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ordre le secrétaire d'État Vasquez de Molina, qui devait s'adresser à fray Jiian de Ortega, général des Hiéronymites, pour faire surveiller Texécution de l'édifice, et au contador Francisco Almagner, pour que celui-ci lui fournît les fonds nécessaires. Un plan avait été dressé par Gaspard de Vega et Alonzo de Caborrubias. Le plus grand mystère était recommandé à toutes ces personnes. Malgré cette recommandation, le secret de l'Empereur s'ébruita, puisque Vasquez et Almaguerse crurent obligés de s'excuser d'une indiscrétion qu'ils rejetèrent sur les bavardages des moines, « ceux-ci n'ayant pu comprendre qu'il » s'agissait d'une affaire d'État (] ) . »
Au mois de mai dé l'année suivante , en écrivant à Philippe de préparer son départ pour l'Angleterre , Charles-Quint lui enjoignait d'aller au-devant de sa sœur qui arrivait de Lisbonne pour le remplacer comme régente, et de se détourner de sa route pour passer au monastère et y visiter les travaux. Suivant cet itinéraire, Philippe partit de Valladolidà cheval et arriva à Yuste le 23 mai, jour de la procession de la Fête-Dieu, à laquelle il assista. Il conféra avec fray Juan Ortega et l'architecte Gaspard de Vega, qui s'adjoignit fray Antonio de Villacastin , religieux d'une intelligence toute spéciale. Après s'être arrêté deux jours à Yuste , le prince continua sa route pour rencontrer sa sœur et s'entretenir avec elle selon les instructions de^son père. La construction de la maison impériale fut poursuivie , mais assez lentement, puisqu'elle n'était pas terminée à trois ans de là, et quoique le 1 0 janvier 1 554 , Charles-Quint eût annoncé à sa fille qu'il s'occupait de tout disposer pour venir en Espagne dans le mois de mai de cette année au plus tard (2).
Pendant ces trois ans , l'Empereur eut à redoubler d'efforts
(1) tt Habladurias de frayles quo per no saber lo que son négocies, no tenian al secrète que estos requicren. « La retraitt de Chartes-Quint, manuscrit espagnol contemporain, analysé par M. Bakhuîzen van den Brink, page 17. ^- Manuscrit Goniatiz,
(2) « Que trataba de accelerar todas las dispositiones necessarias para venir a Espafia para mayo de este afio a mas tardar. » (Ibid.)
pour maintenir son ascendant sur le continent; car les anciennes hostilités s'y réveillèrent et de nouveaux ennemis lui furent suscités là où il se croyait le mieux défendu. Henri II, héritier de la couronne et des rancunes paternelles, se montrait non moins ardent que François I®' à lui faire la guerre. Ce prince avait commencé la lutte en Angleterre par son ambassadeur, qui n'avait rien négligé pour empêcher le mariage de Philippe II. Charles l'avait battu sur ce terrain, mais non sans qu'il lui en coûtât cher. Les victoires de la diplomatie comme les autres,épuisent quelquefois le trésor du vainqueur. L'Empereur l'éprouva au moment où il avait besoin de renforcer ses troupes sur tous les points. Du côté des Flandres, l'armée française débuta dans la campagne de 1554 par des avantages signalés; car elle s'empara de Mariembourg , de Bouvines et de Dinan , ravagea l'Artois et investit Renty. L'Empereur parvint à dégager cette place importante , et il put aussi se féliciter d'avoir là à son service les talents du duc Emmanuel-Philibert de Savoie. De l'autre côté des Alpes, les rivalités des princes et des villes , les uns sous les drapeaux de l'Empire, les autres sous ceux de la France, éclatèrent de nouveau et troublèrent surtout la Toscane , où les villes qui tenaient pour l'Empire réclamaient des secours en hommes et en argent. Il y allait de l'influence espagnole en Italie. Heureusement pour Charles-Quint, au maréchal Strozzi, envoyé par Henri II, il put opposer un capitaine non moins habile, le marquis de Marignano : la ville de Sienne, qui avait proclamé ses franchises républicaines, dut capituler et perdre à jamais sa liberté après un siège soutenu cependant par le fameux Montluc.
Les aflTaires de l'Empereur se rétablirent si bien qu'il put, en 1555, faire partager au fils de François P^ le désir de cette paix qui était devenue plus que jamais le but final de sa politique. On ouvrit à Vaucelles des conférences qui auraient dû amener une paix sérieuse tant Charles se montrait disposé à faire des concessions malgré ses derniers avantages; mais Henri, avonsnous dit, fut un peu moins pressé de la conclure en apprenant
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que le nouveau pape, Paul IV (Jean-Pierre CaraflFa), élu dans sa soixante-dix-neuvième année, commençait son règne par les plus offensantes provocations contre Gharles-Quint, réveillant tous les vieux griefs du Saint-Siège contre la domination des impériaux, dépouillant les partisans de l'Empereur au profit de ses neveux, et offrant à la France de riches dépouilles si elle voulait l'aider h expulser les Espagnols de l'Italie. Averti de ces préludes, Charles-Quint, sans toutefois prévoir que les fureurs de ce vieillard le poursuivraient jusque dans sa retraite claustrale, crut' devoir lui en imposer un peu avant de se dépouiller de ses armes temporelles. Il écrivit au duc d'Albe, alors en Italie, de lui faire rendre justice par la force si le Pape ne s'exécutait pas de bonne grâce; mais en même temps il envoyait à Rome Oarcilaso de laVega, ambassadeur plus pacifique, pour représenter au Pontife en toute douceur et modestie (con toda blandura y modestia ) qu'il était étonné , après ce qu'il avait fait pour le siège apostolique, d'apprendre qu'on venait d'emprisonner le cardinal Santa-Fiore sous prétexte qu'un de ses frères, le prieur de Lombardie, avait fait passer deux galères lui appartenant du service de la France à celui de l'Espagne : « Est-ce donc un sî grand crime au prieur de quitter sponta- » nément le service d'un roi qui s'allie avec les Turcs pour la » ruine de la chrétienté^ afin d'entrer au service de celui qui en » est le vrai défenseur? » (1) Garcilaso avait à réclamer d'autres réparations et restitutions au profit des Marco Colonna, des Sforza, des Gonzaga, des Médicis, des Savella et autres partisans de l'Empereur, les uns spoliés, les autres privés de leur liberté ; l'ambassadeur devait tout faire pour éviter une rupture ; ff mais, disait Charles-Quint, si les fureurs de Sa Sainteté, » au lieu de s'arrêter, étaient poussées plus avant, nous se- » rions déchargés envers Dieu et envers le monde des incon-
(1) « Apartar spontaneamente dcl servicio de un rey que trae los Turcos pararuyna de la christiandad por entrar en cl de quien es el verdadero propagnaculo y dcfensa délia, etc. « — Voir Sandoval, tome ii. p. 588.
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» vénients et des dommages qui en pourraient résulter. » (1)
Par une autre dépêche datée du 7 du même mois et adressée à l'ambassadeur par Philippe II, nous voyons que ce prince était arrivé à Bruxelles et intervenait déjà dans les actes diplomatiques; car, tout en se référant à la lettre de l'Empereur, il recommandait à Garcilaso de prendre toutes les précautions oratoires pour ne pas blesser le Pape et de lui faire observer avec respect « que lui aussi il pensait avoir bien mérité du Saint- » Siège dans ce qu'il avait fait en Angleterre depuis son ma- » riage avec la fille d'Henri VIII. »
Nous verrons comment Paul IV accueillit ces réclamations délicates; mais Charles-Quint espéra qu'elles seraient suffisantes et crut pouvoir enfin accomplir la série de ses abdications.
La mort de sa mère survint à cette époque.
Depuis cinquante ans, Jeanne d'Aragon prouvait qu'on peut long-temps survivre aux plus grandes douleurs, si c'est vivre encore que d'appartenir comme Jeanne au monde des vivants Tout-èr-cqup ce corps, qui se passait de la santé de l'âme, subit aussi sa crise. La veuve septuagénaire de Philippe-le-Beau, jusqu'ici plongée dans une apathie taciturne, troubla elle-même le repos des serviteurs qui veillaient sur elle par des cris d'impatience, sans pouvoir exprimer autrement le changement qui allait s'opérer en elle. Elle souiFrait, et cependant repoussait avec une apparente colère ceux qui voulaient apporter un soulagement à ses maux. Au bout de trois mois de ce nouveau délire, elle retrouva une lueur de sa raison, comme si la mort n'était réellement que le réveil de ce songe funèbre qui durait pour elle depuis un demi-siècle. Un religieux recueillit ses dernières paroles et les transmit à Charles-Quint . Ce religieux était le père Borgia,ce même marquis de Lorabay qui ,en qualité degrandécuyer , avait accompagné aux caveaux de Grenade le cercueil de l'Impératrice. On devine combien l'Empereur fut tristement af- *
(1) « Pues cuando non cessassen las furias de Su Santidad y los quisiére llevar adelantCf seriamos descargado con dios y el niundo de los inconvenientcs que de aqui podrian resultar. » — Brucelaz, a 4 octubre de 1555.
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fecté en lisant les détails de la mort de sa mère, écrits par cette main bien connue. Il dut se recueillir dans sa chambre et y remercier Dieu d'avoir retiré de son purgatoire terrestre Tâme de sa mère, puisqu'on prétendit l'avoir entendu s'écrier : « Je te suivrai de près. » Mais c'est & une origine bien antérieure que remontaient les tentures de deuil de la couche impériale. Les indifférents eussent-ils dit que c'était par goût pour la couleur noire qu'il décorait ainsi sa chambre, si ce goût avait au une date si récente (1).
Le nom de Jeanne d'Aragon ayant toujours figuré dans les actes publics en Espagne, on a prétendu que sa mort écartait une difficulté qui se fût présentée dans la rédaction de l'acte que Charles-Quint méditait, comme si l'Empereur eût été forcé de demander le consentement de la reine douairière pouY se substituer son héritier naturel et unique. Quoiqu'il en soit de cette observation, oiseuse selon nous, l'Empereur avait convoqué, à Bruxelles, pour le 25 octobre 1555, tous les délégués des assemblées provinciales belges, représentant les trois ordres de l'État, la haute noblesse, le clergé, les villes. Quelques-unes de ces provinces et de ces communes, prévenues de l'objet delà convocation, avaient bien prétendu que leurs antiques privilèges leur donnaient le droit d'attendre chez elles aussi bien le souverain qui voulait se démettre, que le souverain qu'il s'agissait d'inaugurer comme son successeur. Ces susceptibilités constitutionnelles n'empêchèrent cependant , à ce qu'il paraît, aucun délégué de se rendre aux États-Généraux ; — aucune protestation ne se fit entendre avant ou après la cérémonie, qui eut lieu dans le château de Caudenberg, antique donjon du onzième siècle, reconstruit en 1300 par Jean II, duc de Brabant, et devenu la résidence habituelle de ses successeurs (2) .
(1) La mort de Jcannc-la-Follo eut lieu le 11 avril 1555. Elle était tombée malade dans les premiers jours de Janvier. Son veuvage datait de 1506, et elle avait 73 ans.
(2) DeiTière le palais, s'étendait] usqu'à la seconde muraille de la ville, un parc immense, prolongement de la forùt de Soigne, et où le prince invitait quelquefois les seigneurs flamands à chasser avec lui. A la limite du parc, un petit pavillon do
Déjà, le 22 octobre, dans la grande salle de ce palais, s'étaient réunis, en chapitre solennel, les chevaliers de Tordre de la Toison-d'or ; TEmpereur le présida pour la dernière fois, assis sur une chaise basse à dosseret couverte d'un coussin de drap d'or. Il proclama son fils grand-maître de l'ordre, et, en le revêtant des insignes de cette dignité, que la maison de Bourgogne a transmise à la royauté espagnole, il lui adressa ces paroles : « Voyez, mon fils, je vous fais maintenant chef et souverain » du très noble ordre de la Toison-d'Or. Gardez-le et le main- » tenez en dignité et honneur, comme moi, comme mon père et » tous mes ancêtres l'ont gardé et maintenu. Dieu vous en » fasse la grâce en toute prospérité et accroissement. . . Prince, » mon fils , continua-t-il d'une voix émue et se tournant vers » les chevaliers , voyez-vous tous ces chevaliers ici, ils ont été » les principaux et les plus fidèles soutiens de mon Empire. » C'est avec leur appui que j'ai surmonté tant de périls et de » dangers : aussi leur ai-je voué un amour singulier. Si vous » agissez comme moi , je suis sûr qu'ils vous montreront la » même afi^ection, la même obéissance, et qu'ils ne vous aban- » donneront jamais en nul besoin ; mais, si vous les traitez » autrement , ils seront cause de la perte et de la ruine de » votre État. Aimez-les donc et honorez-les (2) . »
chasse avait été habité par Charles-Quint, enfant, lorsqu'il venait de Gand ou de Malines A Bruxelles. Devant le palais, une clôture appelée les bailles de la cour^ encadrait une grande place. La clôture était formée par des piliers surmontés, les uns de statues en bronze doré, les autres d*aigles et de lions également en bronze. On arrivait à la grande salle du palais par un perron , et cette salle communiquait avec la chapelle, de construction plus moderne que le reste de Tédifice, ayant été commencée en 1525 et consacrée seulement en 1553. — Tous ces détails sont empruntés à l'opuscule de M. Th. Juste {L* Abdication de Charles-Quint^ brochure de 31 pages. Liège, 1851), qui ajoute en note que le vieux château de Caudenbcrg fut détruit par un incendie en 1531. Sur une partie de remplacement du pavillon de Ch^rles-Quint, on a bâti le palais actuel. L'église de Caudenberg s'élève sur le site de l'ancien palais. — Voir aussi V Histoire de l'Architecture €n Belgique» par