‹ Charles-Quint;Chapitre 18 sur 58 · VIR ET UXOR UNANMES · texte numérisé non relu

VIR ET UXOR UNANMES

CATHOLICI APPELLATI

MARMOREO CLAUDUNTUR HOC TUMULO (1).

Charles-Quint, qu'on a accusé d'avoir plutôtpris pour modèle Ferdinand qu'Isabelle, n'avait pas été élevé, sous les auspices de son aïeul allemand , dans le respect de son aïeul espagnol, qu'on lui représentait comme l'usurpateur de ses prérogatives. Ferdinand n'avait jamais dissimulé sa "préférence pour son second petit-fils, auquel il eût voulu confier la régence de ses propres royaumes, au mépris du droit d'aînesse, ou, dit-on encore, uniquement pour manifester sa haine de Tarchiduc, devenu directement son compétiteur par la mort de Philippe-le-Beau , son père. On ajoutait enfin, non sans preuves, que si le roi, plus que sexagénaire, avait hâté sa fin, c'était pour avoir voulu se rajeunir par des philtres, et forcer la nature à lui donner un autre héritier que le fils de sa fille.

(1) « Sou3 ce tombeau de marbre, sont renfermés Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, surnommés les Rois Catholiques, mari et femme n'ayant qu'une &me, vainqueurs dos sectateurs de lilahomet, destructeurs de Topiniâtreté hérétique. »

Lorsque Ferdinand mourut, Philippe, son gendre, avait cessé de vivre dix ^ ans auparavant. Charles-Quint, enfant, connut donc à peine son père, et entendit plus souvent parler de sa mort que de sa vie , dont aucun épisode ne pouvait faire sur le jeune prince une de ces impressions fortes et durables qui évoquent souvent Timage d*uu père dans le cœur d'un fils. D'ailleurs, il n'y avait en lui rien qui rappelât Philippe; car les traits caractéristiques des races, au moral comme au physique, ne se transmettent pas toujours par une hérédité immédiate, la nature ayant aussi son caprice de substitution, qui semble exclure Tinfluence d'un individu intermédiaire, ou qui la reporte à une autre génération. Felipe el Hermosoyi&iifiait son surnom par la régularité de son visage , un teint fleuri, de longs <;heveux flottants et une taille élégante ; mais Pierre Martyr le flatte -comme s'il préparait son épitaphe, lorsqu'en déplorant sa mort prématurée, il ajoute à ces dons ceux d'une intelligence supérieure. S'il avait les grâces, la vivacité de la jeunesse et quelques-uns de ses bons sentiments, il en avait aussi tous les défauts, l'irréflexion, la légèreté, l'impatience, avec un amour du plaisir et une indolence plus espagnole qu'allemande, qui le livraient à l'ascendant de tout caractère mieux trempé que le sien. Tousses actes, du jour où il fit éclater les prétentions d'un prince ambitieux, lui furent dictés par un favori, l'artificieux don Juan Manuel, qui, ayant été d'abord ambassadeur de Ferdinand , avait intérêt à brouiller ensemble le beau-père et le gendre. C'était don Manuel qui conduisait ses intrigues avec les cours étrangères et les nobles deCastille; c'était lui qui favorisait ses dissipations; c'était lui qui gouvernait; exemple qui ne fut point perdu pour l'instruction de Charles-Quint, lorsque, après avoir paru d'abord, lui aussi, comme sonpère,sipeuportéàsedonner la peine de gouverner, et si docile aux inspirations de ses ministres, il changea tout-à-coup de système, au risque de se faire accuser d'ingratitude, comme son aïeul , par ceux qui avaient entrepris de régner sous son nom. Fatalement pour Philippe et pour don Manuel lui-

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même, Ce favori avait donné une brillante fête, où le prince, après avoir copieusement banqueté, voulut faire une partie de paume pour aider à sadig'estion.,Dans Tanimation du jeu, il se désaltéra avec un verre d'eau froide, qui lui occasionna un violent accès de fièvre. Les médecins espagnols, de tout temps grands partisans de la lancette, accusèrent de sa mort les médecins belges , auxquels il s'abandonna et qui négligèrent de le saigner (1).

Ici commencent ce désespoir et ce deîiil prolongé de dona Juana, dont le récit même, le simple récit, ne pouvait qu'inspirer une pitié douloureuse aux plus indifférents de «es contemporains. Il est facile de deviner quel effet un pareil drame devait produire sur l'esprit du jeune prince, qui était le fils du prince mort et de sa veuve. La passion de Juana pour son époux vivant, avait été surexcitée par une jalousie que les torts de Philippe ne justifiaient malheureusement que trop. Cette passion et cette jalousie survécurent à celui qui en était l'objet. Déjà, au lit du malade, Juana ne voulait pas qu'il reçût d'autres soins que les siens. Quand il eut rendu le dernier soupir, elle parut frappée elle-même du coup mortel, muette- et immobile, ne répondant plus à ceux qui lui parlaient, n'imposant silence que par un geste, et ne donnant signe de vie que lorsqu'elle se penchait vers Philippe, prenant l'attitude d'écouter, comme s'il allait sortir de ce sommeil dont le réveil n'arrive que dans un autre monde. Cet espoir fut la consolation de sa folie pendant de longues années en même temps qu'il en était le symptôme le plus caractéristique; car, par une contradiction bizarre , elle se décida à laisser embaumer au moins ce corps qu'elle ne voulait plus quitter, de peur que sur une autre qu'elle ne tombât le premier regard du ressuscité. Ce ne fut pas sans

(1) Ainsi mourut à Lyon, trente ans plus tard (153C), le prince François (Dauphin de François !•'), grand joueur aussi de paume, et qui, échauffé par le jeu, envoya un des pages lui chercher un vas© d'eau fra'che au puits voisin. Mais on prétendit que son gentilhomme, Montecuculli, avait été payé par Charlci- -Quint pour verser du poison dans cette eau fatale.

peine qu'on obtint de Juana que Philippe serait ensuite déposé dans un cercueil. Mais elle s'imagina, probablement, que dans un cercueil dont elle aurait seule la clef, Philippe ne pourrait lui être enlevé. Enfin on parvint aussi à lui persuader qu'elle devait confier ce dépôt précieux aux caveaux de Grenade. Elle voulut alors l'y conduire elle-même. Après qu'elle eut vérifié le contenu du cercueil, de peur de supercherie, et qu'elle se fut assurée de la solidité de la serrure, on le plaça sur un char funèbre, attelé de quatre chevaux. Un long cortège de prêtres et de seigneurs se mit en marche de Burgos à Grenade, !• soir du 20 décembre, car la reine ne voulait faire ce voyage que de nuit, en disant : « — Qu'une veuve qui avait )i perdu le soleil de son âme, ne pouvait jamais plus se mon- » trer à la lumière du jour. » On s'arrêtait donc, avant que le jour parût, dans une église ou dans un monastère sur la route, et le service des morts se célébrait de nouveau comme si Philippe venait de décéder. Pendant ces haltes, une garde de hallebardiers interdisait l'approche des femmes, de peur qu'une de celles qui avaient été préférées jadis à la reine, ne vînt encore lui disputer ce cœur qu'elle ne pouvait croire à jamais insensible. Un matin, au moment où elle avait franchi la grille d'une abbaye qui se trouvait marquée sur l'itinéraire, elle frémît d'horreur en reconnaissant que c'était un couvent de nonnes. Il fallut que la procession mortuaire se remît en marche immédiatement, et allât camper en plein air, malgré im vent violent qui éteignait les torches. Soupçonnant une trahison, Juana ne se rassura en partie qu'après avoir ouvert et refermé le cercueil pour vérifier si son trésor était intact.

Ce lugubre voyage ne s'accomplit pas ainsi jusqu'à Grenade, la reine refusant d'aller plus loin que Tordesillas, où elle eut une entrevue avec Ferdinand ; il fut effrayé lui-même de l'aspect hagard de sa fille qu'il pouvait à peine reconnaître sous son costume en désordre. Juana, de son côté, à la vue de son père, éprouva une émotion qui l'arracha un moment à la monomanie de son désespoir. Elle consentit & fixer sa rési-

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dence au château de Tordesillas, à condition , toutefois , que répoux dont elle ne pouvait encore se séparer serait déposé dans un monastère contigu, parce que d'une de ses fenêtres elle pouvait y apercevoir son tombeau provisoire.

En 1518, lorsque Charles-Quint passa de Belgique en Espagne pour s'y faire reconnaître par les Cortès de ses royaumes péninsulaires , ce fut à Tordesillas qu'il alla visiter sa mère dont le nom figurait conjointement avec le sien dans les actes publics. C'était leur première entrevue depuis son enfance. La triste veuve de Philippe-le-Beau fut encore plus émue en revoyant le premier fils donné par elle à Philippe , qu'elle ne l'avait été en présence de son père , le roi catholique ; quelques larmes, dont la source semblait être tarie depuis tant d'années, jaillirent soudain de ses yeux. Charles se précipita dans ses bras et resta, pleurant aussi, pendant près d'une demi-heure, sur ce cœur qui s'était cru inconsolable.

Quelques intervalles lucides dans la sombre existence de Jeanne d'Aragon, sans jamais faire espérer son complet rétablissement-, faillirent, au contraire, l'exposer à de funestes complications. Il faudrait avoir soi-même subi l'éclipsé de sa raison pour pouvoir dire si cette destinée de l'être aflBdgé de démence n'est pas surtout affreuse lorsque, rendu à la conscience de soi-même par l'éclair fugitif qui disperse les fantômes de sa nuit morale, il peut apprécier sa dégradation habituelle dans le monde réel, son délaissement dans la solitude, ou la pitié humiliante dont il est l'objet. Telle fut la destinée de celle que l'histoire appelle /oûmû la Loca^ « Jeanne la Folle. » A côté de ce malheur, un autre n'est guère moins digne de nous toucher, quelle que soit notre condition sociale : celui d'en voir frappé l'être que nos instincts les plus purs nous portent à chérir et à vénérer, que son état condamne à une réclusion nécessaire, que nous n'oserons plus visiter qu'à la dérobée, que nous n'approcherons plus qu'avec un vague effroi, et peut-être avec une honte sympathique. Tel fut le malheur de Charles-Quint pendant tout le demi-siècle que sa

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mère passa dans cet état où Ton n'appartient ni à ce monde ni à l'autre, cause qui serait bien suflfeante pour expliquer ses accès de mélancolie, et aussi son saint respect pour la fidélité conjugale (1).

(1) Lorsque Philippc-le-Beau mourut, sa veuve était enceinte de la princesse Catherine, qui naquit en 1507. Les enfants de Philippe et de Jeanne étaient :

1* Éléonore, deux fois reine, reine de Portugal et reine de France, née en 1498;

2* Charles-Quint, né en 1500;

3** Isabelle, reine de Dancmarck, née en 1501 ;

W Ferdinand I*', empereur, né en 1503;

5" Marie, la reine de Hongrie et de Bohême, née en 1505 ;

6" Catherine, reine de Portugal, épouse de Jean III, née en 1507.

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L*ENFANCE ET LA JEUNESSE DE CHARLES-Qt'I!«T. — CUARLES-Qt'IMT • ROI CONSTITCTIOIVNEL.

Le 24 février 1500, la princesse Jeanne, déjà mère d'une fille, touchait au terme d'une seconde grossesse. Philippe-le- Beau donna un grand bal à la ville de Gand dans le palais nommé la Cour des Princes. Jeanne voulut absolument y assister, parée de ses plus beaux atours, pour ne pas perdre un moment de vue son époux et soupçonnant qu'une beauté flamande l'avait rendu infidèle (1). Au milieu de la nuit, se méprenant sur les premiers symptômes qu'elle ressentit , elle se dirigea vers un cabinet où ses dames inquiètes pénétrèrent en ne la voyant pas revenir au bout d'une demi-heure. Elles la trou-

(1) Nous voyons ici l'Infante Juana, parée de tous ses atours et assistant à uu bal le neuvième mois de sa grossesse. Elle finit, à ce qu'il parait, par mener une vie plus retirée, s'il faut en croiro Vincent Quirini, accrédité auprès do Philippe-le-Beau , de 1505 & 1506, par la république de Venise : « Cette princesse, » dit-il, « tourmentait tant son mari, que le malheureux roi avait lieu d'en être peu satisfait. Elle ne parlait ((u'à un petit nombre de personnes et n'en affectionnait aucune. Elle vivait toujours retirée dans sa chambre, où elle se consumait de jalousie ; elle aimait la solitude, fuyait les fêtes, les distractions et les plaisirs, et surtout elle ne voulait compagnie d'aucune dame, ni flamande, ni espagnole, ni vieille ni jeune, ni quelle qu'elle fût. »

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