé et qu'on ne sent pas le moindre vent,dirigergayement ta route vers les prés de Vaux(2),en rêvant de [ta belle] (3) et un peu de moi.

(4) Voy. pour les mots entre parenthèses) ou entre [crochetsj, la note (■') de la page 63.

(2) Prairies, sur les bords du Doubs, en .■imont de Besancon.

(3) Un amusant scrupule du copiste de M, Estignard, lui a fait remplacer la bien innocente formule « ta belle » par « la belle nature » !

Vingt pas plus loin que l'église de BregilleH), il y a nu pelil pont ruineux sous lequel croupit une eau rare et marneuse, et à côté duquel s'élève une côte rapide, plantée de jeune saule ou d'oseraye; c'est là qu'il faut d'abord gravir, puis interrogeant chaque rameau d'un œil attentif e't patient, découvrir, s'il se peut, l'insecte précieux et peu connu, mais assez fréquent dans cet endroit, dont je t'envoie la figure, à peu près dans sa grandeur naturelle. Je ne peux me rappeler précisément de quelle couleur est la tête de cette belle lepture, mais son corselet, ses pattes et tout le dessous de son corps sont d'un beau blond abricot. Ses étuis sont d'un gris clair, comme ardoisé, [et pointillés finement] : enfin le corselet est chargé de deux points ronds, [noir foncé], très lucides, et qui suffiraient à caractériser cette espèce.

Ce n'est pas tout, car tu en serais quitte à trop bon marché. 11 faut de là, pousser ta route (à la route), et parvenant enfin à la prairie, la laisser à [ta] droite pour parcourir un joli bois de saule dont elle est bordée, le premier arbre que tu daigneras inspecter t'offrira deux ou trois individus du capricorne cicontre, qui est entièrement nuir, raijoteux comme du chagrin, et [d']à peu près moitié plus grand que dans ce mauvais croquis. Enfin il est possible qu'en cherchant cette dernière espèce, tu (on) en rencontres une qui lui est si analogue que je ne crois pas nécessaire de t'en ébaucher les linéaments : elle n'en diffère que parce qu'elle est semée çà et là, de taches d'un jaune boueux [et d'une forme irrégulière] et qu'elle a les antennes [beaucoupj plus longues que le corps. [Il serait à propos que tu prisses au moins deux individus de chaque genre, et autant que tu pourrais, du premier et du dernier, à supposer que tu découvres celui-ci]. Tu n'as peut-être pas oublié la manière de piquer les insectes.

(1) Cette église, déinolie eu 181 i, était située près du couiluent du petit ruisseau de Bregille avec le Doubs (,voy. C.\^ST.\N, op. cit., p lot )

[Dans tous les cas], il ne s'agit que de faire passer l'épingle [à l'enciroil ponctué de l'étui ci-contre], de manière à ce qu'elle ressorte en dessous, entre les deux premières paires de jambes, sans en enlever une, [ce qui arrive quelquefois et] ce qui déprécie autant un insecte que rai)sence d'un frontispice déprécie un Elzévir. [Je le recommande finalement de fixer solidement ton gibier dans la boëte où il doit mourir, de manière à interdire à ciiacune des pièces capturées la possibilité de mutiler les autres; tu emploieras les épingles moyennes pour les leptures et les fortes pour les capricornes]. Le tout me parviendra (les espèces récollées me parviendront), ^h très bon compte], par la diligence, si tu n'aimes mieux me l' (.les) apporter.

D'après les descriptions et les dessins de cette lettre, la lepture au corselet abricot à deux points noirs (a) est, sans aucun doute, i'Obcrea oculata ; le capricorne noir, raboteux (bj, est le Prionas coriaceus ; enfin, le capricorne noir, taché de jaune, aux longues antennes, le Morumus tugubris.

M. Bouvier [XLIIj analyse avec esprit la demande de Ch. Nodier : « On prête aisément ses passions aux autres et Nodier se garde d'échapper à la règle. Sans sourciller une minute, il prie son ami Ch. Weiss d'aller lui quénr, sur les hauteurs de Bregille, un rare Coléoptère dont il brûle d'enrichir ses collections. La besogne est toute remplie d'attraits : « il faudrait te munir d'une petite boite de liège,. . . . garnir ta manche de huit ou dix épingles, etc. » Weiss, le « froid Weiss » peut-il résister aux charmes d'une pareille promenade ? »

Cette lettre se termine par la demande de l'ouvrage important de Fabricius dont Nodier avait besoin pour les travaux entomologiques qu'il avait entrepris.

Je compte assez sur l'amitié de Deis. . . pour ne pas prendre la précaution. . . de te faire parvenir, avec cette lettre, trois ou quatre écus que pourra couler l'ouvrage suivant que je te supplie

de demander, et de me faire parvenir dans la cjuinzaine, sans plus. C'est un service essentiel.

Fabrigius, Systeina Eleutlieratorum, editio ultima (sine qua non), 1800 ou 1802; deux vulinnes in-8. Cliez Trente!!, VVurst, etc.. (i>

Plusieurs autres lettres de Nodier à son ami Weiss ont pour objet la demande de l'ouvrage d'Olivier sur les insectes que Noilier désirait obtenir en prêt de la Bibliothèque de Besançon. Cet ouvrage est V Hi&toire des Coléo'p' tères, traité important en G volumes, 111-4", avec 363 planches, que le voyageur entomologiste Olivier avait publié, de 1789 à 1806 ('2).

Le 21 janvier 1811, Nodier profite de la nomination de Weiss, comme bibliothécaire adjoint, pour lui demander cet ouvrage, en communication, dans la lettre inédite suivante.

(( Quoique ta place d'adjoint ne soit qu'honoraire, je te félicite de l'avoir obtenue, d'abord parce qu'elle t'achemine à une meilleure, et ensuite, parce qu'elle favorise nécessairement tes travaux bibliographiques. Elle me suggère un petit cai)rice dont je ne me serais plus occupé sans cela, mais que j'aurais beaucoup de plaisii* à satisfaire, et que l'occasion rendra moins inconvenant. Il te souvient que j'avais supplié M. Coste de me prêter les insectes cV Olivier pour quelques mois, et qu'il y avait consenti avec une extrême politesse. Mon départ pour la Picardie m'empêcha de profiter de sa bonne volonté, mais j'aime à croire qu'il n'a pas changé à mon égard, et qu'il ne répugnera pas à me rendre ce service,

(Ij Fabricius, Jean-Chrétien, né à Tundern (Schlesvvig) eu 1742, f en 1807, d été le plus célèbre entomologiste du 18" siècle ; il a publié de nombreux ouvrages, notamment le Systema Eleutheratoruin, Iviel, 1801, '2 vol. 8", dont nous reparlons plus loin.

(2) Guillaume-Antoine Olivier est né aux Arcs, près Fréjus,le 19 janvier 1750 et f à Lyon, le l"' octobre 1814 ; il a été un des premiers entomologistes de son temps (cf. Dejean, XXVIII, t. I, p. xxv).

surtout sous ta garaiiLie. Vous savez l'un et l'autre avec quel soin je liens les beaux livres et que celui-ci qu'on doit demander très rai'einent chez vous sera aussi sùrenieiit enti'e mes mains que sous les sept sceaux de l'Apocalypse. Dans le cas où j'obtiendrais de M. Coste cette marque distinguée de sa bienveillance, je garderais Olivier pendant la belle saison, c'est-à-dire jusqu'à la fin de ma campagne enlomologique et je le lui renvoyeiais au bout de ce temps, comme je l'aurais reçu. Remarque que cette petite circonstance entrerait, au moins, pour un sixième ou un cinquième, que je ne mente, dans mon bonheur de celte année. »

iMalgré la garantie de Weiss, le prêt se fit attendre; le !21 juin, Nodier le réclamait encore : « As-tu peur de me prêter les insectes d'Olivier? » {X, lettre XL VI, p.99j ; mais à la fin de 1811 ou au commencement de 181'2, Nodier lui écrit ; ((je te renverrai incessannnent l'ouvrage d'Olivier » (lettre 7'2, inédite) ; Nodier avait donc obtenu ce qu'il désirait.

Ce n'est pas seulement par des échanges que Nodier enrichit sa collection ou se procure les insectes nécessaires pour ses études ; «. redevenu chasseur de longicornes, autrement que par procuration ;), suivant l'expression de M. Michel Salomon, il faisait presque chaque jour des excursions dans les environs de Quintigny, ou [jIus ou moins loin dans le Haut-Jura.

« L'ami Bugnet est venu me voir, nous demeurons à une petite lieue l'un de l'aulie el son chàleau est toul au milieu d un bois charmant oii je vais chatjue jour pendant l'été, parce que c'est le pays de chaque entomologique le plus riche du Jura, ce «jui l'ait que nous nous verrons très souvent... » (X, lettre XXXV, p. 74) (I).

Aussi, Désiré Monnier, qui aurait voulu l'aire connaissance avec son compatriote, ne put-il le rencontrer lorsqu'il vint, à diverses reprises, à Quintigny, vers cette époque ; toujours,

(1) Sur ce cliàteau, voy. une Noie à la lia de l'ouvrage.

« le poète était absent ; il se plaisait surtout parmi les sites les plus ai'dus et faisait de fréquentes excursions dans la haute montagne » (l).

Le site sauvage de l'ancienne chartreuse de Bonlieu était une des pi'omenades favoiites de Nodier ; « ce site romantique, il fallait l'aller trouver à huit ou neuf lieues de distance de Quintigny. Alors le poète était accompagné par Xavier Messageot, son beau-frère, le marin, le frère bien-aimé de Fanny et dont Nodier ne parlait jamais sans enthousiasme. » Et Monnier de raconter une anecdote plaisante qui a pour personnages nos deux voyageurs.

Le souvenir de sa première excursion sur les hauts sommets du Jura, à la Dôle, au bois de fiavaiay, au chalet de la Faucille, a inspiré ;i Nodier, dans Adèle ([i. 194), la lumineuse (lescri|itii)n do beau panorama qu'on y découvre sur la plaine suisse et la chaîne des Alpes.

Rappelons i\ue sa jeune femme « qu'un goût mutuel pour l'entomologie » unissait à son mari, l'accompagnait souvent dans ses excursions

Grâce à ses récoltes personnelles, aux échanges avec d'autres entomologistes et aussi à des acquisitions, les collections de Nodier étaient devenues très importantes, même si riches qu'il ne peut plus échanger avec Gevril : « je me flatte d'avoir une collection magnifique et riche en raretés » (lettre 72) ; « Au reste, ma collection est arrivée à un point oi^i il est difficile de m'enrichir * (lettre 51). Nodier annonce même qu'il pourrait la vendi'e, « si ma collection était mise à son prix » (X, letti'e XLVl, p. 99); et dans une autre lettre, Nodier, malade, songeant à la vente qu'on pourrait faire de ses meubles et de sa collection, après sa mort : « Plaisanterie à part, tu décideras peut-être facilement la mairie (de Besançon) à en donner autant de ma collection qui vaut cent louis connue un sou et qui est contenue dans un meuble qu'on ne ferait pas faire

(l) Souvenirs, 1871, p. 201-2(i9.

pour dix. Souviens-toi de ce petit codicille en cas de quelque événement! » (13 nov. 1810!) [X, lettre XLIV, p. 107.]

Mais Nodier s'était occupé à Quintigny de travau.x plus importants et qui nous intéressent davantage, la rédaction de deux ouvrages sur les insectes^ presque achevée en 1812, malheureusement interrompue par son départ pour l'Illyrie à la fin de cette année.

Le premier avait pour titre: Haimonies de U Entomologie et de la Botanique.

L'autre, plus considérable, était un Muséum entomologicum avec figures, ou Description des Coléoptères des Alpes et du Jura.

Les documents qui s'y rapportent se trouvent dans les lettres 72 (inédite), 60 (inédite) et LVII-LVIII [X] de sa correspondance avec Weiss ; nous y reviendrons, en les publiant dans la partie de ce travail consacrée aux Œuvres scientifiques inédites de Nodier (chap. X, paragr. 2).

En résumé, l'histoire naturelle a été l'occupation favorite, sinon exclusive, de Ch. Nodier à Quintigny ; « J'ai besoin, écrit-il, d'amasser des idées et surtout de me faire un système d'entomologie un peu perfectionné. Dans quelques mois, je n'aurai probablement point d'autre étude que l'histoire naturelle et point d'autre guide que ma mémoire. Il est donc à propos que je l'exerce et que je l'enrichisse autant que je le puis » (Lettre inédite, 72).

L'excès de travail détermina chez notre fervent naturaliste un état maladif dont il ne parvenait pas à sortir : « Je suis harassé de mon inconcevable besogne », écrit Nodier, le 13 juillet 1811 (lettre inédite, 80); pour aider à sou rétablissement, son ami, le médecin Baron (1), l'emmène « au sommet de la pointe la plus élevée du Jura » (Lettre du 19 nov. 1811 ; X, lettre L, p. 110).

(1) Sur le Di" Baron, de Mayiial. habilant ilénétrux-eu-Joiix. voy D. MoNNiER, Souvenirs, p. 93.

Les relations avecDumériK renonces à Amiens, continuent à Quintigny.

« Je voudrais, écrit-il à Weiss,le 9 déc. 1810, que ton jeune homme fut naturaliste. Je l'adresserai à Duméril qui me veut du bien et qui lui en ferait... » ; à Paris, « je connais en tant qu'amis, Duméril .. » [X, lettre XXXVi, p. 75]. Voyez encore : la lettre XL1V|X, p.05| : la lettre inédite 64 (du14oct. 181...), commençant par ces mots « je suis certain de l'exactitude... » et où on lit : (( J'adressei-ai Duméril à Cuvier. »

Nodier était aussi en relations avec un conseiller de préfecture de Besançon, quelque peu naturaliste et archéologue, Jean-Jacques Bruand, né vers 1770, f à Besançon le 26 juillet 1826; (voy. X, lettres XXXIII, XXXIV, LIX, p. 68, 74, 129) i\\

On trouve encore dans la correspondance de Nodier, à cette époque des traces de son projet de collaboration à un journal que Weiss se proposait de créer à Besançon, — de pourparlers et de propositions qui lui étaient faites pour un emploi de professeur dans l'Université, etc. : voy. X, lettres XXXVIII, p. 82; XLIV, p. 94; LUI, p. 112; LIV, p. 113 : LVII, p. 123; LX, p. 132, etc.

Ces pourparlers, ces recherches, ces travaux scientifiques et littéraires, se trouvèrent suspendus, arrêtés par la nomination de bibliothécaire à Laybach, que son beau-frère Tercy, nommé secrétaire général de l'Intendance en Illyrie, venait d'obtenir pour lui (21 octobre 1812) et Nodier quittait Quintignv en décembre 1812.

(t) Son fils Charles-Théophile Bruand, né à Besançon en 1808, f à Strasbourg, en 1801, a été un eiiloinologiste remarquable; il a publié d'intéressants mémoires sur les Lépidoptères du Doubs dans Soc. d'Emul. du Doubs, 1844, 1845 à 1858; Léandre Pidancet lui a dédié Libellula Bruandi (Soc. Ernul. Doubs, 1855).

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