‹ Charles Nodier, naturaliste et médecinChapitre 5 sur 6 · IV. — Dernière maladie de Charles NODIER · texte numérisé non relu

IV. — Dernière maladie de Charles NODIER

Charles Nodier vécut encore jusqu’au 27 janvier 1844. Il était né à Besançon le 29 avril 1780. (1)

Il avait donc vécu 64 ans et trois mois.

Depuis longtemps déjà ses forces dépérissaient, sa vie s’épuisait, sans qu’il en ressentît de grands ennuis, ni une profonde tristesse ; car, ainsi que nous le dit Francis Wey, « les tendres soins dont il fut l’objet dans sa famille le dédommagèrent de ses souffrances ». Sa fille, en qui il voyait refleurir son esprit et une partie de son talent, lui présentait sans cesse une trompeuse image de lui-même, dans laquelle il se plaisait à revoir les traits de sa jeunesse. Charmant les heures à l’aide de ses occupations favorites, récréant ses yeux de la vue de cette petite bibliothèque unique et précieuse qu’il a collectionnée et annotée, s’étourdissant aux bruits joyeux de ses quatre petits-enfants, il vint ainsi jusqu’au bord de la tombe, par un sentier plein de fleurs.

Le 6 décembre 1843, quoiqu’il ne fût pas sorti depuis une semaine, Charles Nodier « voulut, nous dit sa fille (2), aller à l’Hôtel-de-Ville, où avait lieu l’élection des conseillers municipaux. Il portait son suffrage à son ami Alexandre Thierry, et rien n’aurait pu le déterminer à manquer à ce devoir prescrit par sa consciencieuse affection.

« En rentrant, il tomba évanoui sur les marches de son escalier qu’il montait pour la dernière fois.

« Ce qui lui restait de force, et ce que nous avions conservé de courage, fut employé à essayer de^nous tromper les uns les autres.....

« La pensée du tombeau ne l’effrayait nullement. Il regarda la mort en souriant et en homme fatigué qui arrive au repos. Le meme motif qui lui avait fait aimer la maladie, lui fit aimer la mort. En prenant la position horizontale qu’il ne devait plus quitter, il dit avec une expression satisfaite que « c’était encore la meilleure de toutes. »

« Si tu savais comme je suis las, ma pauvre Marie î » me disait-il, un de ces soirs funestes, où je le suppliais de se soumettre plus docilement aux prescriptions de son médecin. Et c’était la vérité. Le mal sous lequel il succombait, c’était surtout la lassitude de vivre, et ce que son âme, au bout de ses forces, voyait de plus enviable dans le bonheur des élus, c’était surtout l’espérance de l’éternel repos. »

Faut-il faire intervenir, au nombre des causes de sa maladie, des excès alcooliques dont il aurait, d’après certaines biographies, contracté l’habitude dès sa jeunesse, du-

(1) Quelques biographes, entre autres J. M. Quérard, dans la France Littéraire, t. VI p. 422, Michaud jeune, et Léo Joubert, dans la Nouvelle Biographie Générale, le font naître en 1783. Nous préférons, pour plus d’une raison, adopter la date donnée par sa fille, Mme Mennessier-Nodier, dans son livre sur Charles Nodier (Paris, 1897), par Francis Wey et P. de Vaissière. Il serait en effet difficile d’admettre que Nodier ait pu publier, à l’âge de 15 ans, ses dissertations sur l’usage des antennes dans les insectes et sur l’organe de l’ouïe dans ces mêmes animaux, travail qui a paru en 1798 ; c’est déjà avoir montré beaucoup de précocité que de faire cç travail à lag'e de 18 ans.

(2) Mme Mennessier-Nodier. Charles Nodier, p. 355,

rant sa vie aventureuse, sa vie vagabonde, et ses pérégrinations à travers les champs de la Franche-Comté et de l’Alsace ? Michaud le jeune, dans la notice, d’ailleurs plutôt malveillante, qu’il lui a consacrée, s’exprime ainsi (i) : Dans les premières agitations de sa vie, il avait contracté des habitudes fâcheuses, et, « l’on a dit que sa fin fut hâtée par l'abus des liqueurs fortes. »

Mais n’est-ce pas là de la calomnie ? Sa fdle nous parle bien de promenades et de petites parties de campagne faites de temps en temps dans un cabaret de Saint-Mandé ; mais ces parties se faisaient en famille, car Mme Mennessier-Nodier nous dit que, les jours de beau temps, on voyait son père, « sur la route de Paris à Vincennes, accablé et marchant lentement, accompagné des siens, accablés comme lui. Ils se dirigeaient vers un méchant cabaret de Saint-Mandé que Nodier avait pris en affection, et où il se régalait de pain bis et de fourchettes d’étain. »

Faite dans de pareilles conditions, .la fréquentation des cabarets n’était pas, il faut l’avouer, bien dangereuse.

Vers la fin de décembre, « sa santé déclina de plus en plus. La veille de Noël était un dimanche, son salon s’ouvrit pour la dernière fois : cette soirée, cependant, fut fort gaie, lui seul avait des pressentiments. Quittant une table d’écarté où il venait de gagner M. R***, l’un de ses plus anciens amis : N’ayez pas de regret, lui dit-il en souriant, ce sont les derniers vingt sous que je vous gagnerai.

« Trois jours après il se mit au lit et ne se releva pas. Il fut bientôt à l’extrémité, et durant ces jours d’angoisses où la lucidité de son esprit ne s’obscurcit pas un seul instant, il employa toute son adresse à tromper sa famille sur la gravité de son état. Cette héroïque dissimulation, il eut le courage delà soutenir pendant près d’un mois ; il n’en trahit le secret qu’une heure avant d’expirer, lorsque voyant autour de lui sa femme et sa nièce en pleurs, il murmura tristement : « Vous souffriez donc aussi... vous 1 »

Francis Wey qui visita souvent Charles Nodier dans sa suprême maladie, et assista à ses derniers moments, a donné, entre autres renseignements, celui-ci relatif à la Carpomancie et qui se rapporte par conséquent un peu à notre sujet : « Le jour des Rois, comme je me trouvais près de son lit, avec Dauzats qu’il aimait tendrement, il nous cita des vers latins sur la Carpomancie, en nous contant que leur auteur (de qui le nom m’échappe, et dont il nous désigna la plus rare édition), en observant sur lui meme ce symptôme, les avait dictés la veille de sa mort, à son fils placé près du lit paternel, comme nous l’étions au pied du sien — Je vous dis cette histoire, ajoutat-il, et mes dernières fantaisies, parce que je vous ai boucoup aimés, que vous êtes encore jeunes, que vous garderez et ferez vivre mon souvenir.

Puis Francis Wey continue : Attendri lui-même, il laissa tomber quelques larmes sur ses joues amaigries. Un moment après, il embrassa sa fille, et pleura de nouveau ; c’est ce jour-là qu’il renonça aux dernières espérances, et qu’il prit son parti de mourir ; car depuis lors, il ne pleura plus et ne fit aucune allusion à sa fin prochaine. — J’insiste sur les détails qui accompagnèrent ce moment suprême ; ils

(l) Voir le Supplément de la Biographie Universelle. T-75, p. 431.

couronnèrent trop dignement sa vie, et offrirent de trop nobles exemples, pour qu’on puisse les passer sous silence.

« Bien que sa parole eût conservé toute son éloquente facilité. il ne sacrifia point au vain orgueil de marquer par ces mots ambitieux que recherchent parfois, près d’expirer, les personnages illustres ; sa fin fut simple, digne et vraie comme son cœur ; son courage fut modeste comme sa vie. Le jour où il reçut les derniers sacrements qu’il avait demandés, il répondit avec fermeté aux paroles du prêtre ; puis après nous avoir embrassés tous, et rassurés sur son état, il dormit cinq heures du sommeil le plus paisible. »

Mais reprenons la relation de MmeMennessier-Nodier : « Mon cœur n’a pas oublié les noms de ceux qui assistèrent avec ma mère, mon mari, mes enfants et moi, à cette auguste et navrante cérémonie. C’étaient Madame Victor Hugo, Madame Vieillard, M. Francis Wey et M. Edouard Grenier.....

« Une nuit sans trouble et presque exempte de souffrances succéda à cette journée émue. Le matin, j’arrivais au chevet de mon père en lui apportant une tasse remplie de la potion ordonnée :

— Bon ! me dit-il, te voilà comme de Vigny. Il a passé la nuit dans ce fauteuil à me tourmenter pour me faire boire vos drogues.

« Je demeurai atterrée. C’était la première fois que la lucidité de son esprit lui faisait défaut. Peu d’instants après, ce cerveau si correct et d’un équilibre si sûr, se raffermit ; mais il s’était peut-être rendu compte de son hésitation d’un moment, et, dans la crainte que la mémoire ou te raisonnement ne vinssent à l’abandonner de nouveau, il dicta une note précise de l’état de ses affaires. Et quelles affaires ! Le compte exact, à un centime près, de quelques dettes insignifiantes contractées chez ses relieurs et son marchand de vieux livres.

Le vendredi soir, le docteur Sevestre, désolé, car il était affectionné et dévoué à Charles Nodier comme le furent sans exception tous ceux auquels il a été donné d’approcher de lui, avertit mon mari qu’il pensait que cette nuit funeste serait la dernière. Depuis deux jours, cependant, bercée par cette chimère que la Providence maternelle envoie aux malheureux, ma mère s’était reprise à espérer. Nous cherchâmes à l’éloigner en lui laissant croire qu’effectivement la situation était meilleure, et elle consentit à se jeter sur un matelas étendu dans le salon, après que nous lui eûmes promis, Madame Vieillard et moi, de l’appeler à la moindre alarme. Après notre rentrée dans la chambre de mon père, il eut quelques heures tranquilles ; mais, depuis le moment où il prononça, dans une sorte de demi-sommeil, agité par la fièvre, les paroles que voici : « Messieurs, ce sont d’éminents artistes qui demandent toute considération, » il ne se reposa plus et parla sans cesse. »

a Des mots sans suite, ajoute Francis Wey, des idées rompues dont on ne pouvait suivre le fil, et parmi lesquelles on ne peut signaler que celles ci, sans pouvoir dire à qui elles s’adressaient : — Lisez souvent Tacite... et Fénelon... pour donner plus d’assurance à votre style.

Bientôt il fut secoué par une crise violente et douloureuse, à la suite de laquelle il reconnut sa fille qui lui présentait à boire. Gomme il but avec avidité, cette dernière lui dit : — Tu as trouvé cela bon ?

— Oui, répondit-il avec un regard d’une douceur ineffable ; oui, comme tout ce qui vient de toi.

Elle appuya son visage sur le chevet du mourant pour cacher son émotion.

— Ah ! s’écria-t-il, si tu restais toujours ainsi, je ne mourrais jamais !

Hélas ! il n’avait plus deux heures à vivre.

Un moment après, il bénit ses petits-enfants, sa femme qui l’assista si noblement dans ces heures difficiles, et il s’informa (sollicitude extraordinaire dans un moment pareil) si toute la famille était en bonne santé. Déjà le froid mortel avait envahi son corps dont la vie s’était retirée ; mais plus la matière s’anéantissait, plus revenait la limpidité de l’esprit. Après avoir pris soin de charger son gendre de remercier toutes ses connaissances pour les sympathies qu’on lui avait témoignées, pour l’empressement avec lequel ses amis n’avaient cessé d’allluer à toute heure dans sa maison pendant sa maladie, Charles Nodier s’informa du quantième du mois — Le 27 janvier, répéta-t-il après sa femme ; vous vous souviendrez de cette date...

Il demanda l’heure, et manifesta le désir de voir renaître encore une fois le jour. Alors il engagea ses enfants à prier avec lui, ce qu’ils firent, agenouillés devant son lit. Peu de minutes après, s’adressant à son gendre : — Mon pauvre Jules, s’écria-t-il, je ne croyais pas que cela fût si malaisé....

Après avoir éloigné de son lit ceux qui l’entouraient, en murmurant : — Votre vue me fait du mal... Il s’assoupit sur-le-champ ; son souffle devint intermittent et rare : et au moment où le soleil levant frappa les vitres, Charles Nodier cessa de respirer ».

Du médecin au malade, il n’y a pas loin, voilà pourquoi nous avons cru devoir compléter notre portrait de Nodier médecin en montrant ce qu’avait été Nodier malade.

Et cependant, malgré tous les détails que nous avons recueillis et fondus ensemble, sur la dernière maladie de Charles Nodier, il nous serait difficile de faire un diagnostic rétrospectif sur la nature du mal qui a emporté le charmant et brillant écrivain.

Dans sa galerie des Hommes illustres par un Homme de rien , Louis de Loménie nous dit simplement : « Vers la fin de décembre 1843, une prostration de forces qui, sans être accompagnée d’aucune maladie, le minait depuis quelques années, se prononça d’une manière effrayante et le força de se mettre au lit ; il ne se releva plus. »

On voit que ce renseignement complémentaire n’est pas fait pour élucider le problème. Et nous en sommes réduits à dire que Nodier succomba à une affection qui ne fut pas bien caractérisée et que l’on pourrait rattacher peut-être à ce que nous appelons aujourd’hui de la neurasthénie.

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