‹ Charles-Quint;Chapitre 20 sur 58 · QUOD TOTUS ORBIS PELICISSIMIS IMPERATOBI ET IMPERATRICI DEBUIT · texte numérisé non relu

QUOD TOTUS ORBIS PELICISSIMIS IMPERATOBI ET IMPERATRICI DEBUIT

S. P. Q. H. exsoLvn (1).

La pompe des fêtes nuptiales rappela aux vieillards les splendeurs des plus glorieux jours du règne précédent ; mais ce qui charmait le plus toute cette population enthousiaste, c'était la beauté de la nouvelle souveraine. On aimait à lui trouver une ressemblance avec la reine Isabelle, comparaison qui l'embellissait encore aux yeux de Charles en lui créant tout d'abord une popularité parmi sea sujets d'Espagne. La céré-

(1) «Ce que runivers entier doit à nos très fortunés souverains, rEmpereur et rimpénitrice, le Sentit et le peuple de Sérille le leur payent »

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monie ecclésiastique fut célébrée par l'archevêque de Tolède. Le soir, M. de La Chaulx ouvrit le bal. Le roi de Portugal était arrivé pour féliciter, en personne, l'Empereur et l'Impératrice; un autre mariage , celui de la reine Germaine et du duc Ferdinand d'Aragon (1) allait être l'occasion de nouvelles joutes, de nouveaux bals, de nouvelles réjouissances, — lorsque le cinquième jour, un courrier arriva d'Allemagne avec de tristes dépêches qui apprenaient à Charles-Quint la mort de celle de ses sœurs (nommée, elle aussi, Isabelle), qui avait épousé le roi de Danemarck. Immédiatement aux habits de gala l'Empereur fît substituer les habits de deuil. Mais on reprit le cours des fêtes après le deuil expiré.

Ainsi commencèrent pour Charles-Quint les joies et les douleurs de la famille.

Le mardi 22 mai 1527, entre quatre et cinq heures du soir, naquit Philippe, son fils aîné, dans la ville de Yalladolid, où se tenait l'assemblée des Cortès du royaume. L'Impératrice , au moment suprême de sa délivrance, montra un courage qui lui eût mérité une chaîne d'or comme à Jeanne d'Albret, la mère de Henri IV. La sage-femme, voyant qu'Isabelle s'eflFbrçait de maîtriser ses souflFrances, lui dit : « Sérénissime Seflo- » ra, ne gémissez pas tant en vous-même ; poussez plutôt un » bon cri : cela vous soulagera. » L'Impératrice répondit en portugais : « Ne me parlez pas de cette manière, conunère ; je » mourrai s'il le faut, mais je ne crierai «pas. » Les souffrances devenant plus vives, Isabelle ordonna qu'on éteignît toutes les lumières de sa chambre, afin que si la douleur altérait le calme de son visage, aucune des personnes qui la secouraient ne pût le voir. Ce soin jaloux de sa dignité suffirait à prouver qu'Isabelle de Portugal était bien une impératrice selon le cœur et le caractère de Charles-Quint.

(1) Elle arait épousé en secondes noces, après la mort de Ferdinand, le marquis de Brandebourg. Son troisième mariage avec don Ferdinand d'Aragon, tat différé Jusqu'à ce que la cour eût quitté le deuil. Gharles^uint avait toujours respecté eo elle la yeure de son aïeul.

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Dès que le prince fut né et enveloppé de ses langes, l'Empereur le prit dans ses bras et lui adressa ces paroles : « Que » Dieu, notre Seigneur, te rende bon chrétien I A Dieu, notre » Seigneur, je demande qu'il t'accorde sa grâce ! Plaise à Dieu, » notre Seigneur, qu'il daigne t'éclairer pour que tu saches » gouverner les royaumes dont tu seras l'héritier! » Quoiqu'il tombât une grande pluie, l'Empereur s'en alla à pied jusqu'au monastère de Saint -Paul pour y remercier Dieu.

Le baptême fut une nouvelle occasion de solennités pour l'Église et de réjouissances publiques : aux joutes, au jeu de cannes, succédèrent les combats de taureaux : Charles-Quint entra lui-même en lice et se signala par un beau coup de lance (dib una buena lançada) ; mais les fêtes du baptême, comme celles du mariage, furent interrompues par la nouvelle de la mort du connétable de Bourbon. Charles- Quint prit le deuil et fit célébrer un service funèbre auquel il assista, ne voulant pas se montrer ingrat envers un capitaine qui l'avait bien servi, quoique traître à son propre roi. Et d'ailleurs il répondait ainsi aux déclarations de guerre de François I«' qui, selon ses prévisions, n'avait pas manqué de vouloir se soustraire à l'exécution du traité de Madrid, laissant en Espagne sa fiancée Éléonore et ses fils, otages livrés par leur père. Quand Charles-Quint connut le sac de Rome et les outrages faits au Pape, il voulut que l'Église d'Espagne prît le deuil « Un peuple chrétien, » dit-il, ne doit pas se réjouir quand son prince est dans les » chaînes (1). »

Le second enfant de l'Empereur et de l'Impératrice, fut une fille, venue au monde en 1528, et nommée Maria ; — celle qui

(1) Charlea-Quint avait interdit de même toutes les réjouissances publiques, quand il avait appris que François I" était son prisonnier, déclarant « qu*un roi chrétien ne doit pas triompher de sa victoire sur un autre, mais en rapporter à Dieu seul tout Tbonneur ! n paroles taxées d'hypocrisie raffinée, mais qui pouvaient bien n*ètre qu*une leçon donnée au captif, dont il ne songeait pas, certes, à briser les fers sans conditions, et, entre autres, sans la promesse de s'allier avec lui contre le Turc.

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devait être impératrice elle-même en épousant son cousin Maximilien, le fils de Tempereur Ferdinand.

En 1530, Charles-Quint était à Bolog-ne quand Isabelle accoucha d'un second Infant auquel fut donné le nom de Fernand, nom réclamé par la noblesse espagnole, en mémoire de tant de rois qui l'avaient glorifié et même sanctifié. La naissance de ce second fils ne réjouit guère moins l'Empereur que la naissance du premier; car il pensait et disait qu'un souverain doitdemander à Dieu plusieurs enfants mâles (1). Aussi éprouva-t-il un vif chagrin quand il apprit la perte de ce second Infant, qui mourut l'année suivante. Le cardinal d'Osma lui écrivait à cette occasion la lettre où il l'exhorte à ne pas trop se livrer à la sensualité des larmes :,

« — Dieu a enlevé l'Infant Don Fernando pour le ciel ; mais » puisque cette mort est l'œuvre de Celui qui nous aime mieux » que nous ne nous aimons, il est raisonnable que Votre Majesté » la supporte avec patience et qu'elle s'arrache à la tristesse que » la sensualité engendre en nous dans de pareilles circonstan- » ces (2) . Que Votre Majesté, soumettant son cœur à la volonté » de Dieu, retire de ce châtiment la purification de sa cons- » cience et le mérite d'une plus large part à la gloire céleste. » David, avant que son fils chéri ne mourût, faisait éclater sa » peine extrême, priant Dieu de délivrer l'enfant de sa maladie; *> mais dès que l'enfant fut mort, la volonté de David se con- » forma si bien à la volonté Divine, qu'il mérita d'obtenir un » plus grand nombre de fils et que de sa postérité naquît le » Fils de Dieu. . . etc. » Cette consolation toute chrétienne, Charles-Quint dut l'accepter avec les réserves d'un cœur de père ;

(1) « Pour commencer, » écrivaît-îl à son frère, «je vous remercie de la Joye qu'avez eu de la naissance du second fils que Dieu m*a donné... Faites-moi savoir Taccouchement de la reine ma sœur, votre femme, quand il plaira à Dieu que ce soit... et j'espère et prie Dieu que ce sera aussi ung filz, car bien avons affaire de ceulx qu'il ptait à Dieu nous donner, » — Lanz, tome 2, page 260. Lettre du 11 janvier 1553.

(2) « La tristeza que la sensualitad en aerneiantes casot engendra, etc. » Carias al Emperator, page 26. -

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mais il se la rappelait sans doute lorsque, deux ans après, il vit mourir sous ses yeux, à Ratisbonne, un jeune neveu qu'il aimait beaucoup, le prince Jean de Danemarck, fils de sa sœur Isabelle et de ce roi Christian II gui, le jour où expirait son fils, commençait, dans le donjon de Sienderbourg , une captivité qui devait durer douze ans.

« Madame ma bonne sœur, » écrivit alors à la reine Marie cet empereur dont on dit encore qu'il n'eut pas une seule affection naturelle : « Geste ne sera sinon pour vous advertir » de la perte que avons faite de notre petit neveu de Danemarke, » lequel il a plu à Dieu de prendre avant-hier, dimanche matin. 9 Ce m'a esté nng aussi grand déplaisir que saurois avoir, car » c'estoit le plus joli petit garson s'il estoit jgossible de voir » pour son âge ; je l'ai autant senti que fis la perte de mon filz, » car je le cognossois plus et estoit ja plus grand et le tenois » comme pour tel. Toutefois, il ce faut confornier avec la vo- » lontédeDieu, etc. (1). »

Nous recueillons, partout où nous les trouvons, les paroles sorties de ce cœur qu'on a nié.

En 1535, naquit l'infante Juana, celle qui devait épouser un Infant de Portugal et que nous verrons, jeune veuve, gouvçrner l'Espagne en l'absence de son père et de son frère. L'Impératrice elle-même remplaçait l'Empereur en Espagne, pendant ses fréquents voyages et ses expéditions militaires.

En 1539,son époux était auprès d'elle à Valladolid, lorsqu'elle s'alita le 21 avril, enceinte de nouveau depuis huit mois. C'eût

(1) Lamz. Correspondenz des Kaisers Karl. F, tome ii, p. 3. Dans le reste de cette lettre, Charl^-Quint fait allusion au père de son jeune neveu, et dit qu'il vaudrait mieux pour Christian d'être dans le cercueil de son fils que là où Von du quHl est. On avait muré la porte du donjon de Christian, et il ne recevait plus le jour que par une lucarne. Il n'eut d'autre compagnon qu'un nain , et plus tard qu'un valet qui remplaça le uain pendant douze années quand celui-ci n^urut. Quoique Charles-Quint fût peu sympathique à son beau-frère, il avait recueilli ses enfants, le prince Jean et ses deux sœurs, qu'il fit élever et qu'il maria. Quant à Cliristian lui-même, ce fut par l'intervention de l'Empereur qu'il recouvra enfin sa liberté.

été (l'un fils de plus qu'elle eût doté la maison impériale, si Dieu avait voulu accorder h Charles-Quint la consolation promise par le cardinal d'Osma. Mais Philippe II ne devait avoir que des sœurs. — « Le 18 du mois d'avril, » dit Sandoval, « une » effrayante éclipse de soleil avait eu lieu en Espagne ; immé- « diatement après, apparut une comète chevelue qui, pendant » trente jours, se montra à TOccident du côté du Portugal , et, » — ajoute le bon évêque, écho de l'opinion du temps, — « comme il arrive lors de la mort des grands princes, ce double » prognostic annonçait la mort déplorable de l'Impératrice. » Isabelle souffrit jusqu'au 1®' mai et expira ce jour-là, âgée de trente-huit ans (plus jeune d'une année que son époux) , après avoir mis au monde un enfant qui ne vécut que quelques heures. Voici comment s'exprime le journal de Vandenesse : — « L'Impératrice resta exposée sur son lit jusqu'au soir, le » visage découvert. Ainsi qu'elle l'avait expressément recom- » mandé, on s'abstint d'ouvrir son corps. — L'Empereur, qui » ne l'avait pas quittée un moment jusqu'à ce qu'elle fût morte, » se retira chez les Hiéronymites , hors les murs de Tolède. » Il y demeura jusqu'au 27 juin. Ce jour-là eurent lieu de » superbes funérailles, après lesquelles il se rendit à lUescas, où » il passa la nuit, et le lendemain à une maison de campagne, » près de Madrid, d'où il ne sortit que le 19 juillet pour entrer » dans la ville. »

C'est dans Sandoval que nous trouvons le détail de ces funérailles où figurèrent le cardinal de Tolède, don Juan de Tabera, avec son chapitre, tous les chapelains des trois chapelles royales, le maréchal de Castille, le corrégidor, les membres de l'Ayuntamiento, trente-deux grands d'Espagne, les majordomes de l'Empereur et de l'Impératrice, toutes les confréries, le cïergé de toutes les paroisses, les prébendiers, les membres de la chapelle Muzarabe, les moines de tous les couvents, — excepté ceux de Saint-Jérôme de la Sisla, parmi lesquels s'était retiré l'Empereur, — divers prélats, la garde de l'Empereur, les pages, les Maceros de la maison de l'Empereur précédés des

croix de sa chapelle, les membres du conseil d'État, etc. Le jeune prince, en soutane (loba) et la capuche sur la tête, entre le cardinal Tabera et le marquis de Yillena, suivit le cercueil depuis réglise Saint-Thomas jusqu'au pont d'Alcantara. C'était là que l'attendaient les marquises de Lombay et d'Aguilar, la comtesse de Faro, doua Beatriz de Silveria et les autres dames d'honneur qui reçurent le corps. La litière fut posée sur deux mules noires enhamachées d'étoffes de brocard et de velours cramoisi. De là, le convoi partit pour Grenade escorté du cardinal de Burgos , des évêques de Léon et de Coria , des marquis de Villena et de Lombay, d'autres seigneurs, de la plupart des officiers et des serviteurs de la maison de l'Impératrice. Le même historien termine en ces termes la description de la translation du corps d'Isabelle au caveau de Grenade :

<c — Le sermon des obsèques fut prononcé par don Fray » Antonio de Guevara, évêque de Mondenedo. Pour dire i» quelle était cette princesse, il répéta ce que disaient tous ceux }} qui l'avaient connue ; qu'elle était très belle (comme il ap- » paraît bien par ses portraits, malgré la différence qu'il y a de » la vie à la peinture) ; mais que si elle était belle de corps, elle y> fut bien plus belle dans son âme. Sa mort ne fut pas pleurée » seulement en Espagne : — à Paris, le roi François lui fit » faire un service solennel, car ce grand prince était accom- » pli en tout. » On doit remarquer cet éloge de François P', que Sandoval, peu indulgent ailleurs pour ce prince, croit devoir faire ici en reconnaissance de l'hommage que le roi de France rendit à la mémoire de sa belle-sœur. — Après avoir nommé tous les enfants d'Isabelle, Sandoval ajoute : — « L'Em- » pereur ressentit plus que personne la perte de sa chère et » bien-aimée épouse qui avait été pour lui une si douce et » sainte compagne. On arriva à Grenade ; au moment de faire » la délivrance du corps de l'Impératrice, on ouvrit le cercueil » de plomb qui le contenait et l'on souleva le linceul qui cou- » vrait son visage ; mais ce visage se trouva si cruellement dé- » figuré par la mort, que l'horreur et J'épouvante se peignirent

» dans tous les regards ; aucun de ceux qui Tavaient connue et » qui la revoyaient, ainsi n'aurait pu aflSrmer que c'était le » visage de Tlmpératrice : le marquis de Lombay lui-même, » qui devait faire la délivrance du corps àTéglise avec le serw ment d'usage devant les témoins et le greffier, hésitait à » prononcer ce serment. « N'était, dit-il, la surveillance soi- » gneuse avec laquelle j'ai transporté et gardé ce corps, je ne » pourrais jurer que ce soit là en effet le corps de l'Impératrice » et non un autre. »

Le marquis de Lombay, fils aîné du duc de Gandie , et un moment duc de Gandie à son tour, était le célèbre François Boqa ou Borgia, qui alors, jeune et brillant courtisan, devait renoncer à tous ses titres pour prendre l'humble dénomination du Père François Pécheur sous la robe de jésuite. L'Impératrice elle-même l'avait marié à la belle Éléonore de Castro, son amie. Après la scène funèbre des caveaux de Grenade, dont il avait été l'acteur principal , ce fut à lui d'aller en rendre compte à l'Empereur qui avait quitté enfin le couvent de laSisla de Tolède et qui l'attendait dans une autre retraite des environs de Madrid ( 1 ) . Charles , après l'avoir entendu , lui fit part alors de la pensée qu'il avait conçue de dire adieu au monde et de s'enfermer dans un monastère. Le marquis combattit cette résolution de son maître en lui parlant au nom de la religion même qui avait besoin de son champion le plus zélé ; au nom de ses peuples qu'il ne pouvait sacrifier ainsi à sa douleur même la plus légitime ; au nom de son fils enfin , d'un âge trop tendre pour ne pas plier sous le fardeau d'un héritage tel que celui auquel il .serait appelé par cette abdication imprévue. Le noble marquis fit d'autant plus d'impression sur l'Empereur qu'il lui avouait avoir formé lui-même une résolution pareille, mais pour ne l'exécuter, s'il survivait à sa propre femme, qu'a-

(1) L'itinéraire de Vandenesse nous montre Charles-Quint, passant la nuit du 37 Juin à niescas, et le lendemain 38, se rendant à une retraite des environs de Madrid, où il demeura jusqu'au 13 juillet, avant d'entrer dans la ville.

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près avoir mis ordre à ses affaires temporelles -et assuré l'avenir de ses enfants. C'est ainsi que plus tard cette douloureuse entrevue dugrand-écuyeravec l'Empereur fut racontée par ce seigneur lui-même, qui avait long-temps gardé le secret à son maître. Cédant à ces représentations et faisant un effort pour surmonter son désespoir, Charles-Quint se décida à renvoyer à d'autres temp^ l'accomplissement d^ la pensée de retraite qui ne le quitta plus au milieu de la vie active à laquelle il fut ramené après la première période de son deuil.

Nous avons tenu à reproduire dans sasimplicité le récit du mariage de Charles-Quint ; s'il était pour nous le héros d'un roman ou d'un drame et non le héros de l'histoire, nous aurions par devers nous des indices suffisants pour faire parler sa tendresse conjugale , mïtis ce ne sont que des indices. Il n'existe aucune des lettres intimes dans lesquelles il dut quelquefois l'exprimer. Les lettres connues de Charles à Isabelle ne ressemblent en rien, par exemple , à celles que Napoléon écrivait à Joséphine ; ce sont les lettres officielles de l'Empereur absent à l'Impératrice régente, la communication des événements j)oHtiques , des affaires d'État , et entre autres les dépêches de cette première guerre d'Afrique qui dut exalter encore l'affection de la petite-fille des Rois Catholiques pour un époux combattant en chevalier croisé les ennemis irréconciliables de la foi chrétienne, de l'Espagne et du Portugal. Charles et Isabelle s'aimèrent de cet amour profond mais calme qui fait le bonheur domestique, qui remplit l'âme sans la troubler, et dont le chaste mystère est respecté dans une cour même, quand c'est une cour pieuse et où préside le décorum comme était celle de Valladolid et de Tolède. Quelque tendre que puisse être cet amour chez un prince grave et digne, tel que nous apparaît Charles-Quint marié, il existe une pudeur pour voiler les sentiments les plus purs comme pour voiler une faiblesse. Il en est une enfin qui nous dérobe les souffrances intérieures quand sonne l'heure des malheurs domestiques. Au risque de passer pour froid , impassible , insensible , l'homme à la fois aimant et

digne, s'il est religieux surtout, sait alors se montrer résigné et dévorer ses larmes. Tel fut Charles-Quint, quand, sorti du couvent des Hiéronymitesde Tolède, il reparut au milieu de sa cour portant sa solitude en lui-même , supprimant toute vaine démonstration de son veuvage inconsolable, ne conservant, après la première rigueur du deuil extérieur, que la sévérité de son costume, la tenture noire de la chambre nuptiale, la célébration quotidienne d'une messe des morts dans sa chapelle particulière , et l'habitude de se recueillir de temps en temps seul dans son appartement ou dans un couvent (1).

En public , le 1«' mai resta pour Charles-Quint un triste anniversaire, qu'il célébrait plus solennellement ; mais à la longue les indifférents perdirent de vue l'origine de ces habitudes de sa vie régulière et les chroniqueurs étrangers les interprétaient diversement, les uns par des suppositions plus ou moins naturelles sinon très exactes, les autres par des conjectures étranges ou malveillantes.

Nous croyons donc devoir nous ranger à l'opinion de ceux qui font remonter à la mort de l'Impératrice la pensée première de l'abdication de Charles-Quint ; mais nous distinguons entre une pensée et un projet arrêté. A plus forte raison repoussonsnous l'assertion de l'historien don Juan Antonio de VerayFigueroa, qui dit :

« Il avait prémédité cette retraite dans le temps même que » l'Impératrice vivait. Il était d'accord avec elle qu'ils se reti- » reraient du monde, et qu'ils choisiraient, elle un couvent de

(1) Quoique M. L. Ranke soit aussi de ceux qui ont vu dans Charles-Quint une décadence morale coïncider avec la décadence physique ; quoiqu'il ait répété, sans trop s'expliquer pourquoi, en citant Zenocarus , Hormayer, Galuzzi {Storia del gran-ducato d^ Toscana)^ « que Charles-Quint passait des heures entières dans son appartement tendu en noir, éclairé par sept flambeaux, » quoique enfin, dans ses deux chapitres sur l'Empereur et sa cour, il n'ait pas dit un mot de l'Impératrice, morte ou vivante, cet historien a presque touché du doigt le motif des retraites de Charles-Quint, lorsqu'il dit :«.... Le penchant pour une sombre solitude, qu'il nourrissait depuis long-temps, prit complètement le dessus; dant te fond^ c'était le môme penchant qui avait tenu si long-temps sa mère étrangère au monde. » Histoire des Osmantis et de ta monarchie espagnote^ p. 125.

» religieuses, lui la maison de Saint-Juste. » (1) Malgré le goût du couvent , qui existait réellement dans la famille d'Espagne comme dans celle dé Portugal, deux cœurs bien épris ne préméditent pas ainsi leur séparation volontaire. Nous comprenons qu'ils puissent projeter ensemble de ne pas attendre l'extrême vieillesse pour renoncer aux pompes des cours et vivre l'un pour l'autre dans quelque paisible retraite ; mais chez un mari amoureux de sa femme comme Charles-Quint, comment concilier l'élan d'un ascétisme purement cénobitique avec son souhait de multiplier les frères légitimes de Philippe II? Si les deux époux si heureux de leur mutuelle tendresse parlèrent jamais entr'eux de finir leurs jours dans une solitude religieuse, cène devait être que si parfois un mélancolique pressentiment ou une vague crainte des incertitudes de la vie leur faisait prévoir que Tun des deux précéderait l'autre dans la tombe.

Mais don Juan Antonio semble croire que déjà Charles-Quint désignait le monastère de Yuste (qu'il appelle Saint-Juste) comme celui où il désirait finir ses jours sous la robe des fils de Saint- Jérôme. Or, même en ne faisant dater l'intention de l'Empereur que du moment où il perdit l'Impératrice, il est difficile de déterminer à quelle époque précise il fixa son choix sur cette maison de l'Estramadure. Il est même douteux qu'il l'eût jamais vue lorsqu'il y entra pour n'en plus sortir vivant. Avait-il fait une excursion à Yuste en 1525, lorsqu'il alla en pèlerinage àNotre-

(1) Histoire de t'Empereur Charles-Quint y traduction du S' Du Perron Lo llayer, Bruxelles, MDCLXII, p. 332. M. Slirling adopte cette version dès le débu^ de son ouvrage.

Th. Gonzalez, dans la partie de son manuscrit dont la r<5daction lui appartient, ne croit pas que Charics-Quint ait exprimé, avant la mort d'Isabelle, son intention d'abdiquer. — « Y habiendo sabido la desfîgurada que pusô la muerto a su muger, que era en vida estremamente hermosa, se cspresô en tenninos de dar de mano al mundo y se asegura que comunicô este pensamiento al marques de Lombay. » -— Fol. 3. — « Ayant appris comment la mort avait défiguré sa femme qui, de son vivant, était extrCmcment belle, il exprima son intention de dire adieu au monde, et l'on assure qu'il la communiqua au marquis de Lombay.i>

Remarquons, en passant, que Robcrtson n'a pas même mentionné la mort d'Isabelle ; cette affliction aurait peutr^tre paru trop romanesque à son compatriote le philosophe Hume.

Dame de la Guadalupe? ou en 1526 lorsque, se rendant à Séville pour recevoir sa royale fiancée, il passa parTalavera de la Reyna et s'arrêta six jours, du 24 février au 1«^ mars, dans le vieux château d'Oropèse? En 1534, il était à Salamanque : après y avoir subi les hommages classiques de l'Université, aurait-il été chercher par un long détour la distraction d'une partie de chasse jusqu'aux bois de châtaigniers de Quacos? En 1542 il tint les Cortès de Castille à Valladolid : entre deux séances , pendant que les députés des communes discutaient s'ils devaient voter les 1,200,000 ducats que l'Empereur leur demandait, eut-il le temps de pousser jusqu'à Placencia, comme

le rapporte Robertson, et de cette ville jusqu'à Yuste où, frappé de la ravissante situation du monastère, il aurait dit aux personnes de sa suite : « Voici un lieu où Dioclétien se serait retiré avec plaisir? » Nul document authentique ne permet de se rattacher à une de ces traditions ou conjectures plutôt qu'aux autres.

Mais le paragraphe de don Antonio de Figueroa semble prêter aussi un argument à ceux qui veulent que Charles-Quint ait montré dès sa jeunesse une vocation prononcée pour la vie claustrale, soit par dévotion pure, soit par cette disposition toute particulière du caractère espagnol, qui remplissait les grottes de Monserrat, celles de la Sierra de Cordoue et les autres thébaïdes péniasulaires, de solitaires contemplatifs désabusés avant l'âge ou cherchant la quiétude de l'âme après l'excessive agitation (1). Parmi les auteurs qui veulent que Charles-Quint ait fini par se faire moine, il en est qui croient pouvoir le suivre en quelque sorte sur la route du couvent, de station en station, jusqu'à celle où il prononça ses vœux et s'ensevelit littéralement avant d'être mort. On verra bientôt combien cela ressemble peu à Charles-Quint, même lorsqu'il aura franchi le seuil de Yuste. Il est vrai cepen-

(1) Justement cet observateur érudit et spirituel, M. Ford, l'auteur du Kanuel des Voyageurs (handbook) en Espagne^ après avoir analysé le desengano espagnol, (cette sensualité de la solitude, comme Teût appelé le cardinal d*Osma), ayant 1)C« soin de citer un illustre exemple, cite Gbarles-Quint,

dant que Thistoire , appuyée sur ritînéraire de son secrétaire Vandenesse, nous fait voir l'Empereur dans ses voyag*es et ses expéditions militaires, devenir parfois Thôte d'une abbaye, comme, par exemple, dans sa campagne de France de 1544, où il s'établit du 13 au 16 septembre à l'abbaye de Saint Marceau de Soissons. Une maison religieuse semble lui plaire surtout si elle se trouve sur son chemin aux approches du 1*' mai, comme en 1541, lorsqu'il se loge chez les Chartreux de Staubingen près de Ratisbonne et y célèbre le plus triste de ses anniversaires, — ou en 1542, lorsque la même date semble l'avoir ramené chez les Hiéronymites de la Sisla pour s'y renfermer pendant quelques jours encore après le service funèbre. Plus habituellement Charles-Quint se retirait à Valladolid, dans l'abbaye de l'Abruxo , qui contenait un appartement royal à son usage, le même, probablement , qui servit à sa fille Juana quand elle faisait une retraite pendant le carême. A son retour de l'expédition d'Alger, les Hiéronymites de Mijorado eurent aussi Charles-Quint pour leur hôte. Nous ne nions pas qu'il eut ses accès de dévotion et ses jours d'un recueillement plus solitaire, pour lesquels une enceinte claustrale devait lui paraître plus convenable qu'un palais ; mais parfois le hasard , parfois la nécessité de son itinéraire , parfois d'autres motifs expliquent peut-être tout aussi naturellement le goût de Charles-Quint pour l'hospitalité monastique. Ainsi, mainte abbaye royale était tenue d'héberger le prince régnant, par une obligation inhérente aux statuts de la fondation. Telle autre était peut-être le seul édifice de la localité assez vaste pour recevoir un illustre visiteur et sa suite. Au xvi^ siècle, un prince moins pieux que Charles-Quint eût volontiers fait sa résidence habituelle de ces saintes demeures richement dotées, entourées d'étangs poissonneux, de forêts giboyeuses, de jardins d'utCité ou d'agrément parfaitement entretenus. Nous avons vu et nous verrons que Charles-Quint eut ses faiblesses. Malgré les embellissements que les comtes de Flandres ses aïeux avaient fait au palais de Bruxelles, « un beau palais, dit Contarini , avec des

DE GHARLES-QUINT. 121

» dépendances propres à toutes sortes d'exercices chevaleres- » ques et un parc rempli de cerfs, » nous ne sommes pas surpris d'apprendre que l'Empereur allait volontiers résider au monastère de Grœnendael, situé aux portes de la ville . « Il y dînait le jour » de Pâques avec les religieux et écoutait dévotement les lec- » tures qu'on faisait pendant le repas de ces bons pères, suivant » l'ordonnance du concile de Trente (1); » mais cette date même prouve qu'il y avait dîné aussi pendant une partie du carême. Il est si facile de tomber dans les pièges tendus par le démon à nos meilleurs sentiments , pécheurs sensuels que nous sommes! qui sait si Charles-Quint n'avait pas quelque faiblesse pour le poisson des moines de Grœnendael quand les règlements du carême l'empêchaient de tirer ses cerfs du parc de Bruxelles? Une tradition nous le montre du moins chassant le Vendredi-Saint sur les bords de l'étang de l'abbaye , et c'est une distraction un peu profane pour un pareil jour en un pareil lieu :

« Le Vendredi-Saint de l'année 1535, après avoir fait ses dé- » votions dans le cloître, l'Empereur alla chasser avec quelques » gentilshommes de sa suite : ayant aperçu un héron à une » hauteur d'environ neuf cents pieds, il le visa et, contre son » attente, il l'atteignit. L'oiseau tomba dans l'étang de Grœ- » nendaël, au milieu duquel, en mémoire de ce tour d'adresse, » on éleva une colonne surmontée d'un héron en bronze. Sur le tt bord de l'étang, on plaça la statue de l'Empereur armé d'une » escopette dont le « canon servait de canal à une fon- » taine. » (2)

Peut-être venons-nous d'imiter le directeur spirituel de Charles-Quint, lorsqu'il forçait son royal pénitent de soumettre les actes les plus simples de sa vie au verre grossissant de l'examen de conscience. Ce ne sera pas la dernière fois que nous procéderons ainsi ; parce que ce qui nous intéresse surtout dans

(1) Introduct. aux tettres de Van Bïale sur la vie intérieure de Charles-Quint , par le baron de ReilTcnberg.

(2) IBID., p. XL1I.

l'étude des grands hommes, c'est l'étude de l'homme luL-même qu'aucune gloire humaine ne saurait élever au-dessus de l'humanité, qu'aucune vertu ne saurait exempter du retour de certaines faiblesses. Aussi ne regrettons-nous pas de trouver auprès de César, le censeur ecclésiastique qui demande des comptes à l'orgueil après le succès, qui justifie la Providence aux jours des revers et des tristesses , qui invoque à propos le scrupule avant une faute et apprend à se défier de la dévotion elle-même.

On a cité comme une autre preuve du goût de Charles-Quint pour les pratiques de la vie dévote, que lorsqu'il visital'Université d'Alcala, vainement les dignitaires de cette école savante, fille du cardinal Ximenès, le conduisirent à un trône préparé dans l'église pour qu'il y prît place pendant la messe : « L'Empereur préféra aller siéger dans une stalle du chœur avec les chanoines, prétendant qu'il n'y avait pas de place plus honorable pour lui que celle qui le classait parmi de si savants théologiens. » (1) Quant à nous, c'est moins un acte de piété monastique que nous voyons là qu'un adroit hommage rendu à la science et particulièrement à la théologie si l'on veut. Charles-Quint était parmi des confrères; car, ce qu'on a oublié c'est qu'il- avait le titre de chanoine de la basilique de Saint- Jean de Latran, titre à lui décerné lors de son sacre par le Pape, et qu'après lui acceptèrent aussi Henri IV et les rois de France ses successeurs.

Nous croyons nous être préparé à prouver que si, lorsque Charles-Quint abdiqua, il nourrissait depuis dix-sept ans le projet de sa retraite , il en avait trop différé Texécution pour qu'il eût pu dire lui-même qu'il réalisait une pensée qui datait de 1539. Si les raisons qu'il en donna n'étaient pas les seules , c'étaient les raisons déterminantes et les seules vraies que pût avouer sa politique.

(1) Air. Sanctii : Be rébus llispam'œ ani'cephaleosis, 4*. Compluti : 1634. M. Stii^ ling s'est emparé de ce trait pour représenter Charles-Quint comme ayant toujours aspiré à la vie monastique. CloUter Life^ 3* éd., p. 255.

CHARLES-QtJINT ET PHIUPPE II. 123

ClIARLES-QUINT ET PHILIPPE H. — POINT CULMINANT DE LA PDISSANCB DE CHARLEfi- QUINT. — ÉDUCATION POLITIQUE DE PHILIPPE II ET SON PREMIER MARIAGE. — AVÈNEMENT DE MARIE TUDOR. — UN ESPRIT FRAPPEUR AU XVI* SIÈCLE. ^- PHI- LIPPE Il EN ANGLETERRE. — SON MARIAGE AVEC MARIE TUDOR, ETC.

Lorsqu'après plus de deux mois d'une retraite absolue , Charles-Quint retrouva le courage de regarder en face la vie telle que Dieu l'a faite pour le roi comme pour les sujets, avec toutes ses alternatives de joie et de deuil, il put encore remercier la Providence qui lui laissait dans son affliction les tendres espérances du père et la noble ambition du souverain. Il retrouvait autour de lui la jeune famille que l'Impératrice lui avait donnée, des ministres intelligents et des généraux habiles pour l'aider à assurer l'héritage de son fils, en consolidant sa propre puissance. Quelque amère que fût pour lui la perte de sa compagne bien-aimée, quelque charme qu'il y eût dans le culte de ses regrets, dans la pensée mélancolique de s'ensevelir vivant auprès de son cercueil, comme Jeanne d'Aragon sa mère avait voulu le faire auprès du cercueil de son époux, sa' saine raison et sa piété devaient finir par le réconcilier avec les devoirs de sa vie active, avec sa gloire même, quoique dans ces épreuves pénibles par lesquelles Dieu nous fait passer, un héros

relig-ieux puisse bien penser que la gloire n'a été qu'un piège tendu à son orgueil, justement humilié.

Dix-sept ans s'écoulèrent , remplis de nouvelles vicissitudes. Lorsque enfin, en 1556, Charles-Quint réalisa solennellement le projet de son abdication (quelle que fût la date de ce projet) , il en exposa avec simplicité et vérité les motifs sérieux et déterminants. Mais les hommes sont souvent mal disposés à croire ce qui est simple et vrai. L'impression générale fut l'étonnement, et l'on prétendit que l'orgueil de Charles-Quint ayant épuisé tpus les autres moyens d'exciter l'admiration, avait surtout voulu « étonner le monde , » opinion propagée d'écho en écho dans toutes ces histoires qui répètent encore aujourd'hui, à peu près dans les mêmes termes, que ce grand acteur politique avait eu pour but « de quitter la scène par un dernier coup de théâtre (1). » Avant d'admettre une opinion pareille, nous serions tentés de nous demander si, pour satisfaire plus sûrement sa vanité puérile , Charles-Quint n'eût pas mieux fait d'abdiquer à Tépoque où il eut la première pensée de le faire qu'à celle où il le fit, — à l'époque où, n'ayant obtenu que des succès, il conservait les forces nécessaires à l'achèvement de ses desseins, plutôt qu'à celle du déclin de sa fortune , où il ne trompait personne en se déclarant arrivé à une vieillesse précoce. En 1539 , la trenteneuvième de sa vie et la vingtième de son règne impérial, il y aurait eu à s'étonner sans doute de voir un prince accusé de tant d'ambition déposer volontairement le faisceau de ses sceptres. En 1539 l'Empereur était à l'apogée de sa prospérité mondaine : pendant que Cortès détrônait pour lui Mon-

(1) C'est la théorie paradoxale de Montesquieu dans son dialogue de Sylla et d'Eucrate:

« Qu'est-ce que, dans Montesquieu, cette conversation deSylIaet d'un sophiste grec, dont vous étiez hier si fort occupé ?... Rien de cette pompeuse analyse des actes de Sylla n'est vrai ; et la faire admirer, c'est fausser de jeunes esprits. H y a cependant un grand mot dans ce dialogue de brillant sophiste : « J'ai étonné les hommes, dit Sylla, et c'est beaucoup. » Sans doute, mais ce n'est pas tout. »

{Paroles de Napoléon à 3/. de Sarbonne^ rapportées par M. Villemain.)

teziima dans le Nouveau-Monde, il avait triomphé de son rival chrétien à Pavie et de son rival turc à Vienne ; il avait conqùi^ Tunis en Afrique, Coron et Patras en Grèce ; il régnait en maître ou en protecteur sur les principaux États de l'Italie : à Naples, à Milan, à Florence et à Gênes. Il avait mieux qu'une flotte depuis que Doria était devenu son amiral (1). Enfin il était réconcilié avec le Pape qui avait consenti à le sacrer , et respecté par les protestants d'Allemagne qui avaient marché sous ses drapeaux contre les Turcs. Tel nous apparaît Charles-Quint en 1539, n'ayant pas encore remporté la bataille de Mulhbergqui devait le grandir comme capitaine, mais n'ayant pas eu non plus à punir la révolte de Gand, sa ville natale; — ^n'ayantpas subi le désastre d'Alger, ni perdu la bataille de Cérisoles, revanche de Pavie ; ni pris la fuite à Inspruck par suite de la trahison d'un prince qu'il comparait à Absalon, le fils rebelle de David ; ni levé le siège de Metz. En 1556, chacun de ces revers, quoique en partie réparés , avait dû réveiller successivement dans l'âme de Charles-Quint le souvenir de cette sombre phase de sa vie où, pendant plus de deux mois, il s'était renfermé dans les murs de la Sisla de Tolède. Si le laps des années avait rendu moins vif le sentiment qui seul à cette date eût dicté son renoncement au monde, ce sentiment existait toujours et il s'y joignait d'un autre côté la conscience de l'affaiblissement de ses forces physiques. Avant 1548, la violence croissante de sa goutte le réduisit mainte fois à remplacer le cheval par la litière.

C'est surtout depuis Tannée 1548 que Charles-Quint dispose tout pour sa retraite, et veut que son fils soit préparé à lui succéder. Dans cette année-là il fut assez gravement malade pour envoyer chercher Philippe en Espagne, en désespérant presque de le revoir. Aussi avait-il rédigé pour lui des instructions qui devaient le guider en toute éventualité, commentaire politique

(1) Doria, lorsqu'il servait la France, avait battu la flotte de Charles-Quint et sauvé Marseille. Il attendit que le temps de son engagement fût flni, pour passer du service d'un souverain à celui de l'autre.

et religieux de son testament dont il lui reconunandait l'exécution (1). Heureusement rétabli, il put aller attendre le jeune prince à Bruxelles, où il voulait le faire reconnaître par les Etats de Flandres, se proposant de le présenter ensuite aux princes allemands.

De bonne heure, l'Empereur s'était occupé de l'éducation de ce fils unique, letraitant un peu enenfant précoce, lui déléguant avant sa majorité une partie de ses pouvoirs, comme en « avancement d'hoirie, » voulant accoutumer ses sujets à voir en lui un autre lui-même, et bien différent de ces pères couronnés, que l'histoire nous montre jaloux de l'héritier qu'ils supposent toujours impatient de régner à son tour. A l'âge de six ans Philippe fut confié à de savants précepteurs, et entre autres à don Juan Siliceo, qui devint par la suite archevêque de Tolède. A treize ans il était régent des royaumes d'Espagne avec un conseil de gouvernement, et, en 1548, il administrait ces royaumes depuis plusieurs années.

A seize ans (1543) Philippe avait été marié à sa cousine, l'infante Marie de Portugal, fille du roi Jean III et de Catherine, la plus jeune sœur de Charles-Quint. Cette princesse mourut (1545) quatre jours après être accouchée de l'infortuné don Carlos. Avant 1548, il était déjà question de remarier le prince d'Espagne, soit à une princesse de France, soit à une princesse de la famille des Bourbons de Navarre, soit à une fille de son oncle Ferdinand , soit enfin à une autre cousine portugaise. Lorsque Philippe arriva à Bruxelles, l'Empereur voulut qu'il fût reçu avec solennité, et les villes néerlandaises rivalisèrent de magnificence pour fêter leur futur souverain par des tournois, des joutes, des bals, etc. Philippe ne gagna pas d'abord les cœurs. Les bons Flamands, accoutumés à la

(1) Le testament que nous connaissons de Charles-Quint est de l'année 155&; mais les instructions à son fils prouvent qu*il en avait fait un en 1548. — « Os cncomiendo muy mucho la observacion y compUmiento de mis testamentos y codicilos y tambien los de la Imperatriz que Dios aya ! » Voir ces instructions dans San- DOVAL, Hiit. dût Emp,^ tome H, page 487. Ed. d* Anvers.

partialité du père, trouvaient le fils « trop Espagnol, » froid, hautain, dédaigneux pour leurs usages et leur langue. Il n'eut guère plus de succès en Italie et en Allemagne, quoiqu'il finît par se rendre aux sages remontrances de sa tante, la reine de Hongrie, et à celles de l'Empereur. Il y avait chez lui aussi, comme autrefois chez Charles-Quint, ce goût du repos et de la rêverie, texte des sermons du confesseur Loaysa.

En 1551 , Marino Cavalli écrivait à la république de Venise : « Le prince a vingt-quatre ans. Sa complexion est très déli- » cate, et sa taille au-dessous de l'ordinaire. Il ressemble beau- » coup à son père par les traits du visage et le menton. Il ne » mange pas de poisson ni d'autres mets qui ne sont pas bien )> nourrissants. Il n'est pas très fort de corps; cependant, de- » puis qu'il a été en Flandres et s'y est livré aux exercices des » seigneurs bourguignons, il est devenu un cavalier très pas- » sable. Il se montre libéral, mais c'est d'une façon à faire au- » gurer qu'il s'en lassera bientôt. Il est bien rare qu'il aille de- M hors en compagnie. Son plaisir est de demeurer dans son ap- » partement avec cinq ou six favoris, et de causer avec eux de » choses particulières. Si quelquefois l'Empereur le mande, il » s'excuse, pour jouir de sa tranquillité accoutumée. Il s'habille » avec somptuosité et élégance, aime beaucoup qu'on soit res- » pectueux envers sa personne, et conserve avec chacun, de » quelque rang qu'on soit, une plus grande retenue que TEm- » pereur, ce dont les sujets, excepté les Espagnols, ont du » mécontentement, et avec raison, car ils sont habitués à voir )> le père s'accommoder parfaitement à tous les divers usages » et à toutes sortes de gens, l'Empereur ayant été doué par » la nature pour plaire tour à tour aux Flamands et aux Bour- » guignons par la familiarité, aux Italiens par l'esprit et la » finesse, aux Espagnols par la noblesse et la gravité. Aussi, » voyant la diflFérence du fils, ils éprouvent un vrai déplaisir » du changement. » Ce contraste peint admirablement et l'Empereur et le prince ; mais Cavalli signale les progrès faits par celui-ci à l'école paternelle, en ajoutant : « Chaque jour, l'Em-

» pereur fait venir son fils pendant deux ou trois heures dans » sa chambre, soit pour le faire assister avec lui au conseil^ » soit pour Tendoctriner tête à tête. Aussi dit-on qu'il a déjà » bien profité de cet enseig'nement, et donne Tespérance d'aller » plus avant. Mais la grandeur de son père et le fait de sa » haute naissance, joint à celui de n'avoir jusqu'ici été mis à » aucune épreuve, empêcheront qu'il puisse être jamais trouvé » égal, même de loin, à TEmpereur, ce qui est le malheur des » gens qui naissent trop favorisés de la fortune, etc. »

Philippe avait d'autres juges mieux disposés à son égard que ceux dont Cavallise fait ici Técho, et Charles-Quint, sans être un père trop indulgent, put voir en lui un successeur aussi supérieur à Henri II, qui venait de monter sur le trône de France, qu'il l'avait été lui-même à François P^ Regretta-t-il alors, pour Philippe, d'avoir, en 1530, fait élire son frère Ferdinand roi des Romains? Aurait-il voulu que ce frère, à son tour, substituât son neveu à son propre fils, ou qu'il cédât même la couronne de fer à ce neveu avant d'être promu à l'Empire? S'il exprima ce désir, en s'appuyant sur une convention de famille , nous verrons, en parlant de ses rapports avec son frère, qu'il insista moins qu'on ne l'a prétendu, d'autant mieux qu'il se présenta bientôt une occasion de mettre sur la tête de Philippe une couronne qui, jointe à ses couronnes héréditaires, devait compenser pour le petit-fils des Rois Catholiques le titre de roi des Romains, sinon celui d'Empereur.

Dans ses instructions paternelles, rédigées en 11)48, Charles- Quint lui disait : « Le moyen le plus sûr de maintenir les vas- » saux et les sujets dans la fidélité à leurs souverains, est d'a- » voir des fils en qui consiste la consolidation des États, chacun » desquels espère être gouverné par l'un d'eux, et cela est vrai » principalement de ces pays de Flandres. C'est pourquoi il me » paraît non-seulement convenable, mais encore nécessaire que » vous vous remariez, en consultant, autant que possible, dans » le choix du parti et de la famille, l'intérêt de vos peuples, et, » avec l'aide de Dieu, la chance d'augmenter le nombre de vos

» fils. Cette considération, Tamour que je vous porte comme » père, et celui que je porte à vos royaumes, me font insister » pour vous conseiller et vous prier de le faire (1). »

Lorsqu'en 1551 Charles-Quint fit repartir Philippe d'Augsbourg pour l'Espagne, avec le renouvellement de ses pouvoirs comme régent, c'était du côté du Portugal qu'il devait de nouveau tourner ses regards. Un second mariage de l'Infant avec une princesse de sa famille maternelle, était conforme aux traditions de la politique espagnole. En quittant la cour de Lisbonne, la reine Éléonore, veuve du roi Emmanuel, y avait laissé une fille qui, du chef de sa mère, avait à prétendre à des sommes assez considérables pour constituer une riche dot. Cette seconde doua Maria, tante de la première (2), comptait déjà trente-trois ans ; mais , quoique Philippe n'en eût que vingt-sept , la différence d'âge ne pouvait être une objection quand il s'agissait d'un mariage politique , d'un mariage par raison d'État : le prince n'en fit aucune. Seulement, il était naturel qu'il ne montrât pas une très vive impatience, et la négociation traîna en longueur, le roi de Portugal, probablement, n'étant pas très pressé de se dessaisir d'une dot qu'on exigeait comptant. Toutefois, les deux cours touchaient enfin à un accord parfait, quand la mort du jeune Edouard VI, fils et successeur d'Henri VIII, et l'avènement de sa sœur aînée, Marie Tudor, firent changer de vues à Charles-Quint. Justement, la reine Marie venait elle-même au-devant de ses désirs en lui demandant conseil ; 1® sur la conduite qu'elle avait à tenir envers ceux qui avaient voulu faire monter à sa place sa cousine Jane Grey sur le trône; — 2^ sur le rétablissement du culte catholique; — 3<> sur le choix d'un mari.

(1) Avisos y instruccion del Bmperador al principe su hijo, Sandoval, tome ii. Dans les paragraphes suivants, Charles^uint recommande à son fils rétablissement de ses filles.

(2) Quoique avant le mariage Philippe appelât Marie Tudor sa tante, tia^ elle n*était que sa cousine-germaine, fille de la sœur de Charics-Quint; mais dona Marie de Portugal était la tante de sa premitre femme. Los mots tio et tta ont on espagnol un sens pi us étendu ou moins déterminé que les motso/ir/«ct tante en français.

130 CHAHLES-QTnNT

Charles, sur ces trois points, répondit avec sa rare prudence. Laissant à son ambassadeur, Simon Renard, le soin d'amener adroitement la fille d'Henri VIII, à préférer elle-même Philippe à tous ses concurrents, il se contentait d'insinuer galamment que si son âge ne lui interdisait pas d'aspirer lui-même à l'honneur de sa main, il n'oublierait pas que cet honneur lui avait été autrefois réservé ( 1 ) .

La nouvelle fiancée substituée ainsi dans la pensée de Charles- Quint à l'Infante Marie de Portugal, avait quatre ans déplus que celle-ci; mais elle était encore d'âge à remplir un des buts du second mariage que l'Empereur recommandait naguère à son fils, « l'augmentation de sa postérité mâle. » Quant à la personne, la reine Marie Tudor n'avait rien qui rappelât la majesté un peu forte d'Henri VIII ni la beauté noble et gracieuse de Catherine d'Aragon. Elle était petite de taille, maigre, délicate et d'une physionomie triste, avec des yeux noirs plutôt faits pour inspirer la crainte que l'amour (2) . Charles-Quint n'eût pas proposé une pareille fiancée à son fils s'il n'eût été veuf d'une première union; car, en d'autres circonstances, il avait prouvé qu'il comptait pour quelque chose l'assortiment des personnes, des âges et des goûts, même dans les alliancesprincières; mais il savait que Philippe était disposé à sacrifier ses goûts à l'intérêt de l'État. Cependant il voulut que le prince restât libre dans sa décision, et il lui écrivit, à la date du 30 juillet 1553 ; « Mon fils, rien dans le moment ne pouvait se » présenter qui fût plus opportun en ce qui intéresse la France et ces États-ci. Les Anglais feront, je pense, tous leurs efforts pour que leur reine ne se marie pas hors du royaume. . . Mais si le mariage doit avoir lieu avec un étranger, je pense

(1) « Nous ne voudrions choisir autre parti en ce monde que de nous allier nous-même avec elle... Mais au lieu de nous, ne lui saurions mettre en avant personnage qui nous soit plus cher que notre propre fils. » Manuscrits de Renard^ III, folio /i9, griffet xiv< — Hist, d'Anglet, du D' Lingard, tome vu.

(2) « E donna di statura piccola, di personamegre e delicata, dissimile in tutto al padre cd alla madré... ha gli occhi tanto vivi, che inducano non solo reverencia ma timor. « Reiazione de Gio -Michèle, Manuscrit Jiarberiniy cité par UmcAnD.

» aussi que les Anglais ne se porteront sur personne d'aussi » bonne volonté que sur moi, parce qu'ils m'ont toujours mon- » tré de l'inclination. Cependant- je vous assure que des États » plus nombreux et plus importants encore, ne me séduiraient » pas ni ne me détourneraient du dessein dans lequel je suis et » qui est bien différent (1). Donc, au cas où ils m'enverraient » proposer ce mariage, j'ai cru qu'il serait bon de leur en sugn gérer la pensée pour vous. Ce projet serait ensuite conduit à » bonnes fins. Les avantages qui s'ensuivraient sont si no- » toires et si grands, que je n'ai nul besoin de vous les particu- » lariger. Je ne veux que vous les mettre devant les yeux pour » que vous les examiniez et m'avisiez en toute diligence de ce » qui vous en semblera, afin que tout se fasse à votre satisfacn tion, et gardez-le en grand secret (2). »

La conduite de Philippe fut telle que l'attendait probablement l'Empereur. Il répondit, à la date du 22 août, en fiancé à qui l'on propose deux partis dont aucun n'intéresse particulièrement son cœur, et s'en remettant à l'opinion de son père, après avoir insinué qu'il vaudrait mieux qu'il eût à choisir pour lui-même, il ajoutait: a En cas que Votre Majesté persiste dans » ce qu'elle juge à propos de traiter pour mon compte, Votre » Majesté sait que, comme fils obéissant, je n'ai d'autre volonté D que la sienne, à plus forte raison dans une affaire de cette » importance et de cette qualité. Ainsi donc, il m'a semblé » que je devais m'en remettre à Votre Majesté, pour qu'en tout » elle fiasse ce qui lui paraîtra convenable et conforme à ses » desseins (3) . »

Simon Renard continua donc sa diplomatie selon les instructions de l'Empereur, et il finit par l'emporter dans le cœur hésitant de Marie, sur un commencement d'inclination qu'elle avait laissé paraître en faveur de Courtenay , jeune seigneur du sang royal, vaniteux et indiscret, qui ne sut profiter ni de

(1) Allusion évidente à son projet d*abdication.

(2) a Y tened lo en gran secreto, etc. » Manuscrit Gonzatn. (3) Ibid,

ses avantages personnels, ni des sentiments manifestés par le parti national, ni des bons conseils des ambassadeurs de France et de Venise. Simon Renard écarta plus facilement les autres prétendants, tous étrangers, — le roi de Danemarck, Tlnfant de. Portugal et le prince de Piémont, — faisant valoir les avantages réels qu'il y avait pour l'Angleterre dans une alliance avec Charles-Quint, réfutant les opposants avec habileté, ou les ramenant à la cause espagnole par des arguments finan-cier s OiOXit 11 avait ordre de ne pas être avare (1). En effet, rEmpereurqui,laveille, négociait un mariage portugais en vue surtout de la dot, ne marchandait plus sur les moyens de conclure le mariage anglais, exclusivement politique. Il se rappelait que, pendant tout son règne, l'Angleterre, instrument docile des caprices et des passions de Henri, l'avait souvent embarrassé en passant subitement de son parti à celui de François P*", et il ne pensait pas pouvoir payer trop cher une union qui allait contrebalancer celle que les Guises avaient contractée avec l'Ecosse. Ilpromitdonc de pensionner sous la fille les conseillers de la couronne et les parlementaires, comme il avait pensionné Wolsey sous le père. Plus d'un noble lord fut sensible à ses arguments aussi bien que plus d'un membre des Communes, tout en stipulant d'ailleurs les garanties nationales aux quelles Charles-Quint consentit très franchement (2) .

Quoique tenant surtout au rétablissement de la religion catholique, Charles n'était pas d'avis qu'il fallût précipiter les choses dans cette grave affaire ; mais Marie Tudor, plus ardente que lui, se décidait surtout pour Philippe par un sentiment religieux, et cette femme de trente-sept ans s'enflamma

(1) Un moment, on avait voulu faire pour à Cliarles-Quint du vieux cardinal Pôle ; mais Polc, absent d'Angleterre, était seulement contraire au mariage espagnol, quMl approuva depuis. « M. de Noailles écrivait à sa cour : « Quant au car- » dinal, je ne sçay qui parle que la royne y eut opinion; car il n'est ne d'oage ne M de sancté convenable à ce qu'elle demande et qui lui est propre. »

(2) Lorsqu'un moment Elisabeth pensa, par la suite, à épouser le duc d'Anjou, elle ordonna à ses ministres de prendre pour modifie le traité de mariage de Marie Tudor et de Philippe II.

d'amour dès que sa résolution fut prise, persuadée eu reiue dévote que dans son futur elle aimait le champion de la vraie foi(l).

L 'opposition de la classe populaire au mariage espagnol , entretenue par les mécontents et les ministres calvinistes, était plus dangereuse que celle des grands etde la bourgeoisie. Au premier bruit des négociations, le peuple anglais s'était ému, les catholiques eux-mêmes, craignant que cette alliance avec le fils de l'Empereur ne fît descendre l'Angleterre du rang d'un royaume indépendant à celui d'une province desa vaste monarchie. ALondres,les ministres protestants, d'accord avec le diplomate français, M. de Noailles, firent jouer contre l'Espagne une singulière machine de guerre. On inventa une de ces manifestations spirituelles qui, de nos jours, mtÉtent en émoi tout le continent américain. Une muraille de là rue d'Aldergate se trouva tout-àcoup douée de la parole, débitant certaines phrasies mystérieuses, dont des intermédiaires traduisaient le sens à la foule. C'était un Esprit yune voix de l'autre monde, qui, avertissant une génération dépravée, menaçait les Anglais de la guerre, de la famine, de la peste et d'un tremblement de terre, si la reine contractait un mariage avec le prince espagnol et si elle rétablissait la célébration de la messe. L'afluence de ceux qui venaient écouter la voix et ses interprètes efl^raya les magistrats de la Cité : ordre fut donné de démolir la muraille parlante. Alors sortit d'une cachette voisine le prétendu esprit, qu'on découvrit être une jeune fille de dix-huit ans nommée Elisabeth Crofts. Elle avoua qu'elle avait été instruite dans son rôle par

(l]u Lorsque Marie Tudor, à son avènement, informa à la fois l*Empcrcur et le roi de France, de l'intention qu'elle avait de rétablir le catholicisme, Henri l'approuva en lui offrant le secours de ses troupes pour l'aider ; Charles lui conseilla de procéder sans précipitation, et d'attendre le consentement de son Parlement : m Non trop se hâter avec zèle ; mais qu'elle s'accommode avec toute douceur, se conformant aux définitions de son Parlement, sans rien faire toutefois de sa personne qui soit contre sa conscience, ayant seulement la messe à part dans sa chambre, etc. » Èlanuscrils de Renard^ cités par Llxgabd, tome vu, page 152.

un certain Drakes, qui la payait. On la mit au pilori (1). La ruse , comme on le devine , tourna alors contre ses inventeurs.

Toutes les tentatives de rébellion ayant été réprimées, les oppositions légales ayant été réduites au silence, la reine déclara & Simon Renard que Philippe ne pourrait pas arriver trop tôt au gré de son impatience. Pour donner plus de solennité à cotte résolution, Marie fit venir l'ambassadeur de Charles-Quint dans son oratoire, « où était exposé le Saint-Sacrement, et, après avoir récité le Veni Creator^ » elle lui jura, à genoux, « en face de l'Hostie, d'épouser le prince d'Espagne. » Ce serment avait pour témoins les lords du conseil. L'ambassadeur de Charles<-Quint épousa la reine au nom du prince d'Espagne, en lui remettant une bague précieuse, envoyée pour cette cérémonie ou comme présent panl'Empereur (2) .

Pendant quelques mois encore cependant, Simon Renard répétait à son maître qu'il fallait laisser calmer les défiances populaires de peur que le prince ne reçût un accueil froid et même pire encore , — s'il ne différait sa venue jusqu'à l'automne, (T pour ce ordinairement, les humeurs des Anglais boulissent plus en l'esté qu*en aultre tems. »

Enfin, quand le moment fut arrivé, Charles-Quint écrivit à son fils qu'il pouvait se mettre en route. Le comte d'Egmont lui porta ces dépêches à Valladolid où Philippe attendait ce dernier avis et une nouvelle délégation du pouvoir royal conféré par l'Empereur à l'Infante Juana, devenue veuve et qui arrivait du Portugal. Cette princesse devait, en l'absence de son frère, re-

(1) HoLLiKGSHBD, — Stbypb, -^ Stowb, et uno note de Y Histoire (T Angleterre^ de LiNGARD, tome vu, page 197. — Le mur parlant de Londres était la première édition du fameux esprit frappeur de Gock-lane, qui se fit découvrir aussi à Londres, après avoir mystifié le fameux Samuel Johnson. Les esprits frappeurs d'Amérique sont arrivés en Europe, mais nous ne savons s'ils y font de la politique.

(2) Correspondance inédite de Simon Benard^ déposée aux archives belges, avec uno foule de pièces diplomatiques et de lettres inédites, dont nous avons dû Tobli* géante communication à l'archiviste M. Gachsrd. -» Voir le tome vu de Lircard, page 194.

présenter à la fois l'Empereur et le roi, assistée d'un conseil de rég'ence. Ce conseil, elle le présidait encore quand Charles se retira chez les Hiéronymites de Yuste. Philippe était prêt. En fiancé g'énéreux, il se fit précéder en Angleterre par don Ruy Gomez de Silva , porteur d'un magnifique diamant et d'autres bijoux pour la reine, estimés cent mille ducats. Il se rendit à la Corogne , où mouillait une fiotte de soixante-dix navires et de vingt ourques, qui, avec une escadre d'arrièregarde commandée par don Luis de Carvajal, ressemblait plutôt à une armada d'invasion qu'à un cortège de noce3. Ce fut là qu'il s'embarqua , emmenant dans sa suite l'amiral de Castille, le grand-majordome de l'Empereur, le capitaine des gardes, d'autres grands fonctionnaires de la cour et les fils des plus grands seigneurs qui s'étaient offerts pour lui servir de pages. On mit à la voile le 13 juillet, et au bout de sept jours d'une navigation heureuse, on était le vendredi 20 dans la rade de Southampton.

Les « humeurs des Anglais » n'étaient pas en effervescence ; mais le climat anglais préparait une cruelle épreuve à ce glorieux fiancé ainsi qu'à ses brillants compagnons qui arrivaient du beau climat de l'Espagne. A Winchester, où devait avoir lieu l'entrevue du couple royal, le catholicisme venait justement de rétablir, le 13 juillet, l'antique fête de saint Swithin, qui est le saint Médard britannique : or, comme il avait plu ce jour-là, il avait plu toute la semaine avec la certitude de trois semaines encore de la même intempérie humide ; ce qui explique pourquoi Philippe se reposa quatre jours entiers à Southampton, où l'attendait l'amiral d'Angleterre, qui lui présenta, de la part de Marie, une jarretière riche de pierreries. Ce qui ne lui plut guère moins fut un genêt d'Espagne que sa royale fiancée lui avait envoyé aussi et qui l'attendait sur la plage, somptueusement caparaçonné. Digne fils de Charles-Quint, il avait bonne grâce à cheval, et à peine en selle il se fit admirer de la foule qui lui cria : « Dieu bénisse Votre Grâce ! » Philippe ne se contenta pas de ce souhait, il demanda immédiatement où était

^xo;

l'Eglise et voulut y aller remercier Dieu de son heureuse traversée. De là, remontant à cheval, il se rendit à Thôtel qui lui était destiné et dit aux seigneurs anglais qui lui avaient fait escorte (1) : « Seigneurs, ce n'est pas le manque d'hommes ni d'argent qui m'a fait quitter l'Espagne. C'est Dieu qui m'a amené ici pour être l'époux de votre reine. Je viens vivre parmi vous comme un Anglais et non comme un étranger. Vos assurances de fidélité et de loyal hommage me font plaisir : en retour vous trouverez toujours en moi un prince reconnaissant et affectueux ! » Ce petit discours avait été préparé par Charles- Quint ; Philippe l'avait appris par cœur et il le récita en latin ; puis, se tournant vers les seigneurs espagnols et flamands de sa suite : « Seigneurs, leur dit-il, je désire que tant que vous resterez en Angleterre, vous vous conformiez aux coutumes d'Angleterre, » — et afin de leur donner l'exemple, il demanda, pour boire son premier toast, un pot de bière anglaise qu'il vida en prince anglais. » M. de Noailles, écrivant ce détail à sa cour, prétenclait que Philippe goûtait la bière pour la première fois de sa vie. On a peine à croire cela du fils de l'Empereur qui préférait, lui-même, la bière au vin. Charles-Quint avait dû lui en faire au moins goûter quand il le présenta aux Flamands. Les seigneurs espagnols se conformèrent de leur mieux à la recommandation de leur roi ; mais les quatre jours qu'ils passèrent à attendre un rayon de soleil durent leur paraître longs. Le cinquième jour enfin, on se décida à franchir les cinq lieues qui séparent Southampton de Winchester, trajet pour lequel il fallut braver la continuation du déluge anglais et une route fangeuse. Aussi, quand tous ces beaux cavaliers castillans mirent pied à terre, ils ne purent se présenter à la reine qu'après avoir complètement changé de costume.

Le mariage fut célébré parl'évêque de Winchester le jour^de la fête de « Monseigneur saint Jacques, » patron de l'Espagne . La

(1) C*étaient entr'autres le duc de Norfolk, les comtes d*ArundeI, de Shrewsbury et de Derby.

jeunesse et la bonne mine du prince qui, se rappelant les sages avis de son père , saluait autour de lui avec grâce, finirent par lui attirer quelques applaudissements de la foule, d'abord assez mal disposée. Au moment où la cérémonie allait commencer, s'avança le conseiller Figueroa avec un document revêtu du sceau impérial et une lettre de Charles-Quint annonçant que pour qu'une aussi grande reine que Marie n'épousât pas un prince au-dessous d'elle par le rang et les titres, l'Empereur avait renoncé, en faveur de son fils, au royaume de Naples et au duché de Milan. En conséquence, la messe dite, quatre roisd'ai»mes vinrent au pied de Tautel proclamer en quatre langues (latine, espagnole, anglaise et française) , Philippe et Marie, roi et reine d'Angleterre, de France^ de Naples, de Jérusalem et (TE cosse ^ défenseurs de la sainte foi catholique, prince et princesse des Espagnes et de Sicile, archiduc et archiduchesse d'Autriche, duc et duchesse de Milan, de Bourgogne et de Brabant , comte et comtesse de Hapsbourg , de Flandres , de Tyrol, etc., etc. Après la distribution du pain bénit, le ror ofi'rit la main à la reine et il la conduisit au palais épiscopal où ils dînèrent en public. Le roi but à la santé des seigneurs anglais, la reine à la santé des seigneurs espagnols : — ce fut ainsi qu'ils donnèrent le signal des fêtes.

Ces fêtes durèrent quelques jours, puis les époux se rendirent à petites journées à Windsor et de Windsor à Londres, où les réjouissances populaires purent quelque temps faire illusion à Philippe. Les deux chambres du Parlement prêtèrent aussi un loyal concours à toutes les mesures qui leur furent soumises ( 1 ) ; mais Philippe s'aperçut bientôt qu'il n'avait triomphé que provisoirement des antipathies d'un peuple qui les manifeste quelquefois assez grossièrement sans respect pour la majesté souveraine. Malheureusement, par sa tendresse jalouse, Marie,

(1) M Elles ]c supplièrent même, par une pétition, d'accepter d'avance la régence sMl arrivait malheur à la reine lorsqu'elle lui donnerait un héritier.»

(NOAILLES, t. V. 137.)

qui, SOUS ce rapport, avait quelque ressemblance avec Jeanne d'Aragon, n'était ni d'une beauté ni d'un caractère à charmer un mari plus jeune que sa femme. L'espoir seul d'avoir un héritier de ce mariage politique, retint Philippe en Angleterre auprès de la reine, jusqu'au jour où Charles-Quint devait le rappeler dans les Pays-Bas.

Le mariage de Philippe fut, comme on voit, le commencement de l'abdication de l'Empereur, puisque Charles-Quint se dépouilla, pour son fils, de deux couronnes, dont l'une n'était qu'un vain titre (celle de Jérusalem) , mais dont l'autre avait une haute valeur. Le nouveau roi d'Angleterre se trouvait donc être en même temps roi de Naples et de Sicile (1).

(1) On ne peut nier que dans la négociation du mariage de Philippe avec Marie Tudor, Charles-Quint, très bien servi par Simon Renard, n*ait fort habilement joué son jeu pour arriver à son but ; mais il sut s'arrêter aux limites de la finesse diplomatique, quoiqu'il eût affaire à des adv rsaircs qui se montrèrent bien moins scrupuleux que lui. Miss A. Strickland a raconté cet épisode de la vie de Marie, avec une foule de détails nouveaux. Voir son intéressante £r<«/oire des reines d'Angleterre^ qui mériterait d'être traduite en français.

Nous avons fait remarquer, page 131, une allusion de Charleà-Quint à son projet d'abdication : or, dès l'année 1546, le Vénitien B. Navagero écrivait dans m relation^ en parlant des circonstances difficiles où se trouvait l'Empereur :

« Avec tout cela, il sent l'approche de la vieillesse avec l'augmentation de ses infirmités, la goutte et l'asthme qui épuisent ses forces et l'espoir d'ûtro présent* de sa personne^àjaucune entreprise future. Bref, il m'a été dit par quelqu'un qui est intimement bien informé de ses sentiments, qu'il a le désir et l'intention de se retirer en Espagne pour le reste de ses jours, et d'abandonner le soin du gouvernement à son iils. » Betaztoni^ Ser, 1, tome i.

Voir plus loin, page 192, ce que dit Charles^uint dans le discours de son abdication.

CHABLES-QUINT ET FBBDINàND. 139

CUARLS&OIIUfT rr FERDINAND. — LES RAPPORTS DBS DEUX FRÈRES. — LES PROTESTANTS ALLEMANDS. — MELAKCHTON. — DÉDICACE DE LUTHER.

Le frère de Charles-Quint était né trois ans après lui à Alcala (ieHenarès(1503).

Sandoval nous a transmis un portrait de ce prince à l'âge de neuf ans, qui prouve qu'il fut un enfant plein de grâce et de vivacité, fort aimé de son aïeul Ferdinand, qui trouvait que le jeune Infant lui ressemblait beaucoup ; de là cette préférence qu'il lui accordait sur son aîné, au point de l'avoir désigné pour lui succéder au moins dans son royaume d'Aragon.

Ce fut une singulière transformation que subit l'Infant Ferdinand qui, arraché en quelque sorte à ses premières aflFections, et transféré, les larmes aux yeux, d'Espagne en Autriche, se trouva là, au bout d'un certain nombre d'années, devenu plus Allemand qu'aucun des princes de l'Empire germanique. Le climat et les mœurs de l'Allemagne lui semblaient également antipathiques. En vain il conjurait son frère de faire de lui un Italien plutôt qu'un homme du Nord, de lui donner, par exemple, à gouverner le duché de Milan, possession précaire disputée par 1# France, plutôt que cet archiduché, fatal héritage de leur ancêtre Rodolphe de Hapsbourg, qu'il eût échangé même volontiers contre la plus obscure principauté de

laCastille ou de TA ragon. Charles Tenchaîna doublement à TAllemagfne en lui faisant épouser Anne Jagellon, sœur de Louis, roi de Hongrie, qui avait épousé lui-même leur sœur Marie. Cette alliance révéla bientôt à l'Infant, archiduc malgré lui, qu'il avait aussi sa royale ambition. Louis n'avait pas d'héritier lorsqu'attaquant les Turcs avec plus de courage que de prudence, il perdit la vie sur le champ de bataille de Mohacz. Les trônes de Hongrie et de Bohême étaient alors à peu près électifs. Ferdinand aspira à y monter et obtint la préférence sur Jean de Zapoloya, son compétiteur. Charles-Quint ne fut pas sans exercer une influence directe ou indirecte sur cette élection. Ferdinand, le front ceint d'une double couronne, ne regrettait plus Alcala de Henarès, lorsque Charles-Quint , sacré par le Pape à Bologne, se rendit en Allemagne pour y reprendre l'œuvre de la Diète de Worms. L'Empereur comprit bientôt qu'il lui fallait un représentant et un lieutenant de résidence au milieu de ces princes jaloux de leurs droits et qui, pendant son absence, oubliaient volontiers tous leurs engagements; il jeta les yeux sur son frère, qu'il résolut de faire nommer roi des Romains. On se récria sur cette prétention, contraire à la bulle d'or et aux privilèges des électeurs qui voyaient bien que Charles voulait rendre l 'empire héréditaire dans sa famille. Charles triompha des opposants, et Ferdinand se chargea de justifier son choix en se montrant de plus en plus zélé pour les intérêts allemands, — dévoué à son frère , sans doute, mais osant n'être pas toujours de son avis et le ramenant parfois au sien , quoiqu'il le consultât en toutes choses avec toutes les formes d'une affection respectueuse (1).

Bernard Navagero, dans un paragraphe de sa relation, disait en 1546 :

« Si Charles-Quint fit élire roi des Romains son frère plutôt

(1) Voir SCS lettres dans Lakz; elles sont toutes en espagnol la plupart. La langue allemande lui parut toujours difficile ; mais il ne conser\'a de son ancienne éducation que l'habitude d'écrire dans Tidiome péninsulaire.

ET PEnDINAND. 141

» que son fils et s'il ne chercha qu'à l'élever en grandeur, Ferdi- » nand le méritait bien; car, lors de l'insurrection des Comune- » ros, c'était Ferdinand qu'on appelait et qu'on désirait pour le M trône; mais il ne voulut jamais pactiser avec les insurgés, et, I) dans toutes ses aétions, il n'apas montré seulement qu'il aimait » et honorait l'Empereur comme son frère aîné, mais encore qu'il » le révérait comme un père et lui obéissait comme un serviteur. » C'est vraiment chose admirable que l'affection qui règne entre » ces deux frères, si différents de caractère et d'habitudes, » l'Empereur flegmatique et lent, le roi des Romains colère et » prompt , le premier grave et sévère avec tout le monde , l'au- » tre gai et affable , trop peut-être. »

Navagero ajoute que les deux frères étaient également ambitieux et désireux de s'agrandir; mais que l'un , Charles-Quint, savait cacher son ambition, tandis que Ferdinand ne savaitpas la dissimuler. Il y a toujours quelque trait épigrammatique sous les éloges des ambassadeurs de Venise. Navagero semble ici modifier ce qu'il a dit de la modération de Charles-Quint, en lui attribuant une ambition cachée par opposition à l'ambition plus franche de Ferdinand. Un autre ambassadeur, Tiepolo, est d'arcord avec lui pour reprocher au roi des Romains cette ambition comme excesîve : « De grandes pensées l'occupent toujours et » son ambition est excessive, aussi ne laisse-t-il échapper aucune » occasion d'accroître ses États et sa puissance. »

En 1532, Tiepolo ne pouvait encore faire allusion à l'empressement avec lequel Ferdinand confisqua un jour le Wurtemberg qu'il lui fallut restituer; car il avait bien assez de se défendre en Hongrie contre Solyman et son concurrent Jean de Zapoloya, wayvode de Transylvanie, qui se mettait honteusement sous la protection des Turcs. Quelques-uns des actes de Ferdinand sembleraient prouver que , moins scrupuleux que son frère, il pensait qu'en politique la fin justifiait les moyens quand on faisait la guerre aux infidèles ou qu'on avait à se défendre d'une trahison. Le cardinal Martinuzzi, faussement accusé peut-être, en fit la fatale expérience, malgré son

142 'CHABLBS-QUINT

caractère de prince de TÉglise. Mais ni les Vénitiens , ni les Allemands surtout, ne se montrent très sévères quand ils jugent Ferdinand, qu'ils ne craignent pas de placer parfois au-dessus de Charles-Quint, moins populaire que lui en Allemagne. Nicolas Tiepolo répète qu'il se distingua à la guerre et dans le gouvernement, égalant l'activité de son frère, s'il ne la surpassait pas : a Aimant, lui aussi, à tout faire par lui-même, » dit Tiepolo, « il est plus exact aux audiences et au conseil. De là » il résulte que les expéditions se font plus vite dans ses chan- » celleries que dans celles de l'Empereur, et c'est chose mer- » veilleuse de voir deux frères, que le même esprit, que lamême » volonté anime, si différents, si opposés même, de tempérament » et d'habitudes. L'un et l'autre sont également doués de sagesse » et de prudence ; ils entendent parfaitement les affaires ; mais » l'Empereur est plus réservé , plus circonspect , plus grave ; » le Roi plus prompt et plus expéditif. J'ajouterai que le Roi a » plus de vivacité dans l'esprit , qu'il parle bien de toutes choses » concernant l'État et le gouvernement , et d'une manière très » convenable de celles qui se présentent journellement dans les » conversations privées , de façon qu'il paraît n'en ignorer » aucune ; enfin qu'il accueille avec beaucoup de courtoisie les » seigneurs avec qui il lui arrive d'ayoir affaire. »

Tiepolo dit que Ferdinand parlait non-seulement l'allemand, le français et l'espagnol, mais encore l'italien et le latin , « quoi- » qu'il prétendît, comme Charles-Quint, ne parler le latin qu'à » la mode militaire... Il est magnifique dans sa manière de » vivre. Dans ses habillements et dans ceux des gens qui le n servent il se montre honorablement. Quand il assiste à quelque » cérémonie, il y déploie plus de somptuosité que l'Empereur. » On ne peut savoir d'une manière certaine s'il est libéral , à » cause de l'état d'épuisement où il trouva son Trésor, par suite » des prodigalités de l'EmpereurMaximilien; mais il est réputé » bon administrateur de ses revenus, et l'on estime qu'il en » fait un meilleur usage que l'Empereur des siens. »

Lorsque plus tard Ferdinand se vit Empereur à son tour et

plus avancé en âge, il paraîtrait qu'il scandalisa quelquefois, au contraire , les ambassadeurs vénitiens par son mépris pour le cérémonial diplomatique , se faisant voir à eux au saut du lit avec son serre-tête en toile et passant ses bas en leur présence, violation de l'étiquette que la bonhomie allemande excusait partialement chez le frère de Charles-Quint, mais qui l'eût choquée chez celui-ci (1).

Dans le parallèle des deux frères, les Vénitiens sont tous d'accord pour vanter leur fraternelle affection mêlée de déférence de la part de Ferdinand. — « En résumé, » disait Tiepolo, « à voir la conformité de sentiments qu'il y a entre les » deux frères et le profond respect que le roi des Romains » porte à l'Empereur, on est persuadé que tant que l'Empe- » reur vivra , ses volontés en tout seront pour le Roi des lois » sacrées, et que ce dernier aura pour amis et pour ennemis » ceux qui seront amis ou ennemis de l'Empereur. » Nous ' avons déjà cité les expressions de Navagero sur le dévouement de Ferdinand à Charles-Quint : c'est le même ambassadeur qui nous a transmis cette anecdote : « Lors de leur première ren- » contre à la Diète de Spire, Ferdinand ayant fait la remarque » que l'Empereur était devenu chauve et blanc, celui-ci lui » répondit: « C'est pour vous, mon frère, et pour vos enfants. »

Ce n'est qu'en 1551 que Marino Cavalli signale un refroidissement dans cette constante amitié, « et cela, dit-il, à cause » de la prédilection exclusive que l'Empereur a montrée pour » l'agrandissement de son fils. »

Tous les historiens parlent de ce nuage qui s'éleva entre lès

(1) « Non e S. M. molto ceremoniosa, ma xnolto umile c libéra talche per la sua iiinilta è poco temuta ed obbcdita. Non veste pomposamcnte : va levandosi la mattina dal Ictto, sMntroduce ogn*uno nclla caméra ed ivi comparisce allacciandosi le calze, con un scuffiato di tela in testa, onde a ogn'uno rîQponde, e parla con ogn'ano, e quando noi eravano nella ^caméra di S. M. parlando con lei e stando S. M. c noi en piedi, due o tre volte si parti da noi, lasciandosi e rctornando solo per parlare con questo e con quello con poca dignit& e riputationc. » Belaz. delli ambassadori estraordinarii veneti^ Zuanne CaptUo e Bernardtno NavagieraU imper. Fernando, 1558. Manuscrit de M, Ranke.

144 CHARLES-QUlNT

daux frères , mais sans fonder leurs assertions sur des documents positifs qui manquent aussi pour la controverse. Une lettre de Charles-Quint à sa sœur la reine de Hongrie, dans laquelle il se plaint de Ferdinand , n'est pas assez explicite sur le sujet de la plainte pour écarter les doutes ; Ferdinand luimême , à la même date (1551) , se plaint à son tour et envoie à son frère un Mémoire, sous prétexte qu'il a été interrompu par un accès de colère quand il a voulu s'expliquer de vive voix. L'allusion au projet prêté à Charles-Quint de faire abdiquer Ferdinand en même temps que lui au profit de Pliilippe II, reste assez obscure; car il s'agit surtout d'un subside que le roi des Romains, contre l'avis de l'Empereur, voulait demander à la Diète, dans la prévision de l'éternelle invasion des Turcs en Hongrie. Or, dans toutes les lettres du roi des Romains écrivant à l'Empereur, c'est toiyours la même menace qui le préoccupe. Le cimeterre de Solyman est son épée de Damoclès; il se voit sur la frontière comme la sentinelle perdue de TEm- . pire, et il ne cesse d'invoquer des secours d'hommes et d'argent qui se font quelquefois attendre : Charles-Quint non-seulement ne pouvait tous les ans accourir de sa personne parce qu'il avait à surveiller aussi l'ennemi commun sur ses autres frontières, mais encore il n'était pas toujours en mesure de fournir le nerf de la guerre.

Les divisions intérieures de l'Allemagne et le mauvais vouloir de quelques-uns de ses princes venaient d'ailleurs accroître souvent l'anxiété du roi des Romains. On peut supposer que Charles-Quint crut un jour trop littéralement à l'expression de quelque accès de découragement, et s'imagina que Ferdinand avait, comme lui, l'intention de renoncer à ses couronnes. Probablement même, lorsqu'il le fit élire roi des Romains, ne l'avait-il pas fait sans quelque réserve et sans la condition que la couronne de fer resterait toujours à la disposition de l'Empereur. Quoi qu'il en soit de ces conjectures, après une longue série de lettres exprimant la mutuelle confiance des deux frères • nous découvrons celle dans laquelle Ferdinand se

dit réduit à formuler ses griefs en un Mémoire, sous prétexte qu'à leur dernière entrevue, l'Empereur « s'étant mis en colère » Ta interrompu et empêché de s'ekpliquer avec lui de vive voix (1). Puis, à la date de deux jours plus loin, c'est Charles-Quint lui-même qui s'adresse à sa « bonne sœur » la reine de Hongrie, pour se plaindre de Ferdinand et de son fils. Celui-ci s'était rendu auprès de lui dernièrement en Espagne , et avait éludé de répondre sur « les choses que nous avions » à traiter pour le bien de nos maisons, et, oultre ce, on m'a » averty que mondit beau filz doit avoir dict à quelque propos » qu'il avoit jà pour soy trois voix dont l'Électeur de Mayence » donneroit l'une et celle du roy de Bohême ne leur pouvoit » faillir, et si ainsi est, vous verrez conune ils nous ont for- » compté et combien cela est loing de ce que avions promis l'ung » à l'aultre de non négocier ni traicter aulcune chose en cecy » jusques eussions entre nous résolu ce que pour le meilleur » nous debvrions faire, que je garde de mon cousté et aussi à » mon filz pieusement. Et enfin je suis jusques au boult de pa- » tience, remémorant ce que j'ai faict pour eux et que, après » qu'ils ont tiré de moy ce qu'ils ont voulu, nous tombons en telz i) termes. »

Charles-Quint se montre surtout irrité de ces paroles dont son frère s'était servi pour repousser ce qu'il lui demandait : « Suis plus tenu à Dieu , à ma conscience et à mon honneur » que à Votre Majesté , principalement en choses que tant im- » porte. » A quoi Charles-Quint réplique, prenant toujours, sa sœur pour juge :

« Et me semble qu'il me faist grand tort, ayant tant fait pour » luy, et n'a occasion d'entrer avec moy en ces termes jusques à » me dire qu'il est plus obligé à son âme et à son honneur que à

(1) Lanz, tome m, page 11. — « Monseigneur, voyant que le Jeudy 22 du mois passé au soir que vous parlay sur Taffaire de Hongrie que Votre Majesté se mit eu colère , et que à cause de cela et que V. M. me interrompit aulcunes fois mes propos, Je'ne voulsiz plus parler, etc. » Ift Décembre 1550.

146 CHARLB&HÎUINT

» moy , ne Vayant jamais requis de chose qui deust donner » chemin à telz propos. »

Evidemment, si le sujet de la mésintelligence était complexe, si, comme il arrive quelquefois, on se taisait surcequel'on avait le plus à cœur de dire, Charlea-Quint dut se trouver dans une humeur analogue à celle de Napoléon vis-à-vis de son frère le roi de Naples ou de son frère le roi de Hollande , quand il changea l'un de royaume et força Tautre d'ahdiquer(l); mais ce fut le roi des Romains qui l'emporta, et l'Empereur qui céda, d'après cette considération <c que la discorde serait la » ruine de tous deux et de nos subjets, et par conséquent de » toute la Chrétienté. » Quelques mois après , Charles-Quint, écrivant à Ferdinand , le traite de monseigneur mon bon frire et appelle Maximilien et Marie nos fils et filles^ — se félicitant de pouvoir annoncer à Ferdinand que leurs enfants reviennent d'Espagne par la voie de Barcelone à Oênes sous l'escorte de Doria et sans avoir à redouter « C armée de mer du Turoj, »

Il est vrai encore que le 21 mars 1552 , l'Empereur, comme un beau-père ou un oncle de comédie, après avoir grondé sa bonne sœur Marie elle-même, se plaint — « de ce que la reine

(1) Dans la lettre de Ferdinand , il semblerait, disons^ous, qii*il M s*agi8saît que de la situation de la Transylvanie ; selon Ferdinand, il était de l'intérêt de la Hongrie et de TEnipire tout entier, de conserver ou de défendre cette province, ce qui ne pouvait se faire sans demander un subside à la Diète ; l'Empereur s'opposait à cotte demande, ne croyant pas que la chose fût opportune ou urgente.

Mais la lettre de Charles-Quint à sa sœur, conuncnce par une allusion qui nous autorise h dire qu'il y avait une autre cause de dissentiment :

« Madame ma bonne sœur, J'avoie quelque espoir par ce que l'on m'escrivoit M d'Espagne et aultres advertissements que l'on me mandoit de plusieurs coustels, » que le roi Monseigneur mon frère et notre neveu mon beau filz, le roi de Bohème, » se laisseroient persuader à ce dont il est question pour établir et conserver la » grandeur de notre maison, etc.. mais y commence à perdre le bon espoir, consi- » dérant l'escript qu'il me donna avant hier soir, etc. nPuis Charles-Quint explique Vescrîpt qui n'a pour but que de Justifier la demande d'une collecte à rencontre du Turc ; mais dans les détails de la dispute, Charles-Quint raconte à sa sœur qu'il a dû dire à Ferdinand : u A la fin il faudra ou que lui ou que moi nous soyons il l'Empereur; qu'il fasse sa demande aux Ëtats, je saurai leur parler moi-même, » les advertir'plainement et à la vérité de ce qui se passe, etc.»

D'Augsbourg, 16 décembre 1530.

» de Bohême, sa fille, sans égard àTextrémîté où il se trouvait, » avait, à Tinstance de son mari et assurément avec connais- » sance du roi des Romains, demandé trois cent mille ducats » qui lui reviennent pour sa dot, sous prétexte qu'ils avaient » l'occasion d'acquérir un duché de quarante mille écus de » rente. » -

Après cet incident, qui n'a pas de suite dans la corresponrdance, nous retrouvons les deux frères parfaitement reconciliés, Charles-Quint parlant en bon père de sa fille la reine de Bohême, de son gendre et de toute la nombreuse famille de Ferdinand qu'il regarde comme la sienne. Bientôt l'opposition des princes luthériens, d'accord avec la France, force l'Empereur à se mettre sur la défensive. Maurice le trahit et Charles-Quint quitte Inspruck en fugitif, trop heureux de pouvoir accepter le traité de Passau, lui qui, naguère, imposait son édit de tolérance connu sous le nom de l'intérim aux protestants et aux catholiques. Dans ce déclin de sa fortune, son frère est avec lui sans qu'il soit plus question de ce qui les a divisés un moment, jusqu'à ce que, l'heure de l'abdication venue , c'est Ferdinand qui suppliera Charles-Quint de la différer pour assurer son élection, et Charles-Quint qui s'y prêtera avec bonne grâce, malgré son vif désir de se dépouiller de sa couronne impériale comme des autres.

Nous ne nous flattons pas d'avoir bien éclairci cet épisode obscur de l'histoire des deux frères. Un seul fait reste positif : quelle que fût la secrète pensée de Charles-Quint lorsqu'il présenta son fils aux Allemands dans Tannée 1548, les princes protestants s'alarmèrent du projet qu'on put très bien lui attribuer, de substituer Philippe à Ferdinand comme roi des Romains, et Maurice de Saxe en fît plus tard un des prétextes de sa défection. Prouver que Ferdinand t\it jusqu'à un certain point le complice de Maurice serait bien difficile ; mais il dut naturellement tirer avantage de la mauvaise impression produite par la présence de Philippe 11 en Allemagne , soit que Charles-Quint se fût contenté de s'ouvrir à lui de ses inten-

tions, soit qu'il les eût fait connaître aux électeurs de l'Empire. Par sa situation personnelle , Ferdinand devait être supposé avoir d'autres intérêts et d'autres opinions que Charles-Quint. On lui fit honneur du traité de Passau, ou du moins 'de la franchise libérale avec laquelle il accepta et fit respecter cette Grande Charte du protestantisme allemand. Ce qui acheva de le populariser, fut le bruit que son fils Maximilien s'était fait secrètement luthérien. La malveillance dupape Paul IV contre le père et le fils confirma ce bruit et les servit tous les deux. Dans sa lutte contre le protestantisme allemand, Charles- Quint ne finit pas comme il avait commencé. On en a conclu qu'il avait pendant vingt ans dissimulé en Allemagne son intolérance. Cette longue dissimulation eût été le plus faux des calculs ; car « lorsqu'il leva le masque, » comme on dit, au lieu d'avoir gagné du temps, il en avait perdu ; au lieu d'avoir fortifié sa position, il l'avait si bien affaiblie que sans ses troupes espagnoles et ses troupes flamandes il se fût trouvé avec une bien petite armée en présence des confédérés, comme un peu plus tard cela lui arriva, en effet, par la trahison de Mauricede Saxe. La vérité est que, pendant vingt ans, depuis la première Diète de Worms jusqu'à la seconde, Charles-Quint aima à se flatter que les princes dissidents, s'ils n'étaient pas ramenés à l'unité du dogme, resteraient fidèles à l'unité politique, et que s'ils ne se soumettaient pas aux bulles du Pape, ils reconnaîtraient du moinsl'autorité d'un concile . Il laissait donc toujours la discussion ouverte , faisant des concessions provisoires jusqu'à son fameux compromis appelé Vintérim, qui mécontenta également les catholiques et les réformés, comme cela arrive généralement de tous les compromis. Cette discussion prolongée favorisa le progrès du protestantisme allemand; puis, quand la Réforme vit des princes à sa ièie^ elle prit l'attitude d'Église militante, prétendit dicter des conditions au lieu d'en accepter, et , sacrifiant la nationalité à l'esprit de secte, ne craignit pas d'invoquer contre le chef élu de l'Empire le secours de la France. Le protestantisme en armes fut vaincu alors , parce que

parmi les confédérés deux princes restèrent d'abord fidèles à TEmpereur, soit qu'ils eussent eux aussi un intérêt à part, soit que l'Empereur leur parût réellement avoir le droit pour lui. Mais plus tard, en arborant à leur tour l'étendard de l'insurrection, ces mêmes princes, surprenant Charles-Quint, se rendirent les maîtres de la situation, ce qui amena le traité de Passau, véritable édit de Nantes pour l'Allemagne luthérienne, et que Ferdinand, avons-nous dit, eut le mérite, de ne pas révoquer lorsqu'il succéda à son frère. Dans aucun des incidents de cette longue lutte , Charles-Quint ne se montra intolérant, encore moins persécuteur. Il ne le fut pas pendant qu'on discutait, et, quand il tira le glaive, la guerre, plutôt insurrection civile que guerre religieuse, eut pour second dénouement, très rapproché du premier, un traité de tolérance. Citons encore ici ce qu'écrivait un des ambassadeurs vénitiens, Nicolas Tiepolo, dans la relation duquel les constitutions de l'Allemagne et les sentiments de ses princes occupent une si large place :

« Dans l'intérêt de la religion, dit Tiepolo, l'Empereur s'est » donné des soins et des fatigues extrêmes. Ménageant les » princes et les États du pays pour arranger les dissidences qui » s'y étaient manifestées, il a tout fait pour ramener à l'ancienne » religion catholique les partisans des erreurs nouvelles. Il n'a » rien négligé enfin de ce que l'on était en droit d'attendre » d'un empereur chrétien plein de zèle pour l'honneur de la foi » et de l'Église du Christ, à la seule réserve qu'il ne voulait pas » prendre les armes contre ces hommes obstinés et endurcis » dans leurs détestables opinions. »

Tiepolo cite à l'appui de ce jugement la conduite libérale que tint l'Empereur à la diète d'Augsbourg, puis à celle de Spire, et il répète : « Ainsi Sa Majesté a voulu agir avec la » plus grande prudence et essayer de tous les moyens plutôt » que d'employer la force, et, s'il faut en venir à cette extré- » mité, elle aura pour excuse aux yeux de tous de n'avoir né- » gligé aucune tentative paternelle afin de ramener les éga-

M rés au chemin de leur salut ; ils n'auront donc à s'en pren- » dre qu'à leur invincible obstination s'ils se sont attiré/ sa » colère. »

Nous ne trouverons pas partout Charles-^uint aussi tolérant qu'en Allemagne ;^aussi devons-nous encore citer l'hommage que lui rendait Melanchton en 1531.

l^ Ce que Melanchton, à cette date, trouve de plus remarquable dans l'assemblée de la Diète d' Augsbourg, — « c'est, dit-il, l'Em- » pereur lui-même , que le succès qui a comblé tous ses désirs )* n'a jamais pu faire sortir des bornes de la modération; quel » prince me citerez-vous dans l'histoire dont la fortune n'ait » pas changé les sentiments? celui-ci est le seul sur le carac- » tère duquel elle n'ait pu faire aucune impression... sa vie » privée est pleine de traits admirables de retenue, de sobriété, » de modestie. La discipline domestique, si sévère autrefois » chez les Allemands, ne se trouve plus maintenant que dans » la famille impériale. Aucun homme vicieux ne peut s'insi- » nuer auprès de lui. Il n'a pour amis que les plus grands » hommes et il les a choisis à cause de leurs vertus. Vous » pouvez juger par là quels doivent être les sentiments et » quelles doivent être les mœurs de l'Empereur. Toutes les fois » que je l'ai vu il m'a semblé voir devant moi un de ces demi- » dieux qu'on dit avoir vécu jadis parmi les hommes. Voilà ce » que j'ai à vous mander de l'Empereur et vous en serez » sûrement charmé. Qui ne se réjouit pas de voir réunies dans » un si grand prince, les qualités les plus belles et les plus D éclatantes?» [Epist. sclect. Philippe Melanchton , 1565 , page 363.)

C'est là un vrai panégyrique, une apothéose. Eh bien! encore une fois, à l'époque où Melanchton s'exprimait ainsi, lui, l'apôtre de la modération protestante, Charles-Quint espérait être et il était encore le modérateur des dissidents. Une transaction pouvait se faire sous son autorité protectrice. Son ancien confesseur, le cardinal d'Osma, qui le représentait auprès de Clément VII , lui écrivait au nom du Pape dans le sens de

la conciliation (1). Ce ne fut que plusieurs années après, que le protestantisme allemand, se croyant assez fort pour se constituer en Église politique contre le pouvoir temporel en même temps que contre le pouvoir spirituel, proclama fièrement son indépendance et repoussa un moment de son propre sein les réformateurs pacifiques tels que Melanchton. Dans Tun et Tautre système, la modération n'eut plus qu'à déplorer les excès de la lutte, et Cliarles-Quint lui-même put être accusé à la fois d'intolérance par les luthériens insurgés et de tiédeur schismatique par les catholiques ultramontains.

Il paraîtrait, du reste, que si le doux Melanchton louait Charles-Quint, le fougueux Luther avait tenté de faire sa cour & Ferdinand en ^'adressant à la reine de Hongrie sa sœur pour lui dédier un de ses livres, Ferdinand, qui n'était encore que roi des Romains , repoussa le livre et l'auteur en engageant la reine à se défier de l'hérésie. Voici la lettre de Ferdinand :

« Madame ma bonne sœur. Je me recommande humblement » et affectueusement à votre bonne grâce. J'ai reçu la lettre » que vous avez bien voulu m'écrire en réponse à celle que » je vous envoyai avec le livre de Luther. Certes , nous ne » pouvons ni vous ni moi empêcher Luther d'écrire ce qu'il » lui plaît ; mais j'espère qu'il ne m'adressera jamais un livre 9 laudatif qui ferait entendre que je favorise et maintiens la » doctrine qu'il appelle V Evangile, Je suis sûr que vous, en sage » et chrétienne princesse, vous saurez vous conduire confor- » mément à ce que vous m'avez écrit. Je ne vous importunerai » donc pas de mes réfiexions répétées à ce sujet. Je vous sup-

(1) « De nuevo trabajeis de persuadir a esos hcrcjcs tomen algun buen medio B en sus errores, moderandolos en la sustancia, permitiendolos en lo cérémonial » de tal manera que queden vuestros senidores en todo caso, y ansi lo sean de » vuestro liermano y si quiseren ser perros sean le y cierre V, M. sus ojos, » etc. » Roma, 18 nov. 1531. Cartas al Bmp.^ p. 51.

— Il y a dans les lettres de Loaysa plusieurs autres passages semblables, pour autoriser et exhorter môme Charles^uint à accepter ui JustMnfUiu protestant, qui lui permette de fermer tes yeux^ pourvu que les hérétiques {chiens sMls veulent être chiens « perros » ) restent du moins ses fidèles sujets, etc.

152 CHARLESHJUINT ET FERDINAND.

» plierai seulement d'être prudente relativement à deux points » sur lesquels vous ne m'avez pas répondu , à savoir sur les » livres imprimés à Anvers et sur le soin qu'il faut prendre » pour les personnes qui vous entourent et dont la conduite ne j) doit pas donner prétexte à répandre le bruit que vous deve- » nez luthérienne , ce que aucuns commencent à craindre et » à murmurer tout bas.

» Je vous prie de me pardonner si je vous en ai trop dit sur » cette affaire; car, certes, Madame ma bonne sœur, je l'ai fait n par des motifs de bienveillance et d'amour fraternel, parce M que les temps où nous*vivons exigent que chacun conserve » sa conscience nette, et Dieu sait que je n'ai pas d'autre motif » en vous écrivant ceci.

» Je prie Dieu de vous accorder. Madame ma bonne sœur, » une heureuse et longue vie.

» D'Olmiitz, le vendredi-saint, 19 avril 1527. » Votre bon et humble frère,

» Ferdinand. »

Une seconde lettre^ prouve que la reine de Hongrie se justifia complètement (1).

(1) Nous trouvons cette lettre dans le volume de la Correspondance de ('Empereur Charles-Quint^ recueilli à Vienne par M. Bradford, p. 263; mais nous n'en avons pas le texte original.

LA FEMME SOUS l'bMPIBE DE CHARLES-QUINT. 153

LA PEMIIK SOUS l'eUPIRE DE CHARLES-QUINT. — néGÉNÉRATION DE LA SOCIÉTÉ ROMAINE PAR LE MARIAGE CHRÉTIEN. — LA FEMME EN GRECE ET A ROME. — LOIS D*AU6USTE POUR RAMENER LES CITOYENS ROMAINS AU FOYER DOMESTIQUE. — LE CÉLIRAT ET LA CONTINENCE AU POINT DE VUE CHRÉTIEN. — LA TERREUR DES TURCS. — SOLYMAN. — LES ODALISQUES ET LES MAITRESSES DE FRANÇOIS 1*'. — ROXEI.ANE ET LA DUCHESSE D*ÉTAMPBS. — LES FEMMES POLITIQUES SOUS CHARLES- QUINT. — SES SGEURS : ÉLÉONORE , MARIE DE HONGRIE, ISABELLE DE DANEMARK, LA PRINCESSE JUANA, CATHERINE D* ARAGON. — LES FEMMES ILLUSTRES DE LA FRANCE. — LES VEUVES CHASTES DE L* ITALIE , DÉ L^ESPAGNB , DU PORTUGAL ET DE L* ALLE- MAGNE. — LES FEMMES SAVANTES SOUS LA REINE ISABELLE.

Pour apprécier tout ce que le christianisme fit pour le sexe le plus faible, lorsqu'il vint régénérer le monde ancien par la reconstitution de la famille, c'est-à-dire par la sanctification du mariage qui en .est la garantie, il faut se rappeler ce qu'était la femme non pas seulement chez ces barbares qui l'emmenaient à la suite de la horde d'invasion avec le bétail et les bagages, mais encore chez ces nations parvenues au plus haut degré de la civilisation payenne : — chez les Grecs d'Athènes, qui délaissaient l'épouse légitime dans le gynécée pour aller faire des dissertations philosophiques , parler beaux-arts ou amour avec l'Hétaïre (1); — chez les Romains, qui avaient fini par se dégoûter du lien conjugal et protestaient de tant de manières contre les privilèges et les droits donnés par la loi à

(1) « Quant au vrai amour, » dit Plutarque {OEwores morales^ Traité de l'amour^ page 600), « les femmes n'y ont aucune part. »

154 LÀ FEBIME

leurs nobles matrones. Les Censeurs de la république avaient eu entr'autres fonctions celle d'obliger les citoyens à se marier ; mais l'un d'eux ne dissimula pas un jour dans sa harangue que le mariage était à ses yeux un « mal nécessaire » qu'un vrai Romain devait subir par patriotisme : « S!il était possible de n'a- » voir point de femme, nous nous délivrerions de ce mal, disait » Mefellus Numidicus; mais comme la nature a établi que l'on » ne peut vivre heureux avec elleà, ni subsister sans elles, il » faut avoir plus d'égards à notre conservation qu'à des satis- » factions passagères. »' Ainsi s'exprimait un grave magistrat au temps le plus glorieux de Rome, cent vingt-quatre ans avant J.-C. Un siècle plus tard, ce fut surtout pour ramener les Romains au mariage, comme le fait observer Montesquieu (l),que César et Auguste rétablirent la Censure et voulurent euxmêmes être Censeurs , inventant l'un et l'autre de nouvelles peines et de nouvelles récompenses afin de fortifier les anciennes lois. Les lois nouvelles et les lois anciennes furent encore éludées, et les plus intrépides citoyens, ceux qui affrontaient le plus vaillamment l'ennemi sur les champs de bataille, semblaient redouter de se trouver tête à tête avec une compagne légitime sous le toit conjugal. Les chevaliers romains osèrent donc réclamer de l'Empereur la révocation de sa propre loi. Auguste, alarmé, convoqua les chevaliers, fit mettre d'un côté ceux qui étaient mariés et de l'autre ceux qui ne l'étaient pas : « Ces derniers pa- » rurent en plus grand nombre ; ce qui étonna les citoyens et u les confondit. Auguste, avec la gravité des anciens Censeurs, » leur parla ainsi : — Pendant que les maladies et les guerres » nous enlèvent tant de citoyens, que deviendra la ville, si on » ne contracte plus de mariages? LaCité ne consiste point dans D les maisons, les portiques, les places publiques : ce sont les » hommes qui font la Cité. Vous ne verrez point, comme dans » les fables, sortir des hommes de dessous terre pour prendre » soin de vos affaires. Ce n'est point pour vivre seuls que vous

(1) Esprit des iois^ livre xvui, chap. 21.

sous l'empire de chaeles-quint. 155

» restez dans le célibat : chacun de vous a des compagnes de » sa table et de son lit; vous ne cherchez que la paix dans vos 9 dérèglements. Citerez-vous ici l'exemple des vierges vestales? » Donc si vous ne gardiez pas les lois de lapudicité,il faudrait M vous punir comme elles. Vous êtes également de mauvais » citoyens, soit que tout le monde imite votre exemple, soit » que personne ne le suive. Mon unique objet est la perpétuité » de la République. J'ai augmenté les peines de ceux qui n'ont h point obéi et à l'égard des récompenses elles sont telles que » je ne sache pas que la vertu en ait eu encore de plus » grandes : il y en a de moindres qui portent mille gens à » exposer leur vie; et celles-ci ne vous engageraient pas à » prendre une femme et & nourrir des enfants! (1) »

Mais ni l'intervention personnelle du prince, ni les prérogatives étendues accordées aux citoyens mariés, ni la pénalité des lois Pappiennes et de la loi Julia n'auraient triomphé de l'éloigfnement qu'avaient les Romains pour les soins et les embarras de la famille : ces lois en faveur du mariage tombaient même en désuétude, quand le christianisme réconcilia l'homme et sa compagne en feisant un sacrement de leur union en même temps qu'il glorifiait toutes les douces vertus de la mère, de la sœur, de lafille, vertus d'instinct, sans doute, mais qui n'ont été sanctifiées dans aucune religion comme dans celle du Christ. Tels étaient les nouveaux charmes dont l'amour chrétien dotait la femme, et tel était l'attrait du mariage d'après la loi nouvelle, que l'Eglise put sans la moindre contradiction, à côté des saintes joies de la vie domestique, exalter aussi la perfection des mystiques joies du célibat, — la sainteté des vierges et la sainteté des veuves. La prééminence accordée par l'Eglise au célibat était toute spirituelle, et quelques philosophes en ont mal interprété le caractère lorsqu'ils le représentent comme funeste à la population .

(1) Montesquieu a abrogé cette harangue rapportée dans Dion. Voir un curieux article : On ff^oman's rights, Quarteriy Rev. n* cxli. — De tous les poètes de la cour d* Auguste, Virgile, Horace, Gallus, Tibulle, Catulle, Properce, Ovide, un seul était marié... et c'était Ovide !

La continence observée jusque dans le mariage, par quelques vertueuses femmes de la légende, ne fut jamais qu'une rare exception, et, au besoin, elle prouverait encore tout ce que la fiancée chrétienne apportait de sainte indépendance sous le toit conjugal redevenu le sanctuaire des bonnes mœurs (1).

Quand Je vieux monde romain était depuis long-temps converti à la loi nouvelle, quand les peuples barbares, renonçant à la vie nomade, avaient successivement adopté le même principe social, peut-on s'étonner de la terreur que répandit le progrès de rinvasion musulmane, la seule de toutes ces invasions dont les armées fanatiques, menaçant l'Europe dans sa religion et ses mœurs domestiques , eussent jusqu'ici considéré comme partie du butin les femmes destinées à peupler les harems de leurs chefs et les enfants pour les transformer, par une éducation sacrilège, en futurs séides du faux prophète (2). Entre tous les sentiments d'horreur provoqués par les conquêtes des Sarrazins, des Maures et des Turc^, on peut deviner ceux des mères et des chastes filles nourries dans les idées de la piété chrétienne, soit de celles qui ornaient de leurs vertus le foyer paternel, soit de celles qui s'étaient consacrées à l'époux mystique derrière les murs d'un cloître.

L'islamisme poursuivit sa sanglante propagande à la honte de la République chrétienne : mais de tous ses propag*ateurs aucun encore n'avait été aussi formidable que ce sultan Solyman, monté sur le trône trois siècles après que le fondateur des

(1) VoirTadmirable légende de sainte Cécile, que nous croyons avoir racontée dans son véritable esprit. : — lievue Britannique^ livraison de novembre 1852. Voir aussi les exemples de ces saints ménages de la primitive Église, où l'homme et la femme vivent à la fois pour Dieu et l'un pour l'autre. Montesquieu n'a pas osé dire toute sa pensée, lorsqu'il craint d*avoir été trop loin contre la continence, et s'écrie : « A Dieu ne plaise que je parle ici contre le célibat qu'a adopté la religion. » Esprit des lois, livre xxiii, chap. 12.

(2) On faisait tous les cinq ans une levée des enfants chrétiens de l'Empire : « Scelta di picoli giovanetti iiglioli di Christiani, » comme l'appelle Babbari. Aucun Pacha ne revenait d'une guerre, sans offrir au sultan un présent composé de jeunes esclaves, etc. Voir les Relations des ambassadeurs vénitiens, et Paul Jovb, « Ordo militix turcicœ, etc. »

sous l'empire de cuarles-quint. 157

Osmanlis labourait encore la terre avec ses serviteurs, à qui il donnait le signal du repos en déployant un drapeau au-dessus de sa tête. Les Osmanlis appellent Solyman « celui qui accomplit le nombre de 10 » (nombre sacré en Orient), parce qu'il naquit au commencement du dixième siècle de l'Hégrire et fut le dixième successeur de cet Osman, moitié patriarche, moitié bandit, dont il venait réaliser le « songe qui lui avait fait voir un arbre sortant de son nombril et ombrageant toute la terre. » Mais Solyman avait mieux que le prestige des traditions superstitieuses renouvelées à son profit; il avait toutes les qualités qu'il fallait réunir pour être le « commandeur des croyants, » l'audace de conception, le génie entreprenant % l'ardeur bouillante, l'orgueil du conquérant, non sans un certain mélange de magnanimité barbare.

Lorsque François I®' captif implora la commisération et le secours de Solyman son allié en lui faisant représenter par son ambassadeur Jean Frangipani, que Charles-Quint se préparait à profiter de sa prépondérance, désormais sans contre-poids en Italie comme en Allemagne, pour diriger ses armes contre le sultan lui-même, — Solyman, dans une lettre remplie de consolations en style oriental , lui répondit que sa cour était t asile des rois, son trône le refuge du monde, etc. , etc. Il y avait quelque chose d'imposant dans les titres que prenait ce protecteur, — « sous l'invocation des miracles du Prophète, dfi la constel- » lation du Patriarchat, du coryphée de la légion des saints, » de Mohammed le très pur et des âmes des quatre amis qui sont » Ebou Bekr, Omar, Osman et Ali (que la bénédiction de Dieu » soit sur eux tous) :

» Schah sultan Souleïman Khan, fils de Selim Khan, » toujours victorieux, moi qui suis le sultan des sultans, le » distributeur des couronnes aux princes du monde, l'ombre » de Dieu sur la terre , l'empereur et le seigneur suzerain » de la mer Blanche et de la mer Noire, de la Roumélie » et de l'Anatolie, etc.; de l'Egypte, de la Mecque, de Mé- » dine et de Jérusalem, les villes saintes, de quantité d'au-

158 LA FEMMB

» très royaumes , . provinces et villes , conquêtes de mes » glorieux prédécesseurs, aussi bien que des nombreux pays » que ma glorieuse majesté a soumis à mon sabre flamboyant, » etc. (1) »

Cette emphase n'était pas précisément ridicule, quand celui qui remployait dans son protocole diplomatique pouvait en quinze jours arriver sous les murs de Vienne avec deux cent cinquante mille hommes. Charles-Quint victorieux ne pouvait luimême s'empêcher de le reconnaître, quoique Solyman, moins indulgent pour lui, trouvât risible de le voir s'intituler empereur^ « comme s'il pouvait en exister deux au monde I » — Le grand-visir Ibrahim, plus arrogant, il est vrai, que son maître, pouvait dire impunément aux envoyés de Ferdinand que Charles-Quint avait vu avorter tous ses desseins : « Il n'est » pas digne d'un empereur de commencer une chose et de » ne pas la finir, de dire et de ne point faire. Il a annoncé un » concile qui n'a pas eu liieu; il a assiégé Ofen et ne l'a pas » pris. Il aurait dû rétablir la paix entre son frère Ferdinand » et le roi Jean Zapoloya et il ne l'a pas tenté. Si je voulais n aujourd'hui convoquer un concile, je placerais Luther d'un » côté, le Pape de l'autre, et je les forcerais tous deux à rame- » ner l'unité de l'Eglise. (2) » Ibrahim ajoutait avec la même ironie en prenant dans la main une lettre de Charles-Quint : « Cette lettre n'est pas d'un souverain prudent et modéré : » Charles-QÛint y énumère avec orgueil ses titres et d'autres » encore qui ne lui appartiennent pas ; comment ose-t-il se » dire roi de Jérusalem? Ne sait-il donc pas que le grand em- » pereur est maître de cette ville? Pense-t-il enlever au sultan *> ses États, ou bien par là veut-il lui montrer son mépris? J'ai

(1) Cette lettre est due aux recherches du savant M. Reynaud. Voir la lettre entière dans V Histoire des Ottomans de M. de Haiimer, t. V.

(2) Histoire des Ottomans^ par M. db HAiniBR, p. 192. « Ego inquit, si nunc veUem, poràem Luthemm ab unà et Papam ab altéra parte statuere et utrumque ipsorum cogère ad celebrandum concilium. » Bapp, des smèau^ arcliives de la maison imp. de Vienne. Cité par M. db Hamm bb.

sous l'empire de CHARLES-QUINT. 159

» bien entendu dire que des seigneurs chrétiens font le pèle- » rinage de Jérusalem en habits de mendiants ; Charles-Quint » croit-il que pour visiter Jérusalem en mendiant il en sera » roi? J'interdirai désormais l'accès de cette ville à tous les » chrétiens. » Ibrahim faisait observer que François I«' était plus modeste quand il écrivait au sublime Solyman, « c'est pourquoi le grand Padischah l'a traité en frère ; » et paraphrasant à son insu le verset du psaume exaltavit hutnilcs et debeltavit superbos, le grand-visir terminait en disant : « Si » Charles-Quint fait la paix avec nous, alors seulement il sera » empereur ; car nous le ferons reconnaître comme tel par les » rois de France et d'Angleterre , le Pape et les protestants ! » Croyez-vous que l'amitié qui unit en ce moment Charles- » Quint et le Pape soit bien réelle, à moins que ce dernier n'ait » oublié le sac de Bome et les indignes traitements qu'il a es- » suyés dans sa captivité? J'ai acheté pour soixante mille du- » cats un diamant enlevé de sa tiare. Ce rubis » (montrant une bague à son doigt) « était à la main du roi de France lorsqu'il » fut fait prisonnier ; il est depuis passé en ma posses- » sioni (1) »

Voilà le langage que des ambassadeurs chrétiens étaient réduits à entendre de la bouche des Osmanlis, quand les divisions des princes catholiques et des princes protestants leur rendait une trêve indispensable, même après avoir fait reculer l'ennemi de la chrétienté. En vérité, ceux qui prétendent que Charles-Quint trahit sa propre fortune en ne se faisant pas luthérien, devraient aller un peu plus loin et lui reprocher de ne pas s'être fiait Turc.

Si nous écrivions ici l'histoire de la lutte du sultan et de l'Empereur, belle histoire dont les rivalités de François V ne seraient peut-être qu'un épisode , nous dirions qu'au moment même où le grand-visir Ibrahim, croyant avoir couquiis la Hongrie, humiliait dans Ferdinand la dynastie austro-espa-

(1) BUioire des Ottomans^ par M. i»b Hamhir.

. gnole, heureusement Charles, obligé de résister aux Turcs sur mer commme sur terre, opposait avec succès à Khaïreddin Barberousse le prince André Doria, en attendant qu'il pût aller en personne sur la terre d'Afrique s'emparer d'un des repaires principaux de ce pirate-amiral qui se vantait que son turban au faîte d'une perche suffirait pour faire fuir les chrétiens. Mais pendant tout son règne, la puissance des Osmanlis se relevait à chaque échec qu'il leur infligeait, et leurs historiens n'ont peut-être pas tort de prétendre que Solyman eût fini par l'emporter, s'il n'avait eu, lui aussi, son François 1^^ à surveiller dans le sophi de Perse, dont Charles-Quint entretenait adroitement l'hostilité (1).

Un autre auxiliaire vint combattre aussi pour Charles- Quint.

On a dit de Solyman comme de Charles qu'il avait porté à son apogée la grandeur de son empire, mais en y semant les germes delà décadence développés après sa mort. — Sans vouloir examiner ici tousles détails de cette proposition, nous découvrons dans l'histoire, que de son vivant même Solyman laissa s'élever à sa cour une influence funeste qui déjà conspira heureusement en faveur de Charles-Quint et contribua à sauver de l'invasion musulmane la chrétienté fatalement divisée. Si l'Europe et l'Asie s'étaient vainement unies pour arrêter les progrès des Turcs sous Bajazet; si Mahomet II, après avoir pris (^onstantinople, avait rendu tributaires de ses flottes les côtes de la mer Noire, de l'Adriatique et même de la Méditerranée ; si Sélim et son fils Solyman avaient encore ajouté de nouveaux royaumes à leur empire , c'était surtout parce que chaque génération de ces dominateurs, recrutée et rajeunie par une pépinière d'esclaves, ne connaissait de repos que celui de la tente. Au début de. son règne, Solyman avait compris ainsi la mission toute guerrière des Turcs, lorsqu'il fit

(1) Voir dans Lanz, la correspondant entre le sophi de Perse et Charles- Quint.

sous l'empire de CHARLES-QUINT. ♦ 161

composer ce livre de la loi, le MuUeka^ qui impose à tous les croyants robligfation de se propager par d'incessantes conquêtes et non par la multiplication naturelle de la famille. « Il faut » sommer les infidèles, dit le Afw/f Ma, d'embrasser l'islamisme » ou de payer la capitation ; s'ils font mine de s'y refuser , il » faut les poursuivre à coups de flèches ou avec les autres ma- B chines de guerre, brûler leurs maisons, couper leurs arbres, » dévaster leurs moissons. » Pour obéir à cette trompette de guerre^ comme on a appelé ce livre fanatique, les vrais missionnaires de la féodalité musulmane , les timarli , les janissaires, les spahis, « devaient ne quitter les crins de leurs che- » vaux qu'à la mort et passer la vie à l'ombre des lances, » jusqu'à ce que tous les hommes de la terre fissent profession » de la foi de Mahomet (1). »

Tel était le principe de la propagation de l'islamisme à l'époque où ses invasions menaçaient sans cesse la civilisation occidentale fondée sur le principe tout pacifique de la société chrétienne, société faite à l'image de la famille, où tous les hommes sont frères par la charité, mais où surtout, avons-nous dit, la femme est réintégrée dans ses droits de mère, de sœur et d'épouse. Sous le principe de l'islamisme conquérant, celui du moins des Turcs et des autres races barbares qui se sont imposées elles-mêmes aux Musulmans primitifs, la femme n'est qu'une créature inférieure prédestinée à être l'esclave plutôt que la compagne de l'homme. La polygamie, qui dégrade la mère aux yeux de ses propres enfants, est le système le plus contraire à l'esprit de famille , mais le plus favorable à la vie nomade du guerrier qui s'affranchit bien plus facilement d'une affection partagée entre plusieurs et se trouve bien moins exposé à cette passion exclusive que la femme cherche par instinct à lui inspirer. La politique turque défendait surtout aux sultans cette passion si dangereuse qui les eût détournés de la vie des camps. Or, justement, cette passion Solyman la subit avec tou-

(1) Voir.le Multeka^ traduit par M. db Hammee, et la préface de Jean Mollbr.

162 LA FEMMK

tes ses conséquences les plus funestes. Le^sultan des empereurs et des roiSy le toujours victorieux et le grand législateur turc, devint un jour l'esclave d'une esclave. Cette alliée du principe occidental contre le principe de Tislamisme auprès de Solyman, ce fut la fameuse Roxelane (Kasseki Kourem) , dont nos historiens avaient fait une Française, mais qui était Russe. On sait comment cette odalisque parvint à remplacer la sultane légitime et amena Solyman h lui sacrifier son propre fils qu'il fit étrangler presque sous ses yeux (1). Une pareille influence transforma le Salomon turc et lui fit dénaturer l'institution dont il était l'âme. Non-seulement Solyman, dominé par les séductions de cette femme ambitieuse, perdit personnellement beaucoup de sonactivité comparable à celle de Charles-Quint et de cette ardeur de propagande guerrière qui l'avait ramené trois fois aux portes de Vienne; mais encore il semble avoir, par un tel exemple, légué & ses successeurs ce despotisme oriental qui resta soumis à tous les caprices du harem, tantôt aux caprices des mères et des épouses, tantôt à ceux des favorites et des eunuques (2) .

(1) Roxelane, jalouse de Mustapha, fils de sa rivale et devenu rhéritier pré- Bomptif, le rendit suspect à son ])ère, de complicité avec Roastem, son gendre. Mustapha, mandé par Solyman, arrive sans se douter qu'il est accusé de trahison, et des muets l'étranglent à un signal de Solyman, caché derrière un rideau. Voir aussi dtaaV Histoire des Ottomans^ Tempoisonnement de Bajaset et de ses quatre fils.

(2) Nous nous rencontrons ici à notre point de vue avec les conclusions pins générales qu'exprime M. de Hammer, après son analyse du caractère du grand Solyman, lorsqu'il dit à propos du crédit qu'eut sur lui le grand-visir Roustem, son gendre, après le grand-visir Ibrahim, son beau-frère : « C'est ainsi que, rejetant l'usage observé par son père Sclim, de n'accorder à ses gendres que des fonctions de Sandjaks, et de ne pas les laisser s'immiscer dans les affaires importantes de l'État, il ouvrit une large porte à l'ambition des grands. Sous l'administration de Roustem, commença à se manifester la funeste influence du harem sur les affaires publiques, grâce au crédit de sa belle-mère, la sultane Roxelane, dont les charmes conservèrent jusqu'à sa mort toute leur puissance sur Souleîman. Quoique cette influence, alors favorable à Roustem, sembl&t affermir le grand-visirat, elle l'affaiblit en réalité, en le subordonnant à la volonté du harem ; car, après cette première épreuve, le harem ne se borna plus par la suite à soutenir le pouvoir des grandsvisirs, mais employa souvent son crédit à les renverser, et, plus tard, ce ne furent pas seulement les femmes, mais encore leurs gardiens, les eunuques, qui eurent part au gouvernement. • Histoire de l'Empire ottoman^ tome VI*, p. 283 et suivantes. — M. L. Ranke ajugédemème les conséquences de la faveur de Roxelane, dans son Histoire des OsmanliSy etc.

sous l'empire de CHARLES-QUINT. 163

Les chroniqueurs de la cour de France sous Charlemagne et ses successeurs, nous racontent que les femmes avaient été exilées des palais royaux. Ce fut François !«' qui les y rappela; car, sous Louis XII, elles n*y étaient pas encore très nombreuses et n'y jouaient pas un rôle important. On se souvenait de l'arrêt porté contre elles par Louis-le-Débonnaire , qui , scandalisé des désordres de deux des filles de Charlemagne, ne renvoya pas seulement les coupables , mais toute la cour féminine. « Imperator omnem cœtutn femi^ neum {qui permaximns erat) palatio excludi judicavit , » dit l'historien Aymoin. François P' peupla ses palais de dames de toutes vertus et de toutes conditions, sans exclure celles qui, « de toute ancienneté, » suivaient par état la maison du poi dans ses voyages (1), — ce qui suffirait à prouve^, il nous semble, l'absence de celles qu'un monarque chrétie ouvait bien regretter de ne pas voir autour de la reine. Branto.ae approuve fort François P"^ d'avoir considéré les dames comme l'embellissement naturel d'une cour. « Pour Je regard des » dames, certes, il faut avouer qu'avant lui elles n'y abor- » doient, ni fréquentoient que peu et en petit nombre. Il est j» vrai que la reine Anne (Anne de Bretagne) commença à faire » sa cour des dames plus grande que les autres précédentes » reines, et sans elle le roi son mari ne s'en fut guère soucié ; y> mais le roi François, venant à son règne, considérant que » toute la décoration d'une cour étoit des dames, l'en voulut » peupler plus de la coutume ancienne. Comme de vrai, une » cour sans dames est un jardin sans aucunes belles fleurs, et

^1) « François, par la grâce de Dieu, roi de France, etc., à notre ami et féal trésorier de notre épargne, maître Jeban Duval, salut et dilection. Nous voulons et nous TOUS mandons que, des deniers de notre dite épargne, vous payez, baillez et délivrez comptant A Cécile de Viefville, dame des filles de joie suivant notre cour, la somme de 65 livres tournois, faisant la valeur de 20 écus d*or à 65 sols pièce, dont nous lui avons fait et faisons don par ces présentes, tant pour elle que pour les autres femmes et filles de sa vocation, à départir entre elles ainsi qu'elles aviseront, et ce, pour leur droit du mois de mai passé, ainsi qu'il est accoutumé de faire de toute ancienneté. Donné à Paris, le dernier Jour de juin, Tan de grâce 1560, et de notre règne le vingt-sixième, n

» ressemble mieux à une cour d'un satrape ou d'un Turc, où » Ton ne voit ni dame ni demi (ni* dame ni demoiselle) que non » pas d'un grand roi chrétien. »

Brantôme a raison. François !«' ne songeait nullement à traiter « en satrape ou en Turc » les dames dont il orna sa cour. Elles n'y étaient ni esclaves ni cachées aux yeux profanes. Ce qu'il pouvait y avoir de despotisme oriental dans son caractère était tempéré par la galanterie française dont il est resté le héros dans l'histoire. A sa cour pourrait parfaitement s'appliquer ce que dit Montesquieu d'une manière trop générale : « Les femmes ont peu de retenue dans une monarchie, parce » que la distinction des rangs les appelant à la cour, elles y » vont prendre cet esprit de liberté qui est à peu près le seul n qu'on y tolère. Chacun se sert de leurs agréments et de leurs » passionspour avancer sa fortune (1) . »FrançoisI«''ne se doutait donc guère que, comme Solyman, il introduisait « la politique féminine » dans son gouvernement, et que les dames libres de sa cour avaient certaines analogies avec les belles esclaves du sérail, auxquelles le philosophe législateur fait surtout allusion lorsqu'il dit : « Leurs brouilleries, leurs indiscrétions, leurs ré- D pugnances, leurs penchants, leurs jalousies, leurs piques, A cet art qu'ont les petites âmes d'intéresser les grandes, ne » sauraient être sans conséquence (2] . »

Ni la duchesse d'Étampes (3) ni aucune des autres odalisques de François l^^ ne furent aussi funestes à ce prince que îloxelane à Solyman, quoiqu'à la cour de France, comme à celle de Constantinople , on pût rejeter sur les caprices féminins

(i) Esprit des tois, liyre vii, cliap. viii.

(2) Ibid.

(3) On ft probablemeDt calomnié M"* de Heilly (là duchesse d'E'ampes), en prétendant qu*après s'être long-temps abstenue de toute intrigue politique, elle avait fini par trahir François I*', en livrant tous ses secrets d'État à Charles-Quint. M. de Bossut-Longueval, l'ambassadeur et l'ami de l'Empereur, se serait chargé d'Être le négociateur d'une correspondance qui aurait rapporté à la belle favorite bien d'autres diamants que celui que Charles-Quint lui avait donné lui-mêm« d'une façon si galante, à son passage à la cour de France.

sous l'empire de CHARLES-QUINT. 165

mainte conséquence déplorable de la politique de la cour, ne serait-ce que la trahison du connétable de Bourbon.

Soyons justes envers les Osmanlis. Il n'y avait pas si longtemps encore que le monde occidental sortait de ce moyen-âge, moitié chrétien moitié barbare, où les cours virent si fréquemment l'ambition et l'amour, passions tantôt perfides, tantôt effrénées, souiller et ensanglanter non-seulement la couche mais encore le berceau des princes, en mettant le poignard et la coupe de poison aux mains des femmes , instigatrices ou complices du crime. Dans ce siècle même où un des plus glorieux sultans de l'islamisme écoute derrière une tapisserie les derniers sou- . pirs de son fils , livré au cordon des muets , l'ombre de Roxelane, que nous invoquons ici, pourrait nous montrer par un geste ironique la tête sanglante d'Anne de Boulen, le cadavre mutilé de Damley.... peut-être même celui de don Carlos, le petit-fils de (Îharles-Quint, livré h l'Inquisition par la jalousie de son père. Oui, sans doute, les cours chrétiennes, dans ce siècle, eurent encore, comme la cour ottomane, leurs tragédies domestiques ; tout ce que nous prétendons dire en nous félicitant d'avoir échappé au prosélytisme conquérant de Mahomet par la résistance de Charles-Quint, c'est que ces actes isolés, et de plus en plus rares, grâces aux mœurs qui se sont adoucies sinon épurées dans les hautes régions du pouvoir, diffèrent essentiellement de celui qui imprime une tache si horrible dans la vie de Solyman. En effet, à la catastrophe du jeune Mustapha se rattache , comme à un précédent qui ferait autorité, toute une série de catastrophes analogues formant une sorte de système, qu'on pourrait appeler le despotisme héréditaire modifié par les révolutions du sérail. Ce despotisme eût-il été importé en Europe avec la conquête turque? C'était à craindre, certainement ! et nous sommes encore assez chrétiens pour ne pas le regretter. C'est bien assez, selon nous, d'avoir eu à subir le despotisme galant et les révolutions de boudoir sous François I«', sous Louis XIV et sous Louis XV, monarques dont le plus grand fut peut-être aussi le plus immoral en

voulant joindre la dévotion catholique à . la polygamiA payenne (1).

L'histoire ne nous montre aucun prince qui ait été plus libre que Charles-Quint de ces influences toujours si pernicieuses, car les Agnès Sorel sont encore plus rares que les Blanche de Castille. Et cependant aucun pripce n'eût plus chevaleresquement que lui combattu le dogme musulman qui met en doute si la femme a une ûme.

Le dernier historien de l'Empire ottoman justifie Solyman du reproche mal fondé d'avoir éloigné les princes du gouvernement et de les avoir relégués dans le harem ; « Car, à l'excep- » tion de deux de ses fils morts en bas-âge, tous les autres ad- » ministraient des Pachalicks et, peu de temps avant sa mort, » il avait nommé son petit-fils Mourad au gouvernement de » Magnésie. » Charles-Quint et Solyman avaient donc le même système dynastique; mais sous la loi chrétienne, Charles-Quint pouvait suppléer au petit nombre des princes de son sang par les princesses , dont quelques-unes , on peut le dire , montrèrent un caractère viril et les autres s'inspiraient docilement des instructions de l'Empereur. Charles, d'ailleurs, se réservait de contrôler leurs actes, et sa tante Marguerite elle-même, veuve dé Philibert, duc de Savoie, l'habile régente des Pays-Bas, ayant conclu une trêve sans le consulter, en 1525, avait appris qu'elle devait toujours subordonner sa volonté h la sienne (2) .

Deux des sœurs de Charles-Quint doivent l'accompagner en Espagne : il doit retrouver à Yalladolid sa fille Juana qui y

(1) L*auteur d'un. savant article sur Solyman, dans la Biographie universette^ t, &3, dit dans un autre ordre d'idées que le nôtre, que « Solyman fut comparable à Louis XIV sous plusieurs rapports physiques, politiques et moraux. » Le même auteur ajoute sérieusement : « 11 eut la gloire d'opposer une digue à l'ambition de la maison d'Autriche, et de d^ouer les projets de monarchie universelle dont s'était bercé Charles-Quint » Avons-Dous tort de croire qu'il y a encore des gens de mérite qui regrettent que nous ne soyons pas devenus Turcs ?

(2) On en jugera par le début de sa lettre, datée de Tolède le 15 août 1525.

tt Madame ma bonne tante, j'ay reçu vos lettres par Richard, et bien veu ce que lui avez baillé pour mémoire, ensemble le traité d'abstinence de guerre que avez conclu par delà ; je vous advcrtys, Madame, que je trouve bien étrange et ne me

sous l'empire de chahles-quint. 167

exerce les pouvoirs de gouvernante ou régente : nous allons faire connaître ces princesses.

Des quatre sœurs de Charles-Quînt , Éléonore , Isabelle , Marie et Catherine, la seconde, Isabelle, mourut en 1527. Elle avait épousé le roi Christian de Danemark, et nous avons déjà dit que l'Empereur fit venir ses enfants auprès de lui, quand il vit ce prince provoquer ses sujets à la rébellion. Isabelle n'a laissé que son nom aux historiens.

Éléonore, la sœur aînée , était la sœur favorite de Charles-Quint , «sa meilleure sœur, » comme il l'appelait en lui écrivant. Elle lui avait voué aussi une aflFection dévouée. Puisque cette princesse, comme nous l'avons déjà mentionné, avait étouffé un premier amour en épousant le roi de Portugal, Emmanuel, qui la laissa si tôt veuve, il dut moins lui en coûter de se sacrifier une seconde fois à la politique en devenant reine de France, titre digne d'ambition sans doute, mais qu'elle savait bien n'être qu'un vain titre avec un monarque qui avait si complètement négligé sa première femme , la reine Claude , et qui , en effet , après leurs fiançailles, la laissa trois ans encore sans paraître pressé de dégager sa parole, soit envers elle, soit envers Charles-Quint. Avec Éléonore, cependant, devaient être rendus à François ses enfants, devenus les otages du traité de Madrid. Comment croire que la sœur de Charles-Quint lui eût témoigné dans sa captivité des sentiments plus tendres que la pitié d'un cœur de femme pour un roi prisonnier? On l'a dit et nous n'avons

sçauroy contenter que Ton ayt fait telle chose sans premier sçavoir mon intention et en avoir ordonnance et pouvoir de moy... Et veu que le dict traicté avoir été fait sans pouvoir ny ordonnance de moy, je ne le tiendray ni ratifieray ny Tentendz tenir et ratifier, etc. » Corresp, of Chartes Vy p. 152.

Marguerite était fille de Maximilien et de Marie de Bourgogne. Encore enfant, elle avait été fiancée au Dauphin de France, qui épousa Anne de Bretagne. Elle fut fiancée alors à Tinfant don Juan, fils de Ferdinand et d'Isabelle. Lorsqu'elle se rendait des Pays-Bas en Espagne, se croyant au moment de faire naufrage, elle s'amusa à composer son épitaphe souvent citée :

Gy gyt Margot, la génie demoiselle, Qu'eust deux maris ot cy mourut pucelle.

Le duc de Savoie l'avait laissée veuve à 26 ans; mais elle ne se remaria plus.

aucune preuve du contraire; mais soit que sa pitié fût devenue de rameur, soit seulement une amitié de sœur, Éléonore dut préférer, on ne saurait en douter, François I«' au connétable de Bourbon , le vaincu au traître , — s'il est vrai , encore , qu'elle eût d'abord été destinée à servir de prix à la trahison. Lorsqu'enfin elle occupa à la cour de France la place de la fille de Louis XII, elle y gagna tous les cœurs... excepté celui qui obéissait alors aux lois de la duchesse d'Étampes; on oublia, en la voyant ramener à son époux ses enfants qui, eux aussi, avaient trouvé en elle une seconde mère, que la nouvelle reine venait comme un souvenir vivant de la blessure faite à l'orgueil national. Les protestants eux-mêmes bénirent bientôt la petite-fille des rois catholiques, la proclamant, par la voix de Théodore de Bèze, « une seconde Hélène que le ciel avait créée pour rappeler la concorde parmi les hommes, en réparation des maux enfantés par les charmes de la première (1). » Elle eût été heureuse de réaliser le vœu de Clément Marot :

Au ciel, Madame, je crie

Et Dieu prie Vous faire voir au printemps Frère et mari si contents*

Que tout rie.

 la mort de François (1547), cette princesse, deux fois veuve, avait voulu se retirer dans les États de Charles-Quint, et elle était allée d'abord rejoindre à Bruxelles sa bonne sœur, la reine de Hongrie. N'étant jamais intervenue dans la politique que par les. douces influences de ses qualités aimables, elle avait

(1) Nil Helenà vidit Phœbus formoaius ipsà, Te rcgina, nihil pulchrius orbis habet ; Utraque formosa est. Sed est altéra major; nia seret litas, Heleneora fugaU

Nulle femme jadis n*eut la beauté d'Hélène, Nulle n*est de nos Jours Tégale de la reine ; Mais de la guerre Hélène alluma les flambeaux; Eléonor fait fuir la guerre et ses fléaux.

Œuvres de Théod. de Bbkb.

sous l'empire de CHARLES-QUINT. 169

désiré dès lors ne plus jouer ce rôle important que l'Empereur attribuait, à défaut de princes, aux princesses de sa famille. Elle n'enviait ni à la reine Marie le gouvernement des Pays-Bas, ni à sa nièce Juana celui des Espagnes, et elle ne tournait les yeux vers la cour de Lisbonne qu'avec la triste pensée d'une mère à qui sa fille fut enlevée trop jeune pour partager ses touchants regrets. Charles-Quint dut donc respecter ses vertus modestes qui contrastaient avec les qualités viriles de la reine de Hongrie. Grâce à ces deux princesses, l'Empereur n'était pas moins heureux frère que son compétiteur François, à qui le ciel donna cette ingénieuse et aimante « Marguerite des Marguerites, » qui considérait, elle aussi, son frère « comme celui seul que Dieu lui avait laissé en ce monde ^ père^ frire, mari^ » lui écrivant à lui-même : « Quoi que ce puisse être, jusques à » mettre au vent la cendre de mes os pour vous faire service, » rien ne me sera ni charge, ni diflBicile, ni pénible, mais con- » solation, repos et honneur (1).

Sir Roger Ascham, dans son journal de secrétaire d'ambassade , a peint Éléonore allant à la messe le dimanche et de la messe rentrant au palais de Bruxelles pour y dîner. La princesse régente était à Augsbourg et c'était la reine de France qui la représentait à la cour. Sir Roger, protestant facétieux qui ne demandait pas mieux que de médire un peu de cette cour dévote, trouve, même pendant le dîner, ses suivantes plus sérieuses qu'il n'aurait voulu, et comme emprisonnées dans leur costume riche mais sévère, excepté deux d'entre elles qui lui parurent « causer très librement au coin de la cheminée. » Il compare son service à celui de la future reine Elisabeth dont il avait été le maître de latin : « Le service de la reine, comparé » avec celui de Mylady Elisabeth, ma maîtresse, n'est ni aussi » princier, ni aussi honorable. Son premier service consistait » en pommes , poires , prunes , raisins et noix , et elle com- » mença par là; puis elle eut des poulets au lard presque cou- Ci) Lettres de Marguerite, etc., etc.

170 LA FEM5IË

» verts d'oignons qui parfumèrent toute la salle. Vinrent après » un chapon rôti et un pâté de sanglier; — mais, après avoir 9 bien regardé, je me dispensai d'assister au second service, de if peur de perdre mon dîner chez moi (1). » ^ Il paraîtrait, par ce dîner où Ton mangeait le dessert d'abord , que la table des reines était garnie de pièces de résistance. Probablement le pâté de venaison provenait d'un sanglier tué par la reine de Hongrie ; car lorsque Marie Tudor eut à s'occuper de son repas de noces, elle écrivit à cette tante de son fiancé qu'elle désirait manger de sa chasse, et la reine de Hongrie envoya à la reine d'Angleterre, par le lieutenant de la vénerie de Flandres, un sanglier de six ans. Le même sir Roger Ascham inscrivait dans son journal qu'il avait rencontré la reine de Hongrie dirigeant son cheval au galop vers la ville deTongres et en avant de sa suite quoiqu'elle fût en selle depuis dix jours. Il ajoutait : « C'est une virago. Elle n'est jamais si bien que lorsqu'elle chevauche hardiment et chasse toute la nuit (2) . » D'après un auteur espagnol, cette reine chasseresse non-seulement lançait l'épieu avec adresse et vigueur au sanglier ou au cerf, mais elle présidait elle-même à la curée après avoir saigné la bête selon les règles du noble art de la chasse (3) .

Ce n'était là que distractions royales pour la troisième sœur de Charles-Quint. Elle ne tenait pas d'une main moins ferme les rênes de la régence des Pays-Bas que la bride de son cheval. L'Empereur avait trouvé aussi en elle une princesse guerrière, une forte tête politique, aussi précieuse pour le conseil que pour l'action, une vraie reine qui, dans son château de Binche, charmait la noblesse belge, a C'est une autre moi-même, » disait-il

(1) Tytleii, l'Angteterre sous Edouard ei Mûrie Tudor^ tome, ii page 12^.

(2) Ibid.

(3) Libro de ta Monteria del rey Von Alonzo^ fol. Scvilla, IGr-S; cité par M. Stirling, qui renvoie au discurso de G. Argote de Molina, fol. 19. — On peut lire aussi une Notiee biographique de àfarie, reine de liongrie, par M. Jlste, dans le xvu* volume de la Jievue nationale de lielgique^ 18iï7. — Voir enfin, dans les Mémoires de t'Àcadémfe de Bruxettes^ tome viii*, le Mémoire de M. le baron de Reiffenberg sur^Charles-Quint et sa cour.

sous l'empire de CHARLES-QUINT. 171

quelquefois, et, en parlant ainsi, il faisait sans cloute allusion aux sentiments romanesques de la reine de Hongrie qui, en perdant son mari le roi Louis, à la bataille de Mohacz, avait fait serment de rester veuve et fidèle à sa mémoire ; serment tenu avec une fidélité inviolable pendant trente-six ans.

D'après Bernard Navagero, les Flamands n'aimaient guère la reine Marie, qu'ils accusaient d'avoir un trésorier florentin trop ingénieux & trouver des expédients pour soutirer l'argent du pays : « C'est une femme qui tient beaucoup de l'homme, car » elle pourvoit aux choses de la guerre et elle en raisonne » ainsi que de la fortification des places et de toutes les ma- » tières d'État. Elle passe pour être très chaste; elle monte » parfaitement à cheval. La chasse et la musique sont ses plus ^ )> grandes jouissances. Elle n'est pas très aimée des gens du • pays, auxquels il paraît étrange d'être gouvernés par une » femme. » Avant Marie, c'était encore une femme, l'archiduchesse Marguerite, tante de l'Empereur, qui avait gou verrue et bien gouverné les Flamands. Après elle ce devait être une autre Marguerite , en attendant le duc d'Albe, qui devait leur faire regretter ces gouvernements féminins.

Marino Cavalli ne parle plus en 1551 de cette prévention des Flamands contre leur régente, et il les trouve bien gouvernés :

« Les Pays-Bas sont actuellement gouvernés par la reine » Marie de Hongrie, la sœur de l'Empereur, princesse de tant » d'intelligence et de valeur, qui suffirait au gouvernement » d'autres États plus grands encore ; car elle est d'une activité » infatigable, et, dans la guerre comme dans la paix, elle a » bien montré jusqu'où pouvaient aller l'esprit et la valeur » d'une femme. Cette princese, outre la force si remarquable » de son caractère , possède aussi celle du corps , car elle » consacre à l'exercice du cheval et de la chasse tout le temps » que lui laissent les affaires d'État. Aussi, depuis bien long- » temps, il n'y a pas eu de femme qui fût supérieure à elle. » De son adresse à cheval elle donna un jour une preuve au

» roi François I®', qui en fat tout émerveillé. Ils chevau- )} cliaient ensemble et , le roi voulant laisser la droite . à la » reine , serra de si près le bord d'un fossé qu'il n'était pas D possible d'y reprendre la ^uche sans le franchir. Ce que » voyant la reine, elle fit sauter à son genêt d'Espagne ce fossé i) qui était fort large et elle continua sa route ainsi du *c6té » des champs. Le roi alors consentit à être vaincu en courtoi- )i sie pour que la reine n'eût pas à souffrir plus long-temps de » la sienne (1). »

Après ces témoignages on peut citer l'incrédulité de Brantôme, qui prétend que la reine de Hongrie avait beau être la rivale de Diane à la chasse, elle n'avait que cela de commun avec la déesse des chastes nuits; mais Brantôme est ici l'écho des rancunes françaises, qui ne pouvaient pardonner à Marie le prompt secours qu'elle amena elle-même à Charles-Quint lors du siège de Metz. Par représailles, les Français ravagèrent et incendièrent sa belle résidence du Hainaut (2) .

Si, par sa fidélité à la mémoire de son mari, la reine de Hongrie était la digne sœur de Charles-Quint, il avait aussi sous ce rapport une digne fille dans la princesse Juana. Née en 1535, mariée en 1552 au prince du Brésil, fils de Jean III, elle vivait depuis quatorze mois la plus heureuse des princesses, et le mo-

(1) Relazioni^ ser. 1, tome 2.

(2) « Ce soir, » dit Fr. de Rabatin en déèrivant les ravages commis par Tannée de Henri II, « toute notre armée alla camper à l'entour de Bains, et là furent allumez des feux encore plus grands que les premiers, pour y Ctre enflammez et embrasez les plus beaux chasteaux et maisons de gentilshommes qu*on pourroit b&tir n'édifier; entr' autres fut mis le feu en la magnifique maison de Marimont, construite curieusement pour le singulier plaisir et délectation de la reyne Marie , appropriée de tant de singularitez, qu'il est possible de penser... Autant en fit-on d'un très beau et magnifique chasteau qu'elle avait faict eslcver, remply et aorner de toutes choses csquises(à Bains ou Binchc), comme de plusieurs variétez de marbres, tableaux, peintures, plates et élevées, statues, colonnes de toutes sortes, etc. » M. Schayes, dans une excellente ///^(o^re de t*architrcture en Belgique^ nous apprend que les châteaux de Binche et de Marimont avaient été construits sur les plans de Jacques de Brcuck. Avant de nous récrier sur la barbarie des soldats français, il est juste de rappeler que Marie de Hongrie subissait les représailles de ce qu'elle avait fait ellc-môme à la maison royale de Folcmbrai, entre Noyon et Laon. — llist. âe l'architecture en Belgique^ tome 2, page 523.

sous l'empike de oharles-quint. 173

ment de devenir mère approchait pour elle , quand le prince royal mourut. Ce fut un deuil universel dans le Portugal, où le prince était aimé. On se rappela à la cour de Lisbonne, que la mère de Charles-Quint, en perdaût son mari dans la même situation où se trouvait la jeune veuve, avait perdu aussi la raison. Pour prévenir une catastrophe semblable, on parvint à cacher à Juana le fatal événement jusqu'après sa délivrance; mais soit que les précautions mystérieuses dont elle fut entourée eussent alarmé et exalté son imagination, soit que quelques apparences merveilleuses ou dénaturées par la superstitionportugaise au milieu de la tristesse nationale aient donné lieu à cette tradition populaire, Juana vit ou crut voir d'étranges fantômes dans sa propre chambre. Au moment où elle était saisie des dernières douleurs, une inconnue vêtue de noir vint lui faire un geste sinistre comme pour railler ses espérances maternelles. (1) Puis, des figures mauresques, enchaînées dans une ronde infernale, passèrent et repassèrent auprès de l'alcove royale; elles agitèrent des brandons de feu; elles poussèrent une clameur affreuse à laquelle répondait la voix d'une tempête qui, au même instant, bouleversait les eaux du Tage; les imes se précipitèrent par les fenêtres dans le fleuve, les autres allèrent terminer leur danse au milieu de la cour du palais, où les filles d'honneur les virent s'avancer tout-à-coup avec la flamme de leurs torches (2). Cependant les fidèles remplissaient les églises ou suivaient les processions du clergé, conjurant par la prière tous les mauvais présages, lorsque le 20 janvier 1554, dix-huit jours après la mort du prince royal, naquit

(1) « En faisant claquer ses doigts. »

(2) M. Ferdinand Denis, dans son érudite histoire du Portugal (Paris 1846), mentionne les prophétiques prodiges qui précédèrent et accompagnèrent la naissance de Sébastien, le plus romanesque des petits-fils de Charles-Quint. Il cite les quatre gros volumes in-4* de Tabbé Barbosa Machado : — « Memoria para a Histût la de Portugal que eomprehenden a governo del rey Don Sebauiao^ etc. » Lisboa, 1736 — 1751.

Voir aussi Msnesbs, Chroniea de Don Sebastiao, fol. Lisboa, 1730. Southit's Htâ^ tory of BraziL — Laglidb, etc.

le dernier héritier de la maison d'Avis, qui devait régner sous le nom de Sébastien, et dont la disparition dans la mêlée sanglante d'une bataille contre les Maures d'Afrique termina le règne, sinon la vie. Lorsque la jeune mère apprit qu'elle était veuve, elle voulut faire couper ses beaux cheveux, admirés naguère de son mari, pour les déposer dans son cercueil, et fit le vœu de prendre le voile. Le roi régnant Jean III s'y opposa. Charles-Quint lui écrivit qu*il réclamait son dévotement filial, et le temps surtout ayant adouci son désespoir, elle se rendit aux ordres de son père en acceptant la régence de l'Espagne pendant l'absence de Philippe IL Mais, exempte de toute ambition personnelle, elle ne cessait de répéter qu'il lui tardait d'être déchargée des soins du gouvernement pour se retirer dans une maison religiease. C'était d'ailleurs un caractère à la fois soumis et indépendant, remplissant à la lettre les instructions paternelles, mais ne voulant pas qu'à côté d'elle une autre autorité que celle de l'Empereur ou du roi pût se vanter de la diriger.

Bn esquissant quelques traits de l'histoire de ces trois princesses, qui vont se trouver pour la première fois réunies à Valladolid, nous n'oublions pas que Charles-Quint avait encore à la cour de Lisbonne Catherine, sa plus jeune sœur, et nous retrouverons plus loin sa personnalité non moins caractéristique. Toutes les petites-filles de la reine Isabelle justifiaient, en eflPet, la confiance du grand Empereur, toutes étaient également remarquables, chacune avec sa physionomie à part et dans laquelle on peut cependant reconnaître la ressemblance de famille.

Parmi les grandes figures de la famille de Charles-Quint, il en est une autre qui réclame aussi de nous quelques lignes, sa tante Catherine d'Aragon , la femme de Henri VIII , première victime des caprices de ce tj'ran qui invoquait tour à tour les discussions théologiques et les médisances de cour, le divorce légal et la hache du bourreau. La muse de Shakspeare elle-même , qui a méconnu notre Jeanne d'Arc , s'est inclinée devant la chaste et fière Espagnole. Dans le théfttre du poète

sous L^EMPIUE DE CHAHLES-QtJINT. 175

comme dans Thistoire , Catherine conserve sa royale dignité devant l'inique tribunal que Henri YIII avait investi du droit de la juger, et six anges, qui viennent assister à sa dernière heure, déposent une couronne de Sainte sur ce front auquel le père d'Elisabeth avait ravi sans pudeur son diadème de Reine (1). Charles-Quint, on le pense bien, ne resta pas indifférent à ce divorce qui détrônait une sœur de sa mère et retranchait l'Angleterre de la communion catholique. Non-seulement il agit auprès d'Henri par des remontrances directes; mais encore, avec sa prudence habituelle, il intervint à Rome , et lorsque le Roi s'en plaignit avec un air de colère à l'un de ses ambassadeurs, Inigo de Mendoza, celui-ci répondit que : « L'Empereur défendrait la Reine malgré la Reine » elle-même (2). » Charles-Quint allait jusqu'à entrevoir dans cette grave affaire une cause suffisante de guerre (3) . Malgré ses accès de colère , Henri plus d'une fois tenta de se justifier en s'adressant aux scrupules religieux de son neveu , prétendant avoir consulté consciencieusement les siens. . . singulière hypocrisie ! Autre singularité , Henri semble avoir compté un moment sur ce goût pour le cloître qui était naturel aux princesses espagnoles. On lit dans une lettre de Eustache Chapuys

(1) Voir eette belle vision de Catherine d* Aragon, dans la tragédie de ffenri Vttt^ acte IV, scène 1'*. Sbakspeare est là un poète catholique, et cependant il écrivait sa pièce sous Elisabeth, la fille d*Anne de Boulen.

(2) « Il me répondit à cela avec beaucoup plus de colère qu*il ne convenoit, qu'il vouloit que Votre Mi^esté sache que plus qu'elle deffendroitla royne, plus elle empireroit son affaire, et que Votre Majesté pensant en cela lui faire du bien, elle lui faisoit plus de mal qu'elle ne croioit. A quoi Je lui répliquai, qu'en vérité Vostre Majesté, ni par son autorité, ni en sa conscience, ne pouvoit abandonner sa défense, bien <]ue ce seroyt contre la volonté de la royne, ni la royne ne méritoit pas pour cela d'être plus mal traitée, parce qu'il n'étoit pas en son pouvoir de l'excuser, etc. » Lettre d' Inigo de Mendoza à l'Empereur ; Lanz, tome 1*', page 313.

(3) If Du roy d'Angleterre Ton dictque déjà il tient quasi sa mie pour sa femme, et lui-môme dict que si le pape y consent, qu'il le fera, et si non, que aussi fera-til. Car il n'en a que faire et appelle quasi le pape hérétique, et dit que pour ce l'on le pourroit déposer... et soit du consentement du pape ou non, se fera ung grand mal et cause suffisante d'une nouvelle guerre. Je croîs bien que le roy de France y ayde et sollicite ce qu'il peut pour nous mectre tous deux en guerre et en nécessité, etc. » Ibid, page 368. Lettre de Cheurieê-Quint à tùm frère. Janvier 1539.

176 LA PERIME

( le Capucius de Shakspeare ) à Charles-Quint : « Il ( Henri ) a » reprins la practique pour vouloir persuader àla dicte royne de » se vouloir rendre nonain; mais c'est toute abusion et peyne » perdue, car la royne n'y condescendra au grand jamais. (1) » Catherine aurait cru commettre un sacrilège si elle était entrée dans le cloître pour faire place à la concubine de Henri : cette mort au monde eût été à ses yeux un suicide. Elle ne l'eût pas commis même après la honteuse sentence des juges qui prononcèrent le divorce.

Nous ne pouvons qu'indiquer brièvement cet épisode de l'histoire de la famille impériale, car il appartient plutôtà l'histoire de Henri VIII qu'à celle de Charles-Quint; c'est là seulement qu'il peut être raconté dans tous ses détails.

Au reste, àcette époque de fermentation intellectuelle, dans ce seizième siècle fécond en individualités originales, ce n'est pas seulement autour de Charles-Quint, — en Espagne,en Italie,dans les Pays-Bas et en Allemagne, où il règne comme Empereur et roi, — que nous admirons un nombre d'illustrations féminines presque égal à celui des illustrations de l'autre sexe. La France aussi avait les siennes autour de François l^^ : c'étaient la mère du roi lui-même (2) ; sa sœur, la reine Marguerite ; l'autre Marguerite, sa fille, que Brantôme appelle la Minerve française ; madame Renée, fille de Louis XII, etc. , etc. , sans nommer celles dont l'influence sur la couronne pouvait s'attribuer surtout à la galanterie ; mais, justement, cç qui distingue les femmes illustres des États de Charles-Quint, les princesses de sa dynastie comme celles qui brillèrent dans les rangs de la noblesse , c'est que les plus haut placées par la naissance et par l'intelligence, se montrent aussi les plus jalouses de cette sagesse, de ce res-

(1) Lettre du sieur Chapuys à TEmpereur, 6 février 1530, partie écrite en chiffres, extraite des archives de Vienne. Corresp, de CharUs-i^uint.^ par le Rev. M. Brad- FORD, p. 299.

(2) Louise, duchesse d*Angoul6ine : La paix de Cambpay (1529) fut son œuvre et celle de la tante de Charles-Quint, Marguerite d'Autriche, duchesse douairière de Savoie, »- d*où le nom de la paix da damês.

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pect de soi-même et de ces Sentiments exaltés de fidélité conjugale qui ne leur auraient pas donné, peut-être, beaucoup de crédit à Chambord et à Fontainebleau.

L'exemple des têtes couronnées ne sufiit pas toujours pour faire naître les illustrations de ce genre qui quelquefois font même contraste avec les mœurs générales d'une époque. Quelques-unes de celles du règne de Charles-Quint se produisirent loin de la cour, sous le drapeau de la révolte, sur la terre d'exil. Mais nous n'en devons pas moins placer Charles-Quint au centre de ces renommées chastes et pures qui appartiennent épisodiquement à l'histoire de sa vie morale. Parmi les nobles femmes auxquelles nous faisons allusion, nous ne citerons que les plus connues. C'est d'abord dona Maria Pacheco, la veuve dePadilla, l'héroïne de ces Comuneros dont Padilla fut le héros et le martyr. C'est Sybille de Clèves, dont l'amour conjugal fit aussi un vaillant capitaine et que l'Empereur ne put forcer k capituler qu'en feignant de condamner à mort son mari, l'électeur de Saxe. C'est Vittoria Colonna, marquise de Pescaire, que Charles- Quint remercia délicatement de la victoire de Pavie, sous prétexte que le marquis et elle ne faisaient qu'un par l'intime union de leurs âmes (1). C'est Veronica Gambara, chantée par

(1} Vittoria Colonna, fille de Fabricio Colonna, grand-connétable de Naples, avait épousé à dix-sept ans Fernand d'Avalos, marquis de Pescaire : ils étaient poètes tous les deux. Après la mort du marquis, Vittoria célébra sa gloire dans la retraite, et finit par se retirer dans un couvent, ayant refusé les partis les plus brillants. Elle fut adorée platoniquement par Michel-Ange. La lettre que Charles- Quint lui écrivit après la bataille de Pavie, se trouve dans le volume de M. Bradford, traduite sur un manuscrit de Tabbé Cannonici.

II lui disait que la victoire lui était doublement précieuse, parce quMl Tassociait à son nom dans sa pensée, et que ce nom serait à jamais pour lui un nom d'heureux augure, d'autant plus qu*il y rattacherait le souvenir de tous les services rendus par sa famille et par le marquis.

«Avec de pareils titres, notre très illustre et très aimée cousine Vittoria doit parti, cipcr grandement à la gloire, aux honneurs et à tous les avantag&s conquis par la victoire de son époux, et puisqu'il n*est rien de si haut que le marquis ne puisse le demander à notre gratitude, telle est l'estime que nous faisons de vos sentiments pour nous,, que nous nous regardons comme votre débiteur en conséquence, n

Vittoria lui répondit qu'elle était déjà bien récompensée d'avance, et qu'elle ne savait ce qu'elle devait préférer, ou de la récompense accordée par un si grand prince, ou de la gloire de s'entendre dire par lui qu'il était votre débiteur, etc.

TArioste, qui, après la mort de Guibert X, seigneur de Corrége, « quitta les riches habits et les palais somptueux, allant toujours vêtue de noir, habitant un appartement tendu de noir, ayant une livrée noire, des chevaux noirs (1). » C'est toute la pléiade des Gonzague, surtout la marquise de Mantoue, Elisabeth, dont le père Hilarion de Coste a écrit la biographie singulière (2), et la belle veuve Julie, celle qui avait choisi pour devise les mots: Nonmoritura^ placés sous une amaranthe, epiblême de son éternelle douleur. C'est enfin dona Estafania de Hequesens, que Sandoval compare à TAlceste de la tragédie grecque , et dont l'histoire, comme celle des autres veuves que nous venons de nommer, n'est qu'une variante de la vie chaste de la reine de Hongrie ou de la princesse Juana (3).

En lisant les relations des ambassadeurs vénitiens, nous avions noté un paragraphe qui semblait devoir dénoncer au moins une dame parmi celles qui étaient, de près ou de loin, attachées à la cour de Charle^uînt. C'est Bernard Navagero qui, parlant de la haute faveur de Granvelle et de Covos, ajoute sur ce dernier : « Lorsqu'il est près de l'Empereur tout passe » par ses mains, et lorsqu'il en est éloigné. Sa Majesté lui fait » demander son avis. . . D s'est vanté de s'être fait plus de cent » amis par les bons offices qu'il leur a rendus, et qui, s'il en » avait besoin , mettraient plus de mille ducats chacun à son ser-

(1) Nous citons la notice de M. Zirardini sur Véronique Gambara, dans VttaUe lUlérairê et artistique^ page 241.

(2) Voir sur Elisabeth de Gonzague, Les éloges et vies des roynes^ des princesses, dames et demoiselles illustres en piété ^ courage et doctrine^ qui ont fleury de notre tems et du tems de nos pères^ par le père Hilarion de Costb.

(3) Sandoval dit que dona Estafania de Requesens « mourut consumée de douleur après la perte de son époux, lui survivant si peu qu'elle peut être appelée une autre Alceste, une autre Evadné, une autre Porcia, etc. »

Le Portugal aussi avait ses Artémiscs vouées au noir, témoin dona Maria de Noronha, veuve de l'illustre Jean de Castro, le vic&roi de Goa. « D'une beauté remarquable, rechercliée en mariage par plusieurs seigneurs après la mort de son mari, elle conserva, dit H. Ferdinand Denis, l'étemelle mémoire du héros, et fit vœu de chasteté. » Le Portugal, par Fbrb. Denis. ^- Paris, 18A6.

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» vice. Ce qui fait qu'il est plus agréable encore à l'Empereur, » ce sont les manières et la douceur de doua Maria de Mendoza, » sa femme, qui parle à tout le monde avec autant de cour toi- » sie que d'amabilité. »

L'amabilité de doua Maria de Mendozapouvait devenir un texte de médisance. Heureusement pour l'honneur de ce nom, nous découvrons que cette seûora, si gracieuse pendant la vie de son mari , vécut encore en veuve chrétienne et sainte après sa mort. « En cette année 1547, dit Sandoval, mourut Francisco Covos, né à Tolède, grand-commandeur de Léon, duc de Sabiote, premier secrétaire de l'Empereur... Il avait épousé doua Maria de Mendoza, fille del'Adelantado de Galice, qui, devenue veuve, vécut et mourut chrétiennement et saintement dans cette ville de Valladolid. (1) »

Pour résumer cette digression, si c'en est une, nous dirons que la femme nous semble jouer dans l'histoire de Charles-Quint un rôle dont tout le sexe peut se glorifier. Associée comme intelligence à l'exercice du pouvoir, aimée dans sa beauté, mais honorée dans sa pudeur et les vertus modestes de son sexe, ne jouissait-elle pas de tous les privilèges auxquels elle peut prétendre depuis que le principe de la civilisation chrétienne lui a restitué son véritable rang dans l'ordre social?

Enfin, si les femmes de l'Espagne pendant le règne de Charles- Quint tenaient si bien leur place sur les trônes, dans les châteaux et ailleurs, il est juste d'en faire remohter l'honneur aux traditions de la cour d'Isabelle. Autour d'Isabelle aussi, et plus inunédiatement auprès d'elle, avaient brillé des dames qui à la vertu et à la beauté ajoutaient même une science que le beau sexe espagnol ne cultivait peut-être plus avec la même distinction sous le petit-fils de la grande reine. Excepté la mysti-

(1) Sandoval (tome II, page 470) enregistre parmi les morts illustres de l'année i 547, Fernand Cortez, dignodt perpétua nombre et le roi Henri VIII, dont le bon évêquc se plalt à énumtirer les adultères, en traitant fort mal Anna Bolena, que « Henri fit décapiter por adultéra con Jorge Moleno tu proprio hermano^ con quien etla dormia por aver algun hijovaron^ y con otroi dos cavalteros. »

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que sainte Thérèse, long-temps obscure dans son couvent, et doua Ana-Henriquez de Rosas, que son savoir fit dénoncer plus tard à l'Inquisition, nousn'en trouvons aucunequi égale la marquise de Monteayudo et dona Maria Pacheco, sœurs de Thistorien Diego Hurtado, ni doua Beatriz de Galendo, surnommée la Latine, ni doua Lucca de Medrano, qui professait la littérature classique à Salamanque , ni doua Francisca de Lebrija , qui professait la rhétorique à Alcala (1) .

Mais nous sommes sur le seuil du monastère hiéronymite, que ne pouvaient franchir ni les veuves vertueuses ni les femmes érudites, et dans cette retraite de Charles-Quint, ses propres sœurs ne le re verront plus que deux fois.

(1) H. Prescott, Ferdinand and isaMia^ tome 2, page 196.

l'abdication db chables-quint. 181

L* ABDICATION DB CHABLES-H)IIINT. — PHILIPPE II A YUSTE. — HENBI II. — PBBLIMI- NAIRES DE LA TREVE DE VAUCELLES. >— MORT DE LA HÈRE DE CHARLES-QCIINT. — UN CHAPITRE DE LA TOISON-d'OR. — SÉANCE DES ÉTATS DE FLANDRES. — LE DISCOURS

- DE CHARLES-QUINT. — SES DERNIERS ACTES OFFICIELS. — RÉCEPTION DES ENVOYÉS DE LA FRANCE. — LE FOU BBUSQUET, ETC. — LA CHRONIQUE POPUUIRB DE CHARLES^ QUINT DANS LES FLANDRES.

Le 30 juin 1553, au moment où il s'occupait de marier son fils en Angleterre, Charles-Quînt , dans une lettre de sa main, écrivait à Philippe de faire hâtir sur le flanc du monastère de Yuste, dans la province d'Estramadure, une maison suflfeante pour pouvoir y vivre avec les serviteurs les plus indispensables à une condition privée (1) : Il mettait dans la confidence de cet

(1) « Que al lado dol monasterio de Yuste se le fabrfc&ra una casa sufficiente t» para poder vivir con la servidumbre y criado mal indispensable in clase de n persona particolar. n Manuscrit Gonzalez.

Nous ne sommes encore ici qa*à la page 3 de Touvrage de M. Stirling^ et il laisse déjà percer le sentiment d'hostilité protestante avec lequel il interprète la plupart des actes de Charles-Quint. « Le même jour, » dit-il, « que Charles suggérait à » son fils la convenance de manquer de foi à la fille unique de sa sœur favorite, il » signait le premier ordre relatif à la maison qu'il voulait faire construire à Yuste. » Aussitôt la trahison accomplie, il se préparait sérieusement à une vie de piété.n L'exagération est ici évidente ; nous avons vu que la négociation du mariage portugais aurait eu une autre issue, si le roi de Portugal ne s'était montré tout aussi peu pressé que Philippe de la conclure, à cause de sa répugnance à se dessaisir de la dot. Charles-Quint remplaçait un mariage d'argent par un mariage de raison d'Étal. Les deux cousines étaient presque aussi mûres l'une que l'autre. Le cœur du futur était tout-à-fait désintéressé. Charles^uint ne pouvait avoir beaucoup de scrupules ; mais il est vrai que l'Infante put se trouver abandonnée bien peu cérémonieusement, et qu'un de ses frères ayant été sur les rangs pour épouser Marie Tudor, la maison d'Avis pouvait bouder la maison d'Autriche.

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