M. SCHAYES
(1) Le Petit, Grande chronique de Hollande^ tome 1", cité par M. Th. Juste. — Sandoval cite aussi cette séance de Tordre, et, dans son second volume, il énumère les diverses nominations de chevalier faites par Charles-Quint.
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Çharles-Quint honorait et aimait lui-même la Toison-d'Or comme une des institutions les plus précieuses de son Empire; il était aussi jaloux des privilèges de cet ordre que des siens propres. Les chevaliers étaient pour lui une véritable cour des pairs, des conseillers de paix aussi bien que des. champions de gnerre. Dans le chapitre tenu à Toumay, le 3 décembre 1531, où justement l'Infant avait recule collier, Charles-Quint, quoique empereur et grand-maître, laissa censurer librement plusieurs des actes de son gouvernement, et, comme on lui reprochait aussi de ne pas avoir un nombre suffisant de conseillers : « Je reçois ces admonitions avec reconnaissance, répondit-il ; mais croyez-bien que c'est faute de trouverjles personnes assez expérimentées sur lesquelles je pourrais me reposer, que je me vois obligé de me charger seul de beaucoup d'affaires que je voudrais partager avec d'autres. »
Le vendredi 25 octobre, vers trois heures de l'après-midi, les membres des États-Généraux des Pays-Bas vinrent remplir les bancs disposés en amphithéâtre en face d'une estrade où, sous le dais de Bourgogne^ on avait porté trois fauteuils dont celui du milieu était destiné à l'Empereur, celui de droite au roi Philippe et le troisième à la reine régente, Marie de Hongrie. Charles-Quint attendait dans la chapelle du palais que chacun eût pris place. Il entra, s'appuyant de la main droite sur une canne et de la gauche sur l'épaule de Guillaume de Nassau, prince d'Orange; il était suivi de son fils, de ses deux sœurs, la reine Marie et la reine Éléonore, et de son neveu l'archiduc Ferdinand d'Autriche, qui représentait le roi des Romains dont la présence était nécessaire à Augsbourg. Il salua avec courtoisie les chevaliers de la Toison -d'Or, placés sur une banquette du côté droit, les princes et les grands seigneurs sur une autre du côté gauche, puis un peu plus bas le conseil d'État, le conseil des finances et le conseil privé. Au nombre des princes étaient sa nièce Christine de Lorraine, fille d'Isabelle d'Autriche et de Christian, roi de Danemarck, et le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert; parmi les grands
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seigneurs, le nonce du Pape, des cardinaux et les ambassadeurs ; — assemblée la plus brillante qu'eût jamais vue la foule belge, qui, malgré les archers et les hallebardiers de la garde, avait fait irruption dans la salle, mais qui contemplait plus avidement encore le souverain qu'elle savait être venu là pour prononcer de suprêmes adieux. L'assemblée se leva spontanément à l'aspect de Charles-Quint et s'inclina pour répondre à sa salutation. Le premier huissier du conseil d'État fit l'appel nominal des délégués des provinces, et lorsqu'à la question s'ils étaient munis de leurs pouvoirs ils eurent répondu affirmativement, l'Empereur ordonna au conseiller Philibert de Bruxelles, président du conseil de Flandres, d'exposer aux États les motifs de cette convocation extraordinaire.
L'orateur, rappelant l'époque où Charles-Quint était sorti de tutelle, dit que ce n'était pas l'âge mais la fatigue de ses travaux et les infirmités qui contraignaient Sa Majesté Impériale à céder le gouvernement à son fils . Il fit de la goutte et de ses tortures une description capable de faire frissonner ses auditeurs. Lagoutte était, de tous les ennemis de l'Empereur, le seul qui eût triomphé de lui, le seul devant lequel il se retirait pour demander quelque soulagement à un climat plus doux que celui de son pays natal; mais Philibert félicitait ses concitoyens de pouvoir être gouvernés par le prince à qui leur souverain avait transmis avec son sang et ses droits son affection pour eux. Il leur recommandait donc la reconnaissance envers Charles, l'obéissance envers Philippe, le zèle pour la religion et le culte de leurs pères, le respect de la justice, et la bonne harmonie de toutes les provinces entr'elles si elles voulaient constituer un corps d'État capable de résister à l'ennemi commun; il les exhortait enfin à se montrer les dignes sujets des princes légitimes que Dieu leur avait donnés pour leur bonheur.
L'émotion causée par ce discours durait encore, quand TEmpereur se leva, toujours appuyé sur sa canne et sur l'épaule de ce même prince d'Orange qui devait un jour prêter son
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influence à la rébellion contre Philippe (1); puis, s'étant raffermi sur ses pieds , il récapitula à son tour les principaux événements de sa vie, racontant sans vaine ostentation ses succes, comme sans fausse humilité ses revers, attribuant tout à Dieu qui, seul, donne la victoire et permet la défaite, déclarant enfin que c'était pour lui un cas de conscience, vu l'état de ses forces, de confier l'autorité à un prince plus jeune et qu'il espérait avoir rendu capable de continuer son œuvre avec l'aide de Dieu ; mais ce discours mérite d'être transcrit en entier, parce qu'il nous semble tout dire et avec une simplicité majestueuse qui rend parfaitement la véritable pensée de cette abdication si long-temps préparée dans le double intérêt du successeur dont Charles-Quint voulait assurer l'héritage et des peuples qu'il lui léguait à gouverner :
« Quoique Philibert de Bruxelles vous ait amplement exposé, » mes amis, les motifs qui m'ont déterminé à renoncer à ces » États et à les donner à mon fils, le roi don Philippe, pour » qu'il les possède, garde et gouverne, je veux aussi vous dire » quelques paroles de ma propre bouche. Vous vous souvenez » que le 5 février de cette année, quarante ans s'étaient écou- » lés depuis que, dans ce même lieu et à cette même heure, » mon aïeul maternel, le roi Ferdinand-le-Catholique étant » mort, je commençai à régner dans ses royaumes, parce que » ma mère bien-aimée, qui est morte depuis peu, restée » avec sa raison égarée depuis la mort de mon père , ne put » jamais la recouvrer assez pour g-ouverner elle-même. Je tra- » versai donc notre mer océane pour aller en Espagne. Survint » bientôt la mort de mon aïeul Maximilien, il y a aujourd'hui » trente-six ans, et quoique je fusse alors bien jeune encore, à » l'âge à peine de dix-neuf ans, on me confia à sa place la di- » gnité impériale. Je n'y prétendis point par l'ambition dé- » sordonnée de commander à beaucoup de royaumes, mais D pour veiller plus efficacement au bien commun et au salut de
(1) « Que poco despues de venido el Emperador, inquietô aquellos estados, revelaudose como ingrate oontra el Rey Fclipo. » SATnx>VAL, tome ii, page 506.
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» r Allemagne et de mes autres États, particulièrement de ceux » de Flandres, désirant maintenir la paix de la chrétienté et » . rallier toutes ses forces contre le Turc ; mais, quel que fùtmon » zèle, je ne pus le montrer comme je l'aurais voulu à cause des » embarras que me suscitèrent d'une part les hérésies de Lu- » ther et celles des autres novateurs de l'Allemagne, de l'autre » les guerres périlleuses auxquelles me contraignirent les » princes mes voisins ou autres par haine ou envie ; guerres » dont avec la faveur divine je me suis jusqu'ici tiré heureu- » sèment. En outre, les alliances que j'avais concertées étant » maintefois rompues par les intrigues des uns et l'inconstance » des autres, il m'a fallu changer souvent mes plans, et » voyager sans cesse pour faire la paix ou pour combattre. Il 1) m'a fallu neuf fois passer en Allemagne, six fois en Espagne, )) sept fois en Italie, dix fois en Belgique, quatre fois en » France, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique, ce qui » fait en tout quarante expéditions ou voyages, sans compter » des courses moins importantes pour visiter mes domaines. D C'est ainsi que j'ai franchi huit fois la mer Méditerranée et » trois fois la mer Hispanique, que je vais franchir encore une » fois pour m'en^evelir en Espagne. J'omets de parler du » voyage que je fis à travers la France pour venir dans ces » contrées, qupique ce ne fût pas celui-là pour une cause lé- » gère mais très grave, comme vous le savez tous(l).
I) Ces fréquentes absences m'obligèrent de préposer au gou- » vemement de ces provinces ma sœur Marie, ici présente : il )) est connu de tous aussi bien que de moi, comment elle vous » a gouvernés et défendus.
» Presque toute ma vie a été agitée par des guerres ; mais » je puis dire en toute vérité, que je ne les ai pas cherchées et » que je n'en ai entrepris aucune sans y être contraint , » et repoussant avec courage les ennemis qui m'attaquaient. D J'ajoute donc que de toutes mes incessantes préoccupations,
(1) Allusion à la révolte de Gand en 1539 et 15&0.
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» la plus pénible et la plus triste est de vous laisser sans avoir » mieux assuré la paix et le repos que j'aurais voulu vous don- » ner . Ma sœur Marie vous a déjà fait connaître , dans la dernière » assemblée, les causes de ma résolution : je ne l'ai prise que » parce que je ne peux plus m'occuper d'affaires sans une extrême » fatigue pour moi et sans nuire aux affaires mêmes. C'est une » trop grande charge (qui ferait succomber de plus vaillants), » à laquelle je ne suflSs plus , après y avoir épuisé mes forces » et à cause de mes infirmités croissantes, ne serait-ce que la » goutte seule qui me mine et me consume. Depuis long-temps » déjà j'aurais dû déposer un fardeau devenu trop lourd, si l'âge » encore jeune de mon fils et la situation de ma mère ne m'a- » valent obligé à prolonger les efforts de mon corps et de mon » esprit afin de le porter jusqu'à cette heure ; car il m'en coûtait » de vous laisser sans vous défendre dans des temps de troubles » et au milieu de tant d'ennemis. La dernière fois que je » passai en Allemagne, ma détermination était déjà prise ; mais » je fus retenu par le misérable état de la république chré- » tienne livrée à tant de tum\iltes, à tant d'opinions nouvelles » en fait de religion et d'hérésies téméraires et scandaleuses, » à tant de guerres plus que civiles et à tant de désordres dé- » plorables. Mes maux alors n'étant pas aussi grands, j'es- » pérais donner une bonne issue aux choses etrétablirla paix. » Ces espérances m'enchaînèrent à l'accomplissement de mon » devoir, qui était de sacrifier mes forces, mes biens, mon » repos et même ma vie au salut de la chrétienté et à la dé- » fense de mes peuples. J'avais obtenu une partie de ce que je » désirais tant, lorsque le roi de France et quelques Allemands, » manquant à l'accord juré, marchèrent contre moi pour me » surprendre : le roi de France s'empara de Metz, et moi, pour » restituer cette ville à l'Empire, au cœur de l'hiver, bravant » la rigueur des frimas et des neiges, je m'avançai à la » îête d'une nombreuse armée levée à mes frais, montrant » aux Allemands que ce ne serait pas moi qui laisserais dé- » membrer l'Empire ni mépriser son autorité et la m'ajesté
» qu'il eut toujours. Les éléments me furent contraires, je » revins ici parmi vous; je pris Therouanne et Hesdin, forçant » le roi de France à rétrograder dans son royaume ; puis, quand » il pénétra dans le Hénault, je fus le chercher jusque dans » Valenciennes et le mis en fuite. L'année dernière encore » le même roi vint prendre, par trahison, Mariembourg* et » pénétra de nouveau dans l'Artois; je suis allé encore le » chercher jusqu'à Namur pour terminer la guerre par une » grande bataille ; mais il se retira jusqu'à Renty d'où il m'é- » chappa par la fuite. Enfin, j'ai fait ce que j'ai piî; mais » les événements de la guerre dépendent moins des hommes » que de Dieu qui, malgré tous nos efforts et notre courage, » se réserve de donner la victoire ou de permettre la défaite. » Remercions-le de ce qu'il a fait pour nous quand nous avons » triomphé; remercions-le aussi de nous avoir épargné de » grands revers et de grands désastres.
» Aujourd'hui je me sens si fatigué, et vous me voyez si ac- » câblé et si infirme, que ce serait m'exposer à rendre un » compte sévère à Dieu et aux hommes si, ne pouvant plus » vous être d'aucun secours, je persistais à garder le gouver- » nement quand mon fils Philippe est devenu d'âge à me suc- » céder, pour être, je l'espère, un bon prince envers tous mes » bîen-aimés sujets. Je renonce donc à ces États; mais ne pen- » sez pas cependant que je le fasse pour m'alfranchir des en- » nuis, des soucis et des travaux, quand c'est pour prévenir
* les graves inconvénients qui pourraient résulter pour vous » de mes infirmités. Voilà pourquoi je me rends en Espagne, » laissant à mon fils mes États héréditaires, à mon frère, le roi » des Romains, l'Empire. Je vous recommande beaucoup mon » fils, et vous supplie d'avoir pour lui l'affection que vous » m*avez toujours témoignée; conservez aussi la concorde A entre vous-mêmes, l'obéissance à la justice, le respect jaloux » des lois, la déférence due à l'autorité. Gardez-vous surtout » des doctrines nouvelles et hérétiques qui poucraient cor-
• rompre la pureté de votre foi Si vous en apercevez quelques
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» racines, hâtez-vous,de les extirper, de peur qu'il n'en pro- « vienne le bouleversement de la chose publique et les plus » grands malheurs.
» Pour dire encore quelques mots de mon gouvernement, » je confesse avoir erré plusieurs fois, entraîné par la verdeur » et la vivacité de la jeunesse, par l'inexpérience ou toute autre I) imperfection de la nature humaine ; mais je déclare que ja- » mais, sciemment et volontairement, je n'ai fait injure ni » violence à aucun de mes sujets, ni permis qu'on leur fît vio- » lencê et injure. Si cependant la chose avait eu lieu, je pro- » teste en disant que c'est à mon insu, contre mes intentions » et ma volonté. Je vous conjure tous ici présents de me le » pardonner et de m'absoudre de cette erreur ainsi que des h autres plaintes qui pourraient s'élever contre moi. »
Ici l'Empereur, après avoir repris haleine et porté à ses lèvres un cordial que lui présenta la reine Éléonore, se tourna vers Philippe, et lui dit ; « Mon fils, si c'était ma mort qui D vous mettait en possession de ces provinces, je mériterais » encore votre reconnaissance pour un si riche patrimoine ; à » plus forte raison quand c'est par ma volonté et parce que » votre père veut devancer la mort, que vous entrez en jouis- » sance de cet héritage. J'ai donc le droit de vous demander » en retour que vous héritiez aussi de mon amour et de ma » sollicitude pour ces peuples. Les autres rois se réjouissent de » penser que leurs fils régneront après eux. Moi, jaloux de la j) mort, j'aurai eu le bonheur de vivre assez pour voir en vous >y celui qui me devra la vie et ses royaumes. Cet exemple » aura peu d'imitateurs comme il a eu peu de précédents; » mais si voulez qu'on m'approuve, montrez-vous digne de » gouverner. Vous le serez si vous continuez à cultiver la saj) gesse, à craindre Dieu notre maître à tous, à protéger » l'Église catholique, à maintenir la justice et les lois, vraies » bases des empires. Je fais un dernier vœu comme père. » Puisse votre fils mériter de vous succéder quand le moment » arrivera pour lui de régnera votre place; mais puissiez-
» VOUS n'être pas forcé, comme moi, de vous démettre en sa » faveur avant rage (1). »
Charles-Quint se laissa retomber dans son fauteuil, pâle d'émotion et de lassitude, ayant voulu parler debout. Philippe avait fléchi le genou devant lui et avait demandé à baiser sa main, que l'Empereur posa sur sa tête comme s'il le bénissait. Les larmes coulaient de tous* les yeux; et quelque secs que dussent devenir un jour ceux du jeune prince, qui oserait penser que les siennes ne fussent pas alors sincères ?
Philippe -ayant repris son siège, le syndic d'Anvers, Jacques Maës, répondit au nom des États de Flandres en protestant de leur dévoiiment pour l'Empereur qui se retirait à leur grand regret, et pour le prince auquel il transmettait leur affection et leur obéissance.
A son tour Philippe salua les députés ; puis, debout, le chapeau à la main , il prononça en français les paroles sui van tes : « Je
(1) Jusqu'à cette péroraison adressée à Philippe, Toriginal du discours français de Charlcs-Quint ayant été perdu, nous sommes forcés de le retraduire sur la version espagnole qu*en donne Sandoval, et qui a toute Tauthenticité d'une version officielle ; mais pour cette retraduciion^ nous avons fait comme les sténographes modernes, quand ils peuvent profiter des notes prises par leurs confrères. Nous avons donc collationné notre traduction avec les discours insérés par M. Gachard dans les Anatectes belges^ d'après tes notes recueitties par un bon personnage estant en CassembUe^ et avec celui qu'adopte M. de Gerlache dans son Histoire des Pays- Bas. Quant à la péroraison, nous la traduisons du latin de Strada, non sans soupçonner cet historien, grand admirateur des conciones de l'antiquité, d'avoir rédigé en rhéteur la paternelle allocution de Charle»-Quint. Sandoval se contente de dire que l'Empereur recommanda à son fils l'afTcction qu'il devait à ses sujets, le zèle du gouvernement, et surtout la fidélité à la foi catholique. Robcrtson a traduit avec son élégante paraphrase le latin de Strada, sans le citer. Nous avons dû chercher à nous rapprocher davantage du texte.
Nous avons, parmi les témoins contemporains de l'abdication, le chroniqueur Pontus Heuterus (qui nous semble avoir cédé au désir d'intercaler quelques phrases de sou cru dans les discours de cette cérémonie imposante) et l'ambassadeur d'Angleterre, sir John Mason, qui fit aussi sa relation, sommairement rapportée dans ]a Vie et te temps de sir Thomas Gresham (Londres 1839), par M. J. W. Burgon. Sir Th. Gresham, fils de sir Richard Gresham, lord-maire de Londres, était l'agent commercial du roi Edouard VI à Anvers. Il fut maintenu à ce poste par Marie Tudor et par Elisabeth qui, non-seulement profitèrent de ses connaissances spéciales, mais encore en firent dans l'occasion un agent politique. Sir Th. Gresham avait aussi la confiance de Marie, reine de Hongrie. C'est à lui qu'est due la fondation de la Bourse de Londres (Exchange-House.)
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» désirerais vous exprimer de ma propre bouche les sentiments » d'affection particulière que j'éprouve pour le peuple de » Flandres; mais ne pouvant le faire ni en français ni en fla- » mand, je me fais suppléer par Tévêque d'Arras à qui j'ai ou- » vert mon cœur, et je vous prie d'écouter tout ce qu'il vous » dira comme si je le disais moi-même. » Le futur cardinal de Granvelle , digne fils de l'ancien chancelier de ce nom , déclara que le roi acceptait avec regret, mais avec la soumission d'un fils, la souveraineté et le gouvernement des Pays- Bas, comptant sur les bons conseils et les services de tous pour le seconder, implorant aussi les grâces de Dieu, et promettant d'être bon prince comme ils promettaient d'être fidèles sujets. La reine de Hongrie fit à son tour sa renonciation à la régence qu'elle exerçait depuis vingt-cinq ans, exprimant l'espoir qu'on rendrait justice aux intentions qui l'avaient toujours guidée dans une administration dont elle n'avait accepté la responsabilité laborieuse que par dévoûment à son frère, et remerciant les Etats du loyal concours qu'ils lui avaient prêté jusqu'à ce jour où elle allait enfin goûter un repos depuis longtemps sollicité en .vain. Elle concluait parles mêmes vœux que l'Empereur, et par les mêmes exhortations sur la nécessité de l'union entre les provinces et du maintien de l'antique foi catholique.
Le syndic d'Anvers répondit à la reine Marie par de nouvelles protestations de reconnaissance et de fidélité, après quoi Vdssemblée se sépara en saluant l'Empereur, qui sortit du palais
pour se retirer au bout du parc dans une modeste habitation appelée encore, cent ans plus tard, « la maison de Charles- Quint, » pavillon sans étage auquel on montait par un escalier de dix ou douze marches, et dans lequel l'Empereur n'avait que deux pièces de vingt-quatre pieds en carré, la première servant à la fois d'antichambre et de salle, la seconde de chambre proprement dite (1).
(1) VAbdicat. de Charles-Quint ^ page 22. —Claude di l'épinb, Relation du voyage de Monsieur l'amiral, dans Ribiir, tome ii.
Le serment solennel des Etats au nouveau souverain fut prononce en sa présence, le 27 octobre, dans la grande salle du palais, pendant que l'Empereur faisait notifier Pacte de son abdication à tous les habitants des Pays-Bas, par une lettre signée de sa main. Deux mois et demi plus tard, le 17 janvier 1556, eut lieu avec moins de pompe, devant quelques seigneurs espagnols appelés comme témoins, la renonciation de Charles à sa souveraineté sur les royaumes et les îles qu'il possédait en Espagne, en Afrique et dans le Nouveau-Monde, — acte dont expédition fut envoyée immédiatement à tous les régents et gouverneurs pour qu'ils eussent à y conformer le style de leur formulaire ofllciel. A Valladolid, l'infante Juana, confirmée dans ses pouvoirs de régente, fit proclamer son frère roi et arborer les bannières comme cela se pratiquait de temps immémorial à l'avènement d'un nouveau souverain.
Charles était encore V Empereur, C'était Ferdinand, son frère, qui insistait auprès de lui pour qu'il différât, dans son intérêt, et son départ pour le cloître et sa renonciation au titre impérial (1). Il se rendit à ses désirs d'autant plus facilement, qu'il ne prévoyait pas pouvoir s'embarquer pour l'Espagne avant l'été de l'année 1556. En «attendant, du fond de son pavillon du parc de Bruxelles, il dirigeait les premiers actes de son fils, et concourait aux négociations toujours pendantes àVaucelles. Ces négociations, dans lesquelles Marie Tudor intervint aussi,
(1) A la date da 10 octobre 1555, Charlea-Quint écrivait à son frère: « Et au rett gard de Tinstance que me faistes de différer mon parlement et afin que je ro- » tienne ce titre, ou du moins que je tienne secret ce que jen vouldray faire, jusques » au temps de la diette prochaine... j*ai répondu point par point au dit Gosman,etc.i» Carresp, des Kaisers Karl. V. Lanz, tome m*, page 688. — On voit que Charles- Quint était loin de retenir par calcul son titre d'empereur, soit dans l'espoir que son frère se déciderait à y renoncer lui-même en faveur de Philippe, soit même parce qu'il ne voulait y renoncer qu'à la condition que Ferdinand nommerait au moins son neveu roi des Romains, au lieu de son propre' fils Maximilien. Nous avons dit à quelle date il avait pu avoir ces idées. Robertson est donc bien loin de la vérité, en répétant, d'après les ambassades de Noailtes^ que Charles différait de compléter son abdication, pour renouveler ses sollicitations importunes auprès de son frère. Robertson ajoute même que Ferdinand reçut avec une dédaigneuse indifférence ces ouvertures nouvelles.
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n'aboutirent que le 5 février 1556, jour où fut signée la trêve. Charles démontra à son fils qu'il pourrait faire plus honorablement des concessions pour une trêve qui lui réservait Tavenir que pour une paix définitive. Cinq ans, si la trêve durait cinq ans, devaierit suflîre à la consolidation du nouveau règne. Il ignorait que le roi de France et le Pape, compris aussi dans le traité, avaient leurs arrière-pensées, s'étant engagés par un pacte antérieur à attendre l'occasion la plus favorable pour attaquer l'ennemi commun. On prétend que, dans cette circonstance, Philippe ne craignit pas de protester indirectement contre un traité où la signature de l'Empereur figurait encore à côté de la sienne. Aussi, quand les plénipotentiaires français, Coligny, l'évêque de Limoges, Sébastien de l'Aubespine et ses deux cousins, Damville et Méru, fils du connétable Anne de Montmorency, arrivèrent à Bruxelles pour faire ratifier la trêve, Philippe aflFecta de les recevoir dans une salle tendue d'une tapisserie qui représentait la bataille de Pavie et les diverses circonstances de la captivité de François P'. Ils firent du moins une diflPérence entre la froideur du jeune roi et la courtoise affabilité du vieil empereur, qui les étonna par sa modestie et sa simplicité. Le jour des Rameaux, les membres de l'ambassade, après avoir franchi l'antichambre du petit pavîllpn à travers une double haie de seigneurs espagnols et flamands en riches costumes, trouvèrent, dans la seconde pièce tendue de noir, l'Empereur assis (& cause de sa goutte] devant une table couverte d'un tapis noir. Coligny lui présenta une lettre de la part du roi son maître. Charles-Quint ayant quelque peine à briser le fil qui servait de cachet, l'évêque d'Arras, debout derrière son siège, voulut lui venir en aide : « Quoi V donc. Monseigneur d'Arras, lui dit Charles-Quint en s'y refu- » sant, voulez-vous me ravir le devoir auquel je suis tenu envers » le roi mon bon frère? S'il plaît à Dieu, un autre que moi ne le » fera pas; » et ayant alors brisé le fil par un nouvel effort, il se tourna vers Coligny avec un sourire qui n'était pas sans tristesse : « Que direz-vous de moi, Monsieur l'amiral? Ne suis-je
» pas un brave cavalier pour courir et rompre une lance, moi )> qui ne puis qu'à hien grand'peine ouvrir une lettre (1). »
Charles-Quint s'informa ensuite de la santé du roi son bon frère j et déclara qu'il se glorifiait de descendre de la royale maison de France par Marie de Bourgogne : « Je tiens à beaucoup d'honneur, dit-il, d'être sorti, du côté maternel, du fleuron qui porte et soutient la plus célèbre couronne du monde (2) . » La conversation amena un des seigneurs à dire que Henri II, quoique jeune encore^ avait déjà des cheveux blancs. L'Empereur, lui aussi, avait eu de bonne heure la tête grise. Ce fut pour lui l'occasion de raconter une anecdote de sa jeunesse :
« J'étais quasi du même âge que le roi votre maître, lorsque » je revins de mon expédition de Tunis à Naples. Vous con- » naissez la beauté de cette ville et la bonne grâce des dames » qui y sont. Je voulus leur plaire et mériter leurs faveurs. Le » lendemain de mon arrivée, je fis appeler mon barbier de » bon matin pour m'arranger la tête, me friser et me par- » fumer. En me regardant au miroir, j'aperçus quelques che- » veux blancs comme en a aujourd'hui le roi mon bon frère. » Otez-moi ces poils-là, dis-je au barbier, et n'en laissez au- » cun ; ce qu'il fit. Mais savez-vous ce qui m'advint? Quelque
(1) « Toula l'humeur gasconne en un auteur gascon^ m dit tris bien Boileau. Brantôme, traduisant à sa manière ces paroles de Charles-Quint, lui fait dire: «Vous voyez comme les mains qui onl tant fait de grandes choses et manié si bien les armes, n'ont pas le pouvoir d'ouvrir une simple-lettre.» Nous préférons la version des Mémoires de Ribier.
(2) Nous lisons dans V Itinéraire de Vandbnbsse : « Dans le cours de ce mois (octobre 1550), l'Empereur envoya son hérault Toison-<i'Or À Nancy, pour y chercher les restes deson ancêtre Charles, duc de Bourgogne, et les déposer à Luxembourg, A côté de ceux de Henri, duc de Bohême.
Charles-Quint pouvait compter parmi ses aieux dix rois dans la deuxième race (les Capétiens), et deux dans la branche de Valois. Il descendait en ligne droite de saint Louis, par les rois Philippe-le-Hardi, Philippe-de-Valois et Jean II, dont un fils, Philippe, duc de Bourgogne, épousa Marguerite, fille unique de Louis de MAle, comte de Flandres. Philippe, duc de Bourgogne, eut pour successeur Jeansans-Peur, et celui-ci Philippe-le-Bon, père de Charlcs-le-Témérairc, dont l'unique héritière, Marie de Bourgogne, épousa Maximilien V* et eut pour fils Philippe-le- Beau, père de Charles-Quint.