‹ Charles Nodier, naturalisteChapitre 49 sur 61 · PREMIER ARTICLE · texte numérisé non relu

PREMIER ARTICLE

Je disais l'autre jour ici, je ne sais à quel propos, que la création des insectes était le produit d'une Genèse particulière, plus élégante, plus complète, plus heureuse que l'autre, à laquelle il y a bien quelque chose à reprendre. Je disais qu'il n'y avait presque point de phénomène et de fantaisie qui ne s'appuyât de quelque exemple dans ce monde merveilleux, où la puissance productrice a semé abondamment tous les types de ses imaginations. Demandez à Raphaël une arabesque capricieuse, riche en griffons et en chimères ; demandez à Gallot l'idéal grotesque de quelque ménagerie fantastique j demandez aux Péris et aux fées les privilèges les plus incroyables dentelles aient jamais doué un prince favori ; et puis, prenez cette loupe ou ce micioscope, et je vais vous faire voir tout cela dans les insectes et dans les infusoires !

Ceci pourrait suggérer un petit roman d'histoire naturelle dont la composition coûterait peu de chose aux études de l'auteur, et qui vous égarerait pourtant dans un monde bien plus extraordinaire que celui des Mille et une Nuits, quoiqu'il fût aussi vrai que l'autre est faux; je réunirais seulement dans mon héros quelques facultés dispersées dans ses congénères. Dieu l'aurait fait isi, sans doute, s'il ne lui avait convenu de maintenir, pendant quelques siècles, l'eijuilibre iIhs espèces, et il le fera probablement ainsi un juur, s'il ne s'ennuie de son ouvrage. F^e droit que je vous demande, au reste, c'est tout au plus celui ijue vous avez accorde à l'auteuidu Télémaque et à celui du Grandisson (jui n'ont réellement pas abusé de la permission d'inventer.

Voici donc uion Grandissuti qui vient île sortir de l'ieuf comme

[P. 2] Castor et Pollux. La nature saura pour lui que les jours aimables et glorieux de la vie sont d'une courte durée, et qu'on n'en jouit pas sans y êlre prépare par un long et laborieux apprentissage. Il quitte peu les lieux où il est né, ou ne parcourt les environs qu'à un faible rayon de distance, pour reconnaître son empire héréditaire de la terre et du ciel. Que ferait-il plus loin? Il n'a ni beauté pour plaire, ni organes pour aimer. Avant d'éprouver le besoin de dépouiller sa robe obscure, il n'éprouve que celui de vivre, destinée peu digne d'envie si elle était achevée, mais qui est au moins sans douleur !

I^e temps arrive. Grandissoti travaille pour la première fois. Il se tresse une forte nasse de bourre, ou se file un cocon de soie, ou se construit avec une matière plus (ine, plus souple et plus solide que le vélin, qu^^lque magnifique étui de momie ou masque bizarre, et lout u'garré par dehors de brandebourgs et de chevrons dorés d'une admirable symétrie, qu'il suspend par un fil tenace aux rameaux mouvans d'un arbuste ; ou bien il incruste son tombeau provisoire dans l'interstice presque invisible de deux pierres ; ou bien il s'emprisonne dans une gondole étroite et fermée, composée de sable, de glaise et de brins de joncs, et il livre au cours des eaux l'espérance de sa résurrection prochaine. Il ressuscitera, et la fable du Phénix ne manque pas de se réaliser cent mille fois, à toutes les matinées du printemps, dans la promenade d'un naturaliste.

Il est ressuscité. Ce n'est pas lui, et c'est lui : c'est l'être de la vie passée sous une forme nouvelle, avec tous les avantages qu'il a conquis dans sa métamorphose. Voyez plutôt! Dans l'eau il plonge avec des ailes cachées ; dans l'air, il vole en laissant pendre derrière lui des rames inutiles. Toute la terre lui appartient, mais elle n'est pour lui qu'un pomt de repos entre les empyrées et les océans rjui lui apiiartiennent comme elle. Ces ailes qu"il déploie ne ressemblent à aucune autre aile. La nature plus favorable a entrecoupé leurs membranes de nervures agiles et vigoureuses ; elle les a inondées d'une multitude d'atomes qui surpassent l'or et les diamans, et dont le moindre étale sous la lentille de l'observateur la fine découpure de la plume d'un oiseau ; elle les a revêtues enfin dans le plus grand nombre de ses espèces de cuirasses resplendissantes devant lesquelles pâlirait tout le luxe de l'Asie, au jour du triomphe d'un sultan.

[P. 3] Il est ressuscilé, beau, puissaiU el passionné, car il ne ressuscite que pour des jours de gloire et d'amour. — Pauvre insecte, si méprisé du vulgaire, et qui réunit dans sa vie tout ce que vous demanderiez à l'éternité 1 — Il est parvenu de métamorphose en métamorphose à la dernière de ses formes qui tombe sous le sens de l'homme, et qui n'est peut-être elle même qu'un faible essai de celles que lui préparent les éternelles transformations de la matière. — Mais la providence de l'msecte ne l'a pas laissé nu et sans défense, comme vous, fille lui a donné avec sa riche armure tous les outils de l'industrie, toutes les armes de la guerre, et tous les insiincts de la prudence la plus consommée II porte des tarrières pour percer, des pieux pour fouir, des scies pour couper, des tenailles pour arracher et pour rompre. Il presse sur sa poitrine une épee acérée et mobile, traîne après lui un sabre tranchant, renferme dans des gaines rétractiles un poignard invisible et empoisonné, fait jouer des pistons q;ii lancent au loin des liqueurs acres et dévorantes, et long-temps avant l'invention de la poudre, il était déjà muni de l'appareil d'une foudroyante artillerie, quia, comme l'autre^ l'explosion, le feu et la fumée.

N'allez pas vous imaginer qu'il manque d'une seule des ressourçais ([ue la civilisation cède si lentement à vos efforts. Il construit des casernes, il élève des cités, il creuse des tunnels de cinq cents lieues sous les villes, sous les fleuves, sous les montagnes ; il arbore sur les points élevés des télégraphes lumineux ; il sème des clartés vivantes à la lisière des bois ; il inonde la nuit d'escadrons aériens et flamboyans qui s'abattent à la cime des arbres comme une pluie d'étoiles. Il n'ignore aucune de vos voluptés. Sa nourriture se compose d'ambroisies délicieuses, que vous êtes quelquefois trop heureux de lui dérober ; il s'entoure de parfums si doux ou si enivrans, que vous les calomniez en les comparant au musc, à l'ambre et à la rose. Quant à la pompe de ses vêtements, rien ne peut en donner une idée à ceux qui n'ont vu que les cours de l'Orient dans leur plus magnifique splendeur. La pourpre et la soie, l'azur et le vermillon, l'emeraude et le rubis ne sont que le fasie de l'homme; je \ous montrerai dix mille insectes qui perdraient tout à échanger leur toilette contre celle de Gléopàtre. Un croirait que la nature émerveillée de son ouvrage, (juand elle eut produit les pierres précieuses, regretta de ne les avoir pas animées, et que c'est pour réparer sa distraction qu'elle inventa les insectes.

[P. 4] Je suis obligé d avouer en toute humilité que je ne crois pas sans restriction aux proJiges dont il est parlé dans Ovide et dans la Bibliothèque bleue. Ce n'est pas ma faute; c'est mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre le mystère qui est attaché à l'anneau de riYgès, au chapeau de Fortunatus, et au talisman du prince Lutin, quoiqu'il soit bien difficile de contester l'existence de ces grands personnages de l'admirable secret de l'invisibilité. Ce qu'il y a de certain, c'est que le Créateur des insectes y a suppléé en leur faveur par d'iugénieux artifices qui ne laissent presque rien à désirer. La plupart des phalènes qui vivent appliquées au tronc des arbres se confondent à l'œil de l'observateur avec leurs mousses et leurs lichens. Il y en a une qui se dérobe aux regards, sous ses ailes fauves et frangées, dans un bouquet de feuilles sèches, et quand un coup de vent emporte feuilles et phalènes, on ne sait si c'est le papillon qui a perdu sa tige, ou la feuille qui a gagné des ailes. Ne vous réjouissez pas trop vite de la conquête d'un dater d'espèce rare ; vous comptez sans le ressort qu'il fait jouer à propos, et qui l'emporte à dix pie Is de vous dans son lit de gazon. Les crytocéphales et les eumolpes qui vous entendent par tous leurs sens, se laissent tomber au moindre bruit de la branche (jui les balance, et disparaissent immobiles entre les graines mûres dont la terre est jonchée ; vous ne les retrouverez plus. La famille des anobies doit ce nom à l'art prestigieux avec lequel elle contrefait la mort, et qu'elle porte à un tel degré d'obstination et de courage, que les mutilations les plus barbares ne lui arracheraient pas un mouvement de douleur, un symptôme d'existence et de sensibilité. C'est que les anobies, qui savent tant de choses, croient que la mort est un état respectable pour tous les êtres vivans. Dieu a probablement oubhé de leur révéler l'hyène, le vautour et l'homme.

Il a pu se dispenser aussi, en dotant les insectes de la faculté des métamorphoses, et de la faculté plus extraordinaire encore de se perpétuer sans le concours des sexes dans une multitude de générations, de les faire participer eux seuls, ses favoris de la création, au privilège exclusif de son immortalité ; mais il se réserve certainement le droit de l'emprunter, quand le temps sera venu, à un obscur animalcule qu'il a semé, un jour de caprice ou d'ironie, dans le sable des gouttières. 11 y a cent cinquante ans qu'un

[P. 5] philosophe trouva la dépouille depuis long-temps dessé || chée du tardigrade rotifère dans une pincée de poussière, sous une des vieilles tuiles de son grenier; et depuis cette époque, l'atome vivant a rajeuni trois fois de demi-siècle en demi-siècle, plus agile, plus robuste et plus industrieux, sous une goutte d'eau pluviale.

Ce sont là, si je ne me trompe, de belles histoires fantastiques, et je me reprocherais amèrement de n'en pas tirer quelque induction orthodoxe dans une occasion si favorable; mais l'attrait de l'habitude l'emporte, et j'aime mieux vous faire un conte qu'une homélie, soit que cela m'amuse davantage, soit que j'aie quelque motif à moi connu de redouter de plus en plus les avis de Gil-Blas.

Mon père avait à Paris un ami, né le même jour que lui, et dont vous avez peut-être entendu parler, quoiqu'il fut tle l'académie : il s'appelait Naigeon. C'était le type incarné de la philosophie du 18e siècle, un fanatique d'intolérance de fort bonne compagnie, une espèce d'athée coquet possédé de prosélytisme, qui passait sa vie à faire des conquêtes au néant, et qui était enchanté dans son cœur que le polythéisme se fût réduit à une seule tète, pour avoir plus de facilité à la couper; savant homme, du reste, en grec et en latin, mais ne sachant de l'histoire des productions de la nature qu'autant qu'il en faut pour distinguer le vélin du papyrus et le maroquin d'Alep du maroquin de Lisbonne, car c'était aussi un bibliomane déterminé.

Un jour que nous nous promenions aux environs de Paris, je ne sais quel fâcheux hasard nous rendit témoins de l'autopsie d'un cadavre exhumé par autorité de justice. A cet horrible aspect, Naigeon triomphant me saisit par le bras, en s'écriant d'un ton d'amsre dérision : Cherche là-dedans les élémens d'un corps glorieux ! — Je ne répondis point, d'abord parce que j'aurais été fort embarrassé de répondre, et puis par ce que j'étais extrêmement pressé de rentrer chez moi pour y ouvrir une boîte de chrysalides qui devait m'être arrivée le matin de la plus australe de nos provinces. Une heure après, nous étions assis dans mon cabinet, et Naigeon prenait, comme on peut le croire, une part très-passive à ma joyeuse exploration. Une idée me frappa. Je rompis une de mos chrysalides par le milieu, et je dis, en lui montrant cette sa nie bourbeuse, sans vie, sans fermentation et sans formes: Cherchez là-dedans, M. Naigeon, les élémens d'un corps

[P. 6] glorieux ! — Tl me regarde sans parler. Je continuai. — Je viens pourtant de tuer la plus belle des créatures de Dieu, le sphin.x du laurier-rose. Trois mois plus tard, il aurait fait le charme de vos yeux et la gloire de la nature. — Il hésita un moment. — Je connais cette objection, reprit-il en alVectaiit de sourire, mais le mystère de cette transformation tombe sous nos sens. — Et le mystère de la nôtre n'y tombe pas, j'en conviens, répondis-je avec plus d'assurance. L'esprit des créations éternelles a probablement pensé que la résurrection de Platon valait bien la peine d'être distinguée en (}uelque chose de celle d'une chenille. Je ne me lasserai pas de le dire : l'insecte est le roi du monde, et c'est au perfectionnement de cette race que tend l'œuvre de la création, si elle est intelligente. Du temps de ses essais imparfaits elle a prodigué la matière aux dépens de l'art et, du goût dans ses baleines et dans ses éléphans, comme l'homme dans ses tours et dans ses pyramides ; elle l'a ménagée pour l'exquis, comme un Benvenuto Cellini qui a rêvé mille merveilles supérieures au temple de Delphes, et qui passa sa vie à ciseler des patères ; mais Benvenuto Cellini est mort, et la création vit toujours. Elle a commencé par les sauriens et les pythons ; elle se lasse de l'homme, en quoi je la trouve très-judicieuse ; et je me trompe fort, ou l'insecte arrivera. Si la perfectibilité nest pas un mensonge impertinent dans l'histoire progressive des espèces, j'en prends acte pour les abeilles et pour les scarabées. Quand elle en sera là, sa besogne ne sera pas longue à s'accomplir. La semaine de la fin ne sera pas plus difficile à remplir que celle du commencement : Dieu se contentera de donner à quelijues-unes des mouches agiles et dorées que nous foulons sous nos pieds la proportion des grands quadrupèdes ; et, je l'ai entendu dire souvent à mon illustre maître Jean-Chrétien Fabricius, il ne faudra pas plus de six jours à cinquante cicindèles cha)npctres jiour dépeupler la terre de ses habitans, à cinquante nccrophores fossoyeurs pour les faire disparaître sous sa surface, et à cinquante Icnnites géans pour la labourer.

Le septième jour la mort se reposera.

Ce (|ui peut paraître singulier aux philosophes optimistes, si bonnes gens d'ailleurs, c'est que la nature n'y perdrait pas une seule de ses harmonies. Les insectes ont des or<?ades |)our toutes

fP. 7] les montagnes, des sylvains pour tous les bois, des nymphes pour toutes les sources, des naïades pour tous les ruisseaux. Il n'y aurait pas une plante qui perdit ses hôtes et ses ornemens, et vous savez s'ils sont gracieux. C'est une lème écarlate qui pend comme un bouton de corail aux. limbes d'albâtre de la plus belle des liliacees ; c'est un gribouri vert qui étincelle comme une prase enchâssée d'or au milieu du réceptacle de la marguerite ; c'est un tvichie à l'habit de velours jaune et aux galons de jais qui s'endort dans une rose comme un homme de cour en bonne fortune. I.es cardères et les orties, les jusquiames et les belladones, ont elles-mêmes des cliens assidus qui viennent se placer sous la sauvegarde de leurs piquans et de leurs poisons. On se croirait encore dans le monde ; mais le plus grand charme que je trouvais dans l'étude des insectes, c'est qu'elle le fait oublier.

Voilà pourquoi je m'étais mis en tête que la création des insectes n'avait pas été faite pour nous, et qu'elle pourrait bien n'être que l'essai d'une syngenésie plus vaste, plus puissante et plus gracieuse, où il ne restera de l'ancien univers que les anges, les esprits de l'air, de la terre et des eaux, les arbres, les tleurs, les femmes et peut-être les poètes et les amans. Je ne sais si l'aimable et savant écrivain qui m'a fourni le sujet de cet article a pensé la même chose, mais on le croirait au zèle avec lequel il cherche à éveiller ces délicieuses sympathies, qui seront l'âme d'un monde à venir. Il trouvera que je me suis égaré en bien longs détours pour revenir à lui, et cependant il ne m'en voudra pas si j'ai servi son projet. Il me reste à rendre compte de son ouvrage sous le rapport littéraire. Je deviens tous les jours plus économe de mes plaisirs.

Mais ma conscience ou ma moralité, comme le disait, je ne sais où, le plus parfait de nos comédiens, me fait un devoir de prévenir mes lecteurs que ceux d'entre eux qui ne prennent, pas plaisir à mon histoire naturelle, s'ennuieront mortellement de ma littérature.

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