‹ Charles Nodier, naturaliste et médecinChapitre 4 sur 6 · III. — Sa Théorie clu Choléra · texte numérisé non relu

III. — Sa Théorie clu Choléra

La correspondance de Charles Nodier ne comprend jusqu’ici qu’un seul volume composé exclusivement de lettres adressées à son ami Charles Weiss, l’érudit bibliothécaire de la ville de Besançon. C’est dans ces lettres que nous avons trouvé une théorie presque complète du choléra, depuis la pathogénie jusqu’au traitement. La citation est un peu longue, mais le passage est si curieux! Et puis, quel lecteur m’en voudrait de substituer à mon humble prose, la prose de Charles Nodier ? La lettre est du 24 avril 1832; elle part de Metz, où Nodier est venu passer quelques semaines dans la famille 'de son gendre, M. Mennessier.

(1) Dans le Bulletin du Bibliophile, t. 1, n° 24 (1825), Nodier a publié un article sur les Nomenclatures scientifiques, où il combat l’emploi usuel de ces nomenclatures dans les ouvrages littéraires.

(2) (Euvres complètes de Charles Nodier. XI. Contes en prose et en vers. Paris, Eugène Renduel, 1837, page 167.

(3) Renduel. 1837, page 159,

«... Tu auras su avant ma lettre, l’épouvantable mort de notre pauvre ami Colas, le bouquiniste de la rue de la Feuillade, dont le joli petit enfant a péri une heure après sur son cadavre, et dont la femme agonisait au départ du dernier courrier. Voilà tout ce que je sais.

« Le choléra est encore loin de Metz, et, s’il y vient, je ne pense pas qu’il y fasse beaucoup de ravages, non plus qu’à Besançon, car il a peu d’intensité en province. C’est le fléau des grandes villes, une torche allumée pour incendier les nouvelles Persépolis. Je n’en dirai pas grand’ chose sous le rapport médical, malgré l’autorité que tu accordes à mon doctorat (l). Les cholériques que j’ai vus ne sont pas atteints autrement que je l’ai été deux fois en ma vie, en Espagne et à Paris, mais le symptôme est si variable dans les récits qu’on en fait, qu’il faut le regarder comme une affection sui generis , dont le foyer est inconnu et le sera peut-être toujours. Mon avis est, jusqu’ici, que c’est une affection pneumonique, qui résulte de l’atrophie subite des organes respiratoires et de leur incapacité à décomposer l’air pour en séparer l’air vital (2). Je persiste à croire, comme je le disais dès son apparition en Europe, que l’oxygène, administré à grandes doses, est son remède héroïque. Ceci n’est que théorie, mais l’empirisme vient à l’appui, si l’on a reconnu que les malade, s traités oxygènernent, c’est-à-dire par des stimulants énergiques, échappaient à la mort en plus grande quantité que les autres. Or, cela est incontestable.

« Les décoctions de plantes vireuses, chargées d’esprits, sont très recommandées. L’opium fait des merveilles. L’éther est souverain, et je ne voudrais pas d’autre spécifique pour mon usage. Mon amie, Mme la comtesse de Bazaine, que tu as pu voir à l’Arsenal, s’est guérie à Pétersbourg avec de l’eau-de-vie forte, dont elle buvait pour la première fois. Il est bien entendu que l’intensité des doses prescrites doit se modifier suivant l’âge et la constitution du malade, car je n’ai pas besoin de te dire que les excitants outrés sont les plus dangereux des débilitants. Les ivrognes succombent et doivent succomber, par la seule raison qu’ils ont le système absorptif

oblitéré et qu’ils manquent d’ailleurs de la réaction du cerveau.

« Je te recommande, pour ton régime hygiénique, le thé et le café pris modérément, c’est-à-dire au-dessous du degré où ils exercent une action narcotique sur ceux qui en font excès. Le chlore est très bon désinfectant, mais de très peu d’effet, je suppose, dans une maladie qui paraît tout à fait étrangère à la constitution de l’atmosphère. Il ne doit être employé d’ailleurs que dans des lieux vastes et aérés, comme les rues ou les salles d’assemblée. Il deviendrait mortel dans les chambres, sur les personnes à poumons délicats, quoiqu’on l’ait employé avec un succès apparent dans des cas de phthisie, où il agit comme l’eau qui jaillit d’une pompe grêle sur un foyer d’incendie qu’elle n’éteint un moment que pour le rendre inextinguible. Ce sont de ces moyens curatifs qui révolteraient le bon sens d’un sauvage. Le camphre n’est

(1) D’après ce que nous avons déjà dit, il ne faut voir dans ce mot qu’une allusion à quelque passage de la lettre à laquelle Nodier répond. Malheureusement nous n’avons pas entre les mains les lettres de Charles Weiss, qui jusqu’ici n’ont pas été publiées.

(2) A propos de ce passage de chimie physiologique, rappelons qu’en 1823, Nodier avait déjà abordé la chimie en publiant son Essai critique sur le gaz hydrogène et les divers modes d’éclairages artificiels (in-8>. Ce travail fut fait en collaboration avec Amédée Pichot, qui, lui, était un très authentique docteur en médecine.

pas moins dangereux à cause de ses facultés stupéfiantes, car le plus grand des préservatifs contre le choléra , c’est l’énergie de l’esprit, et ce qu’il lue le plus généralement, ce sont les sots.

« Puisque je suis allé si loin, contre mon intention, sur cette matière qui paraît t’occuper plus qu’elle ne mérite d’occuper un sage, il ne me sera pas désagréable que tu causes avec Barrey, qui lira distinctement dans ma pensée. Dis-lui donc ceci de ma part en l’embrassant, pour moi :

«Jamais la médecine n’a été aussi inepte qu’elle l’est maintenant en Europe, et particulièrement en France. On croirait que l’esprit de dérision qui se joue du monde a envoyé à plaisir sur la face de la terre un accident un peu anormal pour défier les insolentes bravades de la science, et ce sera un étrange sujet de dérision pour la postérité perfectionnée, si elle se perfectionne, que les doctrines pathologiques d’une époque d’omniscience où le même accident morbifique a subi cinq ou six traitements différents et en contradiction dans le même hôpital. N’est-il pas surprenant qu’on en soit venu, au dix-neuvième siècle et deux ans après la révolution de Juillet, à ne savoir désigner une maladie que par un de ses caractères? Le choléra est un symptôme et rien autre chose. Pourquoi pas coma ? Pourquoi pas spasma ? Pourquoi pas sideralio ? Je vais te dire pourquoi, c’est qu’ils ne savent pas ce que c’est. Le choléra est une asthénie complète du poumon, d’où résultent l’asphyxie conséquemment et la mort. C’est la mort de mort, la mort d’Adam, et je ne te dirai pas d’où elle vient, mais elle sera très commode un jour pour en finir de l’espèce humaine, au milieu de ses écoles, de ses académies, de ses bocaux, de ses cucurbites, de ses savants et de ses cruches. En attendant, tiens-toi en joie et si tu as de bonne absinthe de Neufchâtel, mêles-en une fois par jour un petit verre dans de la bonne eau du Doubs, et dîne après cela d’une viande peu cuite et d’une bouteille de vin généreux. Réserve la menthe poivrée, dûment sucrée et alcoolisée, pour une meilleure occasion. C’est le premier des remèdes après l’éther. »

N’est-ce pas que cette théorie du choléra méritait à plus d’un titre d’être reproduite ? Et n’est-il pas curieux de voir Nodier proposer, dès 1 832, comme moyen thérapeutique, l’oxygène, et cela par intuition pour ainsi dire? C’est le cas de répéter une fois de plus le Nil sab sole novi de V Ecclésiasle.

Quelques mois plus tard, le 21 juillet 1832, Nodier rentré à Paris, écrivait encore quelques lignes sur le choléra. Les voici :

«... Tu sais que la mort marche vite dans ce pays-ci, et moi je sais qu’elle va atteindre le nôtre, car les cholaïm eraïm, qui sont, par parenthèse, la môme chose que le cœli ira, n’épargneront, personne. Si une heureuse rencontre veut que le choléra se retire de Paris au moment où il arrivera dans nos murailles, ne manque pas de venir aussitôt, tu auras peut-être plus d’une personne à consoler.

« Ne t’imagine pas d’après cela que je sois plus malade qu’à l’ordinaire, j’ai la monnaie du choléra, c’est-à-dire tous les symptômes un à un, mais il n’a pas encore osé me prendre au collet de sa personne, quoique ce soit un rude adversaire.... »

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