‹ Charles-Quint;Chapitre 17 sur 58 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LES AÎBUX DE L*EMPBRECR CHAnLB&-QCINT. — CHARLE^-LE-TéMÉRAIRE. — MARIE DE BOURGOGNE ET HAXIHILIEN I**^. — ISABELLE ET FERDINAND. — PHILIPPE-LE-BEAU ET JEANNE d'ARAGON.

Avant de commencer son « Histoire des faits et gestes du très grand et très vaillant empereur Charles-Quint, » le grave évêque de Pampelune, F. Prudentio dé Sandoval, retrace la double généalogie paternelle et maternelle de ce prince : « A rimitation des anciens, » nous dit-il, « mais en se dispensant de ces fables qui faisaient descendre directement Alexandre de Jupiter et Jules-César de Vénus ; » il se contente donc, « se renfermant dans la précision et la vérité, » de faire remonter l'origine allemande de Charles àFrancus, fils d'Hector, ancêtre d'un secondFrancus, fondateur du royaume des Francs, — et son origine espagnole , à Pelage , prince du sang royal des Goths.

Nous croyons aux influences g'énéalogiques, à la transinis- 'sion héréditaire des qualités morales, aussi bien que des traits caractéristiques de la physionomie ; mais c'est en restreignant ces influences dans des limites raisonnables, c'est en les subordonnant à celles qui les combattent ou les fortifient : — à l'éducation du corps et de l'âme, aux exemples immédiats que la famille et le monde mêlent aux leçons de nos premiers maîtres. Ce qui est vrai pour les sujets, l'est à plus forte raison pour les princes. Assurément, les précepteurs de Charles-Quint devaient lui citer volontiers les noms et les actions de ses ancêtres les plus reculés ; ils devaient entretenir au moins leur élève des comtes de Hapsbourg jusqu'à Rodolphe, qui entra, par alliance, dans la maison d'Autriche, aussi bien que de ces descendants du roi Pelage , qui s'assirent sur les divers trônes de Castille et de Léon ; cela faisait partie de leuf cours d'histoire. Mais plus souvent et avec plus de détails, sans doute, fixant son attention sur des temps plus rapprochés, ils lui retra^çaient la fin tragique de Charles-le-Téméraire, suivie de la fin prématurée de sa fille , Marie de Bourgogne , la vie agitée de l'empereur Maximilien, les sages lois et les conquêtes de Ferdinand, l'habile politique et les vertus d'Isabelle, la glorieuse et aimable reine. Voilà, sans contredit, des noms qui peuvent compter, quoique plus récents, dans la généalogie de Charles- Quint : voilà les exemples qui durent confirmer en lui certains penchants héréditaires et en modifier d'autres. Citer brièvement quelques anecdotes de ces ancêtres immédiats de l'héritier des empereurs germaniques, des rois goths et des ducs de Bourgogne, c'est nous préparer à retrouver dans leur descendant plusieurs traits qui les rappelleront, — quelque chose de plus que la lèvre proéminente de la maison d'Autriche.

La catastrophe de Nancy n'avait pas absous Charles-le-Têméraire de toutes les violences qu'on lui reprochait; mais, comme toutes les catastrophes, elle avait jeté ime auréole sur cette grandeur déchue. A côté des traîtres qui avaient comploté

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la ruine du duc en flattant sa folle ambition, quelques serviteurs fidèles ne craignaient pas d'invoquer un peu de pitié pour la mémoire du fils de Philippe-le-Bon et le père de Marie de Bourgogne, l'orpheline laissée par lui en présence d'un roi tel que Louis XI, aussi dangereux protecteur que dangereux ennemi. Si Napoléon eût péri dans le désastre de Moscou, plusieurs de ceux qui, plus tard, lui reprochèrent son ambition, pour s'excuser d'abandonner son fils, n'auraient pas déserté la cause du jeune roi de Rome. Nul ne songea du moins, dans le duché de Bourgogne et dans les Flandres , à punir la fille du vaincu de Nancy des guerres: malheureuses entreprises par Charles-le-Téméraire. Marie se trouvait à Bruxelles avec sa belle-mère, Marguerite d'York, sœur d'Edouard IV d'Angleterre, que le duc avait épousée en 1467. Agée de vingtun ans, elle fut reconnue avec acclamation, et les Flams^nds s'armèrent pour la défendre contre le roi de France , qui , tout en demandant sa main pour le Dauphin son fils, âgé de huit ans, commençait par s'emparer d'une partie des domaines et des villes de Iq* fiancée. Il fallait à la fois négocier et combattre. Marie envoya à Louis XI le chancelier Hugonet et le seigneur d'Humbercourt , ses ministres, avec une députation de la commune de Gand et des autres États de Flandre. Louis eut l'art de rendre ces ministres suspects à la députation, et puis dénonça la duchesse elle-même comme lui ayant écrit de ne reconnaître que Hugonet et Humbercourt, qui avaient seuls le secret de ses conseils. On sait qu'à leur retour, ces deux infortunés se virent accusés de trahison par les États. Marie ne put les sauver d^ pupplice auquel ils furent condamnés, et ce fut vainement qu'accourue sur la place même de l'exécution elle tenta d'attendrir leurs bourreaux par ses larmes : elle ne put qu'assister à leur mort. . . leur sang rejaillit presque sur elle. Ainsi, Marie se voyait, au début de son règne, menacée de subir la pire des dominations, celle de la populace — ou la tutelle du monarque qui venait de lui aliéner les cœurs de ses sujets. Elle n'avait pas le courage de lutter

seule ni au dedans ni au dehors : elle écouta volontiers ceux qui rengagèrent à ne pas attendre la fin de son deuil pour accepter un époux. Les concurrents ne manquaient pas. Sans parler du Dauphin de France, dont elle avait dû autrefois épouser aussi Toncle, le duc de Berry, frère de Louis XI, — Charles avait voulu la marier à Nicolas d'Anjou, duc de Calabre et de Lorraine, et puis au fils de l'empereur Frédéric IIL A une entrevue de Charles avec Frédéric dans la ville de Trêves, le duc de Bourgogne avait distingué le jeune Maximilien, l'avait loué devant sa fille, et celle-ci conservait un tendre souvenir de Tarchiduc, moins âgé qu'elle, mais de deux ans seulement. Cette union avait été négociée plusieursfois diplomatiquement et sans résultat, Charles voulant que Frédéric érigeât d'abord le duché de Bourgogne en royaume , ce que Frédéric refusait de faire avant le mariage. Marie n'avait plus de conditions à imposer. Elle éluda les intrigues de ceux qui la pressaient, tantôt en faveur du fils du duc de Clèves, tantôt en faveur d'Adolphe de Nassau, duc titulaire de Gueldre, jusqu'au jour où arrivèrent révêque de Metz et les électeurs de Mayence, de Trêves et de Bavière, qui venaient renouveler, au nom de l'empereur, la demande de sa main pour le jeune archiduc. Ce fut l'évêque de Metz qui la harangua et qui, son discours solennel terminé, lui présenta un anneau de la part de Maximilien. Marie rougit de plaisir, plus touchée par la vue de cet emblème que par l'éloquence du prélat. A l'entrevue de Trêves, entre Frédéric III et Charles-le-Téméraire, elle avait tellement approuvé les éloges donnés par son père au fils de l'empereur, qu'elle avait échangé son anneau contre le sien, et c'était cet anneau, conservé comme un tendre gage, que Marie reconnaissait. Ce n'est pas tous les jours que la politique couronne ainsi les premières amours des princesses. Le mariage fut bientôt conclu, et, deux mois après, Maximilien, fiancé de la duchesse de Bourgogne, faisait son entrée triomphante dans la ville de Gand, avec une suite nombreuse, comme un de ces héros de chevalerie qui délivraient les orphelines menacées par un sombre tyran ou un artificieux

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magicien. Louis XI allait,en effet,trouver unadversaîre presque aussi redoutable que son ancien rival Charles. Le jeune Maximilien le força de rendre les villes qu'il avait prises, Le Quesnoy, Cambrai, Bouchain, et d'accepter une trêve, signée à Sens le 17 septembre 1477. Deux ans après il gagnait une grande bataille.

L'union à la fois politique et romanesque de Maximilien et de Marie fut heureuse, mais cruellement terminée par la mort imprévue de Marie. Pendant qu'elle chassait à l'oiseau, une chute de cheval lui occasionna une blessure grave, qui cependant aurait pu ne pas être mortelle si une pudeur excessive ne l'avait empêchée de la révéler soit aux médecins de la cour, soit à son époux : au bout de trois semaines, elle expirait au milieu des larmes de tous ses serviteurs. Elle n'était âgée que de vingt-cinq ans.

Quoiqu'il se remaria plus tard pour assurer ses droits sur le duché de Milan (1), l£^ douleur de Maximilien pesa toujours, dit-on, comme un nuage sombre sur sa pensée, dans le cours d'une vie traversée par toutes sortes de vicissitudes. Plus d'une fois sa raison semblait au moment de succomber, et quelquesuns des historiens les plus sévères pour lui expliquent par l'a^ mertume de ses souvenirs les fautes de sa politique et les bizarreries de son caractère (2) .

Marie exerçait non-seulement un charme personnel mais encore s'entourait volontiers de ce noble luxe qui s'associe au culte des arts. Elle avait trouvé ce culte en progrès en succédant à son père, qui l'avait favorisé, lui aussi, et elle s'était montrée sous ce rapport la digne petite-fille des ducs de Bourgogne. Elle avait surtout encouragé la fabrication de ces

(1) Il épousa BiancarMaria Sforza, sœur du duc et qui, comme Marie, mourut aussi à la chasse d*une chute de cheval.

(2)it Maximilien I'**, ce chevaleresque empereur, ce héros du Theuerdank, se plai- » sait à venir demeurer au Tyrol avec son épouse chérie, la belle Marie de Bour- » gogne, pour laquelle il avait dans Tâme une si profonde affection, que trente » ans après Tavoir perdue, il ne pouvait encore parler d'elle sans ôtre attendri » Jusqu'aux larmes... » X. Marmier. {Souvenirs du TtjroL)

belles tapisseries que les Belges confectionnaient alors pour les palais des papes et des empereurs, de ces tapisseries pour lesquelles, quelques années plus tard, Raphaël ne dédaigna pas de peindre ses fameux cartons; eUe aimait la peinture et la musique, elle aimait la littérature, et, femme lettrée eUe-même, appréciait la riche bibliothèque formée par Philippe-le-Bon plus encore que ces fines dentelles dont les ouvrières de la Flandre garnissaient les corbeilles des princesses. Les qualités royales de Marie et ses goûts étaient aussi les qualités et les goûts de Maximilien, prince chevalier, prince poète et artiste, qui, s'il n'était pas né héritier d'une couronne, aurait couru les aventures en paladin, curieux d'armes de guerre et de manuscrits enluminés, employant ses loisirs tantôt à chercher des inventions mécaniques, tantôt à écrire sur presque toutes les branches des connaissances hmnaines, depuis la morale et la religion jusqu'à la gastronomie et Tart de cultiver les jardins (1).

Marie lui laissait deux enfants, Philippe et Marguerite, dont les États de Flandre lui disputèrent la tutelle; car veuf il excitait leur défiance, parce qu'ils craignaient qu'il n'inspirât à son fils des sentiments trop allemands. Les secours de l'Empereur son père ne lui suffirent pas toujours pour dompter les communes belges et en obtenir les subsides qu'il réclamait d'elles. Il passait pour prodigue et gagna le surnom de prince sans argent : parvenu à l'Empire, il ne fut guère plus puissant comme empereur que comme simple archiduc; car il éprouva que l'unité allemande était un être de raison, et la Réforme religieuse venait encore en fractionner de plus en plus les forces coUectives qu'il eût voulu rallier autour de lui. En guerre continuelle avec la France, Venise, les Suisses ou ses propres vassaux, tour à tour vainqueur et vaincu, captif et ayant à ré« primer la mutinerie de ses troupes, Maximilien n'en fut pas moins accusé d'aspirer à la monarchie universelle : il se consola en entrevoyant dans l'avenir son petit-fils plus riche et

(1) On lui attribue des découvertes dans la pyrotechnie et un perfectionnement dims la fonte des canons.

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plus puissant que lui, grâce à la découverte du Nouveau- Monde et à la double combinaison matrimoniale par laquelle il avait allié T Autriche à TEspagne.

Oublianè que l'Empereur avait à défendre ses frontières contre les Turcs et que ce pouvait être une politique habile d'aller en Turquie même opérer une diversion, on cite encore, parmi les preuves du caractère romanesque de Maximilien, le projet qu'il manifesta plusieurs fois de se mettre à la tête d'une croisade, cherchant à se passer de l'assentiment légal de la Diète par ses sollicitations auprès de chaque prince et chaque État en particulier, s'exaltant peu à peu lui-même jusqu'à invoquer des prodiges qui lui semblaient les preuves de l'intervention divine (1) . Plusieurs seigneurs se croisèrent, séduits par son enthousiasme, et des sommes considérables furent recueillies dans toute la chrétienté pour le seconder; mais le pape Alexandre VI leur donna une autre destination, et les obstacles intérieurs se multipjièrent pour retenir Maximilien en Europe. Dans la dernfère Diète qu'il présida, en juillet 1518, tout en proposant de faire élire Charles, son petit>-fils,roi des Romains, il tenta encore d'allumer le saint zèle de la croisade ; mais on éluda de nouveau cette entreprise traitée de folie. Au lieu de s'armer contre le Turc, c'était contre le pape que les Allemands, à la voix de Luther, parlaient déjà de lever l'étendard de la Réfonnation. Avant de mourir, Maximilien , qui avait eu à se plaindre *de la papauté, vit tout le danger de ces querelles religieuses, et écrivit à Léon X pour le supplier d'aviser. Il avait atteint sa soixantième année lorsqu'il mourut le 1 1 janvier 1519, ayant hâté sa fin par une intempérance de table (2), mais édifiant par son calme tous ceux qui , rassemblés au

(i) La pierre d'Ensisheîm, aérolithe qui est resté long-temps un mystère pour la science, et dont la Revue Britannique a raconté l'histoire dans un article sur tous les aérolithes connus, année 1853, livraison de Juin.

(2) Comme son përe Frédéric, il aimait inunodérémcnt le melon, et ce fut une indigestion de melon qui lui fut funeste comme à son pure. On verra le melon figurer aussi parmi les friandises végétales de son petit-£ls.

pied de son lit, reçurent sa bénédiction. Entre autres chimères ^u'on a prêtées à Maximilien est celle d'avoir aspiré à la papauté en concurrence avec Léon X, comme on devait insinuer plus tard que la même ambition et le même désappointement conduisirent Charles-Quint dans le cloître. On avait prétendu encore qu'en vieillissant, l'Empereur sans argent^ à qui, jeune, on reprocha tant sa prodigalité, se faisait avare comme son père Frédéric. Il ne voyageait plus qu'avec un grand coffre dont il gardait seul la clé et avec lequel il s'enfermait pour admirer le trésor qu'il était censé contenir. Il lui parlait, ajoutait-on, comme aune ancienne maîtresse, lui demandant pardon de l'avoir si long-temps négligée. Ce coffre renfermait un cercueil, un suaire, un poêle et tous les objets nécessaires à ses funérailles (1) ! Inhumé d'abord à Neustadt, le corps de Maximilien fut ensuite transféré à Inspruck où Ferdinand P"" lui fit ériger un magnifique mausolée. Ce princeauteur a laissé de singuliers mémoires romanesques intitulés le Roi sage ou le Roi blanc ( Weiss Kœnig) , sommaire de tout ce qui concernait sa naissance, ses études et ses actions, dicté probablement par lui-même à Mark Treitzsaurwein, un de ses secrétaires. Comme pendant de ce monument illustré par 231 planches gravées sur bois , un autre secrétaire de Maximilien avait publié par son ordre, en 1517, un in-folio également enrichi d'illustrations calligraphiques sous le titre de Dangers et partie de C histoire du célèbre chevalier Theuerdank,

Par son mariage avec l'héritière de Charles-le-Téméraire, Maximilien avait commencé cette série de conquêtes par

(1) On a substitué plus d'une fois le nom de^ Charles-Quint à celui de Maximilien pour raconter cette anecdote. Don Salazar de Mendoça, dans ses Dtgnitades de Castilla, la cite d* après l'autorité de Pierre Grégoire, de Toulouse, qui , dans son livre de Bepublica (Lugduni, 1600), prétend l'avoir trouvée dans une Orai" son funèbre de Charles-^int, On rapporte encore de Maximilien, qu'il ordonna qu'après sa mort on lui coupât les cheveux, qu'on lui arrachât les dents, qu'on les broyât , qu'on les réduisit en cendres, et enfin, que son corps, renfermé dans un sac rempli de chaux vive, fût déposé sous un autel de l'église de Newstadt. {yo\T\BiograpMe universelU^ Art. Maximilien,)

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alliance qui accrurent si rapidement la grandeur territoriale de la maison d'Autriche :

Bella gérant alii, tu, felix Austria, nube

Nam quie Mars aliis, dat tibi régna Venus (1). »

De son temps on ne concluait g^ère de paix sans un mariage; les souverains majeurs non-seulement se mariaient eux-mêmes mais encore fiançaient d'avance leurs enfants mineurs et parfois même leurs enfants encore à naître ; un double mariage était le chef-d'œuvre de la diplomatie: c'est ainsi que, dès Tannée 1495, la fille de Maximilien, Marguerite, était fiancée à rinfant don Juan, et l'archiduc Philippe, son fils, à l'infante Juana, seconde fille de Ferdinand et d'Isabelle. Si la première de ces unions n'avait été troublée par la mort de l'infant, Charles-Quint, qui devait naître de la seconde, n'auraiteu qu'une chance éloignée d'hériter de tous les royaumes des Rois Catholiques. Par la mort de leur fils unique, suivie de la naissance d'un enfant mort, leur héritage passait à leur fille aînée, reine de Portugal, à qui semblait réservé de réunir les deux peuples de la Péninsule sous un seul sceptre ; mais la mort de cette reine et celle de son fils retardèrent encore presque d'un siècle l'événement prévu, qui ne se réalisa qu'au profit de la descendance mâle de l'infante Juana, c'est>-à-dire de Philippe II.

Bientôt le fils aîné de cette princesse, sur la tète duquel se concentrèrent toutes les espérances des deux maisons, allait se trouver le successeur immédiat de ses deux grands-pères, l'empereur Maximilien et le roi Ferdinand survivant tous les deux aux princes leurs fils.

Destiné à être orphelin en bas âge, il eût été heureux pour Charles-Quint de passer son enfance auprès de son aïeule Isabelle; mais il n'avait que quatre ans lorsqu'il perdit celle qui eût si bien remplacé la mère dont le privait un malheur

(1) Laisse Mars et la guerre, Autriche fortunée. N'as-tu donc pas pour toi Vénus et Thyménée ?

Ëpigramme souvent citée de Mathias Corvin.

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plus cruel que la mort. En croissant en âge, il ne cessa d'entendre vanter Isabelle comme la plus gcande des reines de TEspagne, sinon de toutes les reines. Grande par le cœur aussi bien que par le génie, elle a mérité que le même, titre lui fût décerné par la postérité, et de nos jours son dernier historien, quoique citoyen d'une république, est celui qui Ta louée avec le plus d'enthousiasme (1).

Nous indiquerons seulement quelques-uns des traits de cette vie qui jette un éclat à la fois si brillant et si pur dans l'histoire d'Espagne, — quelques-uns de ceux qui durent faire le plus d'impression sur l'esprit de ce petit-fils dont elle avait préparé la grandeur et la gloire.

Isabelle, née en 1450, était la fille du second lit de Jean II, roi de Castille, et sœur de Henri, fils du premier lit, qui fut le successeur immédiat de son père et à qui il semblait peu probable qu'elle succéderait un jour elle-même. Elle était encore enfant lorsque son père mourut après un règne de quarantehuit ans, si, comme on l'a dit avec raison, on peut appeler règne la longue minorité de ce faible prince gouverné par ses favoris, et qui, en rendant le dernier soupir, regrettait de n'être pas né sous le chaume plutôt que dans un palais. Un tel monarque ne pouvait léguer à son héritier qu'une autorité chancelante et facilement disputée par les factieux. Henri, cet héritier, n'était pas d'un caractère à la raflFermir, lui qui mérita le surnom à'Ithpuissant dans toutes les acceptions de ce terme de honte. Isabelle, jusqu'à sa seizième année, fut élevée sous l'œil maternel. Loin d'ime cour dissolue, elle reçut de sa mère de tels principes de vertu, que lorsqu'elle fut appelée dans le palais de son frère, elle résista & la corruption dont elle respirait l'air malgré elle et aux intrigues des mécontents révoltés à qui il fallait une

(1) Voir l'Histoire de Ferdinand et d'Isabelle^ par W. Prescott, et le parallèle qu'il fait entre Isabelle et Elisabeth d'Angleterre, M. Prescott n'aurait produit que l'histoire de Ferdinand et d'Isabelle, qu'il serait encore le premier historien des États-Unis et égal à ceux dont la race anglo-saxonne se glorifie dans les deux hémisphères.

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princesse royale |>oiir détrôner plus sûrement Henri. Dans les discordes civiles où elle se trouva mêlée, Isabelle dut toutefois ne pas répudier les chances de l'avenir, et, tout en restant fidèle au roi légitime, faire garantir ses propres droits. Le rôle important qui lui échut alors ne lui inspira pas un vain orgueil, et elle comprit, comme Marie de Bourgogne, que sa jeunesse avait besoin d'un bras viril pour appui; mais, comme Marie, elle prétendit ne pas se laisser imposer un époux. C'était à un vieillard, le Grand-Maître de Calatrava, que son frère voulait l'unir ; elle choisit elle-même Ferdinand, le fils du roi d'Aragon, qu'elle préféra au roi de Portugal et au duc de Guienne, frère de Louis XI. Ferdinand, plus jeune qu'elle d'une année, se montra digne de cette préférence ; il avait d'autres qualités royales que sa bonne mine et son adresse dans les exercices guerriers. Dans leur première entrevue, qui eut lieu avec un mystère romanesque, il vit dans Isabelle quelque chose de plus que sa beauté, dont le caractère était remarquable en Espagne à cause de la blancheur de son teint, de l'azur de ses yeux et de la couleur de ses cheveux d'un blond ardent. Sa fortune était encore incertaine : c'était une dot à conquérir, et, en fait d'argent, il n'était guère plus riche qu'elle : au bout de deux heures d'entretien, tout fut convenu entre les jeunes fiancés et, une fois d'accord , ils eurent le courage , elle de déclarer à son fi*re qu'elle avait trouvé l'époux qui lui convenait, lui qu'il combattrait tous les ennemis de sa fiancée quels qu'ils fussent, les feu:tieux au dedans, les jaloux couronnés au dehors, et jusqu'à son propre frère s'il se montrait injuste envers sa jeune sœur. Henri voulut, en effet, la déshériter et la guerre civile éclata ; mais le parti d'Isabelle ne faisant que grossir , Henri se rapprocha d'elle. Il subissait déjà l'ascendant de la jeune princesse, et il eût changé en sa faveur les termes de son testament, quand l'heure de la mort sonna pour lui. Ce testament, qui reconnaissait une infante (Juana la Beltranija), déclarée illégitime par les États, n'empêcha pas Isabelle d'être proclamée reine de Castille et de Léon, reine propriétaire^ disait la pro-

clamation , tennes qui éveillèrent d'abord la susceptibilité de Ferdinand alors en Aragon. Mais la nouvelle reine lui fit comprendre qu'elle n'en serait pas moins épouse soumise et que cette distinction assurait les droits du seul enfant qu'ils eussent encore puisque c'était une fille. Cependant avec un tact parfait Isabelle sut toujours maintenir ses prérogatives à l'égfard de Ferdinand malgré son aflFection pour lui et résoudre le problème d'une égalité et d'une indépendance mutuelles , problème si difficile pour d'autres ménages que ceux des rois. Au reste, il fallut commencer par défendre les premiers royaumes de la communauté conjugale contre le roi de Portugal , qui se déclarait le champion et le fiancé de la Beltranija. Ferdinand y contribua en gagnant la bataille de Toro , victoire double , car elle était remportée aussi sur les factions.

Ferdinand et Isabelle, qui régnèrent réellement & compter de ce jour-4à, purent hériter plus paisiblement de l' Aragon et penser à conquérir Grenade sur les Maures. Tout en préparant cette guerre à la fois religieuse et politique, Isabelle s'occupa de raflFermir les bases de l'autorité royale ébranlée par tant de secousses successives. Elle supprima, dans l'intérêt de ses peuples et dans ceux de la monarchie, les abus du régime féodal, réorganisa les tribunaux, força au respect des lois ceux qui se croyaient au-dessus d'elles par leur richesse et par leur naissance, rétablit l'ordre dans les finances, perfectionna la police civile de la Sainte-Hermandad , réforma le clergé lui-même tout en acceptant le concours dangereux de l'Inquisition, et parvint à s'entourer d'une cour qui donnait l'exemple de la décence et des mœurs. Agissant par elle-même dans toutes ces choses, elle stimulait par son activité la diligence et le zèle de ses secrétaires. Elle montait à cheval pour passer les troupes en revue , donnait des audiences publiques et travaillait la nuit quand le jour ne suffisait pas à l'expédition des affaires. Devenue ainsi l'âme de ses royaumes, pouvant tout exiger de chacun, ayant fondé l'ordre et la discipline sans étouffer l'enthousiasme chevaleresque et le

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patriotisme, Isabelle put diriger en personne la conquête du dernier royaume que l'islamisme possédât encore sur le sol de la péninsule espagnole.

La poésie et le roman ont disputé à l'histoire le récit de cette conquête de Grenade, entreprise avec la foi des croisades, et dans laquelle la reine montra le courage et le talent d'un grand capitaine, remplaçant son époux absent, et étonnant les officiers les plus expérimentés par ses inspirations guerrières. L'épisode le plus merveilleux, peut-être, de ce grand événement, c^est Colomb attendant que les rois catholiques aient le loisir d'accepter le monde nouveau qu'il vient leur offrir. Ce fut Isabelle, on le sait, qui, la première, crut en lui par sympathie pour son âme héroïque, plutôt que convaincue de ses calculs géographiques. Ce fut elle qui, une fois sa parole donnée, s'associa à la gloire de la découverte, en restant la protectrice fidèle du grand homme, qu'elle défendit contre les incrédules, puis contre les calomniateurs. Jamais, si elle ne l'avait pas devancé dans la tombe, elle n'eût été complice des affronts faits à sa vieillesse (1).

Au milieu des illustrations si diverses de son règne, cette grande reine est encore supérieure à tous ceux qui concourent à la glorification de son nom. Les plus éminents semblent, au contraire, emprunter un nouvel éclat à l'honneur de servir celle qui joint tant de majesté à tant de douceur. Parmi ces illustrations, nous trouvons Christophe Colomb, qui, sous ses auspices et par son appui, découvre l'Amérique ; Qonzalve de Cordoue qui , après avoir fait ses premières arme$ sous ses yeux, à Grenade, est désigné par la reine à son mari, pour conquérir le royaume de Naples; le cardinal Mendoze et le

(1) Quand on marchandait la part de Colomb, quand Ferdinand objectait l'épuisement du trésor: « Eh bien ! » s'écria Isabelle,* j'engagerai, s*il le faut, les Joyaux de ma couronne.» — « Au milieu de l'incrédulité générale, » dit l'amiral (lettre écrite sur son troisième Toyage), « le Tout-Puissant inspira à la reine, ma souveraine, l'esprit d'intelligence et de résolution , tandis que tous autour d'elle, aveuglés par l'ignorance, ne voyaient que les obstacles et les dépenses de l'entreprise. Son Altesse l'approuva, au contraire, et l'appuya de tout son pouvoir, n

cardinal Ximenès, riin prélat mondain comme Wolsey, l'autre austère jusqu'à la sainteté, tous deux ministres dignes de gouvemer seuls

Pourquoi-fiftut-îl qu'au milieu de ce concert d'admiration et d'amour, un cri de douleur et d'amers reproches s'élève contre la mémoire sacrée d'Isabelle, le cri des Juifs et des Maures expulsés ou livrés à l'Inquisition? N'oublions pas, dans notre siècle, que ce cri, pendant la vie de la reine et pendant les générations successives de ses descendants, a été couvert pi^r racdamati^m approbative, non-seulement des Espagnols, mais encore des autres peuples à qui la pliilosq>hie moderne n'a pu qu'après des siècles de prédication, faire distinguer la vraie piété de Tiniûléfance bigote. Isabelle, en cette grave affaire, soumit trop humblement à ses guides spirituels, ses meilleurs sentiments et ce qui lui sembla l'intérêt des Espagnes ra-' menées à la double unité de leurs croyances et de leur nationalité. Malheureusement, cet exemple fut une des leçons traditionnelles léguées aux héritiers de ses couronnes.

Quoique le Dieu de charité n'ait pu que détourner sa face des sacrifices humains conseillés par Torquemada , confesseur royal et premier inquisiteur-général de Castille et d'Aragon , nous ne saurions pousser notre haine du fanatisme jusqu'à voir un châtiment du ciel dans les malheurs domestiques qui vinrent soudain troubler le cours des prospérités d'Isabelle «t hftter le terme de ses jours. Le déclin de sa santé datait de la mort de sa mère , en 1496 , — de sa mère , objet de sa tendre vénération, qu'elle se plaisait à servir de ses mains et à combler des attentions les plus délicates. N'aimant pas moins ses enfants que sa mère , ce lui fut une nouvelle épreuve bien cruelle, quand, l'année d'après, elle perdit son fils, l'infant don Juan, prince de vingt ans, qui doimait de si douces espérances à ses parents et à tous les Espagnols; puis, au bout d'une autre année, sa fille aînée, la reine de Portugal. Enfin, lorsque la grand'mère de Charles-Quint aurait eu tant besoin des consolations de sa dernière fille, quel coup terrible de voir

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la passion jalouse de Jeanne d'Aragon pour rarchiduc son mari altérer sa raison ! Ce furent là les peines les plus amères d Isabelle, et qui lui firent oublier les torts de Ferdinand envers elle-même ; car ce monarque, sans jamais cesser de l'honorer, avait fini par la négliger quelquefois pour des maîtresses plus jeunes, elle qui faisait un culte de sa constance conjugale. Esclave de tous ses devoirs, Isabelle lutta contre ses peines de cœur et ses infirmités croissantes, pour s'appliquer, jusqu'au dernier jour, à tous les soins qu'exigeaient ses provinces les plus lointaines. Comme plus turd du monastère où se retira Charles-Quint, — de la chambre d^Isabelle malade partaient encore les ordres intelligents auxquels on obéissait au loin, et elle y recevait tous ceux qui venaient l'y entretenir d'affaires, entre autres Prospère Colona, qui dit à Ferdinand, malade, lui au^si , en ce moment, qu'il était surtout venu <i voir une seûora qui, de son lit, gouvernait le monde (l)- » L'alarme fut générale quand on sut que la reine avait reçu l'extrême-onction ; les églises se remplissaient de ses sujets éplorés, et, quand elle expira, il n'y en eut aucun qui n'exprimât, à sa manière, un chagrin comme celui de son secrétaire, Pierre Martyr, écrivant à l'archevêque de Grenade : « Le monde aperdu » son plus bel ornement; perte déplorable , non pas seulement 9 pour l'Espagne qu'elle a conduite si loin dans la voie de la » gloire; mais pour toutes les nations de la chrétienté; car » elle était le miroir de toutes les vertus, le bouclier de l'in- » nocence, et l'épée vengeresse redoutable aux méchants* Je » ne sais aucune femme, dans les temps anciens ou modernes, j» qui, à mon jugement, soit digne d'être nommée à côté de » cette reine incomparable ! ... La douleur &it tomber ma main » sans force... (2) » Pierre Martyr, le secrétaire d'Isabelle, nous rappelle lui seul auprès d'elle, par son caractère et son

(1) « Veruna senora que desde la cama mandata et mundo» a Sahdoval. Histoire de t'emp. Carlos V; 1. 1", p. 8. Ed. d*Anvers.

(3) Pet, Martyr^ o/na epist, 270.

talent, ce que furent plus tard , auprès de Charles-Quint , le majordome Quixada et le secrétaire latin Van Maie

On aime à suivre encore la pensée de la reine catholique dans l'admirable testament qu'elle rédigea avant de mourir, testament sur lequel Charles-Quint calqua en partie le sien , et qu'il avait présent à l'esprit, sinon sous les yeux, quand il écrivit ses instructions & son fils. Isabelle commence par recommander qu'on lui f fusse les funérailles les plus simples dans le monastère des Franciscains de Grenade, et qu'on donne au^ pauvres la somme que coûteraient des obsèques plus pompeuses : « Mais si le roi, mon » seigneur, préfère un sépulcre dans un autre lieu, ma volonté » est que mon corps y soit transporté et déposé auprès du sien, » afin que l'amour dont nous avons joui en ce monde et dont, » avec la grftce de Dieu, nous pouvons espérer que nos âmes » jouiront dans le ciel , soit représenté par le rapprochement de » nos corps. » Entre autres legs pieux, elle dote des filles pauvres et consacre une somme considérable au rachat des captifs en Barbarie. En donnant de bons conseils à l'archiduc et à sa fille sur le gouvernement de leurs États et les droits constitutionnels de leurs peuples, elle leur recommande la même harmonie conjugale dont elle leur laisse l'exemple , les suppliant de témoigner & Ferdinand toute l'affection filiale et la déférence due à ses qualités éminentes ; c'est d'ailleurs à celui-ci qu'elle décerne la régence en cas d'absence ou d'incapacité de l'infante, jusqu'à la majorité de Charles son petit-fils , prévoyance trop bien justifiée déjà. Elle avait été amie aussi tendre et sûre que bonne fille, bonne épouse et bonne mère : aussi n'oublie4-elle aucun de ceux qui l'ont aimée d'amitié , entr'autres Beatriz de Bobadilla, marquise de Moya, sa compagne d'enfance et qui lui ferma les yeux (1) ; elle n'oublie aucun de ses serviteurs intimes, et enfin.

(1) Isabelle se lamentait devant Beatriz de Bobadilla et conjurait le ciel de la préserver du mariage dont son frère la menaçait : « Dieu ne le permettra pas, » s'écria Beatriz, « ni moi ! » et, tirant un poignard caché dans son sein : « Je jure, » continua-t-elle, » de le plonger dans le cœur du Grand-Maltrc de Cala- Irava, dès qu'il paraîtra ici ! »

DE l'empereur CHARLES-QUINT. 17

toujours indulgente pour le roi qu'elle n'avait jamais cessé de chérir du plus chaste amour : « Je supplie , dit-elle , le roi mon » seigneur, d'accepter tous mes joyaux ou ceux qu'il voudra » choisir, afin qu'en les voyant il puisse se rappeler l'affec- » tion si tendre que j'eus toujours pour lui pendant ma vie et » qu'il se dise que je l'attends dans un meilleur monde, souve- » nir qui peut l'encourager à vivre de plus en plus justement » et saintement dans celui-ci. » Par un codicille, Isabelle revenait sur la préoccupation que lui causaient certaines lois et certaines réformes en matière de jurisprudence et d'impôts; elle recommandait à ses successeurs la situation des pauvres Ii? diens, ses nouveaux sujets, qu'elle les priait « de convertir, dt civiliser, de traiter avec la plus grande douceur, en redressant les torts qu'ils pouvaient avoir souflTert dans leurs propriétés et leurs personnes... » Certes, ce n'est pas elle qui les eût voués à l'esclavage.

On a dit qu'Isabelle avait voulu que Ferdinand jurât de lui être plus fidèle après sa mort que de son vivant , ou du moins, de ne pas épouser une seconde reine. Par la confiance que son testament témoigne à son époux, elle semble supérieure à cette jalousie posthume, que Ferdinand ne respecta pas long-temps, du reste. . . Il est vrai que ce fut plutôt par rancune contre son gendre (1 ) que par une infidélité de cœur, quoiqu'on puisse hésiter dans l'appréciation de ses motifs en voyant un prince de son âge rechercher une jeune princesse de dix-huit ans, et un aussi sage politique faire un choix impopulaire à des conditions qui risquaient de démembrer au moins un des royaumes dont la réunion avait été le but de toute son ambition d'accord avec Isabelle. Remarquons encore que Ferdinand, dont on a voulu faire le prince modèle de Machiavel , a été accusé comme Maximilieu son contemporain et plus tard son petit-fils , de viser à fonder la monarchie universelle. Par le fait, c'est encore un de

(1) M En vous laissant duper par la France, » lui écrivit-il, n vous in*avcz poussé malgré moi à ce second mariage. »

ces souverains dont on a peut-être tour à tour trop vanté Thabile té et calomnié les sentiments.: d'où tant de contradictions difficiles h concilier dans les portraits d'un prince — si rusé et quelquefois dupe du bon Louis XII lui-même — si sévère et d'une affabilité si ingénieuse que ceux qui traitaient avec lui redoutaient encore plus ce moyen de séduction que son génie. Certainement il perd une partie de sou ascendant le jour où Isabelle n'est plus là pour le couronner du reflet de ses vertus; mais il reste encore assez remarquable par lui-même, le monarque qui, triomphant de la plupart des difficultés de sa position nouvelle, reconquiert en Espagne l'ascendant qui lui échappait , et, en Italie, se crée une popularité dont la mémoire lui survécut à Naples (1) . Si sa clémence maintes fois éprouvée était chez lui un calcul de l'esprit plutôt qu'uii instinct du cœur comme chez Isabelle, peut-on exiger davantage d'un roi? La vérité est qu'entre les souverains ses contemporains tout était ruse de guerre: quand on les voit, empereurs, papes et rois, se tromper et se trahir sans cesse , on est tenté de croire que les perfidies heureuses de Ferdinand ne faisaient que devancer celles qu'on méditait contre lui. Maximilien, le beaupère de sa fille et Philippe-le-Beau son gendre, sont les premiers à conspirer pour lui disputer les avantages que lui accordaient le testament d'Isabelle; le Pape, après avoir excommunié ses ennemis et l'avoir dispensé de tenir parole à ses alliés (2) , n'hésite pas à lui donner l'exemple en le trahissant lui-même. Le bon Louis XII enfin , si empressé à lui accorder en mariage sa jeune nièce Germaine de Foix, cesse de protester contre l'extension de ses conquêtes le jour où il peut en demander sa part . Tout cela ne justifie pas la politique personnelle de Ferdinand-le-Catholique , mais excuse un peu son désir de se créer une nouvelle famille , sa défiance

(1) Pendant deux siècles, Tanniversaire de sa mort fut célébré comme un Jour de deuil, à Naples.

(2) Quand il se retira de la ligue de Cambray : « c'est, » dit-il, a d'après Tapprobation et le consentement du Saint-Père, » ce qui était littéralement vrai.

T)E l'empereur charles-quixt. 19

surtout à l'égard de ses proches, ses précautions contre ses alliés, et ses autres vices, plus ou moins avérés, mis en opposition avec les vertus de sa première femme dont le nom fut si glorieusement uni au sien pendant près de trente ans d'un règne qui en dura quarante-sept.

Quoiqu'il ne négligeât pas, en niourant, de fixer le douaire de Germaine de Foix, Ferdinand, par ses dernières dispositions, voulut que ses restes fussent réunis à ceux d'Isabelle, qui l'attendaient encore dans la chapelle de l'Alhambra. Plus tard, Charles-Quint leur fit ériger, dans la cathédrale de Grenade, un superbe mausolée, surmonté de leurs effigies, avec cette inscription :

MAHOMETICiB SECTiB PHOSTRATORES

ET HERETIC^ PERVICACIiB EXTINCTÔRES,

FERNANBUS ARAGONUM ET HELIZABETA CASTELL^f?,

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