L ENFANCE
vèrent saisie des douleurs de renfantement. Les secours arrivèrent à temps, et à trois heures et demie du matin, Jeanne donnait naissance au prince qui devait porter dans Thistoire le nom glorieux de Charles-Quint. Le petit cabinet, dont on devine l'usage primitif, fut depuis converti en boudoir de reine et embelli de bas-reliefs de sculpture représentant les grandes actions de l'Empereur. Ces bas-reliefs existaient encore en 1769 quand un incendie détruisit une partie du palais (1).
Lorsqu'on apprit à la reine Isabelle la naissance de son petit-fils et la date de Theureux événement, cette pieuse princesse fit la remarque que le 24 février était le jour consacré à la fête de saint Mathias, en rappelant dans les termes mêmes de l'Écriture, que saint Mathias était ce disciple du Sauveur dont le nom sortit le premier de l'urne, cecidit sors super Matliiam , quand les apôtres se réunirent pour remplacer Judas Iscariote parmi les douze. Plus tard, on fit de cette simple citation latine une prophétie de la reine à qui le ciel révélait ainsi que le nouveau-né serait élu à l'Empire d'Allemagne (2). Charles- Quint lui-même considéra toujours le 24 février comme un de
Cl) Nous avons fait dcrnièrcânent un pèlerinage & Gand, pour recueillir tout ce qui pouvait y rappeler Giarles-Quint. Il ne reste plus guère qu'une porte et une tourelle de ce château, qui comptait, dit-on, autant de fenêtres qu'il y a de jours dans Tannée. Après Tincendie de 1769, la chapelle, encore bien consenée, fut convertie en une filature. Le réduit où Charles-Quint avait vu le jour, scr^'ait de dépôt pour de vieux rouages. Toute cette partie de l'ancienne Cour du Prince est englobée dans la fabrique de MM. Coppens. ^Voir le Guide de Gand^ par M. Aur.. Voisin , et une notice de M. A. Van Lakeren, insérée dans le Messager des arts et des sciences historiqueSy année 18&1.)
(2) Mathias était un des soixante-douze disciples. Les apôtres, qui hésitaient entre lui et Joseph Bamabas, s'en remirent au sort pour désigner le plus digne d'entre eux : nSors cecidit super Mathiam ; • la reine Isabelle citait naturellement ces mots latins, tant paraphrasés depuis, et qui constituent presque toute l'histoire du saint. L'aïeule de don Carlos ne songeait nullement à prédire qu'il serait un jour élu empereur, comme son patron Mathias avait été élu apôtre. L'évCqueSandoval, en rapportant la citation d'Isabelle, ajoute au moins qu'elle la fit « con no so M que spiritu^n — «< je ne sais avec quelle inspiration. wMais, M. Pi-escott, quoique ayant présent à l'esprit l'expression évangéliquc, semble accepter la prophétie à la lettre. (Voir V Histoire de t*erdtnand et d'Isaltetie. Tome 111, p. 61 de la 10* édition américaine.)
ses jours heureux, g^ràce à la protection de Tapôtre de Télection.
Le t3reizièmejouraprèssanaissance,le5mars, eut lieu le baptême dans réglise de Sainte Jean, aujourd'hui Tégrlise de Saint- Bavon. Le nom de Charles était donné h l'enfant en mémoire de son bisaïeul, Charles de Bourgogne. Ce baptême fut l'occasion de fêtes publiques dont la description détaillée nous a- été transmise par les chroniqueurs. La cour, l'Église et le peuple rivalisèrent d'inventions ingénieuses et de nragnificence pour manifester leur joie. On avait établi surtout une curieuse galerie en cordage qui allait de la tour de Saint-Nicolas jusqu'à la tour du BeflFroi, espèce de pont-tube aérien où l'on se promenait la nuit aux flambeaux. Les bateliers de Gand se distinguèrent aussi par un vaisseau gigantesque décoré de tapisseries, avec des agrès tout dorés et sur lequel un orchestre faisait entendre de merveilleux concerts. Maximilien accordait à son petit-fils le titre de duc de Luxembourg, qu'avaient porté les empereurs Sigismond, Charles IV, Venceslas et autres Césars d'Allemagne. De ce titre, on tira encore des augures pour la grandeur future du nouveau-né qui recevait aussi l'ordre de la Toison-d'Or. Les riches cadeaux lui vinrent de tous les côtés : entre autres un casque d'or et d'argent surmonté d'un phénix d'or, offert par le prince Charles de Croï, un de ses parrains; une épée offerte par le marquis de Berg, prince de Vargas, second parrain; et deux bassins d'or remplis de pierres précieuses, donnés l'un, par Marguerite d'York, l'autre par Marguerite d'Autriche, ses deux marraines. La ville de Gand avait fait faire pour le prince né dans ses murs un petit navire d'argent massif pesant cinquante livres, et les prélats de Flandres lui firent hommage d'un beau volume de l'Ancien et du Nouveau-Testament avec ces mots gravés sur la reliure : « Scrutamini scripiuras : » « Lisez et relisez ce livre. »
Selon l'usage du temps, l'année même de sa naissance, le petit prince était fiancé, par son grand-père Maximilien, avec Madame Claude, fille de Louis XII, projet d'union que l'année d'après
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Philippe, son père, stipula de nouveau eft traversant la France. Sous les auspices et la direction de TEmpereur, deux femmes supérieures , sa tante Marguerite d'Autriche et Marguerite d'York, l'une, veuve de l'infant don Juan, l'autre, sœur d'Edouard IV, surveillèrent sa première éducation. Lorsqu^il eut sept ans, Marguerite d'Autriche, devenue régente des Pays-Bas, lui choisit pour précepteur Adrien Florent ou Floricson, d'Utrecht, doyen de l'Université de Louvain, et pour gouverneur, Guillaume de Croï, marquis de Chièvres, toujours avec l'approbation de Maximilienqui, àla mort de Philippe-le-Beau, avait réclamé la curatelle de son petit-fils (1).
Ces deux instituteurs, l'un de la classe bourgeoise, l'autre d'ime des grandes familles de la Flandre, dirigèrent concurremment l'esprit et le cœur du jeune prince ; Adrien , naturellement plus porté vers les sciences et les lettres classiques, * Chièvres, vers les études de la noblesse et des princes, tous les deux hommes graves , d'ailleurs , le gentilhomme presque aussi pieux que le théologien. Naturellement aussi leur élève montra plus de goût pour les exercices chevaleresques, pour les armes , Téquitation et la chasse, que pour les langues mortes et surtout le latin, qu'il se repentit plus tard d'avoir négligé ; mais il aimait l'histoire, les mathématiques, les beaux-arts, etc.; quant aux langues vivantes, qu'on apprend en les parlant encore mieux que par les livres, il sut de bonne heure le fran-. çais et le flamand d'abord, plus tard et un peu moins bien, l'espagnol, l'allemand et l'italien , etc., etc., pouvant s'appliquer à lui-même un de ses axiomes familiers , quand il disait qu'on est autant de fois homme qu'on sait de langues différentes. On a eu tort de prétendre que Charles-Quint n'eut pas d'enfance parce qu'il fut un enfant sérieux, réfléchi, docile à ses
(1) Quirini, parlant des enfants laissés par Philippc-le-Beau, dit : « Le premier est le prince Carlos , Agé de six à sept ans, assez beau et bien fait. Il montre dans tous SCS actes d'ùtrc assez vif, ardent et fier ; assez semblable au vieux duc Charles de Bourgogne.... La résidence du duc Carlos est à Malincs, en Brabant, et si bien gardée du peuple, que ces gens jc feraient plutôt mettre en pièces que de le laisser partir du pays, n
maîtres , à ses g-ouverneurs , à ses tantes , ne se hâtant pas de parler avant de savoir et réservant son opinion avec une prudence ou une timidité capables de tromper ceux qui confondent la pétulance et la présomption du premier âg-e avec la précocité de l'intelligence. Sous cette apparence qui n'avait rien de brillant, beaucoup ne le devinaient pas : quelques^bservateurs plus sagaces le jugèrent bientôt mieux par certains traits qui décelaient sa sensibilité et son esprit. Parmi les jeunes seigneurs admis à la fréquentation du royal élève d'Adrien et de Chièvres , les préférences de Charles prouvèrent qu'il distinguait ceux qui méritaient réellement son amitié. Quelquesuns demeurèrent ses amis toute leur vie. Sa partialité pour les Flamands, qu'on lui reprocha tant en Espagne, s'explique par ses sympathies de jeunesse. Il est une anecdote qui répondu ces historiens qui refusent au jeune prince comme à l'Empereur, le cœur de sa grand'-mère Isabelle. Charles chassait un jour avec un de ces jeunes gentilshommes belges, appelé M. de Bossu, lorsque celui-ci, emporté par son ardeur, s'approcha de trop près d'un cerf aux abois qui le blessa d'un coup d'andouiller : on croyait alors, et cette croyance subsiste encore en plus d'un pays, qu'une semblable blessure laissait dans le sang un poison mortel. Pendant que les autres chasseurs déploraient le sort du blessé, Charles se penche sur lui et applique ses lèvres sur la plaie au risque de s'empoisonner lui-même pour sauver son ami. Cet acte de dévouement ne fut jamais oublié par M. de Bossu. Ce seigneur, par la suite , attaché à la maison impériale avec les fonctions de grand-sommelier de corps et puis de grand-écuyer, servit Charles-Quint dans plusieurs ambassades, et eut la douleur de survivre à l'Empereur qui ne cessa de voir en lui son ami d'enfance. Le poète Schiller a immortalisé l'amitié de Charles et de M. de Bossu, dont il s'est inspiré pour peindre celle de don Carlos et du marquis de Posa (1). Jusqu'en 1516, époque de la mort du roi Ferdinand, Charles,
(1) — V Ay déterminé vous en escrire et vous envoyer le sieur de fioussu, mon » grant somelier de corps, présent porteur, pour vous en prier de ma part, auquel
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ayant ses deux grands-pères au-dessu^de lui, n'avait aucune initiative & réclamer dans l'administration des États qui étaient gouvernés en son nom. A la mort de Ferdinand, il ne se montra nullement impatient de sortir de tutelle et d'aller recevoir en Espagne la couronne qui attendait son front de seize ans. Ximenès ipuy^égner toute une année encore, ce qu'on pourrait remarquer avant de répéter que le jeune roi eut l'ingratitude de dépouiller immédiatement ce grand ministre des pouvoirs de la régence. Charles envoya, il est vrai, en Espagne, son précepteur Adrien qu'il adjoignait au cardinal, puis M. de Lachaulx et le Hollandais Amerstoff, que Ximenès reçut avec la déférence contrainte d'un vieillard qui craint que son autorité ne lui échappe. Mais le cardinal, secondé par la nationalité défiante des seigneurs espagnols, continua d'exercer seul tous les pouvoirs. Il avait été, du reste, ministre aussi jaloux du feu roi Ferdinand que du jeune roi don Carlos, et. certes, il méritait tous les égards de ses souverains, ce moine ministre qui, tandis que Ferdinand et Gonsalve triomphaient de la politique et des armes de la France à Naples et en Navarre, avait consolidé l'ascendant monarchique en Espagne et conquis Oran sur les Maures. Mais évidemment, lorsque Charles-Quint, un an plus tard, lui conseilla le repos , Ximenès en avait besoin , et il y aurait peutêtre contradiction à faire mourir d'un dépit d'ambitieux, à. plus de quatre-vingts ans, celui qui est proclamé un saint. Au reste, tous les premiers actes de Charles à son arrivée en Espagne, en 1517, lui étaient encore dictés par ses gouverneurs flamands : il avait pris pour devise Nondùm : « Pas encore, » et cette devise modeste, inscrite sur un écu blanc et poli qui avait frappé l'attention de tous les seigneurs espagnols au tournois donné à Bruxelles avant son départ, ces seigneurs la remarquèrent encore aux joutes qui , quelques
n VOUS prie croire comme moy mesme, etc. » Lettre de TEmpcrcur à sa soeur la reine de Hongrie, à la date du 3 janvier 1531. — Lanz, T. 1*% p. 617.
M. de Bossu, ou Boussu-Longueval, fut ambassadeur de Cbarles-Quint à la cour de François I*^ etc. C'est lui qui Joue un si étrange rôle dans le iMther du poète allemand Wemer. (Voir plus loin,)
mois après , se renouvelèrent à Valladolid. Dans ces fêtes, où brillèrent les sires de Croï, de Beaurain, de Zanzille, de Frennes, etc., chevaliers belges , les comtes de Haro, d'Aramonte, d'Aguilar, de Mendoze , etc., chevaliers espagnols, Charles-Quint, armé de pied en cap, voulut entrer lui-même en lice, rompit trois lances sur quatre contre son écuyer, le comte de Lannoy, et, âgé à peine de dix-sept ans, il fit admirer son adresse sinon sa force. « Les panaches volaient en l'air, » dit Pierre Martyr , les armures tombaient en éclats , le sang » des cavaliers et des chevaux ruisselait. Jésus ! Jésus ! criaient » les spectateurs, les dames pleuraient de pitié. » Ces jours-là, c'était surtout M. de Chièvres qui se montrait fier de son élève, espérant bien qu'il serait long-temps encore fidèle k la devise latine, qui ne charmait pas moins le savant précepteur qu'un chapeau de cardinal allait bientôt classer parmi les candidat9 à la papauté.
Charles eut & régler, d'abord, une affaire délicate. On avait fait un parti à son frère Fernando. Entouré de flatteurs et de conseillers intéressés à lui persuader qu'il pouvait lutter au moins de popularité avec son aîné, l'infant fut invité à changer toute sa maison. Ferdinand pleura, bouda ; ipais il finit par entendre raison et il se rallia sincèrement h Charles qui fut réellement pour lui un bon frère.
Quand il eut enlevé ce chef, ou plutôt ce drapeau, à ceux qui méditaient de le lui opposer, Charles se présenta devant les Cortès de ses royaumes ,comme était obligé de le faire tout roi de Castille et d'Aragon en montant sur le trône, pour obtenir légalement la levée régulière des impôts, outre le don de joyeux avènement. Les Cortès de Castille, profitant de la circonstance, voulurent faire leurs conditions, et rédigèrent une longue remontrance formulée en quatre-vingt-huit questions, sur lesquelles il fallait répondre catégoriquement. En 1517, Charles, âgé de dixsept ans (ayant tout juste l'âge de son siècle) , se trouvait en présence de la représentation nationale à peu près dans la même situation que Charles !«>' d'Angleterre, en 1640, devant son
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Parlement, et Louis XVI, en 1789, devant l'assemblée des notables. N'ayant autour de lui que des ministres impopulaires, odieux même comme étrangers, il eut à combattre et les prétentions de la noblesse et celles des députés des villes, à la tète desquels se manifesta un orateur démocratique, le docteur Zumel , représentant de Burg-os , qui , fort du droit qu'il défendait, plus fort encore de son éloquence, devint le chef d'une opposition avec laquelle le roi et ses ministres durent compter. Zumel résista à tout : aux séductions et aux menaces. Il fallut transiger pour différer une guerre civile qui eût été plus dangereuse alors que deux ans plus tard. En 1517, on peut dire que tout se termina dans le cercle du système parlementaire,'le prince faisant une concession pour en obtenir une, mais surtout éludant les points difficiles par ces promesses verbales qui n'enchaînent jamais d'une manière absolue, quand on a, comme Charles-Quint, la précaution de faire presque toutes les siennes en disant qu'on avisera et consultera le bien général. Il fut très heureux que les Cortès de Castille n'eussent pas formulé en charte leurs demandes de garanties pour l'avenir et le redressement de leurs griefs pour le passé ; mais cette assemblée, selon son usage, s'immisça dans une foule de détails qui détournaient l'attention de ces grands principes sur lesquels s'échafaude une révolution. Non-seulement Charles défendit assez bien ses prérogatives, mais encore il obtint le vote d'un subside de 200 millions de maravédis, comme don de joyeux avènement.
Les Cortès d'Aragon ne furent pas si généreuses, mais elles firent moins d'opposition, quoique Charles reconnût que la Constitution aragonaise , presque républicaine, limitait encore plus que celle de Castille les privilèges de la royauté. Au bout de huit mois de discussion en Aragon , il transigea encore ,non sans réfléchir, sans doute, à la difficulté qu'il aurait à gouverner ses royaumes avec tant de prétentions, les unes nobiliaires, les autres démocratiques, et desquelles pouvait sortir si facilement un conflit entre les deux pouvoirs. Les Cortès de Catalogne
disputèrent également sur leurs droits et sur les subsides.
En 1519, Charles était encore à Barcelonne, achevant son éducation constitutionnelle devant une troisième assemblée, lorsqu'un nouvel horizon s'ouvrit devant lui.
Ce fut en se rendant de Saragosse à Barcelonne qu'il reçut la nouvelle de la mort de son aïeul, l'empereur Maximilien, qui, depuis quelque temps, cherchait à le faire nommer roi des Romains, ce qui eût assuré sa nomination à l'Empire. Profitant de ce prélude de candidature qui avait dû lui préparer la voie, Charles n'hésita donc pas à se mettre sur les rangs ; ses conseillers flamands ne l'en dissuadèrent pas , espérant bien gouverner un jeune empereur aussi facilement qu'un jeune roi d'Espagne. Ministres d'un empereur, ils entrevoyaient pour eux un surcroît de puissance capable d'en imposer à ces assemblées délibérantes qui embarrassent plus un ministre qu'un souverain. Certains du succès, ils ne traitaient déjà plus les royaumes de la Péninsule que comme des provinces de l'Empire, bonnes à exploiter pour leur fortune particulière, ainsi que faisaient les Espagnols des Indes. Aussi appelaient-ils quelquefois, entre eux, les Espagnols leurs Indiens. Les Cortès de Castille avaient réclamé contre la promotion d'un neveu de Chièvres à l'archevêché de Tolède, demandant qu'au moins le jeune prélat fût soumis à ,1a loi de la résidence, au lieu de dépenser en Flandres les immenses revenus de son siège. Cette assemblée avait insisté pour que les emplois de la cour et de l'administration ne fussent pas exclusivement livrés aux étrangers. Charles s'y était engagé, et, en eflFet, il avait non-seulement appelé dans son conseil trois grands du royaume , mais encore réservé à des Castillans la plupart des emplois vacants ; malheureusement il ignorait que ces emplois étaient un objet de trafic et que le prix de la faveur passait en Flandres, si bien que les belles pièces d'or à deux têtes (la ièi^ de Ferdinand et celle d'Isabelle) devenaient d'une rareté proverbiale en Espagne. Chaque fois qu'un Espagnol
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en apercevait une, il la saluait -et lui adressait ces deux vers ;
Salve os Dios, ducado do a dos
Que Monsieur do Xevres no top6 con vos (1).
M de Chièvres, meilleur gouverneur que ministre, et qu'on surnommait la Chèvre ou le Bouc^ donnait l'exemple de cette rar pacité,qui ne fit que s'accroître quand il se vit le ministre d'un futur César. L'ancien secrétaire d'Isabelle écrivait à Marliano, évêque de Tuy : « Jusqu'aux cieux s'élèvent des voix qui disent p que le Bouc [il Capro) pousse le roi, afin depolivoir détruire
» cette vigne après l'avoir vendangée Personne n'accuse
* le roi Que pourrait faire un jeune homme sans barbe
» sousla tutelle de pareils tuteurs et maîtres? etc. (2). »
Tous les sujets du jeune homme sans barbe ne le jugèrent pas avec la bienveillante loyauté de Pierre Martyr, et quelquesunes de ces voix qui s'élevaient au ciel contre Chièvres et les Flamands, accusaientCharles-Quint, non-seulement d'être incapable, maisencore antipathique à l'Espagne, et de n'aspirer à l'Empire que parce qu'il dédaignait, comme au-dessous de lui, les royaumes que les Rois Catholiques avaient conquis glorieusement sur les Maures. Si les exactions, les simonies, le trafic des places et le détournement des impôts appauvrissaient de plus en plus les Espagnes, c'était, répétait-on, parce que les derniers ducats à deux têtes se dirigeaient du côté de l'Allemagne pour y gagner les électeurs. Quand la candidature de Charles eut réussi, au lieu de s'honorer d'avoir pour roi un Empereur, les Cortès, convoquées de nouveau pour voter un don gratuit^ proposèrent des remontrances qui tendaient à forcer leur prince à choisir entre l'héritage de Ferdinand et celui de Maximilien.
Les esprits s'exaltèrent tellement, que cette fois la lutte entre les représentants de la nation et le roi s'écarta tout d'abord des
(1) « Que Dieu soit avec toi, Ducat & deux têtes, puisque Monsieur de Chièvres ne t'a pas rencontré. »
^2) Pétri Marltjri ISpittol»,
BT LA JEL"NESSE DE CITARLES-QUINT. 35
fonnes parlementaires de sa première phase. Charles, élu empereur, se vit menacé d'être retenu comme prisonnier par ses sujets d'Espagne. Son jeune sang s'indigna d'abord; maisChièvres et les Flamands, craignant pour leur personne ou pour leur butin, exagérèrent le danger que courait leur monarque, afin de l'entraîner avec eux. Ce fut littéralement en fugitif que l'Empereur s'embarqua à la Corogne pour aller ceindre la couronne de Charlemagne. En partant, il nomma pour régent son honnête mais faible précepteur , moins impopulaire que son gouverneur K, de Chièvres, et récemment décoré de la dignité de cardinal.
Le départ de Charles fut le signal d'une insurrection qui mérite un intérêt égal, certainement, à celui qui s'attache aux grandes révolutions politiques de l'Angleterre et de la France ; mais le dénouement , tout favorable à la cause du pouvoir monarchique, réduit naturellement beaucoup l'importance des héros populaires qui combattirent pour les antiques franchises des communes de Castille. Grâce à ces franchises, qui remontaient aux siècles des rois goths, sinon jusqu'aux Romains, l'Espagne avait donné à l'Europe du moyen-âge l'exemple d'une souveraineté nationale bien autrement libérale que le système constitutionnel fondé sur la Grande Charte anglaise. La lutte armée de la liberté contre la monarchie fut fatale à la nation et à ses héros politiques. La noblesse castillane se divisa et finit par étouffer le mouvement au lieu de le dominer. Les gentilshommes restés fidèles à la cause des communes purent se dire trahis avant d'être vaincus. Il ne manque, certes, que le succès au plus pur des champions de la liberté moderne , don Juan de Padilla, et à la plus admirable des héroïnes. Maria Pacheco, sa femme, pour avoir, dans le panthéon de l'histoire, un piédestal aussi élevé que celui des révolutionnaires qui ont fondé une monarchie constitutionnelle ou une république démocratique dans les deux mondes.
Dans cet épisode de son règne, Charles-Quint est absent jusqu'au jour où il reparaît pour triompher à la fois des vain-
36 l'enfance et la jeunesse de CHARLES-QUINT. .
queurs et des vaincus. Nous ne croyons pas le moment venu de raconter une guerre civile où toutes nos sympathies seraient peut-être pour ceux qui, à nos yeux, méritaient un meilleur sort — sans que nous voulions, toutefois, nous associer aux malédictions d'un historien espagnol, notre contemporain, plutôt dictée par les opinions du libéralisme moderne que par celles des martyrs de Tolède (1).
En renonçant à retracer ici la lutte des communes contret Charles-Quint, nous ne pouvons dire comment l'Empereur profita de leur défaite pour réduire tout à la fois les prétentions de la Grandesse et celles des villes. Les Certes convoquées sous son règne conservèrent le droit de remontrance, mais à la condition de n'en faire usage qu'après l'impôt voté. Charles dédommagea très adroitement les députés individuellement de ce qu'il enlevait à l'Assemblée. La députation ouvrait la porte de la faveur et donnait assez d'avantages pour qu'on cite un député qui, en 1534, acheta sa nomination 14,000 ducats.
(1) Historia del levantamiento de las comunidûdes de Casiilla, por don Antonio Fbbrer del Rio. 1 voL Madrid, 1850.
CHARLB8-QUINT ET FRANÇOIS I*'. ' — L'ÉLECTION A L*B1IP1RB« — WOLSET.
La mort de Maximilien vînt surprendre TAllemagiie au milieu des agitations d'une crise intérieure, en même temps que, sur sa frontière, un péril plus imminent chaque jour menaçait en elle la Chrétienté tout entière. Ce grand corps fractionné en tant d'États ayant chacun sa constitution propre et dont les plus voisins se jalousaient le plus entre eux, allait se diviser plus profondément encore par les dissidences religieuses au moment où son unité nationale lui eût été si nécessaire pour résister à l'invasion musulmane. Il y avait autre chose que la réforme de l'Église dans le protestantisme de Luther : — il y avait le germe de ces doctrines anti-sociales qui, effrayant Luther lui-même, provoquèrent ses anathèmes quand elles se manifestèrent sous la bannière des anabaptistes de Munster. Ce n'était pas une guerre de souverain à souverain, d'empire à empire, que la guerre avec les Turcs : — Selim I*"*, avec ses formidables armées de terre et sa flotte de deux cents voiles, s'avançait pour conquérir ou pour détruire. Maximilien n'avait-il donc été qu'un rêveur quand il tentait de ressusciter l'esprit des croisades contre un pareil ennemi? Quoique l'Allemagne eût refusé de s'associer à la hardiesse de ses desseins, traités de rêves chimériques, un dernier intérêt, commun à tous ses peuples et à tous ses princes, lui démon-
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trait du moins lar nécessité d'élire pour successeur de Maximilieu un César qui, au même dévouement pour la cause chrétienne, joindrait une prépondérance politique capable de relever la dignité impériale, dont, en- ce moment suprême, l'instinct populaire déplorait l'abaissement et la dépendance. La candidature du roi de France était donc la première indiquée. François , qui possédait la plus belle des couronnes de l'Europe, en avait augmenté encore le lustre par ses victoires récentes. Démentant les craintes exprimées sur lui par Louis XII (1), il avait réparé les défaites et les fautes de ce monarque, franchi les Alpes en précurseur de Napoléon, vaincu les Suisses dans une bataille de géants, et mérité enfin Thonneur d'être armé chevalier de la main de Bayard. Henri VIII d'Angleterre, après avoir espéré un moment qu'il pourrait lui disputer l'Empire, y renonça bientôt en dissimulant de son mieux sa vanité déçue. Le seul compétiteur à redouter pour le roi de France était le roi des Espagnes, héritier direct delà dynastie autrichienne, possesseur d'États non moins importants que la France, et à qui le monde découvert par Colomb promettait une source de fabuleux trésors. Mais la comparaison personnelle des deux princes était tellement à l'avantage de François, que celui-ci pouvait, sans trop d'injustice, représenter Charles comme un adolescent encore sous la tutelle de ses gouverneurs, d'une aptitude douteuse, recherchant son alliance comme une protection, et qui, n'ayant encore combattu que dans les tournois, se déclarait l'humble admirateur du héros de Marignan (2). Jouant le galant généreux, François affectait de répéter : « — Mon cousin de^Castille et moi nous nous » disputons les faveurs de la même belle; quel que soit celui » qu'elle préférera, l'autre doit s'y résigner et ne pas garder » rancune à son rival plus heureux. » — Beau vainqueur en guerre comme en amour, François voyait ce jeune rival avec le
(t) « Ce gros garçon g&tera tout, » avait dit Louis XII de son successeur. (2) Lanz. Cmrespondenz des Kaisers^ tome 1**, page &9. Lettre où Charles complimente Madame Louise de Savoie de la victoire de Marignan.
sentiment qu'inspire à un roué de vingt-cinq ans l'écolier ou le page qui courtise la même dame que lui.
Quant à Charles, sans aller aussi loin que ceux qui ont prétendu que, lent à se développer physiquement, il ne révéla son génie et son activité qu'en 1529, on pourrai-t s'étonner qu'en 1518 il osât courir les chances d'une lutte si inégale, — '• si sa candidature n'eût fait partie de l'héritage du César son aïeul. Maximilien, pendant les deux dernières années de sa vie, l'avait préparée, en effet, avec un zèle et des dépenses qui devaient en assurer le succès. Charles, naturellement, croyait pouvoir, en son nom, réclamer de la majorité électorale un suffrage promis et même payé d'avance. Une fois entré dans la lutte, soit par l'initiative de son ambition, soit qu'il ne fît encore rien que par ses ministres, il ne recula plus et il alla jusqu'au bout avec la résolution opiniâtre de son caractère, alors même que ses agents , perdant courage , proposaient de lui substituer son frère. Non-seulement il accepta toutes les exigences vénales des électeurs comme faisait François lui-même, mais il n'épargna rien pour attirer à lui tous les personnages qui concouraient indirectement à l'élection , n'importe par quel crédit, n'importe par quelles influences (1).
Les électeurs, au nombre de sept, avaient, certes, comme tous les princes allemands, le sentiment de la nécessité des temps. Ils étaient même les plus intéressés de tous à la conservation et à la défense de cet Empire dont ils possédaient le plus précieux privilège. Si la sécurité qui manquait à l'Allemagne n'était pas rétablie par le nouvel élu, leur vénalité eût fait le plus faux des calculs. Aussi, en vendant leur vote tantôt à François et tantôt à Charles, ils croyaient encore remplir leur devoir envers la patrie germanique, puisqu'ils n'admettaient à cette enchère secrète que deux candidats également dignes de la cou-
Ci) Un agent électoral était attaché à chaque électeur, etc. Le collège se composait des trois électeurs ecclésiastiques (les archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne), du duc de Saxe, du comte palatin du Rhin, du margrave de Brandebourg et du roi de Bohême (Louis, encore mineur en 1519.)
ronne. En se faisant garantir des pensions et des dots matrimoniales, ne stipulaient-ils pas aussi que le futur César se dévouerait à préserver au-dedans la pureté de la foi et à repousser au dehors les Infidèles? Bref, ils agissaient comme ont agi depuis, comme agissent toujours les collèges électoraux dans tout pays où c'est de l'urne d'un scrutin que sortent soit un monarque électif, soit une délégation collective de la souveraineté populaire. Mais, ce qui n'arrive pas toujours ni partout, ces mêmes électeurs si cupides, lorsqu'ils virent approcher le jour solennel et l'épreuve décisive, — comme s'ils retrouvaient soudain une conscience scrupuleuse, — comme s'ils avaient peur de commettre un sacrilège en jurant qu'ils avaient les mains pures, — exigèrent que les deux candidats les déliassent formellement de tout engagement pris envers eux avant le vote. Ainsi redevenus libres, ils procédèrent à la discussion franche des titres de François et de Charles; mais ce qu'il y eut de plus remarquable, — quoique nous ne sachions pas qu'on en ait fait encore l'observation, — contrairement à ce qui arrive plus ordinairement, le seul honnête prince du collège, le seul, du moins, qui était resté à l'écart de toute intrigue, fut celui qui domina la majorité. Ce dénouement absout-il ces prélats et ces princes, devenus électeurs sincères à la dernière heure? Non, certes; mais il restitue à l'élection une partie de sa valeur morale, et, légitimant le choix du candidat préféré, permet à Thistoire de
dire que ce choix fut l'expression de l'opinion la plus populaire.
Il n'eût donc pas suflBi à Charles de gagner individuellement les archevêques de Mayence et de Cologne, l'électeur palatin Louis de Bavière et le marquis de Brandebourg, ni de détacher les Suisses et le Pape du parti de François P»", ni de prendre à sa solde Franz de Sickengen, ce chef fameux qui avait le crédit que donne une armée de 15,000 condottieri également prêts à la guerre civile et à la guerre étrangère ; il fallait encore que, dans le collège et en dehors du collège, on pût avoir foi à son manifeste de candidat où il disait, rappelant les actes de ses deux
aïeux et surtout Ferdinand-le-Catholique : « — Il n'y a rien » de si notoire ni plus vray que si Dieu nous fesoit ceste grâce » de parvenir à la dignité et majesté impérialle, nous pourrions » tant plus aisément exécuter le bon vouloir en quoi nous » sommes; car ce que nostre dict grand-père, roi d'Aragon, a » faict en plusieurs années contre les Infidèles, — par Tayde » et puissance de cette nation germanique, nous ferions un » gros exploict sur les dicts Infidèles en briefftems^KVQC Tayde » des subjects des royaulmes et aultres pays que possédons à » présent. Car nostre vraye intention et vouloir est de nourrir » et mestre paix par toute la Chrestienté, et de dresser totale- M ment nostre force et puissance à la deffension, conservation » et augmentation de nostre foy (1). »
A l'appui de cette promesse de faire un gros exploict sur les Infidèles, Télecteur de Mayence, l'avocat de Charles dans le collège, déclare qu'on peut bien croire un prince qui, deux fois l'ennemi des Turcs comme Espagnol et comme Autrichien, avait à défendre contre eux ses domaines en Espagne et son archiduché d'Autriche en Allemagne.
Les ambassadeurs et les agents de Charles n'avaient cessé de paraphraser la même déclaration depuis cinq mois. C'était tellement la question prédominante, c'était si bien Tintérêt à la fois politique, religieux et militaire des Allemands, que François I^^ lui aussi, le futur allié de Solyman, se proclamant le vrai champion de la Chrétienté contre l'Islamisme, promettait de commencer son règne impérial par une guerre sainte. En aspirant à l'Empire, il n'avait d'autre but, répétait-il, que de réunir les forces de la France et de l'Allemagne pour combattre le sultan. L'électeur de Trêves était son avocat dans le collège : quel fut son grand argument lorsqu'il répondit à l'électeur de Mayence? « — C'est parce que nous devons dans cette élection » consulter non-seulement les intérêts de l'Allemagne, mais
(1) Voir le reste de ce document dans les papiers du cardinal de Granvelle. — CHAnniÈnE : Négociations de la France dans ie Levant, — Le Glay : Négociations entre la France et l'Autriche^ etc., etc.
D encore ceux de toute la Chrétienté, qu'il faut nous munir d*un » défenseur contre les Turcs. Après avoir soumis l'Asie, il n'est » pas douteux qu'ils ne portent de nouveau la guerre en Eu- » rope. Ils envahiront la Hongrie et l'Italie. En pareil danger, » quoi de plus désirable que d'avoir un Empereur (^ui réunira » sous ses drapeaux les armées de l'Allemagne et celles de la » France »
Mais comme l'archevêque de Trêves exaltait les qualités personnelles de François P»" et ses récentes prouesses comparées à la jeunesse inexpérimentée de son compétiteur imberbe, les partisans de Charles trouvaient dans cette même comparaison un autre argument en faveur de leur candidat, en vantant sa vertueuse adolescence, sa piété, sa pudeur, argument précieux à recueillir parce que nous aurons à le rappeler ailleurs (1). A peu près dans les mêmes termes qu'eux, l'archevêque de Mayence, l'avocat de Charles dans le collège, aux faits et gestes du beau vainqueur de Marignan, opposa cette timidité pudique et cette continence qui faisaient probablement sourire son galant compétiteur: « — C'est un grand mérite dans ce jeune M prince et l'indice de plusieurs autres vertus, qu'il aime la » chasteté et qu'il ne se livre à aucune passion impudique. » C'est pourquoi on doit croire qu'il sera le gardien de la re- » ligion, de la justice et des bonnes mœurs. D'un semblable » naturel on ne peut rien craindre de tyrannique. » Ainsi s'exprime l'électeur Albert, comme s'il s'agissait d'élire un évêque plutôt qu'un César (2). On pense bien qu'il faisait valoir, d'ailleurs, en faveur de Charles, la recommandation de son aïeul
(1) « Quod naturà ab obscœnis libidinibus abhorret. » Sabinus. Electio^ etc.
(2) ■ Magna laus in juvenc et hsec est, et signum multarum aliarum virtutum, quod pudicitiam amat, quod nullis libidinibus obnoxius est. Quare rcligionis, justipiœ et pudicitisB custodem. fore credibile est. In tali natur& uiliil tyrannicum exorpri potest. Ibid.
j L'argument de Tarchevêque de Mayence rappelle Téloge que Jean-Jacques Rousseau fait de Tinnocence et de la candeur de son Emile : — « Oui, je le soutiens, « et je ne crains pas d'ôtre démenti par Texpériencc : un enfant qui n*est pas mal » ué et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est à cet &ge le plus gêné- » reux, le plus aimant et le plus aimable des hommes. » Emile ^ liv. IV.
Maximilien, son origine germanique, les vertus héréditaires de sa race et la preuve de capacité qu'il avait donnée en apaisant la sédition dans ses royaumes d'Espagne.
La cause de François et celle de Charles furent donc également bien défendues. Cependant, tout en plaidant, l'un pour le prince espagnol, l'autre pour le prince français, ni l'électeur de Mayence , ni l'électeur de Trêves ne dissimulèrent qu'il serait plus digne de l'honneur allemand de choisir un prince allemand. En vain Charles se prévalait de son titre d'archiduc impérial (1) ; en vain François P' rappelait qu'il possédait dans ses États a cet ancien royaume d'Arles, antique siège de l'Empire (2), » les électeurs, oubliant l'argent touché et les pensions promises, se rallièrent à ce sentiment de la nationalité germanique: ils offrirent, d'un commun accord, la couronne de Charlemagne et d'Othon à l'un d'entre eux, Frédéric, l'électeur de Saxe. Ce fut ce prince, surnommé le Sage, qui fit à la fois acte de désintéressement et d'impartialité par son refus. Ce fut lui qui rallia l'unanimité des suffrages en faveur de Charles, les électeurs se réservant, toutefois, d'imposer à l'élu l'engagement de maintenir les constitutions de l'Empire, de n'appeler aucun étranger auxl»grandes charges, de respecter, en un mot, toutes les clauses de la Bulle d'or. Les ambassadeurs de Charles ayant signé en son nom ces capitulations, l'élection fut annoncée solennellement au peuple, et Frédéric, frère de l'électeur palatin, partit pour aller en porter la nouvelle en Espagne. Cette mission souriait à ce prince, dévoué personnellement au nouveau César, dont il avait aimé la sœur Éléonore. Le chancelier Mercurin Gatinara répondit àl'ambassadepar un discours disert, dans lequel son jeune maître était assimilé à Salomon, demandant au Seigneur de lui accorder le don de la Sagesse pour suppléer à son inexpérience. Tout en remerciant les électeurs et leur promettant
(1) « Et si hoc sRtis est cause cur Carolum elegimus quià tenet quasdam dii> tiones pertinentes ad imperium. » Sabincs.
(2) « Valeat idem in Gallo qui Medulanum et regnum Arelatense veteram vos- » trorum imperatorum sedem in potestate sua habet. » (Ibid.)
44 CANDIDATaRE
de s'inspirer de leurs conseils, Charles, par la bouche de son orateur, leur rappelait aussi que TEspagne avait autrefois fourni à l'Empire deux Césars qu'il prendrait pour modèles : Trajan et Théodose (1).
Ce ne fut donc pas précisément à ses intrigues électorales que Charles-Quint dut Son avènement à l'Empire (2) . Nous verrons s'il fut fidèle aux déclarations de son manifeste.
On sait comment François I«'tint lapromesse qu'il avait faite* de ne pas bouder le rival heureux qui lui enlevait « sa maîtresse germanique. » Il oublia le traité de Noyon, par lequel Charles- Quint, qui devait devenir son gendre quand Madame Louise, sa fille, serait d'âge, acceptait comme dot ses droits prétendus sur le royaume de Naples et payait lui-même, en attendant qu'elle eût douze ans, une pension annuelle de 100,000 écus d'or à son problématique beau-père. Ce prince fomenta sourdement la révolte à Vienne, revendiqua tout ce qu'il pouvait revendiquer en Italie, en Bourgogne, en Navarre, etc., etc., rechercha l'alliance de l'Angleterre et se prépara à séduire Henri VIII par son amabilité au camp du Drap-d'Or.
Henri, époux de Catherine d'Aragon, était l'oncle du nouvel empereur. Charles résolut de le surprendre par une visite familière et de prévenir ainsi François P"". En s'embarquant à la Corogne, il ordonna qu'on fît voile pour Douvres et entra dans ce port vers le milieu de mai 1520. A cette nouvelle, Henri VIII, qui était à Cantorbéry, se fit précéder par le cardinal Wolsey^ qu'il suivit de près, première circonstance heureuse pour Charles , à qui il importait de plaire aussi à ce ministre alors tout-puissant sur
(1) Il ne serait pas exact de dire que Frédéric de Saxo fut élu empereur, et qu*à aon refus on procéda à une nouvelle élection. Frédéric prévint le vote en faisant connaître qu'il refuserait. C'est ce qui ressort de son discours en faveur de Charles- Quint, recueilli avec les autres par G. Sabinus, secrétaire du marquis de Brandebourg, que Robcrtson cite sans paraître les avoir lus.
(2) On trouve dans les Négociations entre la France et V Autriche (Lb Glay), toutes les intrigues de l'élection. Voir aussi les Mémoires de Fieuranges, les Manuscrits Bupuy et de La Mare y à la Bibliothèque Impériale, etc., etc.
Tesprit du roi. Il captiva également Tun et Tautre dans cette entrevue qui dura quatre jours. Henri promit de lui rendre sa visite à Gravelines où le jeune Empereur vit encore venir Wolsey avant son maître, et il acheva de le gagner complètement, comme l'atteste une lettre extraite récemment des ar chives d'Angleterre :
« Sire, celles-ci, écrites de ma propre main, seront seulement » pour instruire Votre Grâce de ce que j'aperçois et vois dans » la personne de l'Empereur, qui, je le certifie à Votre Grilce, » pour son âge , se montre très habile , très prudent et enten- » dant bien ses affaires; parle froidement, posément, mais avec » assurance, s'exprimant bien quand il parle et à propos. On » ne peut douter par toutes les apparences qu'il deviendra un » prince très sage , porté à la vérité , fidèle à sa promesse , ré- » solu nouHseulement avec fermeté , saintement et pour toujours, » à s'allier à Votre Grâce de préférence à tout autre , mais en- » core à demander vos bons avis et à ne rien faire sans les avoir » pris. De même que Votre Grâce a la plus grande confiance » en moi, me mettant sur les épaules le fardeau de vosafi^aires, » quoique je me reconnaisse au-dessous de cette lourde tâche, » de même l'Empereur est bien décidé àm'imiter. C'est ce qu'il » m'a répété deux fois en me prenant à part et me serrant la » main en signe de sa bonne foi et loyauté. Puis il l'a déclaré » et répété aussi à tous les membres de votre conseil privé avec » un tel accent de vérité, qu'on voyait bien que cela partait du » cœur, sans fausses couleurs, fiction ou dissimulation. Donc, j> Sire, vous avez cause de remercier Dieu tout-puissant qui » vous a fait la grâce de si bien conduire vos affaires que vous » êtes non-seulement le maître souverain de ce royaume qui » n'est qu'un coin dans le monde ; mais encore que par votre » sagesse et vos .conseils l'Espagne, l'Italie , l'Allemagne et les » Pays-Bas, c'est-à-dire la plus grande partie de la Chrétienté, » seront sous votre règle et votre gouvernement. Quant à la » France , ce nœud étant à présent bien serré, elle ne manquera » pas de faire comme le commandera Votre Grâce. Quel honneur
46 CANDroATURE
» c'est pour Votre Altesse! aussi n'en douté-je pas, vousre- » mercierez Dieu tout-puissant, — et je vous le recommande » afin qu'il donne une bonne fin à un aussi glorieux commen- » cernent, ce à quoi j'emploierai ma pauvre personne, mon » expérience, mes biens et mon sang*.
» De Gravelincs, le 28 août, de la rude main de n votre très humble chapelain (1). »
Après cette lettre, après une nouvelle entrevue de Charles et d'Henri , le monarque anglais se trouva tout acquis à l'Empereur. Pendant deux ans et plus, François I" en fut pour ses frais d'amabilité et de magnificence au camp du Drap d'Or jusqu'au jour où, comme le disent la plupart des historiens, — Wolsey reconnut, lui le plus sagace des diplomates et le plus rusé, qu'il avait été trompé par un jeune prince de dix-neuf ans I — ce qui équivaut presque à dire que dans sa lettre et ses rapports secrets adressés à Henri YIH , l'ambitieux cardinal avait fait un tàVLX portrait de Charles-Quint ou qu'il fût la dupe d'une candeur hypocrite.
Ce début de l'Bmpereur dans sa carrière politique mérite qu'on s'y arrête. C'est déjà beaucoup, il nous semble, que le jeune élu prouve à François I«' qu'il n'est plus un ingénu novice. Charles d'Autriche mérita-t-il réellement, par son double jeu contre Wolsey, qu'on le surnommât plaisamment Charles qui triche? (2) Nous ne le croyons pas. Wolsey aspirait à être pape; « deux fois de suite , ajoute-t-on , l'appui que lui avait promis l'Empereur auprès du conclave ne lui fut pas donné. » Or, ici encore le portrait fiât par Wolsey ^ trouve être ressemblant, et dans les deux vacances successives du Saint-Siège, qui eurent lieu à trois ans d'intervalle , nous avons aujourd'hui la preuve par les lettres et les dépêches de l'Empereur, qu'il tint loyalement sa parole. — Lors de l'élection d'Adrien, Wolsey était
(1) State papers published under theauthoritf of U. U, tommissioners. Vol. vi-zi, 4* London, — 1860 et 1852. »
(2) Brantôme.
son candidat; lors de l'élection de Clément VII, Wolsey Tétait encore. Comment donc Adrien fut-il nomnfe? Par un de ces revirements imprévus qui se renouvellent de temps en temps dans les conclaves comme dans toutes le assemblées électorales. On pourrait dire qu'Adrien devint pape quoique ancien précepteur de Charles-Quint , et non parce que. Il ne craignit pas de le faire sentir fort adroitement à son élève, qui ne pouvait réclamer auprès de lui d'autre mérite que d'avoir été fort joyeux de sa nomination. (1)
Adrien une fois élu , Charles, en effet, dut se consoler naturellement de l'échec de Wolsey, et, après avoir soutenu sincèrement celui-ci, put sincèrement aussi féliciter son ancien
(1) Tout cela ressort des lettres et dépèches de Charics et de ses ambassadeurs, ainsi que des lettres et dépèches de Wolsey. Voir V Histoire du règne de Henri Vlil^ par M. Sharon Turher, qui a cité tous les documents qu'on troure au British Muséum, Voir aussi the Correspondance of Chartes V and his amtassadors, extraite des archives de Vienne et éditée par M. W. Bradford.
La lettre de Charles-Quint à Henri VIII, prouve avec quelle chaleur il avait adopté la cause de son espectal ami le cardinal Wolsey :
a Mon bon oncle, frère et père. — A vous de très bon cueur me recommande , ayant par votre premier secrétaire Paceo (Pace), receu les lettres que m*avez nouvellement inscriptes de votre main et tant par icelles que par relation de votre dict secrétaire, entendu bien au long votre pensem'ent et désir touchant Télection du nouveau pape, ay trouvé vray conformité de correspondance à ce que par avant avoye pensé de la personne de mon especialamy Monseigneur le cardinal de York, selon que lui-mesme aura pu cognoitre par les lettres que Je vous escripviz sur ce, incontinent que jeuz les nouvelles du trespas ; car, certes, la prudence, doctrine, intégrité, expérience etaultres vertus et bonnes mœurs qui sont en luy, le rendent meritoirement digne de tenir tel siège. Parquoy incontinent que ay sçeu votre intention et la sienne, ay dépêché sur ce mes lettres pertinentes en la meilleure forme que Ton a sceu deviser pour promouvoir ledit sieur cardinal au dit Sainct Siège, connue par la copie de mes lettres données audit Paceo avec les originales se pourra assez cognoitre et pouvez être asseuré et le dit cardinal aussy, que en cest affaire tant que en moi sera n'épargneray chose quelconque pour la conduire à bon effet et voudray bien que luy-même puest veoiade Tceil et cognoitre la bonne assistance que lui vouldray faire, non seulement de lettres et paroles, tant de moy et de mes amys, mais aussi quand il seroist besoin avec la main, y employant toute Tannée quej'ayen Italie, qui n*est pas petite, car oultre celle qui est en Lombardie sont demeurez en notre royaulme de Naples cinq cents hommes d'armes et cinq cents chevaux légers de l'arrière-garde, desquelz on se pourroit ayder soubdainement à une nécessité, comme vous dira plus amplement mon ambassadeur et à tant feray fin, priant le benoît fils de Dieu qu'il vous doint bonne vie et longue, etc., etc. »
précepteur. Mais on avait dit à Adrien que Charles avait eu plutôt regret ^e joie de son élection, et que don Juan Manuel, l'ambassadeur de Charles, avait agi contre lui. Charles le nie et il prétend avec raison que lorsque les cardinaux se sont tournés du côté d'Adrien, ils savaient fort bien faire quelque chose d'agréable à TEmpereur. Adrien répond alors de sa main à son élève :
« Je suis plus que certain de la joie que aves eu de mon élec- » tion à la papalité et me suis toujours tenu pour asseuré que si » par vostre pure affection et entière amour vous seul eussies » deubt élire un Pape , vous fussies décliné vers moy et m'eus- » siez donné vostre vote ; mais je savois qu'il ne convenoit ni à n vos affaires ni à la république chrestienne que sollicitissiez » pour moy, pource que eussiez solut et enfreint l'atnitié avec » cestuy qui de tous estoit le plus nécessaire aux choses de l'I- » talie (Wolsey ) . Je savois aussi que mon élection vous donneroit n quelque tristesse et déplaisance pour le détriment à venir es » choses de par de çà, à cause de mon absence » (son absence d'Espagne); « mais l'excessive et véhémente délectation surve- » nue en chassera et expulsera toute tristesse non-seulement » contraire mais encore quelconque. Je crois bien toutefois que » à contemplacion de Vostre Majesté , comme le sacré collège » des cardinaux doit avoir dit à don Jehan Manuel , j'aye esté » eslu sachant iceux cardinaux moi estre agréable à Vostre Mar » jesté, et jamais n'eussent osé eslire homme malagréable et à >i vous et au roy de France. Je suis toutefois bien joyeux non » estre parvenu à l'élection par vos prières , pour la pureté et » sincérité que les droits divins et humains requièrent en sem- A) blables affaires; je vous en say néammoins aussi bon gré ou » meilleur que si par vostre moyen et prières vous le m'eussiez » impétré, etc. (1). »
11 est bien évident qu'Adrien, qui sait à quoi s'en tenir, veut avoir été élu par l'inspiration du Saint-Esprit plutôt que par le
(1) Gette correspondance d* Adrien et de Charles-Quint se trouve dans le recueil de Lanz, tome 1**, page 58, etc.
crédit de l'Empereur, ce qui ne Tempêche pas de protester de son dévouement à Charles. Mais TEmpereur trouva ce dévouement à peu près stérile, quoiqu'il lui eût écrit avec une noble ambition : « Et me semble que le papat estant entre vos mains i» et l'Empyre en la mienne, est pour faire par ensemble de » bonnes et grandes choses ! » Adrien, cet honnête pape, n'était pas riiomme pour seconder Charles-Quint dans les grandes choses. Ses louables intentions ne suffirent pas pour rallier les princes chrétiens sous la bannière de son élève, quand celui-ci voulut aller secourir l'île de Rhodes assiégée par Solyman. Elles ne suffirent pas pour étouffer l'hérésie en Allemagne ni pour réformer l'Église catholique à Rome , ce qu'il ne croyait pas moins nécessaire. Ses tentatives de réforme furent justement ce qui contribua le plus à son impopularité. Quand il mourut, en 1523, l'ingrat peuple romain envoya par ironie des couronnes à son médecin comme au libérateur de l'Italie.
Ce fut le cardinal de Médicis qui lui succéda. Si ce n'eût pas été Médicis ce n'eût pas été Wolsey , parce qu'il était Anglais. Les cardinaux voulaient un pape qui, avant tout, ne fût ni Anglais, ni Espagnol, ni Français, ni Allemand. La clameur populaire leur demandait un choix « ultramontain. » Dans cette élection purement italienne, Charles-Quint tint parole encore à Wolsey, mais échoua une seconde fois (1). Ambitieux déçu et dépité,
(1) Lettre de TEmpereur à son ambassadeur en Angleterre :
« Pampelune, 27 novemVre 1523.
»... Pour réponce au contenu en vos dites lettres du 6* octobre. Le principal point est touchant la promotion de M' le Légat à la dignité papale, a quoy avons désiré toujours et ' en avons vraye bonne intention et affection favoriser ledit légat de tout notre pouvoir; ayant bonne souvenance comme nous et le Roy nostre bon père et frère étant à Wyndcsort, lui fismes ouverture de cette matière, l'exhortant d'y penser et lui promettant toute assistance pour ce qu'il nous semble que sa promotion et élection pourra être cause de quelque grand bien à la chrétienté et à nos communes affaires, et à ces causes avez très bien fait de nous dépêcher le courrier tout exprès et affîn que connoissiez la diligence que incontinent qu'i^ vons pu, avons fait faire par de ça pour le dit légat, vous envoyons la copie des lettres qu'avons escriptes à sa faveur au duc de Sesse, notre ambassadeur à Rome, etc. » {Correspondance de Charles-Quint^ extraite des archives de Vienne et publiée par M. Braoford.)
50 CANBroATUBE ET ELECTION DE CHARLES-QUINT.
Wolsey put d'abord se croire joué ; mais il reconnut bientôt qu'il s'était abusé lui-même en attribuant à l'Empereur un crédit que celui-ci n'avait pas à Rome : voilà la véritable raison pour laquelle, quand son intérêt l'appela du côté de la France, il n'hésita pas à changer de langage auprès de Henri et à défaire ce qu'il avs^it fait.
Si Charles-Quint à vingt ans et à vingt-trois avait réellement trompé un politique tel que Wolsey , il ne l'eût fait que par le plus facile de tous les expédients : le mensonge. Nous n'admirerions guère cette mauvaise foi précoce, car Charles aurait ainsi justifié d'avance toutes les accusations de duplicité qui lui furent adressées plus tard et dont tant d'auteurs se font encore les échos. Robertson n'hésite pas à attribuer l'élection d'Adrien aux intrigues de l'ambassadeur espagnol. Il lui pa-» raît également démontré que, dans l'élection de Clément, Charles-Quint joua encore Wolsey. Nous possédons un document d'où il ressort que dans cette seconde élection, Henri VHI, tout en désirant la tiare pour son ministre , ne voulait solliciter pour lui que s'il avait réellement plus de chances que Médicis. Il expédia donc à Rome deux lettres , l'une en faveur du cardinal italien avec l'instruction d'en faire usage selon les circonstances. Il engageait l'Empereur à faire comme lui (1). La lettre unique de celui-ci en faveur de Wolsey , quoique déjà partie, arriva trop tard aussi bien que .celle du roi. Si donc Charles- Quint avait écrit deux lettres comme Henri, c'eût été à la suggestion du roi d'Angleterre et vraisemblablement avec l'approbation de Wolsey lui-même, qui, forcé de trouver l'expédient habile parce qu'il venait du roi son maître, le laissait ainsi donner au jeune et candide Charles-Quint une première leçon de haute diplomatie.
(1) (Ibid.) Lettre de l'évêque de Badajoz, ambassadeur de Charles^uint en An* gleterre.
CHAfiLES-QUINt EMt>EREUR. 5l
CHAlILES-QUrNT EirPEREUn. — LE COUHORNBUËNT ET LE SACRE. — RIVALITE HE FRAIVCOIS I*' ET LA GOERRE CONTRE LES T0RC8. — LES PAPES. — LA RÉFORMATION.
Avant de se rendre en Allemagne porur y être couronné, Charles-Quint passa encore quelques mois dans les Flandres, s'occupant de l'administration de ceô provinces, et donnant volontiers ee témoignage d'intérêt au pays où il était né. Il n'arriva à Aix-la-Chapelle qu'au mois d'octobre 1520, et son coutonnement eut lieu le 23.
Cette cérémonie, imposante en elle-même et célébrée avec toutes les pompes traditionnelles, avait sans doute un caractère religieux aussi bien que politique. C'était un sacre dans lequel l'archevêque de Cologne et les électeurs ecclésiastiques oignaient de l'huile sainte le front et la poitrine du successeur des Césars d'Occitietit. Le souverain était béni par l'Église en même temps que salué deÉ acclamations du peuple ; mais , au point de vue religieux, il manquait à son titre la consécration directe par le Souverain-Pontife, qui constituait une espèce de droit divin et la légitimité impériale. Dans ce siècle, le sacre par le pape ajoutait donc beaucoup à l'autorité de l'empereur élu, et, dans le nôtre, il n'a pas été dédaigné par un souverain non moins grand que Charles-Quint, dernier César qui , depuis Charlemagne, eût été sacré par le successeur de saint Pierre.
52 CIIARLES-QUINT
Ce fut à Bologne , quinze ans après le premier couronnement de Charles-Quint à Aix-la-Chapelle , que le pape Clément VII sacra celui à qui les Électeurs avaient dit en le faisant asseoir sur le trône impérial : « Souviens-toi que ce trône ne t'est pas donné par droit héréditaire ni succession paternelle, mais par les princes et les électeurs d'Allemagne (1). » D'après le droit public d'alors , l'empereur élu n'était légalement que roi des Romains et ne recevait le titre d'empereur que par courtoisie jusqu'à ce que le Pape eût confirmé l'élection. La description des deux sacres de Charles-Quint devient doublement intéressante si on les rapproche l'un de l'autre. Dans le sacre papal à Bologne, presque tous les insignes, le sceptre et l'épée comme le diadème et la pomme d'or, sont symboliques. Dans le sacre d'Aix-la-Chapelle, tout est littéral, tout parle aux sens plus qu'à la foi ; les prélats remettent à Charles-Quint la couronne même de Charlemagne, son sceptre, son épée et jusqu'au costume conservé depuis des siècles dans le trésor impérial de Nuremberg (2) .
En attendant la confirmation papale, Charles-Quint prit à Aix-la-Chapelle le titre d'empereur sans restriction, et nul ne le lui contesta, ainsi qu'il était arrivé à son aïeul Maximilien qui, pour beaucoup, n'avait jamais été que le roi des Romains, Charles, d'ailleurâ , espérait bien que ce ne serait pas un vain titre. A la devise Nondiim il substitua alors celle de Plus Vllrà et il garda présente à l'esprit la profession de foi électorale dans laquelle il avait promis de faire « un gros exploict sur » les infidèles, mettre paix par toute la chrestienté et dresser » totalement sa force et puissance à la deffension, conservation » et augmentation de nostre foy. »
« H est à noter, dit l'historien Sandoval, que le même jour
(1) Sandoval a raconté tous les incidents de cette solennité , tome l*' de son Histoire.
(2) n est à regretter que M^ Tabbé Héry ait négligé ce rapprochement, en racontant le sacre de Bologne dans son intéressant volume sur le Couronnement des Empereurs par les papes. — Paris, 1853.
» qu'on couronna l'Empereur à Aix-la-Chapelle, on couron- » nait à Constantinople Solyman, le Grand-Turc, par suite de la » mort de son père Selim, — ^e qui semble une mystérieuse » faveur du ciel que le même jour où l'on remettait l'épée contre » le peuple de Dieu, à un barbare puissant, cruel et tyran, était » remise aussi Tépée légitime de l'Empire, l'épée de la vérité » catholique, au meilleur empereur et chef qu'ait eu l'Église, » par la vertu et le bras duquel Dieu devait défendre son épouse, » comme on le verra. »
Charles-Quint eût voulu n'avoir à tirer l'épée de Charlemagne que contre ce formidable adversaire. Dans sa volumineuse correspondance , alors qu'il est occupé à faire face à d'autres ennemis," on le voit toujours préoccupé de celui-là : « Le dit très cruel Turc, ennemy de tous bons chrestiens. » Le 25 août 1522, au moment du siège de Rhodes, il écrit au seigneur Poupet de LaChaulx : «Vous savez que sans notre culpe » avons été aggressé et provocqué aux grans guerres qui rè- » gnent présentement, pour lesquelles avons suppourté et fesons » journellement inumérables frais et dépens dont nos finances » et trésor sont fort abbaissez. Parquoy pourrions avoir juste » et légitime cause de nous descharger et. excuser de résister », audit Turc et à son dict siège de Rhodes;... mais nous n'en » sommes pas moins résolu à nous employer que icelle isle » de .Rhodes soit préservée, deffendue et délivrée desdits enne- » mys infidèles tyrans, sans y rien épargner, ains y employer » tous nos royaumes et seigneuries et notre propre vie si be- » soingseroit, etc. (1). »
En 1524 c'est à son frère Ferdinand, qui est devenu son bras droit, qu'il écrit : « Au surplus, mon frère, vous savez assez et » il est à tous notoire, comme tousiours mon désir et princi- » pale aff^ection a esté d'avoir et entretenir paix et repos en la » chrétienté. Et tout ce que j'ay fait et faiz présentement n'est
(1) Voir dans Lanz la lettre de Charles-Quint à AL de Lachaulx : « Nous avons reçu Icctres du grand-maître de Rhodes, lequel nous advertit du péril imini* nent, etc., etc.» Lanz, tome l**", p. 66.
54 CHABtBS-QUINT
» sinon tendant à l'effet de la dicte paix , moyennant laquelle » les armes et forces des chrestiens se puissent joindre et unir » afin de non seulement répuiser les Turcs et infidèles en leurs » emprinses, mais aussi leur faire la guerre, augmenter, exhau- » cer et amplyer la foy et religion chrétienne (1). »
Nous pourrions citer deux cents lettres où éclate la même pensée et qui ne sont pas de vaincs paroles sous la plume du prince qui vengea la Hongrie du désastre deMohacz, indemnisa les chevaliers de Saint-Jean de la prise de Rhodes en leur donnant Malte, fit reculer Solymandéjà aux portes de Vienne, alla conquérir Tunis sur les Barbaresques , et s'exposa au sort de saint Louis devant Alger. Si Charles-Quint ne peut poursuivre ges avantages sur les Turcs, s'il est plus souvent forcé de se défendre contre eux que de les attaquer, c'est François P"^ surtout qui l'arrête, tantôt par une diversion opérée sur ses derrières, tantôt par une alliance sacrilège avec ces infidèles auxquels, comme il l'avait promis aux électeurs d'Allemagne quand il briguait l'empire, il devait opposer le bras d'un autre Charles- Martel.
Pour nous, malgré les qualités brillantes de François !«*" {car il en avait , plus brillantes que solides] , malgré sa valeur personnelle et la puissance dont il disposait (grâce à l'unité de la France, à peu près complète sous son règne), il nous semble que ce monarque , appelé si souvent l'émule de Charles- Quint, descendit volontairement à un rôle inférieur dans l'histoire en se faisant, pour ainsi dire, le second du sultan Solyman. Le vrai rival de l'empereur chrétien, ce n'est pas le roi de France, ce fils aîné de l'Eglise; c'est le successeur de Mahomet, — Charles-Quint représentant le principe de la civilisation chrétienne, et Solyman le principe antagoniste. Nous ne saurions attribuer au roi chevalier un système politique pour justifier sa félonie et sa déloyauté. On a voulu dire qu'il avait entrevu Futilité de nos relations commerciales avec le Le-
(1) IfiiD, tome 1'% page 81.
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vant et fondé le protectorat de la France en faveur de l'Église latine à Jérusalem (1). S'il Teût emporté sur Charles-Quint à la Diète de Francfort-, il ne se fût pas contenté de si peu, il faut le supposer pour sa gloire. Lors de sa candidature , il avait eu un moment la pensée de prendre les devants sur l'élection, et de se proclamer empereur de Constantinôple. Ce défi fanfaron jeté au Croissant allait bien à son caractère; mais François l^' eût fait quelque chose de plus sérieux pour la religion et pour le commerce en s'alliant à Charlesr^Juint afin de repousser les Turcs jusqu'en Asie. Aussi, quand nous lisons dans l'histoire ses humiliations de vaincu à Pavie et ses tristesses de captif à Madrid, c'est bien moins lui que la France qui excite notre compassion. Du dépit d'une querelle personnelle plutôt que de la question de prépondérance dans le système européen naît cet antagonisme des deux monarques, ce duel à mort qu'ils recommencent sans cesse et partout, — en Navarre, où François!®'' a l'air de soutenir avec tant de désintéressement la cause de la famille dépouillée par Ferdinand-le-Catholique, — dans le duché de Bourgogne, où les sympathies de la nationalité ne'suflSsent pas & lui créer le bon droit, — en Italie, où il défend et trahit tour à tour si légèrement les princes et les républiques qui s'allient à lui et l'acceptent comme suzerain, — en Allemagne enfin, où , au besoin, il se ligue en même temps avec les Turcs et les protestants. Non, ni l'honneur de la France ni son intérêt ne sont avec François P*" quand il combat si vaillamment pour une mauvaise cause ; ce qui ne veut pas dire que nous approuvions la trahison du connétable de Bourbon à qui Bayard, qui ne connaissait que le drapeau de la France, a raison de dire : « Ne pleurez pas sur moi : je meurs en faisant mon devoir, pleurez sur vousmême qui combattez contre votre roi, votre patrie et vos serments. » Mais, si Bayard eût été appelé au conseil, il eût osé parler avec la même vérité au roi de France. Ce n'est pas lui
(1) François !•' dut probablement contribuer h faire expulser des échelles du Levant, les consuls espagnols qui y avaient devancé les siens. Les Catalans eo avaient du moins à Constantinôple, à Alexandrie et à Tunis.
qui eût dit à François I®' qu'il pouvait manquer à la parole donnée à Charles-Quint après le traité de Madrid, ou sacrifier Venise par le traité de Cambray. Bayard eût encore moins approuvé, — car de telles armes étaient peu à son usage, — les accusations verbales de François contre Charlés-Quint , voulant faire passer l'Empereur pour un assassin et un empoisonneur. François W crut-il jamais lui-même que Charles- Quiïit avait fait empoisonner le Dauphin son fils et dressé le guet-apens dans lequel tombèrent ses ambassadeurs Rincon et Fregoso? Probablement non ; mais une mauvaise passion corrompit ses meilleurs instincts. Il n'eut pas cette haine d'un cœur héroïque qui sait rendre justice à un noble adversaire. Il fut jaloux avec toutes les petitesses de la jalousie. Quand nous n'avons pas la force d'étouffer en nous ce sentiment bas, ce qui est émulation chez les grandes âmes n'est plus qu'envie chez les petites. La supériorité morale de Charles-Quint n'humiliait pas moins François I®' que son titre d'empereur : il eût été aussi heureux de le rabaisser moralement, de lui ravir une vertu, que de le vaincre en champ clos et de lui prendre une province. En faire un empoisonneur et un assassin c'était l'attaquer dans une de ses plus hautes forteresses, son honneur. Quel beau texte de manifeste contre celui qui l'accusait lui-même, le roi gentilhomme, de ne pas garder sa parole ! François saisit donc le prétexte des bruits qui coururent sur la mort du Dauphin pour imputer à Charles-Quint un forfait qui eût été d'autant plus lâche et odieux, que le Dauphin, jeune prince plein de cœur, professait une admiration chevaleresque pour le monarque à qui son père l'avait jadis livré en otage. MontecucuUi lui-même, celui qu'on disait avoir versé le poison à son maître, n'osa indiquer que très indirectement l'Empereur comme un de ses complices quand on le mit à la torture; mais il nomma deux de ses généraux, Gonzagueet Leyva. Cela sufllt pour incriminer Charles, qui, avec plus d'apparence de raison, aurait pu répondre que s'il y avait eu empoisonnement, chose plus que douteuse, l'Italien MontecucuUi, au lieu d'être son sicaire payé, serait plus vraisembla-
blement celui de Catherine de Médicis, dont le mari devenait rhéritier de la couronne par suite du crime.
L'imputation d'assassinat n'était guère mieux fondée. Les ambassadeurs assassinés , Rincon et Fregoso, deux transfuges, l'un Espagnol, l'autre Italien, n'étaient que des agents d'intrigues qui se transformèrent en ambassadeurs, afin que leur mort, restée un problème , parût au moins une violation du droit des gens. Et puis , quelle adroite diversion que le bruit fait pour ce double meurtre, au moment où François I®' lui-même paraissait honteux d'avoir reçu en audience publique lès envoyés du sultan, au grand scandale de toute la chrétienté. Ici encore nous surprenons François I®"" en conspiration flagrante avec le Turc (conspiration qu'il légua à son fils Henri, comme nous le verrons dans l'histoire des dernières années du champion fidèle de la chrétienté au xvi« siècle) . Ajoutons seulement que si parfois Charles-Quint a donné des prétextes de récrimination à ceux qui n'ont vu en lui que l'ambitieux méditant la conquête de la France beaucoup plus que celle de la Turquie, il répondait toujours à une incessante provocation, comme, par exemple, lorsqu'il se mit lui-même à la ièi^ de la seconde invasion de nos provinces méridionales. Charles pouvait se croire autorisé à traiter François comme l'ennemi public de la chrétienté, à cause de ses alliances avouées ou secrètes soit avec le sultan soit avec les pirates barbaresques. Comme pour le justifier enfin, le jour arriva où, sous prétexte de ne pas laisser prendre Nice par Barberousse tout seul, François envoyait ses galères et ses troupes pour faire de compte à demi avec ce renégat le siège de cette ville !
Si jamais Charles-Quint put croire avoir bien mérité de toute l'Europe et vaincu l'envie de François lui-même, alors devenu d'ailleurs son beau-frère, ce fut quand il réalisa en partie son vœu de chevalier et d'empereur chrétien en délivrant à Tunis vingt mille esclaves qu'il vêtît à ses frais et qui allèrent dans toute l'Europe répandre lagloire de leur libérateur ; il n'avait pas seulement commandé en capitaine dans cette campagne, haran-
gué les siens sous le feu de Tennemi, porté dans ses mains une croix pour étendard et combattu en soldat, il aurait pu encore, sans trop d'orgueil, écrire à François avec un peu d'emphase espagnole, que parmi les captifs rendus à la liberté se trouvaient un certain nombre de ses propres sujets ; mais il se contenta de lui dire avec la simplicité la plus laconique :
« Tunis, 23 juillet.
» Très hault, etc., nous supposons que notre chier et féal » chevalier, conseiller et ambassadeur résidant devers vous, le » vicomte de Lombeke, vous aura advertj' de ce que lui avons » escript de tems a aultre de notre voyage depuis notre parte- » ment de Barcelonne et même la prinse de la Goulette, et » comme la chose est passée et maintenant lui ecripvons la dé- » faite et fuyte de Barberousse, prince de cette cité de Tunis, » délivrance et liberté de xvni à xx mille chrestiens captifs, t comme de luy pourrez entendre plus au long, ne fesant i) doubte que ce vous sera gros plaisir de savoir ceste bonne » nouvelle tant utile au commun de la république chres- » tienne, etc., etc. »
Ce n'est qu'à sa sœur la reine de France qu'il mentionne le fait qui pourra causer un remords à François :
« Madame ma meilleure sœur, vous entendrez de mon am- » bassadeur comme depuis la prinse de la Goulette, Barberousse » a été défaict et s'est enfuy, et aussi la prinse de cette cité et » comme le tout s'est passé, ce qui me gardera d'en être plus » prolixe. Bien vous ad vertis-je que, entr'aultres choses, jayin- » continent faict mètre pleinement et favorablement en liberté » les gens de mes cousins les Daulphin et duc d'Orléans, qui se » sont trouvés en nombre de diz, — lesquels furent prins avec » les galères de feu le capitaine Porlendo — etjoinctementtous » autres subjects du roi très chrestien monsieur mon frère, trou- » vez captifs en ce lieu qui sont en tout lxxxi, et feray tenir » main qu*ilz s'en retournent secuirement en France, me re-
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» mettant des particularitez de cette victoire à mon dict am- 9 bassadeur, etc. »
A peine de retour en Europe et ayant congédié son armée d'Afrique, Charles-Quint apprend que François I^' a accrédité secrètement un Milanais , Miraviglia, qui résidait à Paris, pour aller à Milan promettre son appui au duc Francesco Sforza s'il veut se déclarer contre l'Empereur, tandis que du Bellay , son envoyé en Allemagne, intrigue auprès de la ligue protestante, l'engage à relever l'étendard de la Réforme, représente son maître comme assez porté à se faire luthérien, et invite Mélanchton à se rendre à Paris pour s'y concerter avec le roi, etc. Puis, tout-à-coup, François lui-même envahit les États du duc de Savoie, sous prétexte que le duc, allié de Charles, a autrefois secondé le Connétable transfuge.
L'indignation et le ressentiment de Charles-Quint trahirent ce jour-là sa prudence habituelle ; car ce fut contre l'avis de ses généraux et en s'obstinant dans son projet de vengeance une fois conçu, qu'il crut pouvoir attenter à l'unité nationale de la France. Il oublia ce qu'il avait répondu lui-même à Henri VIII qui lui proposait le partage des États de François après Pavie, et, peut-être, rêva-t-il un moment qu'il pourrait rétablir par la conquête cet ancien royaume d'Arles qui fut jadis le premier fief des Empereurs d'Allemagne (1). Mais il ne rencontra que des ruines et la solitude autour des trois principales villes de la Provence, ne put entrer qu'à Aix, et, après une campagne sans gloire , il dut s'estimer heureux de battre en retraite pour prévenir un désastre complet. C'était
(1) Tout ce que prétendait Charles-Quint, c*était de réaliser par la conquête, la confiscation prononcée à plusieurs reprises, par la Chambre Impériale, « contre le dict roy François notre ennemy, des terres, autrefois usurpées et subjeclées à l'empire, si comme du royaulme d'Arles, du dauphiné Lyonais, comté de Valence, principauté d'Oranges, Montelimar, etc. » Cette prétention, il l'avait déjà eue en 1523. » (Lanz. Tome 1*'. Lettre au roi des Romains, etc.) Mais il n'eut jamais celle de confisquer et de conquérir la France proprement dite, même quand François fut son prisonnier. En effet, après la bataille de Pavie, Henri YIII lui avait fait proposer par Wolsey de détrôner François I*' et de partager son royaume, se réservant là part du lion à lui Henri, con)me véritable roi légitime de la France et en
une belle armée perdue pour lui que celle qu'il ramenait entamée par la peste et la famine encore plus que par les combats et les sièges. Il accepta du moins la leçon et eut le courage d'avouer qu'il s'était trompé. Son expédition de Provence est une de ces entreprises auxquelles il faisait allusion lorsqu'il disait à un ambassadeur vénitien : « Je suis naturellement » porté à persister d'une manière opiniâtre dans mes opinions. » — « Mais, Sire, répondit Contarini, persister dans de bonnes » opinions n'est pas de l'opiniâtreté, c'est de la fermeté. » — « Je persiste quelquefois aussi dans les mauvaises , » reprit » Charles-Quint n'acceptant pas le compliment.
Ce qui peut nous étonner, c'est que Charles-Quint avec l'opiniâtreté dont il s'accusait ici , ait pu tant de fois pardonner à François I®' malgré ses continuels manquements de foi. Le jugeait-il donc moins sévèrement que nous? son pardon était-il un pardon chrétien ou un pardon politique? Ce sont de singuliers épisodes dans leur lutte, que ces trêves où les deux ennemis se traitent de frères pendant quelques mois , ne rivalisant plus que de courtoisie et de générosité chevaleresque après s'être adressé lés injures les plus sanglantes. L'un et l'autre du reste se montraient réellement alors ou grands acteurs ou cœurs également romanesques. Il devait y avoir dans ces deux visages intelligents et des regards sympathiques et un secret aimant d'attraction inexplicable pour eux-mêmes.
Il est une autre excuse pour François V^ dont il fautlui accorder le bénéfice. Cène fut pas seulement le roi de France que Solyman eutpour alliécontre Charles-Quint : directement ou indirectement les papes eux-mêmes firent en mainte circonstance les
ayant d(>jà le titre. Afin de se ménager une garantie mutuelle, Ifenri livrait sa fille Marie à Charle»-Quint, pour Tépouser quand il voudrait, c'est-à-dire quand elle serait d'âge (elle n'avait alors que neuf ans), et exigeait en retour que Charles* Quint lui livrât François I"" qu'il aurait gardé à Windsor ou à la tour do Londres. Cette proposition se trouve textuellement dans le tome VI des Papiers d'État {State Papers)^ publiés en 1852 par Tautorisation des commissaires de la reine d'Angleterre. Charles-Quint répondit froidement h Henri VHI, qu'il « ne croyait pas que le peuple de France consentit jamais à tin démeminrement de la monarchie française, d Henri, piqué, feignit alors de prendre le parti de François !•'.
affaire? du Sultan. Les contraitiotious ilo la oour tU» Uoiuo otîùout rrainirîit incî\»yables dans cotte crise de la chrxMionte v^aihoîique attaquée à la fois par riiêrèsie et rislamisine» lorsq\ie le |Hnuile tantôt prêchait la croisade contre les intîiUMes » tantôt dououoait lEmpereur comme le plus dangrerenx ennemi de TlVli^^^^ H finit admirer le César e^pag-nol d avoir toujours su distinjruer eutrt^ le pape et la papauté. Il faut Tadmirer dVtn* n^sto conséiiueut i\ lui-même en continuant, malgré les Clément, les Jules, les Paul, de se proclamer — ce qu'il était réellement — plus catholique que les successeurs de saint Pierre (1). Mais le sié^e de Home par ime armée impériale, mais Clément VII prisonnier couune prince rebelle, la cité éternelle profanée dans ses vieux monuments et dans ses églises, le Souverain-Pontife avili , Ioh cardinaux et les prêtres insultés au pied des autels , toutes les horreurs iruiui ville prise d'assaut répétées pendant des mois par luie noldatesque plus sauvage que ne l'avaient été les hordes payennoM... pouvons-nous considérer comme de justes représailles ce double attentat contre la civilisation et la religion? Qu'auraient fuit de plus que Charles, précurseur de Sobieski, ces Turcs (pril avait repoussés de Vienne, ces pirates commandés par des renégats qu'il alla chercher dans leur repaire de Tunis? ( 'harl(»H ne flt-ll pas un acte de solennelle hypocrisie, en se cont(întant de voiler d'un crêpe les autels des cathédrales d'Espagne et enadrensant au ciel desprières pour la délivrance du Pape auquel il demandait ime rançon? — Nous n'aurions pas besoin de nouveaux documents s'il était besoin de prouver que l'Empereur ne fut nullement complice de Texpédition de Rome , encore moins rien utrocitésqui s'y commirent; les haines des Guelfes et des Oibelhw, renouvelées tout-à-coup en Italie par le néi)Otisme de (>Iénient lui-même, avaient admirablement préparé les voies au (/r^r) notable de Bourbon, devenu malgré lui un chef de cond^/ttieri, indépendant de l'Empereur et en même temps défiendant de tU',H
1, • Aron» résolu comnK !c prPmKrr prioc/; rhr^iifti, %rzy ^*fU'AU'*ir *1 tUOt^ war de la »iat« fof et religion clir^îer.o«;, uAy^rcsA K Sbr/: ftU d« ttfnrf. u^nt Saiaut É^ise, etc., etc. * Lettre uM.de UuMsmU, La%i^ Vtftun V^ yf^ ««.
bandes sans solde. Charles-Quint profita de la captivité du Pape, princetemporel; maislaprofanation de Rome dutrafiBig-er sérieusement, parce qu'il comprit très bien que le blâme en rejaillirait sur sa popularité dans tous les pays catholiques et surtout dans ses royaumes d'Espagne, où il se trouvait lors d'un événement si imprévu. La question est parfaitement résolue pour qui lit avec attention les causes et les conséquences du sac de Rome dans les écrivains contemporains. La postérité doit absoudre Charles- Quint comme fit Clément lui-même, qui accepta sa simple déclaration et qui ne lui imposa même aucune pénitence avant de lever ses censures (1) .
Il est certain que moins Charles-Quint était porté à faire de concessions à l'autorité temporelle du Saint-Siège, plus il tenait à se montrer soumis à son autorité spirituelle. Nous ne saurions, comme catholiques, ranger sa persistance dans la foi romaine au nombre de ses mauvaises opinions dans lesquelles il avait le tort de s'opiniâtrer quelquefois. Les protestants lui reprochent une politique à courte vue, parce qu'à son avènement à l'Empire sa politique se subordonna à sa religion , et maint critique catholique ajoute que puisqu'il se décida à rester du parti de Rome contre Luther, il aurait dû déployer à la fois plus d'énergie et d'activité pour supprimer les doctrines nouvelles, qui, par
(1) « La cérémonie du sacre de Bologne s'accomplit selon le programme accou. fumé, sauf Tincident suivant : — AprOs le chant de l'épîtrc, Charles se leva du trûne où il était assis, vint s*agenouiller, couronne en t£te, devant le Pape, et déclara à haute voix « que c'était sans ordro de sa part et mî^me contre sa volonté, » que l'armée, commandée par le connétable de Bourbon, avait marché sur Rome ; » qu'il n'avait su qu'alors qu'ils étaient accomplis, tous les crimes et tous les «àr » criléges dont cette armée s'était rendue coupable contre le vicaire de Jésus-Christ, >» les personnes et les choses religieuses ; qu'il avait publiquement déploré ces » excès, et que, cependant, en signe de dévotion à Sa Béatitude Clément, il mettait » par la présente déclaration, lui et son armée aux pieds du Souverain Pasteur » de l'Église, prôt à accorder toute réparation qui lui serait demandée, fallût-il » môme remettre son épée entra les mains du Pape. » — Clément se contenta de répondre quelques paroles de bienveillance et d'oubli, puis, pronant Vanneau de royauté qui lui était présenté dans un bassin de vermeil par l'évôquc de Pistoye, il le passa au doigt de Charles. »
{Couronnement des Empereurs par les Papes, par M. l'abbé Héry. — Paris, 1853, p. 206.
le fait, pendant les trente-six ans de son règne, ne firent que se propager en Allemagne. Charles-Quint avait-il le choix? s'il se fût déclaré luthérien n'aurait-il pas tout juste gagné à ce changement de religion un changement d'ennemis? Plus d'un prince se fit hithérien parce que Charles-Quint restait catholique. L'Empereur était le seul peut-être en Allemagne qui eût voulu franchement relier tous les éléments de la nationalité germanique par la double unité d'une même foi et d'un seul empereur. Ceux qui prétendent qu'il devait se faire hardiment luthérien , oublient qu'il eût perdu l'Espagne , Naples , son influence sur l'Italie, sans être plus sûr de l'AUemage. C'est une belle théorie que celle qui dit à un souverain de se mettre à la tête d'une révolution pour la contrôler. On oppose Guillaume III d'Angleterre à Charles-Quint, parce que l'on ne tient pas compte de la diflFérence de leur point de départ.
Mais, dit-on, pour rester catholique l'Empereur devait étouffer la Réforme dans son germe, ou, en d'autres terme>s, imiter Sigismond et faire monter Luther sur le bûcher de Jean Huss. Nous ne pouvons nous décider à dire que Charles-Quint fut trop tolérant en Allemagne, parce que, selon nous, il aurait dû l'être un peu plus dans les ÎPays-Bas. Mais le fait est là et nous n^ nions pas que la politique religieuse de Charles-Quint aurait pu être plus habile, sinon plus sévère. On promet de nous raconter à ce point de vue l'histoire de cette Réforme allemande « qui fut le nœud du règne de Charles-Quint, » — « lequel ne » comprit, dît-on, ni la portée de la doctrine de Luther, ni le » génie de ce redoutable adversaire. » Nous y verrons le pouvoir de l'Empereur « invaincu jusque-là, reculer pour la première fois devant la puissance d'une idée, » En attendant, on peut lire dans Robertson la première rencontre de Charles- Quint et de Luther, cet autre ennemi de l'empereur catholique bien autrement redoutable en eflFet que Solyman , l'incarnation de l'idée mahométane, et que François P*", ce roi sans idée... mais fort de la nationalité française dont il était le drapeau vivant. Cet historien nous semble avoir parfaitement analysé les
passions et les intérêts qui s'armèrent de Vidée luthérienne contre Charles-Quint et auxquelles il fut souvent forcé de faire plus de concessions qu'il n'aurait voulu. Il nous montre, lui aussi, l'Empereur cruellement harcelé en Allemagne comme ailleurs par ses ennemis intérieurs et ayant fort à faire pour les vaincre chez eux en même temps qu'il les défend de temps en temps à la frontière contre les Turcs. On voit là combien il eût été puéril à lui de rêver la monarchie universelle , cette folie qu'on lui a imputée comme à ses deux grands-pères Maximilien et Ferdinand-le-Catholique.
Nous reviendrons sur cette question en examinant les rap ports de Charles-Quint avec son frère Ferdinand.
LA COOIl IT LB CABINBT DE CBARLES-QDINT. — ACTIVITE ET UBIQUITÉ DE L*EMPBBEUR. — SON COSTOUE AVANT ET APRÈS SON VEUVAGE. — LES GRANDS FONCTIONNAIRES DE LA COUR. — LE FOU ET LE NAIN. — LE CONFESSEUR. — LES RELATIONS VÉNITIENNES. *— PORTRAIT DE CHARLES^UINT AUX DIVERSES ÉPOQUES DE SA VIE. — LA LÈVRE AUTRI- CHIENNE. — QUIRINI. — CONTARINl. — TIEPOLO. — NAVAGERO. — CAVALLI. — BA- DOUARO, ETC. — LES INFIRMITÉS DE CHARLES^UINT ET SES DEUX PÉCHÉS MORTELS. — CORRESPONDANCE DE SON CONFESSEUR. — LE CARDINAL D*OSMA. — MONUMENTS DE LA DIPLOMATIE ITALIENNE. -^ LES AMBASSADEURS DE VENISE. — VAN MALE, ETC.
Dès le jour où Charles-Quint put ajouter le titre d'empereur à tous ses titres héréditaires, il tint à prouver qu'il n'avait pas une ambition stérile, mais qu'il saurait remplir tous les devoirs qui lui étaient imposés. En effet , il put suffire par son activité extraordinaire au gouvernement multiple d'un ensemble d'États disséminés sur presque toutes les parties du globe et dont il déplaçait continuellement le point central , voulant que ce point central fût toujours là où il était. Quand on parcourt les lettres de sa volumineuse correspondance, les unes dictées, les autres écrites de sa main, ses discours préparés sur le papier, ses documents et instructions diplomatiques, il semblerait qu'il gouvernait avec une plume pour sceptre. En suivant ses mouvements dans VIlinéraire de Yandenesse, en le voyant aller sans cesse d'une province à une autre, du Nord au Midi et de l'Est au Couchant , présider les Diètes en Allemagne , discuter avec les
Cortès en Castille, tenir tête aux négociateurs et aux capitaines étrangers en Italie , faire des sièges et livrer des batailles en Afrique, etc., on se demande si Tannée n'avait que douze mois, les journées que vingt-quatre heures pour ce monarque nomade qui pouvait dire que le soleil ne se couchait jamais sur ses domaines. A ce qu'il fit réellement il faut ajouter ce qu'il voulait faire; car, homme de prévision, il travaillait à la fois pour le présent et l'avenir . Ne négligeant aucun détail, jaloux de tout savoir et de tout vérifier, ne se contentant point de bien choisir ses agents, mais encore les munissant d'instructions détaillées, il était partout présent, de sa pensée sinon de sa personne , soit dans son rôle de pacificateur et de diplomate, soit dans ses expéditions militaires.
La cour de Charles-Quint et son cabinet ont été peints à diverses époques par ces ambassadeurs vénitiens que la république de l'Adriatique chargeait de le suivre et de l'étudier plus attentivement qu'aucun des princes contemporains, pour tâcher de deviner les desseins d'une politique si discrète. Nous citerons de leurs relations quelques jugements sur les hommes et les choses. Nous avons consulté ces relations sans croire qu'elles fussent toujours impartiales, et nous les citerons en faisant nos réserves contre Tesprit de médisance si naturel à l'Argus diplomatique qui arrache un secret à un courtisan ou à un commis. Nous les avons contrôlées l'une par l'autre pour rester libre dans le choix de nos extraits et nous dispenser d'un long commentaire (1).
(1) Dans son mémoire sur ies monuments de la diplomatie vénitiennes M. Gachard, qui nous a épargné par ce travail érudit beaucoup de recherches, dit : — « On sait le rôle brillant que joua la diplomatie vénitienne au moyen-âge et jusqu*à la paix de Munster. MOlés alors à tous les grands événements de l'Europe, les Vénitiens s'appliquaient surtout à cultiver Tamitié, à apaiser les discordes, à étudier la politique et les desseins des princes avec lesquels ils entretenaient des relations ; leurs ambassadeurs, toujours choisis parmi les hommes les plus habiles de l'État, servirent merveilleusement leurs vues. »
L'Anglais sir Henri Wotton était un peu sévère pour l'agent diplomatique, lorsqu'il le définissait : « Un hommede talent envoyé à l'étranger pour y mentir au profit de son pays. « Les diplomates vénitiens avaient des qualités éminentes comme observateurs, et avec un peu du style de Machiavel, ils eussent été de vrais artistes
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La cour et le cabinet de Charles-Quint se modifièrent successivement, soit par le nombre de ses conseillers, de ses capitaines et de ses serviteurs officiels ou domestiques, soit par Timportance de leurs attributions respectives, h mesure que leur maître lui-même monta en grade dans la grande hiérarchie du système monarchique de l'Europe , — Charles ayant été successivement archiduc, comte de Flandres et duc de Bourgogne, — roi de Castille et d'Aragon, — empereur d'Allemagne . Simple archiduc , Charles avait déjà comme son père une cour assez brillante, la cour bourguignonne telle qu'elle existait autour de Charles-le-Téméraire et de sa fille Marie. Roi d'Espagne , il arriva avec cette cour dans ses royaumes; puis, quand il y revint plus tard empereur et se maria, il la conserva encore quoiqu'il affectât d'y être plutôt le roi espagnol que le César germanique (1). Renouvelant la tradition de la cour d'Isabelle son aïeule, il sut ramener à lui une partie de la Grandesse et des nobles hidalgos en flattant leur goût pour l'apparat, les titres, les hautes fonctions du palais et ce luxe de la vie extérieure que l'Espagnol rachète par la parcimonie ou les privations de la vie domestique. Dans la description des fêtes publiques, des joutes et des carrousels , des banquets et des bals auxquels assiste la cour et où Charles-Quint figure personnellement , son costume avant l'année de son deuil n'est pas encore le sombre pourpoint qu'il ne quitta plus après 1539. Si sa robe royale {ropà) est de velours noir [terciopelo negro),, il porte en même temps une tunique ou saye chevaleresque [sayo) de yelours blanc tailladé
en fait de portraits historiques. Dans leurs relations, on admire souvent une indifférence philosophique, qui garantirait presque Timpartialité de leurs éloges et celle de leur critique, s*ils étaient plus souvent d'accord entre eux. C*est surtout parce que nous avons mis quelques contradictions de ces subtils observateurs en regard du caractère toujours conséquent de CbarlesKîaint, étudié par eux à diverses dates, que ces contradictions ont dû nous frapper.
(1) Il dit un Jour : «J'attache plus de prix au titre de comte de Barcelonnc qu*à cefui d'Empereur romain. » (Capmany, Memorias, vol. i.) — La Grandesse d'Espagne, comme le remarque M. L. Ranke, avait surtout été mécontente, à son avènement, de voir les premières dignités de la cour entre les mains des Flamands, et d'être éloignée d'un service qui l'aurait mise en contact inmiédiat avec le roi.
[acuchillado) avec des bouffants blancs {papos blancos) (1). On voit défiler dans son cortège des centaines de seigneurs attachés à la maison du souverain par quelque fonction héréditaire , quarante pages, six chapelains , des musiciens, des héraults, des rois d'armes, des alcades de cour et une garde espagnole. Dans l'intérieur du palais, outre les pages, le service exigeait un personnel nombreux: les gentilshommes de la chambre, les barberos et les valets de chambre sous le grandchambellan ; — un panetier, un sommelier et les ofiSlciers de la bouche sous le majordome et le grand-maître de la maison ; — les écuyers , les selliers, les palfreniers, sous les ordres du grand-écuyer. N'oublions ni le bouffon ou le fou en titre d'oflBlce ni le nain, qui étaient là, — parodies officielles, caricatures privilégiées, épigrammes vivantes. — investis du droit de censurer tous les courtisans et le souverain lui-même, à la seule condition de le faire rire en lui disant la vérité (2) . Mais, ainsi que du temps d'Isabelle, cette cour obéissait à une discipline sévère. Charles et son impératrice, qui était aussi entourée de dames d'honneur et d'officiers attachés plus spécialement à sa personne , donnaient tous les deux l'exemple des
(1) «n parai ainsi en 1537 au baptême de l'infant Philippe. • Sanooval, tome 1*', p. 010. Plus tard, quand son costunôe devint sombre, il resta trop Jaloux de sa dignité pour ne pas tenir toujours àla forme du vêtement. En 1551, Marino Cavalli, un des ambassadeurs vénitiens qui exagéraient peut-être Téconomie de l'Empereur, disait : — « 11 ne s'habille et ne s'est jamais habillé avec pompe ; il a coutume de porter tantôt la saye ou tunique et la cape (il sajo e capa), tantôt des vêtements courts qui vont jusqu'aux genoux, mais si bien entendus et si bien ajustés, qu'il n'est possible de mieux faire ; — tanto bene intese e assetate ehe non è possibile di più, » Retazione de Marino Cavalli, d'après le texte cité par M. Gachard, qui a relevé les graves fautes du texte de la Collection Albert,
(3) « Le dimanche, 1*' jour de febvrier 1565, à Braxelles, fut faite une Jouste en cour... Le soir furent donnés les prix : le premier au comte d'Egmont, pour avoir rompu plus de lances ; le deuxième, au nain de Sa Majesté, pour avoir esté le premier sur les rangs et le plus galant, a
{Journal manuscrit des Voyages de Charles^int, par Vandenessb.)
Ce nain, venu de Pologne, s'appelait romanesquement « Corneille de Lithuanie, » parodiant ainsi, même par son nom, les paladins de chevalerie, Amadis de Gaule, Palmerin d'Angleterre, etc., héros de roman encore fort admirés des lecteurs du Chevalier Délibéré^ etc.
DE CHABLESÎ-QXJINT. 69
bonnes mœurs et de Tobservance des devoirs religieux. La chronique scandaleuse, qui avait si beau jeu à la cour de France, reste muette en Espagne depuis le mariage de Charles-Quint jusqu'à la mort de sa royale compagne. Les anecdotes recueillies sur Charles nous le montrent s*égarant quelquefois à la chasse : on s'inquiète de son absence prolongée après la chute du jour : on le cherche de tous côtés aux flambeaux, et il est ramené avec le cerf ou tout autre gibier qui l'a entraîné assez loin pour faire craindre qu'il n'ait été enlevé par des Maures. Il s'exposa plus d'une fois à cette dangereuse aventure ; mais l'Impératrice n'avait pas d'autre inquiétude que
celle-là, quaiid un soir elle fit sonner les cloches et mettre des lumières à toutes les fenêtres pendant qu'on le cherchait (I). Cependant Charles-Quint, qui n'est pas un saint (nous le répéterons quelquefois, car alors même que nous lui découvririons de nouvelles vertus, oubliées par ses panégyristes, nous ne voulons pas faire un saint du prince dont on a si légèrement fait un moine] , Charles-Quint diffère au moins sur un point de la sage aïeule, son modèle. Isabelle était sobre; son petit-fils ne l'était pas tous les jours, tantôt faisant un repas trop abondant, tantôt refusant de s'abstenir d'un mets qui lui était contraire, — justifiant assez bien son appétit de gros mangeur, dans l'exercice continuel d'une vie si active, par le besoin de réparer ses forces, justifiant moins bien sa gourmandise par les caprices d'un estomac que cette gourmandise peut-être , encore plus qu'une mauvaise conformation des os maxillaires, avait rendu si difficile et si capricieux. C'était prendre l'effet pour la cause. Roi et empereur, ce péché le suivit partout : nous
(1) Sandoval. yeda y hechos del Emperadcr. Tome 1, p. 3*. — Veut-on nn contraste % ces anecdotes où nous voyons Charles-Quint aimer la chasse pour la chasse elIe-mCme, il faut citer Brantôme :
« Le roi François, » dit Brantôme, « ayant choisi et fait une troupe qui s'appelait la petite bande, des dames de cour des plus belles, gentilles, et plus de ses favorites, souvent se dérobant de sa cour, s*en partoit et s'en alloit en d'autres maisons courir le cerf et passer son temps, et y demeuroit là quelquefois, ainsi retira, huit jours, dix Jours, etc. »
verrons qu'il le suivit encore sur le chemin du cloître et dans Tenceinte du cloître. C'est le seul contre lequel son confesseur sentait qu'il admonestait en vain son auguste pénitent.
En nommant les grands fonctionnaires de la cour nous aurions peut-être dû commencer par le confesseur qui, soit auprès du roi (Jt Espagne^ soit auprès de C Empereur^ était un personnage doublement important. En effet, si le chambellan dans l'intérieur du palais et le grand-écuyer à la guerre répondaient du corps de Sa Majesté, le confesseur répondait de son âme (1). « Le confesseur, dit Cavalli, était tenu d'être toujours à l'église » sous le baldaquin de l'Empereur, de l'avertir quand il devait » s'agenouiller, se relever et aller à l'offrande, de lui indiquer » sur le missel les braisons de l'offlce, etc. Il dirigeait enfin la » chapelle et la musique chantante, qui se composait de qua- » rante chantres, « les meilleurs de la chrétienté, choisis dans » les diverses provinces -des Pays-Bas, la meilleure école demu- » sique de ce temps-là. » (2) Mais il paraîtrait que le confesseur avait de plus une prérogative politique , les affaires de l'Église étant presque toutes des affaires d'État. « Le confesseur, » ajoute Cavalli, a entrée dans tous les conseils où se traitent » des objets relatifs à la conscience : c'est pourquoi il intervient » dans les questions de guerre et même de justice, principale-
(1) Quand TEmpereur allait h un tournois ou à une bataille, le grand-écuyer, devenu en quelque sorte un chambellan militaire, devait l'armer et le chausser au départ, le désarmer et le déchausser au retour.
Parmi les grands dignitaires de la cour de Charles-Quint, nous devons citer le duc d'Albe, grand-maJordome, le comte de Na^^sau, grand-chambellan, le comte de Lannoy, grand-écuyer. Aucun de ces trois hommes remarquables ne Joua son rôle dans rhistoire en qualité de grand-écuyer, de majordome, de grand-chambellan ; ce ne fut point à ces titres et à ces fonctions qu'ils durent la faveur et la confiance dont les honorait leur empereur. Avec Charles-Quint, aucune place ne relevait assez un homme pour l'égaler à lui ; aucun homme n'était assez grand pour ajouter quelque chose à l'importance d'une charge de cour. ApK's M. de Lannoy, M. de Boussu, l'ami d'enfance de Charlcs-Quint, fut grand-écuyer, et il est mentionné par B. Navagero, comme étant, en 15!i6, un des trois principaux officiers de la cour, avec M. deBye, Bourguignon, chargé à la fois des fonctions de grand-sommelier et de grand-chambellan; le duc d'Albe, grand-mattre de la maison, ayant sous lui deux majordomes, Monfalconctto, Piémontais, et Don Juan Manrique de Lara.
(2) Relazione de Bïarino Cavalti.
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* ment quand on délibère sur les collations de bénéfices. Il finît » toujours par devenir évêque et parfois cardinal : rien de plus » juste, car c'est une bien grande charge que d'avoir à discou- » rir et à décider sur les aflFaires concernant les hérétiques, les » nouveaux chrétiens d'Espagne, les Mores, les usures, les » guerres contre les chrétiens et les guerres contre les infidèles, » les bénéfices, les conciles et presque tout ce que fait l'Empe- M reur : en toute chose, en effet, il y a des questions de cons- » cience. »
Ces attributions du confesseur remontaient au règne d'Isabelle; quoique Charles-Quint consultât' comme elle son confesseur sur tous les points où son avis devait avoir une valeur, quoiqu'il se laissât réprimander et exhorter par lui comme son aïeule par le sien, nous ne voyons pas qu'aucun de ses directeurs spirituels ait jamais eu dans ses conseils ni sur son esprit l'influence d'un Torquemada ou d'un Talavera, encore moins d'un cardinal Mendoze et d'un Ximenès : des confesseurs ou des ministres ecclésiastiques de cette taille ne lui auraient pas convenu long-temps, et, tels qu'étaient les siens, il put en changer sept ou huit fois sous son règne sans qu'aucun laissât un vide difficile à remplir , sans que ses historiens en aient fait la remarque.
Il changea moins souvent les ministres et les membres de .ses conseils ; mais il ne fut pas plus dominé par eux que par ses confesseurs, du jour où, affranchi de la tutelle de ses gouverneurs flamands , il eut prononcé la phrase équivalant à celle de Louis XIV après la mort de Mazarin (1). Charles-Quint consultait soit un seul ministre , soit l'être collectif appelé
(1) M. L. Ranke, qui prolonge un peu trop, selon nous, Vinertie primitive de Charles^uint, rappelle qu*cn 1520, il fit sou voyage d'Italie malgrO son conseil privé, qui Tavait averti aussi de se défier de Doria, et cherchait à lui rendre Gênes suspecte. Or JustcmcntCharles-Quint accorda sa confiance à Doria et alla débarquer à GOnes : « Tel était Charles-Quint, » dit M. Ranke ; « aucune de ses décisions ne portait Femprcintc de Tinflucnce d'un ministre. On ne trouvait en lui ni passion ni précipitation ; toutes ses résolutions étaient mûries, tout était réfléchi , sa première parole était aussi la dernière. » — Voir aussi Sigotsils, de Vitâ Andreœ Dortœ,
72 LA COUR ET LE CABINET i
conseil ot! cabinet ; il pennettait qu'on discutât sa propre opinion ; mais il se réservait les conclusions ou la décision définitive, et sa résolution arrêtée, il la dictait indifféremment soit au ministre en personne , fût-ce Gatinara ou Granvelle, soit à un de ses secrétaires particuliers , quand il ne préférait pas l'écrire lui-même de ce style positif, clair et sans phrase*, qui ne brille ni par la concision ni par l'élégance, encore moins par la poésie de la forme.
Gaspard Contarini, un des hommes éminents que Venise envoya auprès de Charles-Quint, écrivait à la date de 1525 :
« Les conseillers de l'Empereur sont tantôt plus ou moins » nombreux selon qu'il le juge convenable ; maintenant il y en » a huit et un secrétaire. Des huit deux sont Espagnols, quatre » Flamands, un Savoyard et un Italien. Les deux Espagnols » sont le grand-commandeur de Saint-Jacques (Fernando de » la Yega] et don Hugo de Moncada. Les Flamands sont le » comte de Nassau (le comte Henri, etc.), qui a remplacé » comme grand-chambellan le seigneur de Chièvres (mort » à Worms en 1521) ; le vicç-roi de Naples (Charles de Lan- » noy , le grand-écuyer) ; monseigneur de Beaurain (Adrien de » Croy) , fils du feu seigneur de Rœulx, et de La Chaulx, Charles » Poupet de La Chaulx (chambellan et premier sommelier de » corps, etc.), qui se trouve en ce moment en Portugal. Le Sa- » voyard est M. de Bresse , grand-maître de la maison de » l'Empereur ; l'Italien est le grand-chancelier { Mercurino » Arborio de Gatinara, qui avait succédé en 1528 à M. de Sau- » vage) qui est parvenu à cette dignité après avoir rempli plu- » sieurs missions sous l'empereur Maximilien et exercé la » charge de président de Bourgogne que lui avait conférée Ma^ I» dame Marguerite.
» Ce dernier ministre est d'un tempérament sanguin ; il est al- » lègre, prudent et habile à négocier, un peu vétilleux, très en- » treprenant et si grand travailleur qu'on pourrait à peine y 31 croire. Il fait un repas par jour, le dîner; jamais il ne soupe. » Il écrit de sa main presque toute chose. Les affaires privées,
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» aussi bien que cellesderÉtat,sont toutes traitéesparlui. Quand » viennent des lettres du dehors, César les envoyé incontinent » au chancelier, qui les lit toutes, puis écrit un sommaire de » leur contenu et rédige un projet de réponse. Il va ensuite au » conseil où, après lecture du sommaire et du projet de ré- » ponse , on délibère et presque toujours les conclusions du » chancelier sont adoptées. Tous les rapports à faire, soit en » matière de finance, soit en matière de guerre et de marine, » sont discutés, rédigés et finalement ordonnés par le chance- » lier qui, en vérité, se donne un mal qu'aucun autre, je crois, » ne se donnerait comme lui. »
Contarini ne loue pas au même degré le comte de Nassau, qu'il peint comme aimant la vie agréable et facile; Lannoy sobre, mais colère, — prudent et adroit, mais ne dissimulant pas sa jalousie du connétable de Bourbon ; le seigneur de Beaurain, un des compagnons flamands de la jeunesse de TEmpereur, d'un dévoue- • ment à l'épreuve ; Lachaulx, très fin, mais égoïste. Il montre le conseil divisé en deux factions dont Tune pousse l'Empereur à attaquer la Turquie, à abaisser la France et à conquérir le monde ; l'autre, qui voudrait que l'Empereur s'alliât à la France pour dominer l'Italie. Voici le portrait de l'Empereur lui-même, à la date de 1525 :
« L'Empereur est de taille moyenne, ni très grand ni petit, » blanc de peau, plutôt pâle que coloré, bien proportionné de » corps, avec la jambe très belle, le bras bien fait, le nez un » peu aquilin, mais très peu ; l'aspect grave, mais ni rude ni » sévère. Nulle partie du corps n'est à critiquer en Jui, excepté » le menton et aussi toute la mâchoire inférieure, qui est si » large et si longue qu'elle ne paraît pas naturelle mais posti- » che, d'où vient qu'il ne peut, en fermant la bouche, joindre » les dents d'en bas avec celles d'en haut et qu'il reste entr'elles » l'espace de la grosseur d'une dent. C'est ce qui fait qu'en » parlant et surtout en terminant son discours, il balbutie quel- » ques paroles que souvent on n'entend pas bien. Dans » les joutes d'armes et au jeu de cannes (jeu favori alors), il
» est aussi adroit qu'aucun des cavaliers de sa cour. D'un tem- » pérament mélancolique-sanguin, son caractère est d'accord » avec son tempérament. Il est très religieux, juste, exempt de D tout vice, ne s'adonnant à aucun des [plaisirs auxquels s'a- » donnent habituellement les jeunes gens et ne goûtant vivement » aucun passe-temps. Quelquefois il va à la chasse, mais rarej» ment, et il ne se plaît qu'aux affaires et aux délibérations de ses » conseils où il est très assidu et où il passe presque tout son i) temps. Il est très peu affable, plus avare que libéral, d'où on » lui veut peu de bien. Il ne montre pas l'ambition d'acquérir » de nouveaux États, quoiqu'il aime à guerroyer et soit dési- » reux de se trouver en campagne , — surtout d'aller com- » battre les infidèles. Il souhaite aussi beaucoup venir en Italie, » pensant que de ce voyage dépend sa grandeur... J'oubliais j) d'ajouter cet autre trait du caractère de César, qu'il parle peu » et qu'il est naturellement très modeste, ne s'exaltant pas trop » dans les choses prospères, ne se laissant pas trop abattre par « les choses adverses... En vérité, dans cette si grande victoire » qu'il vient d'obtenir sur le roi très chrétien, sa modestie a été » merveilleuse, il ne fit voir d'orgueil ni par un signe, ni par » un mot, ni par un mouvement. Ce qu'on ne peut louer en lui, i> c'est qu'il garde mémoire des injures qu'on lui a faites, etc. »
Nous avons omis dans ce portrait les mots occhi avarij rendus par yeux petits et qui pourraient bien signifier seulement que Charles-Quint tenait ses paupières baissées. En effet, dans un portrait de cette époque rappelé par M. L. Ranke, Charles-Quint est représenté avec de grands t/^wo: pleins de feu, « la bouche encore fermée^ un peu impérieuse. » M. Ranke ajoute : a La séparation entre la partie supérieure et la partie » inférieure de son visage se développa peu à peu et cette tran- » sition caractérise la différence des portraits qui furent peints » à ces deux époques de sa vie. Dans les derniers, la partie in- » férieure du visage est proéminente, la bouche reste ouverte, » les paupières sont baissées. »
Dans sa septième année, Charles était représenté comme un
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bel enfant par Quirini (rambassadeur vénitien envoyé auprès de Philippe-le-Beau, en 1506) . Il ressemblait alors, dit-on, aux portraits du duc Charles-le-Téméraire. Il était devenu un bel adolescent lorsqu'il fut peint par Lucas Cranach , le maître Cranach, ami de Luther, que cet artiste a peint aussi. Plus tard il posa trois fois pour les divers portraits que nous devons au Titien, le seul artiste par le pinceau duquel il eût voulu que sa ressemblance fût transmise à la postérité et qui, aux diverses époques où il fixa la figure de l'Empereur sur sa toile, a si bien sauvé ce qu'il pouvait y avoir de disgracieux dans ses pommettes saillantes et dans la disproportion de la partie inférieure de son visage (1). Dans la citation de Contarîni , prenons note de l'avarice de Charles-Quint et de son caractère vindicatif. Les ambassadeurs vénitiens qui se succèdent auprès de l'Empereur, ont presque tous un •yice à lui imputer ; mais cen'estpas toujours le même, etparfoisle vice dénoncé par l'un est presque transformé en vertu par un autre. L'Empereur avare de Contarini, devient un empereur économe et distribue même des largesses assez considérables quand Nicolas Tiepolo est auprès de lui, en 1531. Aussi Tiepolo le proclame-tril « le plus grand Empereur que la chrétienté ait eu depuis Charlemagne, si on considère bien toutes ses qualités. »
(1) La grosse lèvre de la dynastie autrichienne provenait d'une princesse polonaise nommée Cymburgis, qu*épousa le duc Ernest, le prince de fer^ père de Frédéric ni ou IV, et, par conséquent, grand'-mère de Tempcreur Maximilien I*. « Malgré sa beauté et ses autres grâces , » dit Thistoricn Coxe, « Cymburgis était » douée d'une force masculine. Digne compagne du prince de fer^ elle cassait les n noix entre ses doigts et enfonçait un clou avec son poing en guise de marteau. » D'après une note de M. Bradford {Correspondance de Charles-Quint^ p. 362), un des augustes membres de la famille régnante, tient à cette origine de la conformation héréditaire du visage de la dynastie autrichienne, dont nos Bourbons de la branche aînée (Charles X du moins) se ressentaient un peu. Brantôme en donne une autre, en parlant de Marie de Hongrie qu'il peint très belle, sauf sa lèvre à la mode d'AW' triche. Il ajoute que la reine Eléonore, l'autre sœur de Charles-Quint, lors de son passage à Dijon, se fit ouvrir les tombeaux de ses ancêtres les ducs de Bourgogne. Quelques-uns des corps étaient si bien'conservés, qu'elle put reconnaître la ressemblance de leurs portraits, et remarqua surtout la proéminence de la mAchoire inférieure. « Ah !» s'écria la reine, « j'avais toujours cru que nous tenions notre bouche de la maison d'Autriche ; mais Je vois maintenant que c'est un héritage de Marie de Bourgogne et de ses aieux. »
Le portrait de Charles-Quint, par Tiepolo, mériterait d'être cité en entier. Mais il est fort long, le Vénitien louant « sa justice, son peu d^ambition, son amour de la paix, sa modération, etc.»
— « Pour ce qui est de ses actes de libéralité et de munificence, » il ne se montre réellement splendide ni dans ses vêtements ni » dans ceux de ses serviteurs, étant économe au point de ne » porter communément que des habillements de soie, et maintes » fois on a vu ses gens attendre le renouvellement de leur livrée » plus qu'il ne paraissait convenir à la grandeur d'un tel prince. »
— En réponse aux critiques qui Taccusent d'être peu libéral et de faire attendre tantôt par calcul, tantôt par oubli, les gratifications qu'il promet : « ces mêmes critiques , dit Tiepolo, ne » peuvent nier qu'il ne dépense pour sa table et celle de ses » officiers, pour la chasse et d'autres choses ordinaires, enfin » pour des gratifications même, beaucoup plus que ne dépensait » le Roi Catholique dont chacun faisait l'éloge. Il ne laisse pas » d'ailleurs de récompenser d'une manière ou d'une autre tous » ceux qui l'ont servi, quand il le peut ou que l'occasion s'en » présente, en leur conférant des évêchés, des abbayes, des » charges, ou bien des domaines sinon de l'argent comptant. » Seulement dans ses largesses il se montre plus libéral et plus » prompt à donner à l'égard des Flamands qu'envers les Espa- » gnols et les Italiens, et, à la vérité, il a plus de sympathies » pour les premiers, étant né et ayant été élevé parmi eux. » — Tiepolo arrive aux preuves ; — « Il donne beaucoup à divers » seigneurs, aux ambassadeurs des princes et à d'autres per- » sonnes de cette qualité (1) : je tiens de quelqu'un qui a eu à » examiner ses comptes, que, à son départ de Bologne, il gra- » tifia de plus de 300,000 écus un grand nombre de sei- » gneurs espagnols, qui, de là, retournèrent dans leur pays. A » Bruxelles, au mois de juillet passé (1531), on dressa l'état » des dépenses extraordinaires , faites par lui depuis le 21 » mars 1530 jusqu'au 12 juillet suivant, elles montaient à
(1) Wolsey et plus d*un seigneur de la cour de Henri VIII, étaient pensionnairai de CharleB^uiut.
» 270,000 écus et elles ne comprenaient que de pareilles grraj» tificatioûs. » Tiepolo explique enfin que Charles-Quint n'aimait pas à donner avant d'avoir payé ses dettes et que, dans . l'intérêt de sa vraie dignité, il préférait s'acquitter envers ses créanciers à s'environner d'un éclat qui en aurait augmenté le nombre. « Tout considéré donc, je trouve qu'on peut dire qu'il » n'est pas prodigue, mais qu'on ne saurait dire qu'il n'est » pas libéral. »
Tiepolo passe aussi en revue les ministres et les conseillers de l'Empereur, et mentionne parmi ceux dont il prend plus volontiers les avis, le secrétaire Covos, Espagnol ; de Granvelle, Bourguignon; don Garcia de Padilla, l'archevêque de Bari; M. de Nassau, grand-chambellan ; M. de Beaurain, grandmaître ; M. de Praët, second chambellan, et M. de Noircarmes, grand-sommelier. — « Mais les deux premiers seuls (Covos et » Granvelle) expédient toutes les affaires. — Aucun de ses » conseillers , d'ailleurs , n'a aujourd'hui une telle autorité » qu'il ne s'en réfère toujours à l'Empereur... qui entend ne » dépendre d'aucun de ses ministres et veut que chacun le » sache, etc. »
A quelques années de là (1541), c'est Bernard Navagero qui vient représenter Venise à la cour de Charles-Quint, et qui adresse à sa république une relation plus souvent citée que celles de tous les autres ambassadeurs vénitiens. Navagero est très favorable à l'Empereur, mais il n'est pas d'accord avec Tiepolo qui vantait sa modération et son amour de la paix : — Selon Navagero, « quoiqu'il ait eu et quoiqu'il ait encore de D grands généraux à son service, — (Prosper Colonne, Pescaire, » Bourbon , Antonio de Leyva, le duc d'Albe, Femand de Gon- » zague, le prince Doria,) — l'opinion générale estquel'Empe- » reur n'a pas de plus grand général de terre que lui-même. . . i> Ce prince ne peut pas dissimuler le plaisir qu'il éprouve à yf se trouver à la guerre. Dans les camps, il est tout joyeux, » tout plein de vivacité, et tandis que dans les villes et ailleurs » il se montre grave et réservé jusqu'à l'extrême, une fois à
» l'armée, il veut être partout, voir et entendre toute chose, » et oubliant quel grand empereur il est, il remplit l'office » d'un simple capitaine (1). »
Navagero peint aussi Charles-Quint dans sa cour, et nous devons citer ce petit tableau d'intérieur, qui nous prépare à celui du séjour à Yuste. — a L'Empereur est âgé de quarante- » six ans. Au milieu de ses grandeurs et de ses victoires on l'a » toujours vu retenu et modeste. Il se trouve enflammé d'une » grande ferveur religieuse et il s'efforce d'exciter sa cour à » suivre l'exemple qu'il lui donne à cet égard. Aussi, n'y a-t-il » pas de meilleur moyen de gagner ses bonnes grâces que de » faire preuve de modestie et de remplir les devoirs qu'impose » la religion. Il en résulte que sa cour est au-delà de toute » expression remarquable par les mœurs et la décence qui y » régnent.
» Dans les audiences qu'il donne aux personnes publiques , » l'Empereur est rempli de patience : il répond d'une manière » satisfaisante sur chaque chose en particulier et rarement, ou » pour mieux dire, jamais il ne prend de décision à l'heure » même, mais il remet l'affaire à M. de Granvelle. Après avoir » délibéré avec lui sur chaque point, il le résoud d'après son » propre sentiment, mais avec lenteur, car telle est sa nature. D Ceux qui le blâment sous ce rapport, l'appellent irrésolu et
(1) Selon certains auteurs, c^était on Allemagne que Charles-Quint avait le moins de popularité, « quoiqu'il imitât scrupuleusement, » dit M. Ranke, « l'étiquette » adoptée par les anciens empereurs, quoiqu'il s'efforçât d'adopter les mœurs Il allemandes, quoiqu'il portât encore en Allemagne la barbe â la mode de ce pays... » Les Italiens vantaient sa simplicité quBndy simplement yêtu, il faisait son entrée » dans leurs villes au milieu d'un cortège brillant ; mais, pour les Allemands, » cette négligence était un manque de dignité. Un Jour, surpris par la pluie devant » Naumbourg, Charles envoya chercher sa vieille toque {gorra) dans la ville, et, » en attendant, cacha sous son bras sa toque neuve de peur de la mouiller. » Pauvre empereur, dit en lui-même Sastrow , qui cache des tonneaux d'or et » reste exposé à la pluie pour ne pas perdre un bonnet de velours. » Fie de Barthélémy Sastrow, J'en demande pardon â M. Ranke, mais « le dit en lui-même Sastrow » dénonce un biographe qui fait parler même le silence de son héros. Les tonnes d'or de Charles-Quint étaient, hélas ! trop souvent vides, malgré son Pérou et son Mexique.
D lent ; éeux au contraire qui l'en louent, disent qu'il est pru- » dent et réservé. Il donnait autrefois beaucoup d'audiences » privées ; maintenant, après son repas, il ne reçoit plus que » deux ou trois personnes et, encore, les renvoie-t-il après & » ses ministres. D'où il résulte que ceux-ci étant ^ petit » nombre et les affaires très nombreuses, personne ne vient en » cour pour demander justice, qui ne se trouve obligé d'y rester » beaucoup plus long-temps qu'il ne voudrait.
» L'Empereur se lève très tard ; dès qu'il est habillé, il entend » une messe particulière et, au dire d'aucuns, c'est pour l'âme » de l'Impératrice. Ensuite, après avoir donné quelques au- » diences, il va à la chapelle assister à une messe publique, au » sortir de laquelle il dîne ( il est alors midi environ ) . C'est ce » qui a donné lieu en cour au dicton délia messa à la mensa » (de la messe à la table) . n mange beaucoup à ce repas et plus » peut-être que ne le comportent sa complexion et le peu d'exer- » cice qu'il fait, vu qu'il se nourrit surtout de choses qui engeni> drent des humeurs épaisses ou visqueuses, et auxquelles il » doit les deux infirmités qui l'affligent, l'asthme et la goutte. » Il croit pouvoir y remédier en mangeant peu le soir; mais les » médecins disent que mieux vaudrait pour lui diviser sa » nourriture journalière en deux portions égales. Quand il se » porte bien, il croit ne pouvoir jamais être malade et il écoute » peu, par conséquent, les<;onseils de ses médecins; mais lors- » qu'il se sent sérieusement indisposé , il ne néglige rien pour » se guérir.
» L'Empereur est libéral en certaines choses : ainsi il ré- » compense ceux qui l'ont servi à la guerre et ceux auxquels » il porte une affection particulière, bien qu'en cela il procède » avec lenteur. Quant à ses habillements, à sa table , à sa mai- » son, à sa chasse, à ses écuries, etc., il agit plutôt en modeste » prince qu'en grand empereur. Lorsqu'il fait des libéralités, » ce qui n'est pas dans sa nature, il se trouve obligé de donner » beaucoup, car il doit distribuer toutes les commanderies des » trois ordres d'Espagne, qui sont très nombreuses et très ri-
» ches. Il en est de même des bénéfices et évêchés. Dans ces D occasions il procède avec beaucoup de conscience, n'ayant » égard qu'à la vertu et au mérite de ceux à qui il donne. En » ce qui concerne les évêchés, l'avis et le conseil de son confes- )» .seur,^ui est un Dominicain espagnol, ont beaucoup d'in- » fluence sur ses déterminations.
» L'Empereur fait profession de garder sa parole et d'ac- » complir tout ce qu'il promet. Il fait profession encore d'aimer » la paix et de ne vouloir la guerre que s'il est défié. Il se mon- » tre constant à maintenir grands ceux que grands il a faits, et » si l'un d'eux est accusé ou blâmé, même avec vérité, il s'en » rapporte là-dessus plutôt à son jugement qu'aux paroles des » autres ; c'est un prince qui écoute tout le monde et en croit » les siens dans les affaires d'importance ; mais il veut que » toute décision dépende de lui, et dès qu'il est convaincu d'une » chose point n'est facile de le faire revenir. — Ses plaisirs sont » d'aller à la chasse, avec peu de compagnons ou seul, Tarque- » buse en main. Il s'amuse aussi d'un nain que lui a donné le » roi de Pologne, lequel nain est très bien fait et a de l'Intel- I) ligence. Il est encore un bouffon venu récemment d'Espagne, » nommé Perico, qui le fait rire et qui , pour plaire à l'Emf> pereur, quand il appelle Philippe son fils, l'appelle lui Signor » di Todos, Il y aurait bien des choses à dire encore sur le ca- » ractère, les habitudes et les manières, les qualités et les ver- » tus de César; mais pour conclure je me résume en disant que D par ce que j'ai vu moi-même en mon temps et par ce que » ' sont forcés d'avouer tous ceux qui pratiquent cette cour, je » déclare qu'il n'existe aucun prince plus vertueux et qui donne » meilleur exemple à tous que l'Empereur. » Relazwm\ etc., ser. p. 341-344.
On ne saurait laisser de côté les relations de Marino Cavalli, qui remplit successivement les fonctions d'observateur diplomatique auprès de Solyman, de François I«', de Charles-Quint, etc. Ce fut vers 1548 qu'il se rendit dans les Pays-Bas où était l'Empereur, dont il calcule les revenus estimés à sept millions
de ducats, en ajoutant que nul n'en faisait meilleur emploi. Nous avons. déjà cité ce qu'il dit de la cour. Cavalli décrit aussi le conseil de gouvernement qui, selon lui, se composait de docteursrégents pour chaque pays : un de Sicile, un de Naples, un de Bourgogne, un de Cas tille, un d'Aragon, etc., sous la présidence de Granvelle, suppléé quelquefois par son fils, le futur cardinal.
C'est Cavalli qui nous apprend la raison de la lenteur que mettait Charles-Quint à récompenser ses serviteurs : « Parce » que, dit-il, il y trouve cet avantage de les forcer à continuer D leurs services, de peur de perdre ce qu'ils attendent pour le » passé. » Cavalli rencontre encore à la cour impériale le nain polonais ; il mentionne le valet de chambre Adrien et le maître d'hôtel Monfalconetto ; avec l'un Charles-Quint s'entretenait familièrement, et l'autre, Monfalconetto, esprit plaisant, l'armusait par ses saillies. L'Empereur aimait toujours la chasse et, selon l'agent vénitien, il en revenait parfois avec un ou deux cerfs ou sangliers ; mais plus souvent il se contentait de tirer un gibier plus menu ou même d'abattre un corbeau, une corneille, un pigeon. La santé de Charles était bien ébranlée : Cavalli l'attribue à ses attaques de goutte et d'asthme, mais aussi un peu à un ressentiment du mal dont mourut François P'. Ce qui n'empêche pas le Vénitien d'ajouter : <c L'Empereur est » très religieux. Il entend deux messes par jour ; les vêpres et » le sermon les jours de fête seulement : il dit beaucoup d'o- » raisons, se confesse et communie quatre fois par an : ce qui » prouve qu'il vit en bon chrétien et comme un simple gentil- » homme ; il n'a aucun vice^ et jusque dans ses moindre actions » il est aussi réglé, aussi réservé, aussi judicieux qu'il est pos- » sible de l'être. » Cavalli va plus loin en répétant que Charles- Quint ne se fâche et ne s'emporte jamais. Quant à la supposition du mal dont il insinue qu'on gratifiait Charles-Quint (dans sa relation ce n'est qu'un on dit) y l'ambassadeur ne la réfutet-il pas lui-même en répétant après Contarîni, Tiepolo et Navagero, que l'Empereur donnait l'exemple des bonnes mœurs à
sa cour? (1] Aussi cette supposition nous paraît-elle moins graye que la phrase à la fois plus générale et plus positive que glisse dans sh Belation de 1557 un autreVénitien, Frédéric Badouaro: a S. M. e stata nei pîaceri venerei di non temperata volonta » in ogni parte dove s'e retrovata con donne di grande ed anche » di picola conditione. » (2) Le même Badouaro , plus sévère que ses prédécesseurs en parlant de Charles-Quint, ne mérite pas le même crédit qu'eux, et, par conséquent, il serait oiseux de le réfuter par lui-même comme Marino Cavalli. Nous ne pouvions toutefois nous dispenser de les citer l'un et l'autre afin d'ex|)liquer une des interprétations données & la mélancolie de Charles-Quint, qui, selon les uns, — « passait des heures » dans sa chambre tendue de noir et éclairée de sept flam- » beaux, » pour y méditer sur la mort de sa mère (qui n'était pas encore morte quand on l'y surprit un jour en prière, au dire de Badouaro lui-même), tandis que, selon les autres, c'était pour y cacher à tous les yeux les conséquences de ce mal dont l'apparition avait coïncidé en Europe avec la découverte du Nouveau-Monde (3) . »
(1) On peut B*étonner que, lorsqu*en 155A, Henri II, intéressé à représenter GharlesF-Quint près de mourir, chargea ses ambassadeurs d*exagérer au sultan ses maladies réelles, il ait oublié celle-là. Il se contenta de faire dire à Solyman, que son redoutable antagoniste avait perdu une de ses mains^plus deux doigtsde l'autre, et qu'une de ses jambes s'était raccourcie, ajoutant que ses facultés intellectuelles étaient encore plus avariées, car il ne pouvait plus s'occuper d'affaires, et n'avait d'autre distraction que do monter et démonter ses pendules. On trouverait donc peut-être dans quelque relation turque, que Charles-Quint était manchot^ boiteux et idiot.
(2) « l'Empereur, dit celui-ci, a été d*une véritable intempérance pour tes ptai' » sirs de Vénus, partout où Use trouvait avec des dames de grande et même de petite » condition, »
(3) C'est M.Wgnet qui, en citant cette phrase de Badouaro sans commentaire, lui a donné une valeur qu'elle ne saurait avoir; si bien que M. Stirling l'a introduite à. son tour dans une troisième édition de son ouvrage : Cloister life of the Emperor Chartes V. M. Stirling rapproche, il est vrai, l'assertion de Badouaro de celle de Zcnocarus, qui nous dit que Charle&^uint était mysogine, fermant sa fenêtre quand il voyait passer une femme dans la rue.
Nous remarquerons d'abord que Federico Badouaro n'exerça ses fonctions qu'auprès de Philippe II, et ne vit même pas Charles-Quint, déjà retiré en Espagne. Ensuite, nous citerons sur Badouaro lui-même et sa moralité, ce qu'en dit Ginguené {Biogr. universelle, t. m.) — Badouaro avait fondé une Académie véni-
Quand bien même il y aurait quelque chose de vrai dans les médisances recueillies par les deux dei^niers ambassadeurs vénitiens que nous venons de citer, et qui démentiraient, au bout de trente ans, tous les témoignages rendus pendant ces trente ans aux bonnes mœurs de TEmpereur, il faudrait au moins laisser à Charles-KJuint le bénéfice de cette réserve et de cette décence qui régnèrent toujours à sa cour. Ce serait alors sans doute de l'hypocrisie ; mais n'est-ce pas de cette hypocrisie-là qu'on pourrait dire qu'elle fut un hommage public et constant & la vertu? Charles-Quint n'aurait pas été du moins un fanfaron de vices ; ennemi du scandale qui double le péché, jeune, il aurait conservé, dirions-nous, un semblant de pudeur, — plus âgé, un semblant de dignité. Il est vrai encore que dans ce système, Charles-Quint hypocrite aurait essayé d'en imposer non-seulement aux hommes mais encore à Dieu. . . c'est-à-dire à son confesseur. On va en juger :
Un savant allemand a recueilli aux archives de Simancas et publié la correspondance de Garcia de Loaysa, cardinal d'Osma, avec Charles-Quint, pendant les années 1530, 1531 et 1532 (1).
En 1529, Garcia de Loaysa était depuis sept ans ce directeur spirituel dont les ambassadeurs vénitiens ont signalé l'influence sur l'Empereur, lorsque celui-ci l'emmena avec lui d'Espagne en Italie. Né à Talavera, vers l'an 1479, d'une famille illustre, entré fort jeune chez les Dominicains de Salamanque et devenu un des supérieurs de l'ordre, Loaysa eut, en 1523, l'occasion d'être entendu à Valladolid par Charles-Quint. Très sensible
tienne en 1558, TAcadémie delta fama, qui finit par n*étre pas très bien famée^ puisqu'elle fut supprimée et son fondateur mis en prison. Or, Badouaro, d*après Luca Contile, avait fait, au nom de son Académie, en apparence toute littéraire, quelque chose qui devait lui coûter i'honneur et peut-être la vie, « Mazzuchelli ajoutait, » dit Gingucné, « que Badouaro avait commis une infidélité grave dans » Tadministration de la caisse de l'Académie. » En supposant qn'un historien voulût douter des bonnes mœurs de Gharle&<}uint, nous serions très surpris s'il s'appuyait encore sur l'autorité de Badouaro, dont le manuscrit existe à la Bibliothèque Impériale, sous le n" 10,083. 2. 2. A.
(1) Un vol. édité à Berlin par G. Heine, docteur en philosophie, 1848. M. Heine a traduit ces lettres en allemand.
à la belle éloquence relig-ieuse, TEmpereur le choisit pour son confesseur. Ce fut à Bologne que Clément VII le décora de la pourpre, et Charles-Quint, voyant qu'il plaisait au Pape, le laissa auprès de Sa Sainteté comme ambassadeur lors de son départ pour TAllemagne (1) . Loaysa aimait Charles « comme un fils ; » c'est l'expression d'une de ses lettres dans lesquelles il entretient souvent l'Empereur dans la même dépêche de sa tendresse paternelle pour lui, des affaires d'État et de la nécessité de vivre en bon chrétien. Il use largement de son ancien privilège de directeur spirituel, et, à l'imitation du cardinal Talavera, le confesseur d'Isabelle , il cherche à prévenir Charles contre toutes les tentations qui pourraient être dangereuses soit poursagloire terrestre soitpour le salutde son âme. Ondoitcroire qu'après l'avoir confessé pendant sept ans il connaissait bien toutes ses faiblesses. La morale de Loaysa est sévère ou du moins im peu prêcheuse , même en faisant la part des exagérations du style de la vie dévote. Si le jeune prince candide et pudique <c pudicitiœ amans » de l'archevêque de Mayence ne fut réellement qu'un « cœur négatif, » qui « n'eut pas de jeunesse, D qui « faisait le mal sans passion et le bien sans enthousiasme, » cherchant plutôt le plaisir en curieux qu'en homme sensuel et « le dominant même quand il y cédait » (2), Loaysa devait certes , comme on l'a insinué , fatiguer son pénitent de ses prônes paternels (3) ; mais si l'Empereur avait conservé quelques restes de sa candeur juvénile, l'affection du bon prêtre devait le toucher, alors même qu'aux éloges se mêlaient ces censures qui , selon l'expression de Louis XIV , rendent les rois plus mécontents d'eux-mêmes que contents de leurs prédicateurs.
(1) Le cardinal d'Osma retourna en Espagne en 1537, fut archevêque de Sévillc, grand-inquisiteur, et mourut à Madrid, le 21 avril 1546.
(2) Bist, d'Espagne de M. Rosseedw Saint-Hilaire.
(3) « Aussi a-tron dit encore que TEmpercur l'exila dans l'ambassade de Rome pour se débarrasser de ses sermons. On ignorait qu'il lui avait recommandé do lui écrire souvent, etc. »
Selon le confesseur de Charles-Quint, il est deux péchés que Sa Majesté doit surtout redouter parmi les sept que FÉg-lise nomme mortels ou capitaux : Loaysa semble ne pas admettre que l'inertie^ qu'on avait autrefois imputée à Charles et dont il se défiait encore, fût le résultat naturel et par conséquent excusable de son développement tardif (1) ; il l'appelle indolence^ oisiveté^ paresse, et en fait un dangereux penchant qu'il faut sans cesse combattre ; mais il ne nie pas que jusque-là Charles ne Tait assez héroïquement combattu. Seulement il l'exhorte à ne paâ négliger le tribunal de la pénitence, « de peur que le » retard de la confession n'occasionne une accumulation de » fautes. » Loaysa démontre à l'Empereur qu'il faut effectuer immédiatement tous ses bons sentiments et écarter les mauvais dès qu'ils paraissent, « parce qu'il est clair que si vous les laissez » entrer dans la première salle , ils ne s'arrêteront pas qu'ils ne » se soient emparés de toute la maison. »
Quant au péché de gourmandise , Loaysa a deux raisons pour le dénoncer : « Sire, je supplie Votre Majesté dene pas manger de ce
(1) C*est encore Topinion de M. L. Ranke qui, oubliant ses succès aux joutes et carrousels de Bruxelles et de Valladolid, dit : n La vie de Charles-Quint commença » tard à se développer et déclina de bonne heure. Il avait été long-temps sans grann dlr, et Ton essaya de divers régimes hygiéniques pour favoriser sa croissance. Lo » développement de son corps fut extraordinairemcnt en retard jusqu'en 1521. A » cette époque, on remarqua que sa barbe commençait à pousser, et que sa figure » prenait un caractère plus m&lc. » M. Ranke cite Th. Leodius^de vita Frederici PalatinL M. 10 et Pierre Martyr^ épistolarum optts^ cp. 73/i. Mais M. Rosseeuw Saint- Hilairc a trouvé ailleurs que dans Pierre Martyr les preuves à l'appui de son système, qui est de dire que Charles fut un enfant précoce : « Les sciences posi- » tivcs convenaient surtout à cet esprit sérieux, et ses maîtres bientôt n'eurent » plus rien à lui apprendre : de là cette gravité précoce qui le rendait si propre à » régner sur le peuple castillan ; de là cette assiduité au travail qui ne se démentit M pas pendant toute sa vie. Charles, à vrai dire, n'eut jamais d'enfance. Dès l'âgo M de seize ans, il ouvrait lui-même toutes les dépèches au moment où elles arri- » valent, fût-ce au milieu de la nuit : il se tenait ainsi au courant de toutes les M affaires, avec plus d'ardeur que de capacité , toutefois, s'il faut en croire Pierre n Martyr, le seul de ses panégjTistes qui, en le louant, ait conservé la liberté de lo w juger. » Hist. d'Esp., tome v, page 299. L'historien, oubliant la tutelle prolongée de Charles sous Chièvres, ajoute :/< Bien jeune encore^ il avait compris toute la grandeur de sa tâche. » Toutes les contradictions des ambassadeurs vénitiens se retrouvent au bout de trois siècles chez les historiens français, allemands, anglais et espagnols, parce qu'on néglige de rapprocher les dates de certains jugements, et qu'on isole trop la phrase qu'on cite du paragraphe dont elle fait partie*
» qui est contraire à sa santé : tout le monde sait que votre estomac » a pour ennemi le poisson. Pour l'amour de Dieu, souvenez-vous » que votre vie appartient aux autres autant qu'à vous-même, et » si Votre Majesté veut détruire ce qui lui appartient, il n'estpas J9 juste qu'elle détruise notre bien propre. Certes, je vous parle » ainsi non sans beaucoup de peine , mais on m'a dit que queln quefois on entend de plus loin votre poitrine que votre lan- D gue. n y a quelque temps, Votre Majesté désirait faire quel- » que pénitence pour ses vieux péchés; à ces pénitences substi- » tuez aujourd'hui la résistance à la gourmandise, ce qui ne » sera pas moins méritoire qu'un cilice ou la discipline. » (20 décembre 1530.)
Le 3 janvier suivant, Loay sa traite encore le même sujet: « Je » recommande trois choses à Votre Majesté : la première, qu'elle » vive toujours dans l'amour de Dieu; la seconde, que dans le » boire et le manger elle se gouverne plutôt par le conseil de la » nécessité que de l'appétit ; la troisième , que puisque tous les » peuples jugent que Votre Majesté est née pour de grandes et » vertueuses choses, elle ne se laisse pas aller à la paresse du » lit, qui vous rendrait indigne de votre heureuse naissance et » convertirait vos glorieux projets en oisiveté répréhensible. » Cette prédication contre la paresse paraît vraiment étrange adressée à un prince aussi actif que Charles-Quint ; mais il fallait bien qu'elle fût fondée sur quelque disposition naturelle dont avait profité autrefois M. de Chièvres pour prolonger l'autorité de sa tutelle et se rendre gouverneur-ministre (1) . Aussi Loay sa y revient souvent :
« Un jour Votre Majesté me dit qu'elle désirait consacrer sa » vie à la défense de la foi , parce que c'était par ce seul moyen
(1) Ce Jugement du confesseur coïncide, en effet, avec Topinion de Micheli (ambassadeur de Venise auprès de Henri VUI), sur iS^uelle s'appuie M. L. Ranke, pour dire que juii^i'à trente ans, Cbarics avait laissé faire ses ministres et ses généraux. Le môme historien qui, à Tépoquc où il écrivait son chapitre sur Charlcs-Quint, dans son histoire dos Osmantis et ta monarchie espagnole, 1839, ignorait la lettre du confesseur Loaysa (publiée seulement en 1848), répète que l'activité et l'énergie de l'Empereur surprirent tout le monde en 1530.
» que vous pensiez reconnaître les grâces infinies de Dieu à » votre égard. C*est aujourd'hui qu'est venu le temps pour Vo- * tre Majesté de montrer si ces promesses étaient hypocrites et » fausses ou si elles étaient cordiales et vraies. Or, Dieu ne vous » demande pas votre vie pour la défense de sa foi , mais seule- » ment votre diligence, votre ardeur et une partie de vos revenus, » avec un tel avantage en retour, que vous ne pouvez hésiter à » les mettre sous vos pieds. Ne songez pas à des fêtes, et ne vous » laissez pas décourager par des travaux qui ne seront sans » doute pas moindres que ceux de Bologne, mais desquels doi- » vent naître la gloire et Thonneur que vous avez toujoitrs » désirés. Il est clair, Sire , que de Toisiveté , des plaisirs , des » vices et des amusements ne sortirent jamais couronne ni triom- » phe. Il y a toujours eu dans votre personne royale un combat » entre rindolence et la gloire; — jusqu'à présent en Italie c'est » l'indolence qui est vaincue; j'espère donc qu'avec la miséri- » corde de Dieu , en Allemagne et jusqu'à votre retour en Castille, » l'amour de votre honneur et de votre réputation triomphera » de votre ennemi naturel qui est la tentation de vivre tranquilj» lement et de perdre en vain le meilleur de votre tems (1). »
Pour réfuter en même temps deux jugements contradictoires sur Charles-Quint, nous disons qu'une pareille lettre ne saurait s^adresser ni à un héros sans passions , à qui il n'avait fallu aucun effort de vertu et de courage pour rester maître de luimême , ni à un prince qui s'était souvent endormi dans les jardins d'Armide, ou, selon l'expression moins poétique du diplomate vénitien : <f qui s'était abandonné à l'intempérance de » sa galanterie avec les dames de haute et basse condition. » Nous verrons bientôt que Charles-Quint avaiteu, comme tous les jeunes
(1) « Kspero en la misericordia de Dios que con roenor difficultad vencerà Tamor de vuestra honra y reputacion a vuestro natural enemigo que es holgar y gastar lo ma$ del tiempo en vano. »
(Lettre datée de Rome, le Jour de TÂssompticm , 1530.)
Vholgar est ici le quies des Latins, la récréation dans le repos, synonyme du Uetcanso espagnol, du far niente italien, et mis par Loaysa en opposition arec Tamour de la gloire ou la vie héroïque.
princes , ses tentations ; mais la correspondance intime de son directeur spirituel ne nous permet-elle pas de conclure qu'il n'y succomba pas aussi souvent que quelques-uns l'ont prétendu? Un confesseur aussi sévère que le cardinal d'Osma sur le péché de gourmandise et le péché de paresse^ aurait-il lâchement gardé le silence sur le péché de luxure?
Nous croyonsL devoir faire observer encore qu'à la date des lettres du cardinal casuiste, Charles-Quint se trouvait l'époux absent d'une compagne adorée, et que peut-être cette tentation de déserter la cause de sa gloire et celle de l'État, sur laquelle le confesseur le prêche , n'était que l'impatience qu'il aurait pu avoir de retourner en Espagne. N'est-ce pas là quelque chose de plus qu'une conjecture quand nous lisons dans une des lettres de Loaysa : « Pour votre repos , il est certain que le meilleur serait d'arranger vos affaires avec cette nation et de vous en retourner en Espagne ; mais sans doute aussi , pour votre glorieuse renommée et pour gagner plus vite la vie éternelle, il est nécessaire que les affaires de la foi restent réglées et affermies? (1) »
Il nous semble que ce qui précède équivaut à une démonstration, si nous avons rencontré le vrai sens du langage tenu par Loaysa au prince dont il avait, pendant sept ans, reçu tous les aveux au tribunal de la pénitence. Pour ceux qui trouveraient ce langage bien sévère, appliqué à la paresse de Charles- Quint, npils ajouterons encore que nous avons remarqué dans le style du dévot confesseur une expression à double sens qu'il applique aux faiblesses les plus naturelles, pour ne pas dire les plus légitimes, de la pauvre humanité. C'est le mot sensualidadj que nous ne saurions nous décider à traduire par sensualité^ quand Loaysa exhorte son pénitent, qui vient de perdre l'Infant
(1) « Para vuestro descanso, cierto estÀ que lo mejor séria asentar vuestros négocies COA esta nacion y volveros a Espanâ, pcro, sin duda, para vucstra gloriosa fama y para ganar mas ligeramente la vida eterna es nccessario que las cosasde la fc que4en solidasy asentadas. » Roma, 16 septembre 1531.
Cartns al Bmperaior Carlos F, page 35.
Fernando, à ne pas se livrer à la sensualidad d'écouter trop long-temps sa douleur paternelle. Le désir d'aller rejoindre l'Impératrice était donc à plus forte raison une sensualité pour le stoïcisme chrétien de cet homme de Dieu (1) .
Mais il est temps de raconter le mariage de Charles-Quint, quoique auparavant nous ayons à prouver par un autre récit qu'une fois au moins le jeune empereur aurait justement encouru une sévère remontrance de son directeur spirituel, si c'était déjà Loaysa qui alors dirigeait la conscience impériale.
(1) En citant les relations vénitiennes, nous avons profité des traductions existantes ; mais avec le texte sous les yeux, et ramenant quelquefois Texpression française à un sens plus littéral. Nous allons prouver, en nous amendant nousmômes, combien cette méthode est essentielle pour ne pas tomber dans de regrettables erreurs. Dans notre premier travail sur Charles-Quint, en citant les lettres du cardinal d*Dsma, nous avions suivi la traduction de M. Bradford, et là où le confesseur dit à son pénitent : — «A une certaine époque, Votre Majesté désirait faire quelques pénitences pour ses anciens péchés, » M. Bradford lui fait dire : «> A une certaine époque, j*avais désiré que Votre Majesté fit quelques pénitences,» — ce qui n'est pas la môme chose; mais voici qui est plus grave : là où le confesseur op|K>se chez Charles Tamour de l'honneur et de la gloire à son ennemi naturel, qui est l'amour du repos et la perte de temps, — ce qu'il exprime par le verbe hotgar^ dont le sens est là si parfaitement indiqué, — M. Bradford traduit par •« votre ennemi naturel^ qui vous entraine à festoyer et à perdre le meilleur de votre temps daas les orgies et la débauche, riot and debauchery, » Avec de pareilles traductions, on pourrait se passer de Cavallo et de Badouaro, pour faire de Charles-Quint un coureur de grisettes et do lorettes. Nous nous étonnons nousrmômes d'avoir pu réfuter ce dernier, après ôtre tombé dans le piège de cette version anglaise.
Nous aurons à citer encore et les lettres de Loaysa, cardinal d'Osma, et les relations des ambassadeurs vénitiens. Nos recherches ayant plutôt pour but l'étude de l'être moral que la rectification moins intéressante, quoique curieuse aussi, du fait historique quand il a été falsifié, faute de documents authentiques, nous avons dû surtout consulter ces relations riches en aperçus, en appréciations et en jugements comme
ceux que nous avons rapportés par extraits. Mais c'est dans les lettres et dépêches presque quotidiennes des ambassadeurs, qu'on peut trouver la chronique des événements, le journal des nouvelles. Cette correspondance était envoyée par des courriers ou par des occasions particulières, ou enfin par la poste ordinaire, après rétablissement des postes régulières au xvi« siècle (1). On a jusqu'ici peu exploré les lettres et dépêches vénitiennes dans les archives de Venise, qui renferment six cent treize millions de feuilles (huit millions six cent soixante-quatre mille sept cent neuf volumes) réparties dans deux cent quatre-vingt-dix-huit salles, salons ou corridors (2) I II ne faut pas les confondre avec les relations^ qui étaient les rapports que tout agent diplomatique, au retour de sa mission, était tenu de rédiger et de remettre au Sénat. Aux termes d'une ordonnance du Grand Conseil, du 17 août 1497, au Sénat seul il appartenait de nommer les ambassadeurs. La durée de chaque mission était ordinairement limitée & trois ans, soit que la république jalouse et méfiante craignît d'être induite en erreur par une ambassade permanente, soit que les nobles Vénitiens eux-mêmes se refusassent à une absence plus longue qui eût ressemblé à un exil ; d'autant mieux que c'étaient des fonctions plus pénibles que lucratives, si on en juge par les doléances de quelques-uns et surtout de ceux qui suivaient Charles- Quint, comme Cavalli,qui exposait au Sénat qu'il avait faitdix-
(1) Histoire du progrès du droit des gens en Europe et en Amérique^ par M. H. WheatoD, Bavant ouvrage qui, sous la forme de mémoire, avait concouru pour lo prix proposé par TAcadémie des Sciences morales, avec le mémoire couronné dont l'auteur fut M. le vicomte Maurice d'Hautcrivc.
(2) M. L. Ranke, qui a si utilement exploité cette mine, dit : On est presque sûr d'y trouver sur les grands événements contemporains, des renseignements précieux et des détails intéressants. Cette chronique, composée Jour par Jour par des hommes bien informés, le plus souvent impartiaux (ce qui s'explique par la position de la république) et ayant suivi de près les choses, est un trésor immense et inépuisable, m
En citant sur ce renseignement l'article Dam, dans la Biographie univer^ selie^ M. Gachard le confirme par un autre qu'il doit à M. le baron Goethals, aidede-camp de S. A. R. le duc de Brabant.
huit milles à cheval (1). Ils aimaient donc à retrouver la promenade en gondole au bout de leurs trois années. Mais aucun ambassadeur ne pouvait être autorisé à revenir avant d'avoir accompli au moins deux années d'absence, — sauf une cause légitime et l'assentiment de tous les ordres de l'État. Un secrétaire attaché à chaque mission était choisi par le Sénat et conservait son poste sous une suite d'ambassadeurs, peut-être pour contrôler les actes de son chef, ce qui est nié mais nous paraît assez conforme & l'esprit de la République.
La liste des diplomates vénitiens accrédités auprès de Charles-Quint comprend ;
1^ Gaspard Contarini, nommé en 1520 et dont les fonctions se prolongèrent extraordinairement jusqu'en 1525, son successeur n'étant arrivé qu'à cette date et nul ne pouvant quitter sa résidence avant de remettre ses pouvoirs & son remplaçant. C'était un homme docile et honnête, huomode grande dotirina e . bontà^ dit Paruta. En mission auprès de Paul IV, en 1534, il plut à ce pape qui le nomma cardinal et il passa au service diplomatique de la cour de Rome.
2^ Il eut pour successeurs André Navagero et Laurent Priuli, nommés conjointement ; ils ne se mirent en route pour l'Espagne qu'au mois d'août 1525. André Navagero y resta seul jusqu'en 1528, Priuli étant rentré à Venise au bout de peu de temps.
3<» Nicolas Tiepolo, qui assista au sacre de Bologne et suivit Charles -Quint en Allemagne et dans les Pays-Bas jusqu'en 1532.
4<> Marc-Antoine Contarini, qui accompagna Charles-Quint dans son expédition de Tunis en 1535.
(1) «Ho cavalcato più di diciotto mila miglia etc. » Reiat, degli Amb, venet.^ J. T. Tome II, page 222.
H. Gacbard penche à croire que les ambassadeurs réni tiens n'acceptaient qu*à contre-cœur leurs fonctions ; cela pouvait Ctre vrai pour un Vénitien qu'on arrachait à ses habitudes en le chargeantd'une mission étrangère; mais nous voyons que ces missions étaient g£iéralement confiées à des diplomates de profession^ tels que Contarini, Navagero, etc., qui, à peine de retour à Venise, repartaient pour une autre ambassade.
5® Jean-Antoine Veniero, accrédité jusqu'en 1535.
6° Moceniffo, de 1537 à 1560.
1^ Marino Giustinîano, qui était avec l'Empereur à l'expédition d'Alger en 1541 , et qui y mourut.
8^ Nicolas de Ponté, qui tomba malade et fut suppléé quelque temps par le secrétaire Daniel Buonriccio.
9® Bernard Navagero (de 1543 à 1546), qui, après de brillantes missions dans plusieurs cours et entre autres à Constantinople, fut nommé cardinal comme Gaspard Contarini.
10» Marino Cavalli, de 1547 ou 1548 à 1551.
11® Dominique Morosini, qui était avec Charles-Quint en Allemagne lors de la retraite d'Inspruck.
12® Frédéric Badouaro, qui semble n'être arrivé à la cour de l'Empereur qu'après l'abdication. Sa relation porte la date de 1557.
Dans cette liste ne figurent que les ambassadeurs ordinaires ou résidents; la République envoyant aussi à Charles-Quint des ambassades extraordinaires composées de plusieurs membres, quand survenait quelque circonstance qui l'exigeait (1).
Pour compléter le tableau de la vie privée de Charles- Quint, tel que nous l'ont transmis les ambassadeurs vénitiens, nous avons un recueil inappréciable, les lettres latines que sonsecréaire Van Maie écrivait au seigneur L. dePraët (2). Mais à la date de cette correspondance (1550 à 1556), l'Empereur n'est déjà plus jeune : ses attaques de goutte plus fréquentes et ses autres infirmités l'enchaînent souvent à un lit de douleur. Les confidences épistolaires de Van Maie au seigneur de Praët sont surtout curieuses comme une sorte de préface à ces lettres datées de Yuste dans lesquelles nous
(1) On en trouve la liste dans les Monuments de la diplomaiie véniiienneyCe mémoire de M. Gachard, qui nous a servi de guide pour la liste des ambassadeurs résidents.
(2) Louis de Flandres, seigneur de PraCt, descendait des maisons de Flandres et de Bourgogne, mais non pas dans la ligne droite et légitime. H fut premier chambellan et ambassadeur.
assisterons aux dernières luttes de Charles-Quint contre sa mauvaise santé : cependant nous y trouvons encore César dans toute son activité intellectuelle : il s*y révèle à nous avec ce culte des arts et des lettres pour lequel il avait su se ménager des loisirs dans Tâge de la force physique et qui, mieux que la science des médecins, charma plus tard ses heures de souflFrance pendant le jour et ses nuits d'insomnie. C'est là que nous apprenons qu'il eut le temps de traduire un poème, d'écrire des mémoires, de dicter de la polémique, d'inventer et de construire de ses mains des pièces de mécanique, entr'autres une voiture de chasse qui malheureusement faillit, lorsqu'il l'essaya, être fatale àsesdents ébranlées (1). Plus jeune, il avait aimé à aller s'entretenir avec les artistes dans leurs ateliers, avec les littérateurs dans leur cabinet d'études, avec les ouvriers dans leurs ateliers, honorant partout le génie et le travail (2). Dans un âge plus avancé, il s'attache un secrétaire littéraire , grâce auquel non-seulement il n'abandonne pas la lecture des grands historiens anciens tels que Thucydide , Tacite , César, mais encore il se fait traduire Josèphe et commenter la Bible. Naturellement le secrétaire de l'empereur infirme devait nous le montrer quelquefois entre ses deux médecins, l'Espagnol Caballus et le Belge Corneille Baersdorp, qui, ayant chacun leur système, font des expériences sur le corps de l'auguste malade comme ils auraient fait m anima vili^ et qui fournissent à Van Maie plus d'une scène comique qu'il raconte dans son style tour & tour d'une élégance cicéronienne et d'une latinité barbare à force d'être pédante. Enfin, quoique valétudinaire lui-même. Van Maie se permet de rire des querelles du
(1) « Non aspernatur exercitationes campestres, în quem usum paratam habet tormentariaro rhedaxn, ad essedi spcciem, prœcellente arte et miro studio proximis hisce mensibus a se constructam. Nuper autem, propterea quod non bene conveniat, credo, Diana cum Vulcano et Marte, res illa parum féliciter tentata, pauculos ac raros dentés quos illl natura reliques fedt, omnes labefacit ac penè excusait. »
Malinœi epittolœ, — Jun. 1551.
(2) Il aimait entre autres à s'entretenir avec Thistorien Guichardini, et à aller voir le Titien dans son atelier.
charlatan Caballus, qu'il appelle un «grand onagre, » et de son docte ami Baersdorp. Tout son respect pour la majesté de César ne l'empêche pas d'imputer, lui aussi, aux caprices déraisonnables de Testomac impérial plutôt qu'aux erreurs de la médecine, soit la goutte soit les autres infirmités qui défiaient l'empirisme de l'un et la science de l'autre. Il ne fait pas du reste la moindre allusion à la maladie que Marine Cavalli glisse entre les éloges donnés aux vertus exemplaires de l'Empereur. Comme Van Maie accompagna Charles-Quint dans sa retraite, nous reparlerons là plus longuement de lui et de ses fidèles services.
l'empebech et Marguerite tanoest. 95
l'empereur dans les pays-bas. — SES SYMPATHIES FLAMAITDBS. — LA PROSPÉRITÉ DE CES PROVINCES. — POPULARITÉ DE L*EMPEREUR. — BEUCKELS. — LES FÊTES. — MARGUERITE VANGEST. — MARGUERITE D*AUTRICHE.
A peine couronné à Aix-la-Chapelle, Charles-Quint se voyait rappelé dans ses États héréditaires par les menées sourdes et les attaques ouvertes du roi de France. Non content der provoquer, comme nous l'avons déjà dit, une émeute à Vienne et d'offrir aux communes insurgées d'Espagne l'appui des troupes envoyées par lui en Navarre sous prétexte de reconquérir ce royaume pour son souverain légitime , François I«' encourageait Robert de La Marck à ravager le Luxembourg,
La diète de Worms n'était pas terminée encore lorsque l'Empereur, sentant le besoin d'avoir un allié dévoué et un lieutenant sur la frontière d'Allemagne, mariait sa sœur Marie à Louis, roi de Hongrie, et son frère Ferdinand à la sœur de ce prince, préparant ainsi son élection comme roi des Romains. Forcé de temporiser avec la Réforme religieuse, il ne répondit que par l'édit de Worms au refus qu'avait fait Luther de se rétracter, et partit pour Mayence d'où il se rendit dans les Pays- Bas. Il y séjourna plusieurs moispour surveiller tous les mouvements de François P»"; mais, même en opposant une défense armée aux tentatives d'invasion, il ne cessait de négocier soit avec la France, soit avec l'Angleterre, jusqu'à ce qu'il eût fortifié ses positions défensives.
96 L*EMPEttEUR
Quoique Charles-Quint employât utilement le séjour qu'il fit alors dans les Pays-Bas, quoiqu'il y fût surtout occupé de la guerre, tantôt ses soldats repoussant ceux de François jusqu'audelà de la frontière, mais tantôt forcé aussi de prendre lui-même des précautions pour n'être pas surpris par l'ennemi, son retour fut l'occasion d'une suite de fêtes. Ses fidèles communes de Flandres aimaient à lui prouver que loin d'imiter les communes d'Espagne, qui avaient vu avec déplaisir leur souverain solliciter et accepter la couronne des Césars, elles étaient doublement glorieuses de saluer un empereur né parmi elles et accusé par ses autres sujets de favoriser partialement ses compatriotes. Charles avait, en eftet, jusqu'ici mérité ce reproche, et naturellement ce n'était pas sans une sympathie réelle qu'il se retrouvait au milieu de cette noblesse dont les fils furent les compagnons de ses premières études et de ses premiers jeux, au milieu de ce peuple qui l'avait gardé enfant avec un soin jaloux mais dévoué, et dont la familiarité n'avait nullement effarouché sa fierté. Dans les kermesses et les fêtes populaires, il aimait à voir s'épanouir à son approche les bonnes physionomies flamandes, et il ne repoussait pas les mains un peu rudes qui lui offraient le pot de bière mousseuse, liqueur qu'il préféra toute sa vie aux vins de France, d'Allemagne et d'Espagne.' Dans les joutes, dans les tournois, les acclamations de la foule lui rappelaient les applaudissements obtenus par ses premiers coups de lance ; dans les bals, pouvait-il, prince de viugt et un ans, être insensible à l'émotion que son entrée faisait naître parmi ces jeunes dames au teint blanc et rose, contre le sourire desquelles il n'avait plus pour égide l'autorité de son mentor, le doyen de Louvain ? (1)
(1) L*évêque W^atson, citant Bentivoglio, atteste cette familiarité courtoise de Charle»-Quint lorsqu'il était en Flandres, et Tempressement avec lequel il y laissait de côté cette cérémonie qui rend si difficile aux princes de savoir s'ils sont aimés ou de montrer qu'ils méritent de l'être. Hist.of Philippe If^ vol. 1, P* 01. — Bentivoglio parle des beautés belges, grandes, blanches, bien faites, etc. {donne di corpo grande^ di camagione bianca, di fattezze délicate^ di membribien proportionnati e composti), (Relazione dette provincie unité di Fiandra)
ET MARGUERITE VANGEST. 97
Quoiqu'il se fût très bien tiré aussi 'du rôle qu'on lui avait attribué dans les fentes espagnoles, celles des Pays-Bas étaient encore plus de son goût. S'il n'avait pas craint en Espagne de combattre le taureau avec la lance, il appréciait mieux encore , en vrai fils de la Flandre, ces banquets pantagruéliques où les corps de métier faisaient rôtir un bœuf tout entier sur la place du marché, le découpaient et le mangaient en Tarrosant de la bière ou du vin que répandaient les fontaines publiques, pendant que les jeunes garçons grimpaient aux mâts de cocagne ou que les femmes disputaient le prix de la course. Il aimait ces processions symboliques dont les personnages parcouraient les rues décorées avec ces belles tapisseries si admirées des ambassadeurs vénitiens, qui les comparent aux mosaïques de Venise (1) .
Quel prince ne se plaît là où il se sait populaire? Écoutons ce qu'écrivait le Vénitien Contarini, deux ou trois ans après l'époque où nous nous arrêtons avec Charles-Quint parmi ses compatriotes : « L'esprit de ce pays à l'égard de » son prince est excellent. Tous l'aiment beaucoup et tous » naturellement sont grands ennemis des Français, excepté » la ville de Bruges, qui a la réputation d'être plus portée vers » la France que pour la maison d'Autriche, depuis que ses » habitants firent prisonnier l'empereur* Maximilien et que i) l'empereur Frédéric, qui vint pour délivrer son fils avec une » puissante armée, leur fit beaucoup de ravages.»
Enfin, pour un prince qui savait calculer, ce devait être un double plaisir de reconnaître dans les manifestations de la joie publique un symptôme certain de la prospérité publique. Quoique ce fût surtout pendant les dernières années de son règne que les villes de Flandres atteignirent l'apogée de leur dévelop-
(1) « On voit ici, » disait Soriano, « à quel degré de perfection peut atteindre » Thabileté de ceux qui fabriquent les tapisseries. De même que nos maîtres mosaïstes » produisent avec de petites pierres d*admirables copies, de môme avec des fîls de » laine et de soie, l'ouvrier de ces provinces sait donner au travail, non-seulement » des couleurs, mais encore des effets do lumière et d'ombre, reproduisant les » paysages et les figures aussi bien que les peintres. » Soriaxo.
Voir aussi toutes les descriptions des fôtes des serments ou corps der métiers flamands.
Ô8 l'empebeub
pement, on voyait déjà, en 1520 et 1521, les premiers progrès de ce grand mouvement industriel et commercial qui frappait Marino Cavalli en 1551 et lui faisait écrire à la Seigneurie :
a Les Pays-Bas ont beaucoup de ressemblance avec les États » de la République. Anvers peut très bien être comparé à Ve- » nise sous le rapport du commerce ; Louvain à Pavie pour » son Université ; Gand à Vérone pour son étendue ; Bruxelles » à Brescia pour sa situation. Anvers a 70,000 ou 80,000 ha- » bitants, et il se fait dans cette ville tant d'affaires de change et » autres que j'en ai été étonné et émerveillé, voyant que sous » ce rapport Venise même était surpassée par Anvers. Les mar- » chandises ont dans ces provinces leurs localités réconnues. » Pour les draps c'est Lille , Commines , Courtray et autres » lieux environnants; pour les tapisseries, Bruxelles, Aude- » narde , Enghien ; pour la toile , le fromage et le beurre , la » Hollande ; pour les poissons salés, la Zélande ; pour les osta- » des et les camelots, Valenciennes et Lille. C'est à Bruges que » sont apportées toutes les laines d'Espagne, et à Menin que se » fabriquent les nappes et les serviettes. Toutes ces marchan- » dises, après avoir enrichi les villes précitées, sont transportées » à Anvers comme au centre du commerce. Il y a partout une » telle circulation d'argent et lïn débit de toutes choses si abon- » dant, qu'il n'est pas d'individu, si bas placé et si indolent qu'on » le suppose, qu'il ne faille considérer comme riche dans sa » position relative. » Ajoutons à cette statistique, limitée aux Flandres et à la Zélande, que la Hollande faisait alors partie des Pays-Bas espagnols, et qu'Amsterdam comme Anvers, préludait à sa prospérité maritime et commerciale. Les premiers navires hollandais franchissaient déjà l'Escaut pour aller dans les mers boréales pêcher le hareng , devenu une source de richesse nouvelle depuis la découverte de ce Beuckels , à qui Charles-Quint fit ériger plus tard une statue (1 ) .
(1) Charlcs-Quint savait honorer Tindustrio aussi bien que les arts. Un des bienfaiteurs des Pays-Bas fut certainement le pôcheur Guillaume Beuckels qui, au commencement du xv* siècle, trouva l'art de saler et d'encaquer les harengs. Il
ET MARGUERITE VANGEST. 09
Nous n'anticipons pas trop en citant Cavalli et Soriano, sur la prospérité industrielle et commerciale des villes néerlandaises; car en 1*525 Contarini avait dit presque la même chose des mêmes villes, et, en 1546, Navag*ero nous justifie en démontrant que Charles-Quint avait une autre raison que ses sympathies natives pour caresser les Pays-Bas : « — L'Ema pereur, dit-il, a tiré de ces provinces en un peu moins de i> vingt ans : « in poco meno de venii anni » «powr le moins dix- » huit à vingt millions dor^ somme qui excède , assure-t-on, » tout ce qu'elles avaient jamais payé à tous leurs autres sou- » verains ensemble. Malgré tout ce qu'ont payé ces provinces, » elles sont encore très riches, etc. » (1).
Un historien a fait observer avec raison que TAmérique (qui jamais, il .est vrai, ne rendit au père ce qu'elle rendit à son fils Philippe II), ne devait pas être aussi précieuse à l'Empereur que les Pays-Bas. « C'est dans les Pays-Bas, disait Soriano, que se » trouvent ces trésors , ces mines de l'Inde , qui ont fourni à » l'Empereur les moyens de faire ses guerres , ce sont les Pays- » Bas qui ont maintenu la puissance et la dignité de sa cou- » ronne. » (2)
On voit qu'en 1521 le jeune empereur avait plus d'un motif pour faire quelque séjour dans ces contrées et pour y accepter avec bonne grâce toutes les fêtes et tous les bals qu'on lui offrit.
Ce fut dans un de ces bals, à Audenarde, que se fît voir pour la première fois aux yeux de Charles-Quint, celle qui aurait pu
était né à Bieniliet, dans la Flandre hollandaise, où ses concitoyens lui avaient érigé un petit tombeau. L'Empereur y fit un pèlerinage avec sa sœur la reine de Hongrie, et voulut que Beuckels eût une statue.
(1) Monuments de la diplomatie vénitienne^ considérés sous le point de vue de Hiistoire moderne en général et de « Thistoirc de Belgique en particulier, » par M. Gachard. Bruxelles, 1853. — M. Gachard, que ces citations intéressaient plus particulièrement, a consulté un texte manuscrit plus exact que celui d*Âlberi, et qui existe à Madrid.
(2) SoBiANO, cité dans Vllistoire des Osmanlis et de ta monarchie espagnole pen-* dant les xvi* et xvu* siècles^ etc.
100 L^BMPBBBUB
exercer une certaine influence sur son caractère, — soit que ce caractère fût déjà formé quoique dissimulé, soit qu'il fallût une dernière crise du tempérament pour qu'il se montrât en même temps que le premier duvet de la barbe.
Au milieu d'un groupe de jeunes filles de la noblesse belge , Charles en distingua tout d'abord une plus belle que ses compagnes. Dans sa physionomie heureuse éclatait un enchantement naïf causé par la fête elle-même et par l'admiration pour l'Empereur à qui la ville l'offrait. Car c'était un spectacle doublement nouveau pour elle, comme l'attestait cette fraîcheur que ternissent trop vite les éblouissantes veillées de la danse. L'attraction
fut mutuelle s'il est une fascination dans les yeux d'une
jeune beauté , il en est une aussi dans ceux d'un prince couronné qui laisse voir sa soudaine préférence. Charles-Quint ne tarda pas à se trahir autrement que par le regard : il fit remarquer la jeune fille aux seigneurs qui l'entouraient, vanta son visage, sa taille , sa grâce , tout ce qui le charmait en elle , et demanda qui elle était. Il apprit qu'elle se nommait Marguerite Vangest, issue d'une noble famille d'Audenarde, et qu'elle étaitorpheline, ayant perdu dès l'enfance Jean Vangest son père et Marie Cocquamba sa mère, morts d'une épidémie. Elle était confiée à la tutelle d'Antouin de Lalaing, comte d'Hochsted, dont l'épouse, Elisabeth de Culenbourg, relevait comme sa fille. Jusqu'à cette soirée brillante, Marguerite Vangest avait vécu dans la solitude du toit domestique, fuyant les plaisirs mondains par dévotion et se préparant à prendre le voile (1). Elle avait cédé cependant aux sollicitations de la comtesse d'Hochsted et peut-être à la curiosité si naturelle de voir l'Empereur, en se laissant conduire à ce bal ; mais avant que Charles entrât dans la salle elle s'était naïvement livrée aux éblouissements et aux séductions de la fête. A compter de cette nuit. Dieu ou du moins le couvent eut un rival dans ce cœur qui ne se connaissait pas lui-même et
(1) Elle avait refusé plusieurs mariages selon Strada : « Compluribus expetita certatlm ad nuptias, horuxn spes omnium diù frustrata est objectu castitatis, intra religiosa claustra propediem dedicaode : • De Mh Belgico, 1* dec.
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qui croyait peutrêtre encore n'éprouver pour Charles que l'amour d'une sujette dévouée h son Empereur.
Cependant l'admiration de Charles pour Marguerite Yan^est avait été observée par un de ces courtisans ambitieux ou cupides qui savent que les services rendus à la passion d'un prince sont en général un moyen plus sûr de capter sa confiance que les services rendus à sa gloire et aux vrais intérêts de son gouvernement ( 1 ) . Il se rappelait Philippe-le-Beau et le favori don Juan Manuel dont le crédit survivait encore auprès de l'Empereur, puisqu'il était son ambassadeur à Rome. Ce courtisan résolut de donner Marguerite pour maîtresse à Charles-Quint , par une de ces intrigues que le drame espagnol n'a pas toujours inventées, mais dont l'historien doit abandonner les détails au roman et au drame. Quoique la réciprocité des sentiments de Charles- Quint et de Marguerite Vangest dût faire supposera leur intermédiaire qu'il lui serait facile de les rendre complices volontaires de sa machination, il fut forcé pour réussir en partie, de tromper la religion de l'Empereur et d'employer contre l'innocence de la jeune fille un de ces moyens qui ne livrent qu'une victime à un débauché riche ou puissant. Il l'enleva de nuit et la conduisit tremblante au rendez-vous après avoir troublé sa raison par un narcotique (2) .
Ce ne fiit que peu de temps après que Charles-Quint, apprenant toute la vérité, au lieu de remercier le courtisan , lui exprima son indignation. Il se reprocha à lui-même sévèrement un attentat qui souillait à la fois l'honneur d'une jeune fille et sa propre gloire (3) . Le mystère du moins pouvait encore protéger
(1) « Ex eo Tidelicet génère qui ad principum gratiam non niai malis artibaa aditum habent. » ( De Betlo Belgico,)
(3) « Puellam per tenebras dolo subreptam induxit ad Cœsarem, etc. «
(Ibid.)
(3) « Glàm baberi partum ctiravit quô matris pudori oonsuleretur et fam» sue... » (Ibid.) Strada ajoute cette obsenratîon remarquable: a CujMshaùd $anè prodigus in eo génère Corohu fuit^ née lobes suas cum pompa et seenâ produxU\ car toujours Cbarles se montra Jaloux de sa gloire, n'afficbant pas avec pompe ses faiblesses en ce genre. »
102 l'empereur
la pudeur de Marguerite, jusqu'à ce qu'elle prît le voile. Mais elle devint mère, et une servante qu'il fallut mettre dans la confidence y mit elle-même son mari , lequel se trouva être moins discret encore que sa femme. La jeune mère ainsi trahie, voulut du moins que sa faute fût en partie couverte par le grand nom du père de son enfant et déclara qui il était. L'enfant était une fille qui reçut le nom de Marguerite comme sa mère. Charles-Quint la reconnut aussitôt et la fit élever comme princesse du sang impérial.
Par la suite, cette fille ne devait pas démentir ce noble sang. Son éducation fut d'abord confiée à la tante de l'Empereur, la princesse Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien; puis continuée par Marie de Hongrie, quand cette reine, devenue veuve du roi Louis, tué à la bataille de Mohacz, gouverna à son tour les Pays-Bas. Ce fut elle surtout qui forma le cœur et l'esprit de la jeune Marguerite. De bonne heure celle-ci imita ce modèle, et, comme Marie, se fit un caractère viril qui se manifestait dans son goût pour les exercices violents aussi bien que dans sa gravité précoce. A l'âge de douze ans, la fille de César n'aimait que les promenades à cheval et la grande chasse. Elle courait les bois avec sa tante, nullement effrayée de la mort qu'y avaient trouvée successivement les deux épouses de Maximilien, Marie de Bourgogne et Bianca Sforza. La nature elle-même sembla se prêter à cette transformation de la fille de Charles-Quint, en donnant à sa lèvre supérieure ce duvet qu'on a prétendu avoir révélé si tard le sexe de son père (singulière compensation de la nature envers celui-ci) . Il est douteux toutefois qu'à l'âge de quinze ans, en 1536, Marguerite d'Autriche justifiât déjà par cet ornement viril de son visage, le parti qu'avait pris l'Empereur de la fiancer au duc de Florence, Alexandre de Médicis. En effet, ce prince, après l'avoir épousée, la négligeait encore comme une enfant qui pouvait attendre qu'il s'occupât d'elle, et il lui préférait d'indignes rivales, lorsque, entraîné à un rendez-vous de plaisir, il y périt sous le poignard de Lorenzo, son perfide cousin. Cosme de Médicis, qui succéda à
ET MARGUERITE VANGEST. 103
Alexandre sur le trône ducal, sollicitait aussi la main de la jeune veuve ; Charles-Quint lui préféra Octave Farnèse, fils du duc de Parme et petit-fils du pape Paul III. Ce second mariage ne fut d'abord pas plus heureux que le premier; mais la bonne intelligence se rétablit entre le duc et la duchesse Marguerite, qui devait gouverner les Pays-Bas sous Philippe IL
Charles-Quint eut toujours pour Marguerite d'Autriche TafiFection d'un père, et nous retrouverons son portrait parmi ceux dont il décora sa retraite de Yuste. Mais la mère de cette fiUe naturelle ne joua aucun rôle à la cour, après même qu'elle eut avoué tout haut sa maternité. Tout porte à croire qu'un couvent la sépara à jamais de l'Empereur et de la jeune princesse. Avant son mariage, Charles-Quint n'eut jamais une maîtresse en titre, s'il en admira et aima une autre que Marguerite Vangest.
Charles-Quint se maria en 1525. Ce fut pour lui l'acte le plus sérieux de sa vie. La politique fut consultée d'abord dans le choix qu'il fit; mais une fois l'acte accompli, on peut dire que par son respect pour le mariage et par sa fidélité conjugale , il ne fut pas seulement le digne représentant du principe chrétien en opposition à Solyman le représentant de l'islamisme , il le fut encore en opposition à François I®', que ses mœurs non moins que sa politique, semblaient rendre l'allié naturel du Sultan.
Dans Tépisode des amours de Charles-Quint et de Marguerite Vangest, n*ayant guère d*autre autorité que Strada pour les détails , nous nous sommes privé de quelques additions qui nous avaient été transmises sur les lieux sans preuves suffisantes. C'est surtout quand Thistoire ressemble au roman, que Ton doit Tappuycrsur des documents authentiques, comme ceux que nous avons eu la bonne fortune de découvrir sur Clémentine Walkenshaw (la mère de la duchesse d'Âlbany), dans notre Histoire de Charles-Edogard. C'est à notre grand regret que nous laissons le voile du mystère plutôt que celui du couvent sur Marguerite Vangest ; mais ce mystère môme n'a-t-il pas quelque those de pudique ? Strada Ta parfaitement rendu et compris dans sa belle phrase latine sur le secret dont Chariesr- Quint voulait s'entourer : Quà magis consuleretur matris pudori et fama tua.
PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS MENTIONNÉS DANS LES SIX PREmERS PARAGRAPHES DE LA CHRONIQUE DE CHARLES-QUINT.
Année 1500, Naissance de Cbarles-Quint.
— 1504, Mort d'Isabelle de Castille.
— 1504 à 1516, Régence de Ferdinand-le-Catholiquc.
— 1506, Mort de Philippe-le-Beau.
— 1509, Ximenès en Afrique. — Prise d*Oran.
— 1516, Mort de Ferdinand-le-Catholique.
— 1516, Avènement de Charles-Quint au trône d*Espagne.
— 1517, Mort de Ximent's.
— 1519 (12 janvier). Mort de Tempereur Maximilîen I*'.
— 1519 (28 juin), Charles-Quint élu empereur.
[Les grands électeurs de l'Empire, à cette époque, étaient Albert, archevêque de Mayence; Herman, archevêque de Cologne; Richard, archevêque de Trêves; Frédéric, duc de Saxe; Louis, roi de Bohême et de Hongrie; Joachim, marquis de Brandebourg ; et Louis, comte palatin du Rhin.]
— 1520, Couronnement de Charles-Quint, à Aix-larChapelle.
— 1520, Avènement du sultan Solyman. .
— 1521, Diète de Worms.
— 1520 à 1522, Insurrection des Comuneros.
— 1521, Élection du pape Adrien.
— 1522, Prise de Rhodes par Solyman.
— 1523, Élection du pape Clément VII.
— 1525, Charles-Quint fait don de l'île de Malte aux chevaliers de Tor-
dre de Saint-Jean de Jérusalem.
— 1525, Bataille de Pavie.
— 1520, Bataille de Mohacz.
— 1526, Mariage de Charles-Quint.
— 1526, Traité de Madrid.
^- 1527, Sac de Rome et mort du connétable de Bourbon.
— 1529, Traité de Cambrai.
— 1530, Sacre de Charles-Quint à Bologne.
— 1530 et 1331, Diète d'Augsbourg et ligue de Smalkalde.
— 1532, Solyman se retire devant Charles-Quint.
— 1536, Election de Paul III (Alexandre Famèsc.)
— 1535, Prise do Tunis.
l'iHPBBATBICE ISABELLE. 105
LIS FlANCéBS DE CHARLES-QUINT. — LES VARIAGBS PORTUGAIS. — l'IVPÉRATRICB ISABELLE. — FÊTES DD MARIAGE. — NAISSANCE ET BAPTÊME DE PHILIPPE II. — LES INFANTS ET LES INFANTES. — LE JEUNE PRINCE DE DANEMARK. — MORT ET FUNÉRAIL- LES DE L^IMPÉRATRICE. — LE VEUVAGE DE CHARLB»-QUINT. — PREMIÈRE PENSÉE DE l'abdication. — GOUTS MONASTIQUES.
Aux premières Cortès de Castille tenues par Charles-Quint à Valladolid en 1518, l'assemblée des procuradores présenta au nouveau roi une requête en soixante-quatorze paragraphes, dont le 11* paragraphe était conçu en ces termes : — « Qu'il plaise à » "Sa Majesté de se marier le tôt possible, selon le besoin qu'en n ont ses royaumes, afin qu'un si haut prince puisse donner » à ces royaumes des fils de bénédiction qui régnent sur eux » pendant de longues années. » Le roi répondit : « Qu'il y re- » garderait et ferait ce qui conviendrait le mieux à son hon- 9 neur et au bien de sa personne, ainsi qu'à ses royaumes et à » sa succession.» (1)
Quelque pressée que fût la Castille de voir son souverain marié, Charles-Quint attendit encore sept ans avant de pouvoir répondre au vœu de ses peuples.
(1) « Respondiô el rey : que miraria en ello, y baria \o qne mas conreniesse a su honra y bien de su persona, y por estos reynos y succession deUoa. » — Sandoval, ton» i", p. 80.
106 l'impératrice isabblle.
Charles-Quint devait ne se marier qu'une fois, mais il avait eu^plusieurs fiancées. La première était Madame Claude, fille du roi Louis XII, qui, après l'avoir promise à Charles-Quint, la donna plus tard à François P' (alors qu'il p'était encore que comte d' Angoulême) , en le créant duc de Valois , — seule conquête peut-être que François eût rétrocédée assez volontiers à son rival, s'il l'avait pu. Charles dut épouser ensuite — Madame Renée, sœur de Madame Claude , qui lui eût apporté en dot le duché deBerry et deux cent mille écus d'or, — puis successivement (en 1516 par le traité de Noyon), la princesse Marie de France, âgée d'un an, à laquelle son père François P' donnait pour dot ses prétentions sur le royaume deNapfes, et (en 1520) — Marie Tudor, fille aînée de Henri VIII, que, trente-cinq ans plus tard , il aurait pu épouser encore. Tous ces projets de mariage et d'autres encore s'évanouirent avec les intérêts qui les avaient dictés.
En 1525, lorsque l'Empereur pensa sérieusement à faire asseoir à côté de lui une princesse sur le trône, ce fut vers le Portugal qu'il tourna les yeux. Déjà, en 1515, sa sœur aînée, doua Léonor, avait épousé Emmanuel-le-Grand, le roi alors régnant, — et, plus récemment, sa sœur la plus jeune, doiia Catalina, venait d'être unie à Jean III, successeur d'Emmanuel (1). Dona Léonor, qui, à peine veuve, était revenue auprès de Charles en Espagne, avait pu lui parler de l'infante Isabelle, fille du feu roi et de sa première femme, doua Maria de Castille. Ce fut M. de La Chaulx qu'il chargea d'aller demander sa main, de
(1) Le roi de Portugal était veuf et Agé de 50 ans. . Quoique Charles-<^uint, en fait d'alliances matrimoniales, consultât plutôt, pour les princesses de sa famille, les convenances politiques que les affections du cœur, cen*est pas à lui quMl faudrait reprocher un mariage, arrùtô dès Tannée 1515; mais justifions au moins la bonne reine Eléonore de Tambition nouvelle que lui attribue un historien moderne, d'après Sandoval , quand il assure qu'on avait songé d'abord au fils de Manuel ; — (I mais l'infante^ impatiente de régner^ préféra le père au fits afin d'être plus tôt reine ! » Uist, d'Espagne, tome H, page 311. Il parait qu'elle eût préféré, au fils et au père, le prince palatin Frédéric. Sandoval ne rapporte qu'un on dit^ « oiros dixeron^ » et il ajoute : « Mieux vaut le soleil levant que le soleil couchant. » Ce n'était pas l'avis de don Manuel, qui demanda l'infante pour luimÊme. En 1535, le prince Frédéric épousa la princesse Dorothée, de Danemark.
l'impératrice ISABELLE. 107
régler toutes les conditions de cette alliance et d'épouser la princesse par procuration. Charles-Quint continuait en cette circonstance la politique des Rois Catholiques, politique qui, en multipliant les mariages entre les deux cours, devait, un peu plus tôt ou un peu plus tard, compléter dans l'avenir l'unité de la Péninsule ibérienne, soit que la main qui en tiendrait tous les sceptres réunis fût espagnole, soit qu'elle fût portugaise; car jusqu'ici les chances avaient alternativement été pour Lisbonne et pour Madrid. Sous Ferdinand et Isabelle même, un moment leur fille aînée avait porté tous ses droits sur leurs royaumes dans la famille d'Avis, au préjudice de Juana, la cadette, et, par conséquent, de Charles-Quint lui-même. Les Portugais acceptaient alors comme les Espagnols cette éventualité. Dans chaque nouveau traité d'alliance entre les deux familles si souvent mêlées, il ne fallait prévoir et prévenir que ces nullités matrimoniales qui pouvaient quelquefois être opposées par un prétendant à un autre , comme sous le roi don Alfonse. Les dispenses papales à cause des degrés de consanguinité étaient par conséquent examinées avec soin par les docteurs canoniques des deux nations.
A la date du 20 octobre 1525, il résulte d'une lettre du seigneur de La Chaulx (1 ) , que cette grande affaire était si avancée que l'on s'occupait déjà de l'itinéraire que suivrait l'Infante, depuis la frontière où remise de sa personne devait être faite aux chevaliers castillans, jusqu'à Séville où le fiancé impérial la recevrait d'eux solennellement. Ce ne fut toutefois que le 9 mars de Tannée 1526; que Séville vit arriver la nouvelle impératrice
Quelques jours auparavant, Charles-Quint avait reçu les adieux de François P', dont il avait brisé les fers en lui accordant la main de sa sœur Éléonore, qui quitta son deuil de veuve pour la cérémonie préliminaire des fiançailles. Après avoir échangé ses serments de réconciliation avec son captif qui allait
(1) Lanz. Correspondenz des Kaisers Kart,, tome i".
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devenir son frère, Charles lui avait dit : « Je ne vous demande ». qu'une chose : si vous devez me tromper en tout ou en partie, » que ce ne soit pas du moins en ce qui touche ma sœur et votre » épouse, parce que ce serait une iiyure que je ne pourrais m'em- » pêcher de venger. » Pouvait-il, sans un certain remords, confier Éléonore à un prince dont la loyauté conjugale devait lui être suspecte après l'abandon où avait vécu la reine Claude, sa première femme ? Malgré cette légitime inquiétude au sujet de sa sœur, c'était sous d'heureux auspices que Charles prenait une compagne. La paix régnait dans tous ses États , paix glorieuse conquise par la victoire. Séville, la plus riche sinon la plus belle de ses villes d'Espagne, chargée de les représenter toutes, n'exagérait pas trop en le proclamant par ses inscriptions de fête le plus grand et le plus fortuné des monarques ses contemporains. Sept arcs de triomphe exprimaient ce sentiment auquel applaudissait un concours nombreux d'Espagnols et d'étrangers. Sur un de ces arcs étaitcélébrée laPEUDENCE du prince, sur un autre son coueage qui l'avait placé à la tête de la république chrétienne, sur un troisième sa clémence, sur le quatrième sa justice. Le cinquième et le sixième étaient dédiés à la PAIX et aux vertus théologales; le septième enfin, à la GLOIRE, qui couronnait les augustes époux avec cette inscription :