AVANT-PROPOS. XV
compter dans le nombre an ancien collaborateur, qui déclare tantôt que Cbarles-Quint n'eut pas de cœur, et tantôt que c'était un cœur de bronze^ fermé « aux sympathies humaines, sachant se passer d'en faire naître » aussi bien que d'en éprouver (1). » M. Prcscott, lui, s'étonne des larmes que Charies-Quint versa en entendant Pizarre raconter ses périls et ses souifrances; mais, du moins, il ne les nie pas {2\
Si je ne suis pas très rassuré relativement à l'accueil que les historiens réservent à mon livre, comment ne pas être plus inquiet encore en pensant aux auteurs dramatiques qui ont mis à la scène un Charles-Quint bien autrement travesti que celui de Robertson? Heureusement, j'ai fait il y a long-temps ma profession de foi littéraire en fait de tragédies, de ' drames et de comédies. Si Casimir Delavigne vivait, je lui redirais encore ce que je lui ai dit autrefois à lui-même et ce que j'ai imprimé, que son Don Juan d'Autriche est une pièce excellente, quoique Charles-Quint, non-seulement y soit un vrai moine, mais encore y intrigue pour devenir prieur du monastère, comme s'il s'agissait une seconde fois do la couronne impériale. Casimir Delavigne pouvait faire Charles-Quint pape s'il l'eût voulu. Je ne m'y suis jamais opposé. Je ne songe pas non plus à expulser )e Charles Quint d* Bernant de l'armoire où le conduit une galante aven* ture, tandis que je le représente, à cette date, absorbé par les luttes du gouvernement représentatif. Dans les Contes de la reine de Navarre^ la noble et belle impératrice Isabelle ne me parait pas jouer un rôle digne d'elle, et Ton sera de mon avis, si j'ai réellement rendu une vie historique à ce personnage dont Robertson parle à peine. ..Mais même quand il s'agit d'une Impératrice, comment oserais-je contester à M. Eugène Scribe les, privilèges de son art? — à M. Eugène Scribe qui fait mieux que de surpasser le fameux Lope de Yega par sa prodigieuse fécondité, — à M. Eugène Scribe qui, traduit dans toutes les langues, représenté dans tous les pays où il y a un théâtre^ a réalisé dans le monde dramatique cette monarchie universelle à laquelle Charles-Quint n'aspira jamais dans le monde politique... malgré ce qu'en ont dit presque
tous les historiens !
Ahédés Pichot.
Paris, février 1854.
(1) RossBEuw Saint-!! iLA IRE. Hist. d'Espagne^ tome VI, liv. xt, chap. ii.
(2) « Mais lorsqu'U se décrivit isolé dans IMle déserte, abandonné par le n gouvernement de son pays , n'ayant plus qu'une poignée de partisans fidèles , » — l'Empereur, quoiqu'il ne fût pas aisé de l'émouvoir (though noteasîly moved), n fut touché jusqu'à verser des larmes. » Prescott, Conquest of Peru. tome 1*% bock III, page dOA.
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