‹ Charles-Quint;Chapitre 23 sur 58 · L ABDICATION · texte numérisé non relu

L ABDICATION

» temps après, me regardant encore au miroir, je trouvai que » pour un poil blanc que j'avais fait ôter, il m'en était revenu » trois. Si j'avais voulu faire ôter ces derniers, je sertiis de- » venu en moins de rien blanc comme un cygne. »

On riait encore de cette saillie, lorsque Charles-Quint aperçut parmi les seigneurs français une ancienne connaissance, Brusquet, le bouffon de cour, celui qui l'avait inscrit d'oflBice sur son Calendrier des Fous^ lors de son voyage en France. L'Empereur ne pouvait ignorer le dialogue qu'avait eu Brusquet à ce sujet avec François P',ni ses autres bons mots, aimant à en faire lui-même et à échanger quelques épigrammes avec &QS bouffons et ses nains. Après avoir demandé à Brusquet des nouvelles de sa santé : « Vous souvenez-vous, lui dit-il, du jour où le connétable de Montmorency voulut vous faire pendre? — Si je m'en souviens, répliqua Brusquet; ce fut le jour où Votre Majesté acheta ces beaux rubis et ces escarboucles qui ornent aujourd'hui votre main impériale, — faisant allusion aux nodosités de la goutte qui paralysait les doigts de Charles-Quint. — Merci de la leçon, dit l'Empereur riant de bonne grâce ; je ne m'aviserai plus d'attaquer un homme qui pare si bien les bottes qu'on lui porte. »

Brusquet avait eu à subir maintes mystifications dans sa vie, et, comme tous les mauvais plaisants, il préférait qu'on lui rappelât celles qu'il avait faites aux autres. Mais Charles-Quint ne se fâchait jamais quand il s'attirait une bonne riposte en l'ayant provoquée. Ce jour-là surtout il s'était promis de charmer Brusquet lui-même par son agréable humeur, et il y réussit, donnant un démenti à ceux qui appelaient froideur sa dignité habituelle (1).

(1) Voir dans les Mémoires de Ribieb, la Relation du voyage de Monsieur l'Amiral^ par Claude de l^Aubespine, que nous ne citons qu'avec une variante, indiquée par une biographie de Brusquet. Celui-ci était un Provençal, qui avait voulu d'abord être à la fois cliirurgicn et vétérinaire, « donnant quelquefois aux hommes de bonnes médecines de chevaux, » comme dit Brantôme. Dans sa querelle avec le connétable, ce fut Henri H, alors Dauphin, qui lui sauva la vie, et Brusquet se fit bouffon en titre d*oiBce. Son Calendrier des fous était un livre où il

Les seigneurs français le retrouvèrent tel qu'il s'était fait voir seize ans auparavant à Paris et à Chambord, aussi aimable que François P' lui-même, et sachant mettre de son parti la duchesse d'Étampes, bien moins par le don de la bague qu'il laissait tomber à ses pieds que par son compliment délicat à la main blanche qui la ramassait pour la lui rendre. Mais il lui en coûtait d'autant moins de faire bon visage à l'amiral de Coligny , que celui-ci, à la cour de France, était du parti de la paix contre le parti belliqueux des Guises.

C'est ici, jusqu'à présent, que Iqs historiens ont terminé le règne de Charles-Quint. A peine l'empereur d'Allemagne, le roi d'Espagne, le souverain des Pays-Bas, etc. , a-t-il abdiqué à Bruxelles, qu'il descend littéi^lement au rang d'un pauvre gentilhomme qui, oublié même de son fils, a hâte de cacher sous le froc sa tète humiliée et de s'ensevelir lui-même avant la mort... Nous allons soulever ce suaire fictif qui, depuis trois siècles, recouvrait les derniers actes du père de Philippe II. Mais qu'il nous soit permis d'abord de faire remarquer que déjà, dans les pages qui précèdent, nous avons pu éclairer d'un jour nouveau les assemblées des Cortès espagnoles, où Charles reçut les premières leçons pratiques du métier de roi, le collège des électeurs d'Allemagne qui l'appelèrent à TEmpire, les deux conclaves de Rome où l'on prétend qu'il joua si perfidement

prétendait inscrire tous ceux qui lui paraissaient faire une folie éclatante , et il y inscrivit Charles-Quint, lorsque TËmpercur consentit à traverser la France pour se rendre & Gand. François I*' lui ayant demandé pourquoi : — «Parce que, » répondit Brusquet, « il faut ôtre fou pour se livrer ainsi à un prince qu*on a maltraité. — Et si je 1q laisse passer ? a dit François. — « Oh ! en ce cas, » répliqua Brusquet, « j*eflracerai son nom pour y substituer le vôtre, n On a souvent mis dans ce dialogue Triboulet au lieu de Brusquet, avec une variante.

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rhabile ministre de Henri VIII , sa cour au temps de son bonheur domestique, la chambre de son veuvag^e tendue de noir, etc. C'est parce que ces révélations se trouvent confirmées parcelles du monastère de Yuste, que nous les croyons désormais acquises à rhistoire

Avant de quitter avec Charles-Quint les provinces néerlandaises où nous avons vu qu'il fut toujours plus populaire que dans ses autres États, nous opposerons aux tableaux où il est peint sous des couleurs si sombres, les croquis de ces chroniqueurs flamands qui l'ont travesti à leur manière en exagérant la familiarité, la bonhomie et la jovialité du politique profond, du prince modèle de Machiavel, toujours drapé dans sa dignité, sinon dans sa dissimulation. Quelques épisodes de la vie à la fois « héroïque et burlesque » du Charles-Quint flamand, reproduits par le pinceau d'un Teniers ou d'un Van Ostade anonymes, ont autrefois servi d'enseignes et pendent peut-être encore à la porte d'une taverne de village . Il est aussi des scènes qui , moins triviales, prêtent à Charles-Quint la physionomie de notre Henri IV, de Jacques V d'Ecosse ou même de l'Haroun-al- Kaschid des légendes persannes. Le peuple, quand il fait ainsi un héros à son image, peut bien exagérer sans doute certains traits jusqu'à la caricature ; mais il est rare, alors même qu'il invente un chapitre de biographie, qu'il viole la vraisemblance comme le fait, au besoin, l'histoire oflicielle. Ce que nous avons dit de la popularité de Charles-Quint dans les Pays-Bas et de ses sympathies flamandes, se trouve confirmé par les traditions auxquelles nous faisons allusion, et qui ont inspiré ces histoires de Charles-Quint, écrites en français ou en flamand, qu'on réimprime encore aujourd'hui par extraits dans la» Bibliothèque bleue» de la Belgique. Mais il faut dire que si nous y retrouvons Charles-Quint plaisant compagnon, amateur de la bonne chère, chasseur adroit, s'exposant à de fâcheuses rencontres dans les tavernes , le joyeux Empereur donne encore un démenti au Vénitien Badouaro, car ce n'est jamais la galanterie qui l'entraîne à ses aventures noctuFnes.

La lég-ende belg-e remonte à la naissance de Charles-Quint, et, comme don Antonio de Vera, elle fait prédire en 1500, par un fameux astrologue (Antonio Miniati), que cette année devait voir naître un prince prédestiné à être le champion de la justice et le libérateur du monde. La légende cite encore le pronostic tiré des jeux du futur empereur. Elle nous raconte les premières prouesses du jeune Charles, tantôt s'armant d'une épée et allant défier dans leurs cages les animaux de la ménagerie de Gand, tantôt s'exaltant à la vue des figures armées des tapisseries du palais et les provoquant au combat. Enfin elle raconte comment il jouait à la guerre avec ses pages et ses favoris, qu'il divisait en deux armées, Tune chrétienne, l'autre turque, mais voulant toujours commander l'armée chrétienne et battre l'armée turque. Le général des Infidèles ayant refusé à la fin d'être toujours vaincu, et demandant à être une fois au moins le chef des Chrétiens, Charles lui donna son chapeau h plumes, son cordon de la Toison-d'Or et tout ce qui pouvait séduire les yeux dans son costume de prince, à la condition qu'il se laisseriait encore battre comme parle passé.

A ces récits d'héroïsme enfantin, la chronique en fait bientôt succéder d'autres d'un style moins épique.

Un jour, Charles-Quint se promenait incognito dans le marché de Bruxelles, et il regardait en amateur un chapon qui lui semblait digne de la cuisine impériale, quand une femme du peuple s'approche du marchand de volailles, achète le chapon et l'emporte. Curieux de savoir pour qui pouvait être ce friand morceau, Charles suit la femme jusqu'à sa maison, qui était une échoppe de cordonnier, et, le soir arrivé, l'Empereur revient frapper à la porte. On lui ouvre, non sans quelques pourparlers, et il trouve deux braves confrères de saint Crépin qui s'apprêtent à se mettre à table. A leur grande surprise, l'inconnu dit venir au nom de Sa Majesté, et s'invite lui-même, ayant décidé quïl goûterait du chapon. Ses hôtes sont subjugués par son air d'assurance et le laissent prendre place. Bientôt un panier de vins vieux, apporté par un laquais, leur prouve que le convive

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entend payer son écot; le souper s'achève g-aîment et Charles- Quint souhaite le bonsoir à la compagnie, qu'il laisse émerveillée de son appétit et de sa bonne humeur. Le lendemain, le cordonnier est mandé au palais : c'est l'Empereur qui veut lui parler. Il reconnaît alors quel est celui qui s'est invité chez lui, et le remercie de l'honneur qu'il a daigné lui faire; mais Charles-Quint se déclare son obligé et l'engage à solliciter une faveur. « — Sire, dit le cordonnier, je serai plein de gratitude si Votre Majesté veut m'autoriser à prendre pour enseigne une Botte couronnée ! » La Botte couronnée, naturellement, attira chez le cordonnier tous les courtisans qui avaient à renouveler leur chaussure.

Un bûcheron de la forêt de Soigne dut aussi sa fortune à un souper qui rappelle celui que Richard Cœur-de-Lion fit dans la forêt de Sherwood. Charles-Quint s'étant égaré à la chasse du sanglier, frappe à la cabane de ce bûcheron et s'annonce comme mourant de faim. Son hôte lui sert un repas si frugal que l'Empereur demande s'il n'aurait point par hasard quelque reste de venaison. Le bûcheron, un peu braconnier, se croit dénoncé par un garde. Mais, après s'être consulté avec sa femme, il se décide à s'en remettre à la générosité du chasseur. Quelques jours après on vient l'arrêter au nom de l'Empereur, et il est conduit devant Sa Majesté elle-même. Dès qu'il ose lever les yeux il est rassuré par le sourire du monarque. En effet, Charles-Quint lui dit qu'il désirait s'acquitter envers lui du bon repas qu'il lui avait offert. « — Parle, que désires-tu? » lui demande-t-il. « — Sire, » répond le bûcheron, « accordez-mor la permission de couper des balais dans la forêt. — Je te l'accorde , » dit l'Empereur charmé de sa modération , « et viens aprèsdemain à la porte du palais avec autant de balais que ta femme et toi vous pourrez en apporter. » Le surlendemain devait être un jour de réception et de grand gala à la cour. Tous les seigneurs qui se présentent sont arrêtés par un huissier qui les prévient que, par ordre de Sa Majesté, nul ne peut entrer s'il n'est muni d'un balai. Le bûcheron était là avec sa femme. La recette fut

bonne. Avant la fin de la journée ils avaient débité toute leur charge de balais à un ducat la pièce.

Un courtisan ruiné obtient une audience de Charles-Quint, sous prétexte qu'il a des droits à faire valoir sur lui. L'Empereur récoute, et le courtisan lui dit : « Sire, je suis votre frère, . . . car nous sommes tous fils d'Adam et d'Eve. Au nom de cette fraternité, je réclame la générosité de Votre Majesté. » Charles-Quint trouve la demande originale, et répond au solliciteur qu'il lui enverra un don fraternel. Ce don fraternel fut un gigot de mouton. Le courtisan croit qu'il y a eu méprise, et vient se plaindre. « Mon frère, » lui dit Charles-Quint, « faites le tour du monde et adressez votre pétition à tous les fils d'Adam. Si tous vous font le même don que moi, vous reviendrez plus riche que je ne suis. »

Un autre courtisan se plaignait que Charles-Quint distribuait fort mal ses largesses, donnant toujours à ceux qui avaient trop et rarement à ceux qui, comme lui, n'avaient rien. L'Empereur le fit venir. « — Sachez, » lui dit-il, « que je suis le représentant de la Providence, mais son représentant aveugle. Elle me justifiera un jour en se justifiant elle-même. Voici deux cassettes fermées : l'une contient de l'or, l'autre du plomb. Choisissez vous-même. Nous verrons si, en elfet, je vous ai fait tort en ne vous comprenant pas au nombre de ceux qui ont droit aux largesses du monarque. » Le courtisan, forcé de se décider, prend une des deux cassettes : c'était justement celle qui ne contenait que du plomb. La Providence et l'Empereur furent justifiés.

Charles-Quint étant en avant de sa suite, entra le premier et seul dans une auberge où il se vit au milieu (?e quatre hommes à la mine suspecte. A peine était-il assis, un de ces hommes vient lui enlever sa toque, un second son manteau, et les deux autres lui demandent la chaîne d'or qu'il porte au cou. ff — Volontiers, » dit Charles-Quint, « mais permettez-moi de vous montrer l'usage du médaillon. »Le médaillon était un sifflet dont l'Empereur tira un son aigu en se tournant du côté de la fenêtre. Ace signal, sa suite et son escorte accourent.

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ff — Messieurs, » dit-il aux hallebardiers, « voici quatre larrons que je vous recommande, qu'on en fasse prompte justice. » Les quatre voleurs furent pendus sans autre forme de procès.

En général, cependant, Charles-Quint n'enlevait pas une cause aux ju^es ordinaires. Il fut assigné lui-même un- jour à la requête d'un berger qui prétendait qu'un cavalier de son cortège avait écrasé un mouton de son troupeau. Charles-Quint choisit un avocat, plaida contre le berger, et fut Condamné à des dommages-intérêts qu'il s'empressa de solder, en félicitant les juges de n'avoir écouté que leur conscience.

On citai ta Charles-Quint, comme un des richards de Bruxelles, un simple épicier qui avait réalisé une grosse fortune par son économie et surtout par son empressement à servir le moindre chaland pour le moindre article, n'importe à quelle heure du jour ou de la nuit. « Je parie, » dit l'Empereur, « qu'il ne se lève pas pour moi ! « Un courtisan tint la gageure. Il était une heure du matin lorsque l'épicier est ré-veillé en sursaut. Il se met à la fenêtre : « Que vous faut-il. Messieurs? » demande-t-il. « — ^Pour un liard de moutarde ! » répond Charles-Quint. « — Attendez un moment, » répliquel'épicier, «je suisàvous » : il descend , sert pour un liard de moutarde, et l'Empereur a perdu. <r Mais , dit la légende, il s'estima heureux d'avoir fait la connaissance de cetliabile marchand qu'il consultait quelquefois. »

Une des enseignes dont nous parlions le représente dans la compagnie d'un rustre qui lui sert de guide à travers champs pendant la nuit, mais qui, ne connaissant pas celui qui Ta réveillé au milieu de la nuit et étant encore un peu ivre de la veille, lui donne la lanterne à porter.

On s'étonnerait de ne pas rencontrer Paep Theun, le fou belge de Charles-Quint, parmi les personnages de son histoire populaire. Paep Theun y joue son rôle. Il le joue même avec tant d'impudence que l'Empereur, pour le pimir, défend un jour qu'on laisse entrer le bouffon dans ses cuisines, où probablement il allait écumer les pots et goûter les sauces. Le lendemain matin, on trouva toutes les lunettes des cabinets communs

du palais condamnées. C'était le fait de Paep Theun, et il avait charbonné sur les portes ce distique explicatif :

Les lieux communs seront désormais superflus, Puisque dans cette cour on ne mangera plus.

Charles-Quint finit par exiler Paep Theun qui obtint de vivre dans le pays de Liège ; mais comme il s'y. ennuyait, il rentra à Bruxelles sur un tombereau. « Voilà Paep Theun de retour ! » s'écria-t-on en le voyant ainsi traverser la ville . Lorsqu'il arriva sur la place du palais, il se fit un grand rassemblement autour de sa voiture. L'Empereur, attiré par le bruit, se met au balcon, aperçoit le fou et lui envoie dire de repartir au plus vite. « Je suis sur la terre du pays de Liège, » lui fait répondre Paep Theun qui avait rempli de terre son tombereau. Le chroniqueur, enchanté de cette saillie flamande, oublie de nous apprendre si elle suflSt pour faire révoquer la sentence d'exil prononcée par Charles-Quint contre son fou.

Voilà comment les Plutarques néerlandais aimaient à représenter leur héros national sans crainte de le faire déroger. Voilà comment ils nous le montrent toujours disposé à rire de leurs boufi'onneries, dont quelques-unes devaient certainement sembler d'un bien gros sel au prince qui a laissé réellement luimême des mots ingénieux et d'un excellent goût.

On comprend pourquoi nous n'avons cité que très peu de ces anecdotes plus ou moins authentiques (1 ).

(1) Nous avons acquis à Gand un petit volume bleu, réimprimé en cette ville à la date de I8/16, sous le titre de : De Ueerlyke en vrotyke daden Van Kcizer Karet, C*est la reproduction de l'édition de 167/î. Presque toutes les anecdotes qu'il contient et les illustratioDs sur bois, se retrouvent aussi dans les deux volumes édités par le sieur Jean Raclot et dédiés à l'Électeur de Bavière :

— n La vie et les actions héroïques et plaisantes de l^invincible Empereur Charles-Quint. Bruxelles, 1609, 2 vol.» Ces deux petits volumes sont devenus rares. Outre les gravures sur bois, ils sont ornés de planches représentant les batailles, etc., etc. Cette histoire populaire de Charles-Quint n'est qu'une compilation, dont les anecdotes burlesques ne sauraient être extraites littéralement dans un ouvrage sérieux.

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