‹ Charles-Quint;Chapitre 26 sur 58 · tome ni, page 708 et · texte numérisé non relu

tome ni, page 708 et

(2) « Lo suol scmpre t rat tare da padre, » Uclazionc de Jiernardo Navagero,

Doria était d'un âge à ne plus pouvoir long-temps rendre aucun service actif à TEmpereur ni à son fils. Charles-Quint lui écrivait le 17 janvier :

« Nos infirmités sont allées se multipliant chaque jour telle- » ment que sentant ne plus pouvoir satisfaite à ce que nous » devons à l'expédition des affaires et à l'acquit de notre con- * science, il nous a paru convenable de déposer non-seulement » le fardeau du gouvernement de l'Italie, mais encore celui des » royaumes de CastiUe et d'Aragon, espérant que notrQ fils saura » y apporter tant de zèle, que Dieu Notre Seigneur en sera bien » servi et nos États bien conduits. En nous retirant en Espagne, » notre résolution est d'y terminer le reste de nos jours, et, af- » franchi des affaires, d'y faire pénitence en réparation de quel- » ques-unes des choses dans lesquelles nous avons grandement » offensé Dieu. Notre voyage est différé jusqu'au printemps » prochain, tant à cause de nouvelles affaires qui sont survej» nues, qu'à cause de nos infirmités qui ne permettent pas que » ce soit plus tôt. Quant & ce que vous nous dites que si » votre âge et votre santé ne s'y opposaient , vous désireriez » venir nous voir avant notre départ, cela nous charmerait » beaucoup sachant combien vous nous êtes attaché. Tel » serait même notre plaisir h nous retrouver avec vous , que » nous regrettons nous-mêmes de ne pouvoir faire le chemin » pour nous le procurer. Mais, à défaut, demeurez persuadé » que nous conserverons la mémoire vivante de l'affection et » dû zèle que vous avez mis à nous servir et que voys mon- » treriez encore, s'il le fallait, au service du roi notre fils. » Aussi prions-nous Notre-Seigneur de vous combler de féli- » citéfi, de prolonger vos jours et de vous maintenir en parfaite » santé. Nous aurons la joie de recevoir de temps en temps de » vos nouvelles (1). »

Le 13 août, Charles-Quint arrivait à Gand accompagné de ses deux sœurs, des principaux seigneurs des Pays-Bas, des

(1) Lettres du Manuscrit Gonzalez. — Archives de Bruxelles,

ambassadeurs et d'un ^rand nombre de hauts fonctionnaires Avant d'aller s'ensevelir dans la retraite, devenu presque littéralement un simple bourgeois de Gand, il venait revoir une dernière fois sa ville natale, où il avait joué enfant, où il avait contracté ces douces amitiés du premier âge dont son titre de prince ne l'avait point privé. Il se logea dans un hôtel qui avait la façade tournée vers ce palais de la Cour des princes où, cinquante-six ans auparavant, sa mère lui avait dônhé le jour. Ce fut là qye, le 26, il fit ses adieux aux ambassadeurs étrangers. 11 se dirigea vers les côtes de la Zélande où une flotte de soixante voiles l'attendait dans les eaux de Flessingue. Le 12 septembre, il était encore dans le petit port de Soubourg (1), d'où est datée une lettre par laquelle il annonce à son frère Ferdinand qu'il lui envoie les documents de sa renonciation à l'Empire, documents que le prince d*Orange devait porter à la Diète de Spire avec la couronne et le sceptre. Il terminait en disant : « Je suis tout prest, attendant seulement qu'il plaise à )) Dieu nous envoyer vent propice pour, avec les roynes, mes- » dames mes sœurs, faire voille. » Ce vent propice souffla le lendemain 13 et Charles-Quint s'embarqua. ^ On avait disposé pour lui et les personnes de son service spécial, un vaisseau espagnol à deuxponts, de 566 tonneaux, appelé le Spiritu-Santo ou la Berlendona^ du nom de son capitaine. L'appartement impérial, composé de deux chambres et de deux cabinets, communiquait, par une pièce oblongue formant corridor, avec trois pièces qu'occupaient le sommelier de corps, le valet de chambre et un aide de chambre ( ayuda di caméra ou barbera). Cet appartement avait pour emplacement l'espace compris entre la mâture et l'arrière sur le pont le plus élevé. Huit fenêtres vitrées lui donnaient de l'air et la vue de la mer. On l'avait orné intérieurement de sculptures et tendu de drap vert. Le lit était suspendu au plafond comme un

(1) Wester-Souburg, près de Fleasiogue, ou Zeeburg (Rammekens], d'après M. Groen Van Prinsterer, cité par M. ixxsXa,

hamac, et toutes les précautions avaient été prises pour que, le jour et la nuit, Tauguste passager ressentît le moins possible les effets de Tébranlement du navire. Les gentilshommes de la maison de l'Empereur étaient logés à l'avant, sur le même pont. Le second pont contenait la cuisine, la paneterie, le garde-manger et les cabines des ofl3.ciers de bouche. Au fond de la cale, enfin, se trouvaient les provisions de vivres, la cave et de grandes amphores fermées remplies d'eau douce.

Un navire flamand portait les deux reines et les geivs de leur service. Le commandement de la flotte et la direction de sa marche étaient confiés à don Luis de Carvajal, celui qui avait convoyé Philippe II de la Corogne à Southampton.

Le 14, im calme plat et puis un vent contraire, forçaient déjà le navire impérial à chercher un port de relâche. Il dut attendre à Rammekens, jusqu'au 16, que le temps changeât de nouveau. Le 17, il franchit les sables de la Zélande. Le 18, entré Douvres et Calais, un amiral anglais vint, avec cinq vaisseaux, saluer le beau-père de sa reine et solliciter la faveur de lui baiser lés mains (1). Retenu dans le canal de la Manche jusqu'au 22, Charles-Quint laissa ce jour-là à sa droite l'île de Wight, et, par un vent constamment favorable désormais, ayant mis le cap sur lîEspagne, il put, le 28 au soir, entrer dans la rade de Laredo.

Charles-Quint voulut débarquer le même soir du 28 septembre. Quelque impatient qu'il eût été de se retrouver sur la terre ferme, quelle que fût son émotion intérieure en mettant le pied sur cette terre d'Espagne à laquelle, dépouillé de ses couronnes, .il ne venait demander qu'une simple retraite et un tombeau, il ne se précipita pas sur le sable pour l'embrasser, il ne s'écria pas: « 0 terre ! mère commune des hommes, je suis sorti nu de

• (1) Il refusa, dit Robertson, une invitation pressante de la reine d'Angleterre, qui aurait désiré qu'il relâchât dans un des ports de ses domaines pour pouvoir lui faire ses adieux, u Ce ne pourrait 6tre, » dit-il, » une chose agréable à une reine de recevoir la visite d'un beau-père qui n'est plus qu'un simple gentilhomme. » Si Cliarles-Quint dit ces paroles, ce ne fut certainement pas en réponse à l'invitation de sa belle-iille.

ton sein, et nu j'y retourne. » C'estrexclamation de Job lorsqu'on lui annonce le dernier de ses désastres. Ce fut celle du roi Henri IV l'Impuissant, le frère et le prédécesseur de la reine Isabelle, lorsqu'il apprit que ses nobles rebelles l'avaient solennellement déposé dans laplaîned'Avila, et que ses villes principales l'abandonnaient (1). Charles-Quint connaissait le livre de Job, qu'il se faisait lire par son secrétaire dans ses nuits d'insomnies, et il connaissait l'histoire du roi Henri ; mais il ne crut pas avoir à exprimer ainsi la douleur ou la résignation de l'un ou de l'autre. Il put seulement s'étonner de n'être reçu sur la plage que par l'évêque de Salamanque et l'alcade de cour Durango, qui n'avait pas encore l'argent nécessaire aux approvisionnements, aux moyens de transport, aux autres besoins de son service, et à la solde de la flotte, — première négligence apparente quand il s'agissait de la réception d'un pareil hôte; mais dont Philippe II était bien innocent, et sur laquelle se sont fondés les historiens qui prétendent que, dès le lendemain de son abdication, jusqu'à son dernier jour, Charles-Quint eut à se plaindre de l'ingratitude de son fils (2). Sans qu'il soit besoin de citer toutes les instructions envoyées long-temps d'avance en Espagne à ce sujet, nous transcrirons seulement quelques passages d'une recommandation itérative faite à la princesse, en date du 8 septembre : « Sérénissime princesse, ma » très chère et bien-aimée sœur, l'Empereur s'embarquera au » premier jour. . . Quoique Sa Majesté n'ait point songé à s'oc- » cuper de cela, il serait convenable que quelques-uns des » principaux personnages et gentilshommes allassent l'atten- » dre au port où elle descendra, et qu'ils y fussent accompa- » gnés d'un évêque et des six chapelains dont je vous ai déjà » parlé : Sa Majesté monte le vaisseau Berlendona^ sur lequel » on a disposé pour elle un appartement de toute commodité.

(1) JoA, chap. 1", vol. 21. — Chronique de CastetiOy chap. 75 et 76. — Prescott, Jlist, de Ferdinand et d^ Isabelle^ tome 1*'. page 77 à 79. — L'anecdote se retrouve dans de Thou et Strada, que Robcrtson a citos.

(2) Assertion de Stîada répétée par Robertson et tous les historiens.

» Vous pourvoirez aux approvisionnements de ce navire et du » reste de la flotte, dont l'équipage devra toucher la partie de » sa solde qui lui est encore due, sans qu'il y ait faute, et vous » aurez à m'aviser de ce qui sera fait. . . Afin de ne causer aucun » dérangement. Sa Majesté a résolu de logera Yalladolid, dans » la maison de Gomez Ferez de las Marinas, où demeurait iRuy » Gomez de Silva. Vous ordonnerez qu'on la nettoyé, qu'on » l'arrange, qu'on achète et qu'on prépare tout pour que les » pièces soient mises le plus tôt possible en état de recevoir Sa » Majesté qui, en débarquant, enverra Roggier, son aposenta- » dor de palacio^ afin d'apprêter les logements sur sa route et »' disposer son appartement de Yalladolid selon son goût (1).. » En conséquence de ces recommandations, la princesse, après avoir ordonné d'abord à l'alcade Durango de se rendre & Laredo avec ses alguazils de cour, avait invité l'évêque de Salamanque, don Pedro Manrique, de partir aussi sans délai. « Je » sais, écrivait-elle au prélat, que Sa Majesté vous verra là avec » plus de plaisir qu'un autre, vous qui êtes un de ses plus vieux » serviteurs. » L'amiral de Castilleet le connétable furent également désignés par la régente pour aller complimenter son père. Quelle que soit la lenteur proverbiale avec laquelle on exécute aujourd'hui encore en Espagne les ordres les plus pressants, il est évident que 'cette fois chacun eût été à son poste sans la longue et vaine expectative du départ de l'Empereur, sans cesse annoncé comme prochain depuis cinq mois. Voilà pourquoi non-seulement Charles-Quint ne trouvait à Laredo ni les six chapelains, ni l'amiral de Castille, ni le connétable, ni même enfin son dévoué majordome Quixada, par qui il s'était fait précéder. Tous ces personnages, pris au dépourvu, auraient pu s'excuser en disant qu'ils ne l'attendaient plus à force d'attendre. Mais naturellement il dut avoir, lui aussi, un premier mouvement d'humeur que Martin Gaztelu, l'un de ses secrétaires, exagérait peut-être un peu en transmettant ses plaintes

(1) Extrait des lettres des Archites de Druxeties, — MantucrU Gonzalez.

à Vasquez de Molîna, le secrétaire d'État : « L'Empereur est » courroucé qu'on ait négligé de se pourvoir de certaines cho- » ses qu'il convenait de préparer, d'après ce que le roi avait » mandé. Les six chapelains lui font d'autant plus faute, que » ceux qu'il a amenés avec lui sont malades, et chaque matin » il faut aller chercher un prêtre pour lui dire la messe. II » aurait eu besoin de deux médecins, la moitié des hommes de » sa flotte étant malades ; il est même mort sept ou huit de ses » gens. Le maître des postes aurait dû tenir à sa disposition « des courriers pour ses dépêches et l'Empereur en est privé. » Sans l'évêque de Salamanque qui lui a procuré certaines « commodités, il n'aurait rien trouvé ici de ce qui convient à » une Majesté comme la sienne. On ne lui a pas écrit une seule » lettre ni envoyé savoir comment il vient; à tout cela on au- » rait dû pourvoir ici, à Santander et & la Corogne. Voilà ce » qui cause ses plaintes et lui fait dire autres choses bien san- » glantes ( 1 ) . »

La suite de l'Empereur se composait encore d'un personnel h»sez nombreux pour que ces embarras fussent réels, et il était impossible de se mettre en route avant d'avoir la certitude de loger et de nourrir, à chaque étape, cent cinquante serviteurs de tous grades, outre un empereur infirme et deux reines. Parmi les malades étaient Messieurs de La Chaulx et d'Aubremont, dont l'un avait la fièvre tierce et l'autre la fièvre quarte. Le ciel d'Espagne ne les recevait pas non plus avec sa couleur d'azur. A peine les reines avaient-elles quitté leur navire, ce qu'elles ne firent que le 29 au matin, qu'une tempête sévissait dans la rade, surprenait au large un convoi de navires marchands chargés de laine et en faisait périr quelques-uns, — d'où le bruit qui courut que le vaisseau même qui, la veille, portait l'Empereur, avait aussi sombré, « comme ne devant plus porter César et sa fortune , guasi non vectiiram ampliiis Ccesarem

(1) « Y de aqui discanta y dice otras cosas bien sangrienias, » ManwcrU Gon- $Mtez,

et Cœsaris fortunam^ » phrase de Strada, qui a traduit dans ce latin classique Tévêque Sandoval disant plus simplement que le vaisseau impérial attendit miraculeusement pour se perdre que son illustre passager en fût descendu (1).

Tous ces incidents expliquent Thumeur de Charles-Quint et son séjour forcé à Laredo jusqu'au 6 octobre. Le 1®"^ seulement la princesse Juana était informée de son arrivée et de ses reproches par don Alonzo de Carvajal, le frère, de Tamiral de la flotte,, qui lui avait été expédié immédiatement. Elle se hâta d'envoyer la somme nécessaire pour la solde des matelots et pour les autres dépenses de l'Empereur (2). En même temps, don Enriquez de Guzman partait chargé de complimenter Charles-Quint en son nom avec don Pedro de Pimentel qui portait cette lettre adressée par don Carlos, âgé alors de douze ans, à son grand-père :

<c Sacrée et Impériale Majesté Catholique, j'ai appris que w Votre Majesté est en santé, ce dont je me réjouis au-delà de » tout ce que je peux dire. Je la supplie de me faire savoir si je » dois aller à sa rencontre et jusques et quel endroit. J'envoye » don Pedro de Pimentel, mon gentilhomme de la chambre, » auquel je supplie Votre Majesté d'ordonner ce que je dois » faire afin qu'il me l'écrive. Je baise les mains de Votre Ma- » jesté. Le très humble fils de Votre Majesté. — Le Prince. »

Le majordome Quixada, qui avait visité les logements qu'on destinait à l'Empereur dans la ville de Valladolid, s'était rendu de là à son domaine de Villagarcia, où nous verrons plus tard qu'il aimait à passer tous les congés qu'il pouvait obtenir de son maître. Ce fut là que, le l®"^ octobre, dans la nuit, il fut ré-

(1) Le sage Robertson s*est privé de cette phrase. Gaztelu, dans une de ses lettres, mentionne la tempùte et la perte du navire de Francisco Cachopin, qui sombra avec quatre-vingts hommes d'équipage et un chargcn.cnt d'une valeur de 80,000 ducuts; mais il ne parle pas du vaisseau impérial.

(2) Gaztclu en accusa réception de Burgos le 11 octobre à Vasquez de Molina. « Unn Urgado tos (tincros nccos^arios para la paga de la armada y para los demas gastos de Su Majcstad. »

veillé par un courrier de la princesse régente qui lui remit cette lettre :

a J'ai eu avis ce matin que l'Empereur, mon seigneur, et les

9 sérénissimes reines mes tantes, sont arrivés lundi, veille de

* Saint-Michel , & Laredo. Sa Majesté est débarquée le jour

» même et mes tantes le jour suivant, tous en bonne santé.

» J'en remercie Dieu, notre seigneur, et m'en réjouis ainsi

n que de raison. Comme l'Empereur aura besoin de vous pour

» la route et qu'il importe de savoir le moment où il compte

» être dans cette ville, je vous .prie de partir, aussitôt ma lettre

» reçue, et de vous transporter en poste auprès de Sa Majesté.

» Dès que vous y serez, rendez-lui compte des deux logements

» que vous connaissez ici et informez-moi en toute diligence

» quel est celui des deux que Sa Majesté choisit. Vous lui de-

» manderez si elle veut qu'on y place des poêles ou autre chose,

» afin qu'elle trouve tout prêt à son arrivée. Je vous prie aussi

» de savoir, — si Sa Majesté désire qu'une garde à pied ou à

» cheval lui soit envoyée pour son escorte et celle des sérénis-

» simes reines mes tantes ; — s'il lui agrée que quelques

>j grands ou gentilshommes aillent lui faire cortège ; — si elle

» veut qu'à Burgos et ici on lui fasse une réception ou à mes

» tantes et laquelle ; — si elle ordonne que le Prince , son

» petit-fils , aille au-devant d'elle et jusqu'où ; — si elle

» trouve bon que moi-même j'y aille ainsi que les conseillers

» d'État qui sont à Yalladolid. Je désire être instruite diligem-

f> ment et particulièrement de toutes ses volontés.

» Je vous charge enfin d'avoir soin que, pendant la route,

» Sa Majesté et les sérénissimes reines mes tantes ne man-

» quent de rien de tout ce qu'elles pourront désirer. Avîsez-

» en l'alcade Durango et mandez-moi ce qu'il faut que j'en-

» voie d'ici. En toutes ces choses vous me ferez grand

» plaisir (1). »

On voit que la princesse n'oubliait rien.

(1) 3ftmutcrit Gonzalez.

Don Luis Quixada était à cheval avant trois heures du matin, éperonnant sa monture dans la direction de Burgos où il prit la poste, et comme il ne quitta plus guère la selle qu'à Laredo, le 4 octobre dans l'après-midi il était devant Charles-Quint, ayant parcouru en trois jours environ soixante lieues de pays. La vue de ce fidèle serviteur réjouit l'Empereur et, le zèle lui faisant oublier sa fatigue, grâce à son activité, le cortège impérial put se mettre en route le 6 au matin. Il tardait à Charles-Quint de quitter Laredo, ville qui avait compté une population de quatorze à quinze mille âmes sous les Romains , mais déjà bien réduite, quoique supérieure encore à Santander qui a succédé depuis à son importance. Cependant, en souvenir de son hospitalité et peut-être de l'excellent thon de sa baie, Laredo reçut plus tard de Charles-Quint deux beaux lutrins en forme d'aigles aux ailes éployées et un ornement d'autel pour l'église de l'Assomption de la Vierge , où il avait fait ses dévotions devant une image miraculeuse de Notre-Dame, très vénérée des pêcheurs de la côte ( 1 ) .

(1) Bandbook de M. Ford. — Dicl, géùgr, de Madox, cité par M. Stirling.

ITINÉRAIRE DE LAREDO A VALLADOLID. — CHARLES-QUINT ET L*INFANT DON CARLOS.

Nous allons suivre Charles-Quint jusqu'au terme de sa dernière pérégfrination, noua arrêtant chez ses hôtes et puis nous enfermant avec lui dans la retraite pour y vivre de sa vie de chaque jour , admis à son intimité parmi ses serviteurs, témoins des premiers mouvements de sa pensée, dépositaires de' ses secrets, échos de ses moindres paroles. Sur ce théâtre étroit, sans aucune illusion d'optique, que restersr-t-il de l'Empereur, du héros, exposé à une étude plus rapprochée et plus minutieuse que celle des diplomates vénitiens, dépouillé du prestige' de ses titres, brisé par l'âge et la maladie, désabusé de l'ambition, en partie par ses revers, en partie par la méditation religieuse? il restera l'âme de l'homme ; et quand les circonstances le provoqueront, comme un lion qu'un imprudent irrite à travers les barreaux de sa cage, l'Empereur reparaîtra dans l'expression spontanée de son énergie, de sa passion ou de son humeur, jetant même par cette révélation involontaire une lumière rétrospective sur plus d'un acte de sa vie passée, alors qu'il n'avait pour la raconter que les historiographes officiels ou les interprètes plus ou moins hostiles de sa réserve politique.

De Laredo à Yalladolld, par la route que prit Charles-Quint, on compte cinquante-quatre lieues d'Espagne, trajet qu'il mit douze jours à parcourir, en y comprenant trois jours passés à

Burgos et un jour à Médina del Pomar, ne faisant que de trois à cinq lieues par étape, excepté de Celada àPalenzuela étape de sept lieues. La plupart des localités qu'il traversa offraient trop peu de ressources pour qu'un empereur, deux reines, les gentilshommes de leur maison et les gens de service, formant en tout cent cinquante personnes, pussent y trouver des logements la même nuit (1). Quixada divisa donc en deux toute cette suite, l'Empereur ouvrant la marche et les reines lui succédant a. une journée de distance. Les embarras de la route, dans un pays aussi peu frayé, eussent encore augmenté si Charles-Quint ne s'était refusé à toute espèce de réception solennelle. Il avait fait recommander à sa fille de l'attendre à Valladolid et de permettre à son petit-fils don Carlos de venir à sa rencontre jusqu'à Cabezon seulement, dernière étape avant Valladolid.

Charles-Quint fit le voyage alternativement dans une litière roulante et dans une chaise à porteurs. Ses sœurs étaient aussi en litière. On chargeait les gros bagages sur des mulets. Presque tous les gebtilshommes étaient à cheval, Quixada et M. de

(1) « Hay malos caminos y peores alojamientos. ■ Lettre de Quixada. — If anuscrit Gonzalez,

Quelques-unes des localités ne sont, môme pas assez importantes pour Ctre mentionnées dans le Handbook de M. Fonn, où nous les avons chercliées.

Voici l'itinéraire tel que M. Stirling l'a disposé, d'après des cartes encore manuscrites que lui a communiquées le colonel don Francisco Coello :

6 octobre.

lundi,

de Laredo & Âmpucro,

3 lieues.

mardi.

La Nestosa,

mercredi,

Âguera,

Jeudi,

Médina del Pomar,

samedi,

Pesadas

la —

dimanche,

Gondomin, (aujoard'hut iluniamin.)

lundi.

Burgos,

jeudi.

Celada,

vendredi,

Palenzuela,

samedi.

Torqucmada,

dimanche,

Duenas,

lundi.

Cabezon,

mardi,

Valladolid,

5h lieues.

La Chaulx se tenaient Tun à droite l'autre à gauche de la litière impériale. En tête de toute la cavalcade, marchaient cinq alffuazils que Talcade Durango avait imaginé de convertir en gardes-du-corps. Avec leurs souquenilles un peu râpées et leurs longues baguettes d'office, ces alguazils avaient plutôt Tair d'escorter des prisonniers qu'un empereur en voyage (1). Sous l'influence de l'humeur que leur causait l'aspect inculte des Asturies, quelques-uns des Flamands en étaient scandalisés. Charles-Quint se contentait d'en sourire, disant que cette garde d'estafflers suffisait parfaitement à sa situation nouvelle.

On coucha le premier jour à Ampuero, le second à la Nestosa. Entre ces deux étapes, on rencontra don Enriquez de Guzman et don Pedro de Pimentel. Don Enriquez était chargé d'offrir, de la part de la princesse régente, une ample provision de vivres et de conserves que Charles trouva tout-à-fait à son goût. Don Pedro était porteur des compliments du jeune Carlos dont il était le gentilhomme et il venait prendre les ordres de Sa Majesté. Charles-Quint avait retrouvé avec plaisir les melons et les pastèques d'Espagne : il pria par une lettre de Quixada qn'on lui en procurât régulièrement et commanda aussi des fenêtres à vitres portatives pour continuer sa route au-delà de Valladolid, les nuits commençant à devenir fraîches et toutes les maisons de la Péninsule n'en étant pas pourvues. Il prévenait aussi qu'il arrivait de Flandre avec des tentures et des tapisseries dont il désirait décorer l'appartement qui lui était destiné ainsi que celui des deux reines.

Il séjourna vingt-quatre heures à Médina del Pomar , retenu moins par la fatigue que par une légère indisposition pour n'avoir p,u se priver d'un excellent thon frais envoyé par sa fille. Dans cette ville aussi il se vit entouré de députations des villes

(1) c Quiiada y Gastelu al pintar este accompanamiento y orden de viage di-* cen que le parecia ir presos. » ManuscrH Gonzalez,

Une des litières ou palanquins de ce voyage, est une des reliques de VArme^ ria de Madrid, « véhicule tenant lo milieu, » dit M. Ford (Handbook)^ « entre un cercueil iToir et le kibitka slavon. » Cette litière est exposée À côté des dix-neuf armures de Charlcs-Quint.

instruites de son arrivée; Salamanque, Palencia, Pampelune lui envoyaient des adresses. De nobles seig'neurs se présentaient aussi, les uns avec des compliments, les autres avec des offrandes plus substantielles. Cependant Charles-Quint se félicitait lui-même d'avoir laissé ui! peu de côté le soin des affaires et se livrait au plaisir de deviser sur le nouveau plan de vie qui lui conviendrait h Yuste. Nous lisons, en effet, dans une lettre deGaztelu au secrétaire d'État Vasquez, datée du 11 octobre, jour où il avait couché à Pesadas, que l'Empereur se proposait de renvoyer ses serviteurs et de ne garder que Van Maie avec deux ou trois barberos pour soigner sa goutte a si elle vient » et panser une petite plaie de sa main droite, etc., ne voulant pas d'autre médecin que ceux des moines : il se proposait encore de garder son confesseur afin d'épargner aux moines tout

prétexte de jalousie s'il en choisissait un autre parmi eux

« Il ne veut plus d'embarras, et arrivé à deux lieues du monas- » tère, il congédiera tous ceux qui l'accompagnent, afin qu'ils » retournent chez eux. Il semble à ceux qui connaissent son » caractère qu'il ne s'en tiendra pas là. » D'après le dernier paragraphe de cette lettre, Gaztelu avait cru comprendre que Charles-Quint semblait douter si c'était bien Yuste qui devait être sa résidence en Espagne, quelques personnes lui ayant dit que c'était un lieu humide en hiver, contraire à sa goutte et à son asthme. La vérité est que l'Empereur, en ce moment, écoutait un peu tout le monde sans s'expliquer sur les objections faites à son projet, ce qui paraissait à Gaztelu une réserve excessive et tenant de la dissimulation. Gaztelu était au nombre des Flamands qui avaient déjà le mal du pays.

Le 12 octobre, Charles-Quint se rendit de Pesadas àGondomin ou Hontamin, et le 13, dimanche, de Gondamin à Burgos. Deux lieues avant cette ancienne capitale, parut don Pedro Fernandez de Velasco, grand-connétable de Castille,qui se faisait porter en litière, car c'était un octogénaire à qui l'âge et les infirmités interdisaient la monture des chevaliers. Il venait offrir à son souverain l'hospitalité de son vieux palais de

Velasco, connu sous le nom populaire de la casa det Cordon^ à cause d'un cordon massif de Tordre de Saint-François qui orne et protège le grand portail. Quand Charles-Quint fit son entrée dans Burgos , la ville du Cid se souvint avec reconnaissance que, quelques années auparavant, il était intervenu pour faire respecter le tombeau du héros national menacé d'être expulsé de sa chapelle sépulcrale. A son approche, toutes les cloches se mirent en branle, et la nuit les clochers s'illuminèrent, les habitants se montrant dignes de leur compatriote Juan el Cuchil- 1er (Juan l'Écuyer tranchant), dont la statue, dans une des chapelles de la cathédrale, rappelle que ce loyal sujet de don Enrique III mit en gages tous ses habits pour offrir un souper à son roi, que l'archevêque de Tolède n'avait pas daigné inviter. Dans le palais du Cordon se rendirent les chefs de la Grandesse , l'amiral de Castille, les ducs de Medina-Sidonia, de Medina-Cœli, de Maqueda, de Najera, de l'Infentado, et, parmi eux, don Guttiere de Padilla, le frère de don Juan le martyr des. libertés constitutionnelles de la Péninsule.

Le duc d'Albuquerque, vice-roi de la Navarre, présenta à l'Empereur un agent de la maison d'Albret qui venait l'entretenir d'une affaire assez délicate, que Charles-Quint aurait voulu plus qu'aucune autre abandonner à Philippe II; mais l'agent tenait à la traiter avec lui, et il alla l'attendre à Valladolid.

Le 16 eut lieu le départ pour cette capitale. Aux portes de Burgos, les alguazils de Laredo cessèrent* leur service et furent relevés par un détachement de cavalerie sous les ordres de don Francisco de Beaumont. A Palenzuela, Charles-Quint, toujours gourmand de poisson, trouva un envoi de carrelets dont on lui servit les plus beaux pour son dîner. Il se plaignit le lendemain d'être indisposé et s'arrêta à Torquemada, où il passa la nuit. L'indisposition ne fut pas sérieuse ; car il put, le jour suivant, faire bon accueil et à Tévêque de Placencia et à uns bourriche de gibier que lui apportait ce prélat, qui lui devait sa mitre. A Cabezon, dernière étape avant Valladolid, il vit pour la première fois l'Infant don Carlos.

L'affection de Charles-Quint pour son neveu, le prince de Danemark, et ses tendres regretslorsqu'il perdit ce jeune prince, suffiraient pour démontrer que les enfants, et surtout ceux de sa famille, pouvaient facilement toucher le cœur du grand Empereur. Si don Carlos ne fit pas sur son aïeul une impression très favorable, il devait y avoir réellement dans Tlnfant quelque chose qui prévenait contre lui. Le roman, le drame et rhîstoire elle-même, quand elle ïnaudit la mémoire de Philippe II, ont fait un martyr de son malheureux fils. Nous n'avons pas à raconter ce qu'il devint lorsqu'il eut l'âge d'homme ; mais nous croyons que ceux qui jugent aussi sévèrement son enfance que sa jeunesse, ont exagéré aussi les vices de-soncarractère. On en fait un futur Néron étouffé à temps par son père, lorsqu'on nous le montre, d'après Strada, étranglant de ses mains de petits lapereaux pour repaître ses yeux des convulsions de leurs tortures et de leur agonie (1). Strada, qui attribue, il est vrai, cette cruauté précoce aux suites d'une chute dont il résulta une lésion au cerveau, avait trouvé cette histoire dans la relation manuscrite de Frédéric Badouaro, qui, au lieu de faire étrangler les lièvres par don Carlos, les lui fait rôtir tout vivants (2). Ce fut bien assez pour justifier le peu de sympathie inspiré par don Carlos à l'Empereur, de le faire paraître devant lui avec les défauts d'un écolier indocile et les mauvaises notes de son précepteur, qui se justifiait de ne pouvoir inspirer à son royal élève le goût des études sérieuses et surtout du latin, en racontant les actes d'une insubordination dont il devait lui garder rancune s'il est vrai qu'elle allait jusqu'à battre le digne pédagogue (3). Charles-Quint avait désigné lui-même

(1) « Ferox ac yiolentnm Garolo ingenium malo fuit, id que statim a pueritiA observatum ; cum oblatos lepusculos sua Jugularet ipse manu eorumque aspcctu palpitantium et expirantium frueretur. » F. Strada, de Bell ) Gailico.

(2) « AUe volte che e délia caccia gli vien portato Icpri o simili animali si dilcita di videll arrostire vivi. » Fréd. Badouaro. Manuscrit de la Bibliot. impériale,

(3) Don Adolfo de Castro, le dernier apologiste de don Carlos, semble admettre ce fait, en citant les auteurs qui ajoutent que le jeune prince battait aussi ses domestiques et des personnes de la plus haute condition.

A VÂLLADOLID. 229

ce précepteur, savant Valencien nommé don Honorato Juan. C'était lui aussi qui, en signant la trêve de Vaucelles, venait de le fiancer à la princesse Elisabeth de France, la fille du roi Henri II, que son étoile appelait à régner un jour sur l'Espagne, mais en épousant le père au lieu du fils. Don Honorato Juan espérait en vain ramener le jeune prince à ses devoirs en lui expliquant le livre de Cicéron De officiis^ auquel don Carlos préférait les exercices que Charles-Quint luimême pouvait bien se rappeler avoir préféré aussi, lorsqu'il avait son âge, aux auteurs que lui recommandait son maître, Adrieif d'Utrecht. Aussi, la plainte de don Honorato à ce sujet n'eût pas suffi pour provoquer son jugement sévère. Charles-Quint dut enfin sourire plutôt que se fâcher de l'espèce de leçon de courage que voulut lui donner le petit espiègle. Carlos se faisait raconter par l'Empereur ses campagnes. Après le récit de la retraite d'Inspruck, il l'arrêta et dit: « Je suis assez content de ce que j'ai entendu jusque-là, mais je n'aime pas que vous ayez pris la fuite. — Et qu'auraistu donc fait à ma place? demanda Charles-Quint. — Je n'aurais pas fui ! — Quoi! trahi par tes alliés, soufi^rant de la goutte, au risque d'être surpris et fait prisonnier! — Je n'aurais pas fui ! » Badouaro dit, en effet, que Charles-Quint fut charmé de cette saillie ainsi que tous ceux qui l'entendirent; mais il prétend que don Carlos finit par se familiariser un peu trop avec son grand-père, en gardant devant lui sa toque sur la tête, comme s'il eût voulu revendiquer fièrement le privilège des princes et des grands d'Espagne.

Ayant remarqué une espèce de chaufferette ou étuve portative [stufa] dont Charles-Quint se servait pour réchauffer ses mains goutteuses, don Carlos en eut envie et la lui demanda avec l'insistance d'un enfant peu accoutumé aux refus. Charles- Quint lui répondit : « — Pour l'avoir, tu attendras que je sois mort! (1) » Un fait non moins puéril venait de brouiller, dit-

(1) « Que despues de el muerto, lo qucdaba lugar de desfructarla. » Manuscrit Gonzalez,

230 ITINÉHÀIRE DE LAREDO

on, l'Infant don Sébastien de Portugal avec Jean III. Don Sébastien, plus jeune que don Carlos, s'étant mis à pleurer parce qu'on lui donnait à boire dans une tasse moins belle que celle du roi, son aïeul, celui-ci avait vu là un symptôme d'ambition précoce. Charles-Quint fut-il aussi susceptible? Ce n'est pas à supposer; mais il pouvait justement froncer le sourcil en entendant don Carlos faire allusion au traité de mariage qui unissait Philippe II et Marie Tudor, et dire que si les enfants qui pourraient leur survenir prétendaient hériter à la fois des Pays-Bas et du royaume d'Angleterre, il saurait bien les en empêcher. Le Vénitien qui raconte cette dernière anecdote (1), prête ici évidemment à don Carlos un propos de fils rebelle qui eût fort scandalisé Charles-Quint, lui, dont la jeunesse avait été si docile sous l'autorité de M. de Chièvres. Quoi qu'il en soit, l'Empereur finit, après l'avoir revu à Valladolid, par s'alarmer sur son avenir, et il recommanda qu'on ne ménageât pas les ver-

Ci) C'est encore Fr. Badouaro, qui écrivait en 1557. Le traité de mariage avec la reine d'Angleterre était connu de tout le monde : c'était Charles-Quint lui-même qui l'avait négocié, et qui, dans son testament, rédigé à peu pr^s à la mùme date, rappelle comme obligatoire, la clause qui assurait aux héritiers de Philippe II, la Bourgogne, le Brabant, la Flandre, Gueldres, la Hollande et la Zélandc, à />xciusion de t* Infant don Carlos, h Y cl dicho serenissimo infante don Carlos nues' » tro nicto sea apartado y excluydcf de la sucession de los dichos cstados y seno- M rias. M Si Badouaro était bien informé, Charles-Quint devait, en Qffct, trouver rinfant bien hardi.

Don Adolfo de Castro {llisioria de los prolestantes espanoles, Cadix, 1851) fait de don Carlos un protestant, et réfute tout ce qu'ont écrit contre ce prince. Cabrera, Bermudcz de Castro, Llorente, Ev. de San-MigucI, etc., en leur opposant le D' Juan de Huarte, Juan M. Cordcro, Salazar de Mcndoza, etc. Mais il faudrait surtout réfuter Otway, Schiller, Alfieri, lord John Russcll, et tous les poètes dramatiques qui en ont fait le héros populaire de la liberté de conscience.

Nous devons remarquer que dans son analyse du manuscrit d'un religieux de Saint-Jérôme à Yuste, M. Bakhuizen van deiî Brink, dit : « A Valladolid, il (Charles-Quint) rejoint sa fille dona Juana et son petit^fils don Carlos. » Rien sur {a prétendue mauvaise impression que produisit ce dernier sur l*Empercur, Et plus loin : « L'Empereur se repose à Valladolid et se réjouit d'y voir le prince don Cai^ los : Y holgadosc de veer su nieto cl principe don Carlos. » M. Stirling n'en fait pas moins remonter au jugement de Charles-Quint sur le jeune prince, le principe de l'aversion conçue par Philippe II contre son fils. Nous hasarderons une autre conjecture, en disant que probablement dans le cœur de Charles-Quint, aïeul et père^ il naquit une rivalité entre le jeune don Carloi et le jeune don Juan d'Auir che. Les deux jeunes princes reparaîtront dans notre récit.

.A VALLADOLIB. 231

ges si on voulait le corriger. « Il me paraît, dit-il à sa.sœur la reine Eléonore, qu'il est bien présomptueux ; son caractère et son humeur me plaisent très peu, et je ne sais ce qu'il pourra devenir avec le temps (1), » Triste pronostic, fatalement réalisé.

Charles-Quint eut à Cabezon une longue conférence avec le secrétaire Juan Vasquez de Molina. Il partit le mardi, 21 octobre, après son dîner, pour Valladolid.

Valladolid', où résidait la cour, était alors la capitale que Madrid devait dépouiller plus tard de son titre. Ses principaux édifices dataient du règne qui allait finir, et, Philippe étant né dans ses murs, elle pouvait espérer d'être encore embellie par le fils comme elle l'avait été par le père. Charles- Quint y fit son entrée, sans pompe, priant qu'on réservât toutes les démonstrations préparées à son intention pour les deux reines qu'il précédait d'un jour. Cependant il ne voulut pas non plus tromper tout-à-fait l'attente de ses fidèles sujets en faisant un détour comme on le lui proposait, par Cégalès et Ja Piiente-Mayor, pour atteindre le palais sans bruit et sans foule. « — Non, dit-il, je suivrai la route ordinaire, afin d'entrer par la porte de San-Pedro; car ce serait une honte de ne pas me laisser voir à mon peuple. » Il accepta donc, avec la même bonne grâce, les acclamations populaires et les hommages de la cour. Puis le lendemain, quand les reines furent arrivées, il se rendit au bal qui leur fut donné pour couronner leur entrée triomphale.

Ce fut à ce bal qu'il retrouva le bouffon Perico de San-Erbas, celui qui l'avait souvent fait rire en appelant Philippe Seûor de Todo (Seigneur de Tout) . L'Empereur le salua. « — Pourquoi donc m'ôtes-tu ton chapeau ? lui demanda le bouffon . Est-ce pour me faire voir que tu n'es plus Empereur? — Non, Perico, dît Charles, cela veut dire simplement que je n'ai plus autre chose que mon salut à te donner (2) . » Le bouffon eût probablement

(1) Maniucrit Gonzalez.

(2) Histoire de Vemperewr Charles-Quint^ par Antoink de Vexa, page 327 de la traduction publiée à Bruxelles, MDGLXIII.

préféré ses anciennes largesses à cette courtoisie. Perico ou Pedro de San-Erbas était un des fous en titre d'office de la cour ; on cite parmi ses collègues, Zapata,Pâep Theun, Kunto-Fonder- Rosen ; car Charles-Quint avait entretenu des fous belges et allemands aussi bien que des fous espagnols, que le poète Werner a tous dépouillés de leur marotte pour en gratifier Tun des conseillers les plus sages et les plus aimés de Charles- Quint (1).

Charles-Quint séjourna à Yalladolid depuis le 21 octobre jusqu'au 4 novembre. Pour lui ces' quinze jours ne se passèrent pas tous en fêtes. Il en profita pour examiner la situation des affaires avec le secrétaire Vasquez et la princesse Juana, qui devait conserver la régence tant que son frère Philippe II serait retenu dans les Pays-Bas.

L'Empereur reçut à Yalladolid la visite de don Constantin de Bragance, qui venait le complimenter au nom de son cousin, le roi de Portugal. Charles-Quint désirait consolider la réconciliation des deux cours, ayant d'ailleurs àconûuire une négociation particulière dans l'intérêt de sa sœur Éléonore. L'agent de la maison d'Albret revint se présenter de nouveau, et l'Empereur l'ayant encore renvoyé à son fils, il ne se tint pas pour battu. Charles-Quint devait le retrouver à Xarandilla.

Quelques-uns des Flamands de la suite de l'Empereur le voyant ainsi s'arrêter à la cour de sa fille, s'imaginèrent un moment qu'il oublierait son abdication ; mais il ne faisait que l'assurer, au contraire, en cherchant à prévenir les difficultés qui pouvaient plus tard provoquer son intervention, et il écrivit dans ce sens, le 80 octobre, à Philippe II, une longue lettre où il se disait pressé de terminer les dernières formalités de sa renonciation à la dignité impériale. Il avait d'ailleurs mandé au-

(1) Voir sur le bouffon Paep Theun, page 206. Les -fous de Charles-Quint ne pouvaient Être oubliés par Térudit Gh. Fr. Flogel, dans son Histoire des fous en titre d'office^ qui forme la seconde partie de VUistoire du comique grotesque. — C'est dans sa bizarre tragédie de Luther (Voir les Théâtres étrangers), que Werner fait jouer le rôle du fou de Charles-Quint au seigneur de Bossut, dont le nom probablement lui paraissait assez comique pour justifier ce singulier travestissement.

près de lui le prieur de Yuste et le général de Tordre de Saint- Jérôme, fray Francisco de Tofino, avec lesquels il s'entretenait fréquemment.

Après quatorze jours passés à- Valladolid, Charles-Quint résolut de se rendre à Xarandilla qui le rapprochait de trente-six à trente-huit lieues encore du terme de son voyage, et d'où il pourrait suivie les derniers travaux nécessaires à son installation dans le monastère (1). Le mardi, 4 novembre, il prit donc congé de son petitrfils, de sa fille et de ses deux sœurs, qui ne devaient pas aller plus loin, et il se remit en route après avoir dîné en public, espèce de spectacle que les rois ont long-temps donné à leurs sujets et dont Charles-Quint se dispensait volontiers depuis qu'il avait commencé à perdre ses dents. Il sortit de la ville vers trois heures et demie.

Jusqu'à la porte del Campo^ une cavalcade de grands seigneurs lui fit cortège ; mais elle n'alla pas plus loin, parce que l'Empereur s'y opposa, trouvant qu'il iavait assez de son escorte de Burgos augmentée de quarante hallebardiers. Il lui fallut s'arrêter bientôt pour calmer des coliques d'estomac qui cédèrent à l'application topique de quelques coussins chauds. . Il passa ensuite le bac du Duero d'où, apercevant les créneaux de la forteresse de Simancas, il dit à Quixada qu'il espérait bien qu'on y avait déposé en sûreté les trente mille ducats sur lesquels il comptait pour payer ses gens. Son étape de nuit fut à

(1) Voici ritinéraire suivi par Charlcs-Quint, de Valladolid à Xarandilla, tracé encore par M. Stirling, qui n*a pu calculer qu*approximativcmcnt les distances do la septième étape à la neuvième :

k novembre

, mardi,

de Valladolid à Valdcstillas,

h lieues.

mercredi,

Médina del Campo,

jeudi,

Horcajo de las Terres,

vendredi,

Peneranda,

samedi,

Alaraz,

dimanche.

Gallegos de Solmiron,

lundi.

Barco du Aviia,

mardi,

Tornavacas,

6 ou 7

mercredi,

Xarandilla,

6 ou 7 1(2 0u381l2

Valdestillas , village abrité au milieu d'une plantation de pins.

Le lendemain, à Médina del Campo, au lieu d'aller loger à Tancienne résidence royale der Moya, où était morte Isabelle-la- Catholique, il se laissa conduire chez un riche argentier ou banquier nommé Rodrigo de Duefias qui, pour faire honneur à son hôte et voulant en même temps se relever à' ses yeux par l'étalage de son opulence, plaça dans sa chambre un brasero en

or massif qu'il ne garnit pas avec de la braise de sarments, mais en y brûlant la plus fine cannelle de Ceylan. L'Empereur fut loin d'approuver ce luxe et cette ostentation. Le lendemain, quand Rodrigo demanda la faveur de lui baiser la main, il ordonna qu'on lui payât son logement comme s'il avait passé la nuit à l'auberge. Probablement Charles-Quint avait voulu être annoncé là comme un simple gentilhomme, et il ne ti*ouva pas bien que son hôte voulût être plus prince que lui, ni qu'un banquier de petite ville imitât les Fuggers, ces opulents financiers d'Augsbourg ennoblis par Maximilien P'. Lorsqu'à son retour de Tunis Charles-Quint avait accepté l'hospitalité dans le palais des Fuggers, non-seulement ils avaient, eux aussi, garni sa cheminée d'un fagot de cannelle, mais encore ils l'avaient allumé avec la reconnaissance d'une somme considérable prêtée par eux au vainqueur des Barbaresques avant son expédition, acquittant ainsi leur part de la dette du commerce vengé de la piraterie (1).

Le troisième jour, à Horcajo de las Torres, en voyant le paysage devenir de plus en plus agreste, Charles-Quint se félicita tout haut de laisser loin de lui les financiers vaniteux, les cités cérémonieuses, les réceptions et les embarras de la grandeur. Le cinquième jour, à Penerandade Bracamonte, il trouva cependant l'air de la montagne un peu vif, et envoya en avant

(1) Van Maie, dans ses lettres, vante le plaisir que Charles-Quint trouvait à admirer les beaux jardins des Fuggers. — « .£stivamus in bonis Fuggericis, am«enisimis quidem ils... Cff;sar capitur quidcm loci amsenitate, etc. » Aug. 1551. Malmmi Epistolœ^ page 20.

un messager, pour être sûr de trouver une cliambre bien chauffée à Alaraz, dans la vallée de Gamo.

Le surlendemain, à Barco de Avila, il ne fut pas fâché d'être rejoint par un courrier qui lui apportait deux couvre-pieds en soie riche garnis intérieurement d'édredon ; ils lui parurent si chauds et si légers, qu'il commanda qu'on lui fît des vestes et des robes de chambre de cette étoffe et ouatées de même (1).

Ainsi muni contre le froid, il continua son chemin à travers mie région pittoresque, supportant très bien la fatigue et enchanté des beautés des sites. Évitant la ville de Placencia, il parvint au point culminant du défilé de Puerto-Nuevo d'où, émerveillé du tableau qui se déroulait à ses pieds : « Ah! s'écria-t-il, c'est vraiment ici la vera , c'est-à-dire la x^allée printanure ^ la vallée par excellence » (2): et puis ayant tourné la ièie vers la brèche : « Je ne passerai plus d-autre porte, » poursuivit-il ; « Yo no pasarc otro puerio, » voulant dire que c'était là pour lui la barrière du monde, auquel il renonçait à jamais, et peut-être aussi faisant allusion au dernier passage de la vie à la mort qui lui restait encore à franchir (3) .

Il reposa quelque temps ses regards sur les merveilles naturelles de ce beau pays, et il arriva, avant le coucher du soleil, à Xarandilla, où le comte d'Oropèse avait mis son château féodal à la disposition de son souverain (4) .

(1) n Dos colclias de pluma forrada^ de ricos tafetancs, lasque agradaron tanto por su dclicatcza y poco pczo que mando que se le hicicssen de lo misino bâtas y chaquctas para su uso de caméra interior. « Manuscrit Gonzalez. M. Stirling traduit </e lo mismo^ comme si Charles-Quint avait dit qu^il convertirait les couvrepieds en robes de chambre et en vestes. Le verbe mando iudique bien quMl n'en Otait pas réduit là.

(2) Fer ibi purpureum cl perpetuum, ajoute M. Ford dans son Itinéraire.

(3) Le père Sigucnça lui fait dire : « No pasare yo otro en mi vida sino el de la muer te. » — Ces défilés pyrénéens s'appellent collos et pucrlos en espagnol , cols et portes en français, ou brèches, hourques et autres équivalents.

(/i) Le 11, il s'était arrêté sur les bords du Rio-Xerte, et s'était donné !e plaisir de voir pêcher aux flambeaux les truites qu'on lui servit à son souper.

CIIARLES-QUIIVT A XARA>DILLA. — M AIYAISE IllMEUn DES FLAMANDS. — AMÉDÉE VIII. — CIIARLES-gtlNT EN ROAE DE CilAMBnE ET A TABLE. — SA GOIRMANDISE DÉNONCÉE PAR VAN MALK. — SIR ROC;ER ASCHAM. — LA COMPOTE d'uORLOGES. — LES RESSOURCES CULINAIRES DE l'eSTRAMADURE. — LES JAMBONS DE MONTANCHES. — LE GIBIER ET LE POISSON, ETC.

Charles-Quint passa les trois mois d'hiver àXarandilla, jusqu'à ce que le monastère de Yuste fût en état de le recevoir ; car la toute-puissance elle-même, si l'Empereur l'avait conservée, eût encore été vaincue peut-être par la lenteur espagnole, n eut bien ses accès d'impatience, mais il se rappela qu'il devait aussi s'accoutumer à « abdiquer » ses passions, « dépouiller le vieil homme, » et donner l'exemple à ses Flamands dont quelques-uns n'auraient pas mieux demandé que de le voir rebrousser chemin. Il s'installa donc au château des Oropèses. Le comte Fernando lui abandonna entièrement cet antique manoir et l'y laissa vivre à sa manière, après l'avoir, pendant les premiers jours, traité comme son hôte. Moyennant la construction de quelques cheminées et la réparation de celles qui existaient déjà, l'Empereur s'y trouva passablement logé. De la chambre au Midi, choisie par lui, il avait la vue d'un verger d'orangers. Là, quand le temps interdisait la promenade, il s'enveloppait des chaudes robes de chambre qu'on s'était empressé de lui confectionner à Valladolid, et le secrétaire Gaztelu lui lisait les dépêches qui arrivaient régulièrement comme une gazette quotidienne, ou il écrivait sous sa dictée. Le mois de

A XARANDILLA 237

novembre devint pluvieux, puis brumeux ; Charles-Quint se consola plus facilement de sa halte prolong-ée en n'apercevant plus au loin que les tristes vapeurs qui enveloppaient le monastère de Yuste comme tous les points élevés du paysage. On le berçait d'ailleurs de ces promesses qui coûtent si peu aux architectes et aux constructeurs. Le 25 novembre, il put faire lui-même , toujours en litière , une excursion jusque sur les lieux, pour inspecter et hâter les travaux par sa présence : il en revint assez satisfait de la manière dont on exécutait ses ordres, si bien qu'il semonça vertement tous ceux qui osèrent ensuite prétendre qu'on aurait pu faire choix d'un site moins humide et plus salubre. La lutte bfen connue du maître contre la plainte ou les contradictions des inférieurs ne lui fut point épargnée. Elle alla quelquefois jusqu'à provoquer de ces scènes qui troublèrent, dit-on, de nos jours, la solitude bien autrement triste d'un empereur plus glorieux que Charles-Quint et moins résigné comme de raison, car l'un avait déposé volontairement le sceptre, l'abdication avait été imposée à l'autre par la fortune infidèle.

Il faut bien le dire, enfin, maître et serviteurs purent abréger quelques-unes des longues journées de cette halte sur la voie de la retraite, par certaines distractions sensuelles, et en jouir de manière à prouver que, sur ce point au moins, ils envisageaient la vie monastique comme l'avait, dit-on, envisagée; un siècle auparavant, ce duc de Savoie, fondateur de l'abbaye de Ripaille, au nom proverbial { 1 ) .

La poétique moderne n'oblige plus les historiens à tenir les rois et les empereurs éternellement drapés dans la pourpre de leur manteau, éternellement enchaînés sur leur trône comme le

(1 ) Amédée ou Amë VIII, premier duc de Savoie et ensuite pape sous le nom de Félix V. On sait qu'il avait fondé un couvent d*Augustins à Ripaille, près de Tlionon, sur les bords du lac de Genève, et qu'il se retira là en IkH^ sous le costume d'ermite, avec six chevaliers choisis parmi ses conseillers. Ce nouvel ordre séculier se consacra, tout ensemble, à la politique, à la dévotion et au plaisir. Amé, devenu pape, abdiqua aussi la papauté comme il avait abdiqué la dignité ducale, et se retira de nouveau à Ripaille.

Thésée du Tartare virgilien (1 ) . Charles-Quint, d'ailleurs, a abdiqué franchement et sa robe de chambre est arrivée. Nous pouvons montrer Charles-Quint en robe de chambre. Nous pouvons surtout le montrer à table, puisque même à la porte du monastère, il arrive avec cette sensualité qui, vingt-six ans auparavant, nous Tavons vu, préoccupait plus son confesseur que toutes ses autres faiblesses. Malheureusement, depuis vingtsix ans , Charles , ce grand monarque qui sut toujours, par la force de son caractère, quelque effort quïl lui en coûtât, ne faire passer qu'après les devoirs du gouvernement ses goûts, ses caprices et ses passions comme ses affections les plus légitimes, était resté homme avec les imperfections de la pauvre humanité et avec son péché favori, le péché de gourmandise. C'était en vain que sa raison, sa conscience et même son mauvais estomac furent toujours là-dessus du même avis que la théologie et la médecine. Nous avons déjà cité les remontrances et les exhortations du cardinal Loaysa (2), pour montrer combien ce vénérable prêtre avait prêché inutilement son pénitent. Voici ce qu'en 1351 écrivait Guillaume Van Maie au seigneur Louis de Praët :

« César a en lui-même la source ancienne et profonde d'une » multitude de maladies : sa gourmandise et sa maudite vora- » cité, — à tel point que, même dans sa mauvaise santé, dans ses » plus cruelles souffrances, il ne s'abstient ni des aliments ni I) des boissons qui lui sont nuisibles. Le mal empire-t-il, il » s'indigne, crie, s'emporte et contre sa propre gloutonnerie » et contre la fatale complaisance du docteur. » Van Maie nous fait entendre que, de guerre lasse, l'Ksculape de Charles-Quint, trahissant parfois sa conscience médicale, se laissait aller à être* le flatteur [gnatho] de cet appétit tyrannique. « César a le dé- » goût de la viande, qu'on enlève la viande ; il aime le pois- » son , qu'on apporte du poisson ; il a soif de bière , qu'on

(1) « Sedet rotcmumque sedcbit — infelix Theseus. »

(2) Cartas al Emp, Cartos V escritas en las ahos de 1630-32, copiadas de los autographas en cl archive de Simancas, por G. Heinb, iu-S**, Berlin, 18Â8.

A XARANDILLA. 239

» lui en verse ; il n'aime plus le vin, qu'on écarte le vin; il » veut boire frais, qu'on expose sa boisson à Tair de la nuit. » Enfin, Van Maie, comme Quixada, maudit tous ceux qui, pour faire leur cour, envoient en don à Charles-Quint ce qu'il y a de plus contraire à sa santé. Il n'épargne pas, dans cet anathème, sa sœur, la reine de Hongrie : « Nous faisons souvent ici des » imprécations contre l'attention qu'a la reine de nous envoyer » du poisson. Qui le croirait? Dernièrement, notre grand » ichtyophage a, pendant deux jours de suite, bravé la plus » dangereuse indigestion en demandant des huîtres crues, des » huîtres bouillies, des huîtres rôties, des soles et tous les pois- ' » sons de la mer, tolam Amphitritem! » Phrase dans laquelle le pieux César moderne nous apparaît comme le rival de ces cgres couronnés du vieil empire romain, qui dévoraient à leur dîner les impôts d'une province. Tout en faisant la part de l'exagération à laquelle l'amour de l'emphase latine entraînait le classique Malinseus, il faut bien croire que par accès, sinon régulièrement,Charles-Quint n'avait pas un appétitordinaire ( 1 . )

Nous venons d'entendre un témoin confidentiel ; écoutons un témoin public.

Le savant Roger Ascham, secrétaire de l'ambassadeur anglais sir Richard Morysine, envoyé à la Diète d'Augsbourg en 1550, assista au grand banquet de la Toison-d'Or, et, tout Anglais qu'il était, il s'émerveilla de voir l'Empereur manger successivement de larges tranches de bœuf bouilli, du mouton rôti, du lièvre cuit au four, puis du chapon, etc., — « arrosant le tout » pour le mieux que j'aie jamais vu ; cinq fois, il vida sa coupe » aussi bien qu'aucun des convives, ne buvant jamais moins » qu'un litre de vin du Rhin chaque fois (2) . »

C'était là un dîner d'apparat, sans doute ; mais , dans son

(1) — « Vetus est in Cœsaraet altissima multiplicium morborum radix venter etdanmosa invisaquc nobis edacitas, etc.... Nos hic sœpe imprecamur Reginœ sedulitati in mittcndrs piscibus. Quis credat? Nupcr in tanto periculo continuavit biduo (X^i>o^ay(c(ç , vocabit ostrea crudaf asa, olixa, soleas actotam Amphi^ tri te m, etc. » Malin^i, Épistotas xxxiii, page 91 et 92.

(2) Œuvres de Hog. A^cham^ 4** Lond. 17GI, p. 373, citées par M. Stirliog.

régime de tous les jours, d'après d'autres relations , à moins que Charles ne fût malade, quand il s'éveillait, à cinq heures, on lui servait d'habitude, pour plat du matin, une volaille, poularde ou chapon, préparée avec du lait sucré et des épices. A midi, son dîner consistait en une vingtaine de plats au moins. Le soir, il soupait deux fois, à huit heures et à minuit, autant que possible avec du poisson frais et des anchois pour en relever le goût; il buvait sec, et, quoiqu'il'préférât la bière, i^ ne dédaignait pas toujours les vins toniques et chauds (1).

Quelles que soient les variantes de ces divers témoins, il est impossible de ne pas classer Charles-Quint parmi les illustres gourmands de l'histoire. Telle était, hélas I Taberration d'un estomac trop royalement nourri ! la tempérance semblait à Charles-Quint une vertu si difficile, qu'il s'en prenait à sa cuisine quand il digérait mal ou que de nouveaux stimulants ne réveillaient en lui qu'un appétit factice. On a cité souvent la querelle qu'il avait faite autrefois au grand-majordome, le baron de Monfalconetto, en prétendant qu'on lui avait servi un dîner dont tous les mets étaient sans saveur et secs comme du bois. « — Sire, lui répondit le baron, nous nous sommes en vain torturé la cervelle, le chef de la bouche et moi, pour trouver quelque invention nouvelle qui plaise à Votre Majesté. Je lui proposerai donc une compote d'horloges , puisque c'est la seule chose dont vous ne soyez pas dégoûté (2) . » Le goût de Charles- Quint pour les horloges est une tradition historique; mais nous verrons que son horloger faisait pour lui autre chose que des horloges.

La répartie de Monfalconetto amusa beaucoup l'Empereur , qui renonça, ce jour-là, à continuer la querelle... pour la remettre à une autre occasion.

Il est évident qu'un empereur qui avait toujours été à la fois si gros mangeur et d'un estomac si délicat, ne venait pas vivre

(1) Correspondance ofthe Emp, Charles V^ p. 366-3C7.

(2) D*aprôs une autre version , Monfalconetto aurait dit : un potage de pendules.

A- XARANDILLA, 241

parmi les moines pour pratiquer avec eux Fabstinence cénobitique. Le petit paradis que son imagination faisait de Yuste, lui souriait peut-être même d'autant plus qu'il le savait situé dans un canton renommé pour ses porcs « engraissés de vipères » et ces « petits jambons vermeils » de Montanches, dont le duc de Saint-Simon dit dans ses Mémoires : « Ces jam- » bons ont un parfum si admirable, un goût si relevé et si vivi- » fiant, qu'on en est surpris et qu'il est impossible de rien man- » ger de si exquis (1). » Charles-Quint n'ignorait pas que le gibier était parfait dans les montagnes de l'Estramadure, et que, dans les ruisseaux de la vallée, on péchait les truites les plus fines de la Péninsule. On s'aperçut bientôt qu'il n'avait pas prétendu abdiquer ses droits à une table de roi, en abdiquant tous ses autres privilèges. L'approvisionnement de son office devint donc, à Xarandilla, une affairé d'État. La correspondance du majordome et du secrétaire Vasquez en fait foi. Les truitesde l'Estramadure eurent bientôt le tort de paraître un peu trop petites ; aussi, outre les dépêches, le courrier des jeudis apportait de Valladolid et d'autres lieux un supplément de plus gros poissons [pescado grueso), L'E^npereur se souvint que le comte d'Osomo lui avait envoyé, en Flandre, des perdrix de Oama, « les meilleures du monde. » On lui fit renouveler connaissance avec les perdrix de Gama. Les saucisses locales étaient excellentes, mais elles suggérèrent l'idée de les comparer avec celles qu'on servait autrefois à la pauvre reine Jeanne

(1) Voici le paragraphe textuel dont nous devons Tindication à M. Ford, p. Hk de son excellent Handbook,

« J'allai souper ayec tous les Français de marque chez le duc d'Arcos, qui nous » avait invités... Le souper fut à l'espagnole ; on y servit aussi de petits jambons M vermeils, fort rares en Espagne môme, qui ne se font que chez le duc d'Arcos ot a deux autres seigneurs, de codions renfermés dans des csp(^ces de petits parcs, » remplis de halliers, où tout fourmille de vipères, dont ces cochons se nourrissent n uniquement. Ces Jambons ont un parfum si admirable, un goût si relevé et si » vivifiant, qu'on en est surpris, et qu'il est impossible de manger rien de si ex- » quis. Le souper fut long, abondant, etc. » Mémoires du duc de Saint-Simon^ etc. édition en 60 vol., tome 37, pages 6/i et 65. Le nom de Bîontanches vient des reptiles qui y abondent, Mons Anguis. Les porcs de Montanches, qui mangent des vipères en été, mangent des glands en automne.

d'après une recette flamande. On s'adressa donc au marquis de Dénia, qui avait cette recette et qui l'envoya (1)*. Le comte d'Oropèse et son frère chassaient souvent, pour que le gibier ne manquât jamais à leur hôte. Un jour arrivèrent deux veaux gras de la part de l'archevêque de Sarragosse; puis, le lendemain, de la venaison, des confitures, des fruits, de la part de l'archevêque de Tolède et de la duchesse de Frias, qui renouvelèrent plus d'une fois ces offrandes .gastronomiques. Aussi, Quixada et les autres fidèles serviteurs de Charles, qui, en débarquant, avaient eu peur de mourir de faim, s'eflFrayèrent plutôt d'une si dangereuse abondance, et le sage majordome, moins complaisant qu'autrefois l'empirique Caballo et le docteur Baersdorp,dut de temps en temps jouer le rôle du médecin lie rîle de Barataria, en proscrivant certains mets par trop indigestes, entre autres un pâté d'anguilles, qu'il défendit un jour contre son maître plus efficacement que les Maures n'avaient défendu les remparts de Tunis.

On devine que les Flamands les plus antipathiques à l'Espagne durent finir par prendre leur exil en patience. Leur auguste maître ne put les plaindre beaucoup en les voyant recouvrer leur embonpoint et leurs couleurs vermeilles, tandis que lui, ce n'était qu'avec le secours de son vin de séné égyptien et de sa manne de Naples qu'il apaisait les remords de son estomac, quand il avait un peu abusé de cet appétit dont la surexcitation inquiétait Quixada (2).

L'Empereur voulut aussi que son voisinage profitât un peu aux moines de Saint-Jérôme. Dans le manuscrit espagnol analysé par M. Bakhuizen, nous avons « la description d'un régal

(i) « Medixô que a la rcina nostra senora (su madré), que hayagloria, le hacian on Tordcsillas unas longarizas a la manera de Flandcs que alla se llainan saucisses las quales se sabra en Tordesillas o en casa del marques de Dénia mandar les bacer. » Manuscrit Gonzalez,

Ce serait puéril de citer le texte d'un pareil détail, si nous n'avions été induits une premifere fois en erreur par M. Stirling qui, n'ayant pas ledit texte sous les yeux, a imaginé que la pauvre r*îiae Jeanne faisait ces longarizas elle-même.

(2) 11 éx:rivait à Vallailolid : « No se bacia mas que incHar el apctito. » ManuS' crit Gonzalez,

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» composé de plusieurs sortes de gibier, que TEmpereur voii- » lait envoyer à ses futurs convives, pour le jour de NoëIi556. » Heureusement, cette année-là, c'était un vendredi; TEmpe- » reur eut la délicatesse de consulter le prieur pour savoir si, » par exception et eu égard à la fête, ses religieux ne se dis- » penseraient pas de faire maigre ; la réponse ayant été néga- » tive, l'Empereur remit l'envoi jusqu'au samedi, afin que le » repas eût lieu le dimanche. »

Cette manière de rendre les moines complices de son péché de gourmandise, réussit à l'Empereur, qui renouvela l'expérience quand il fut au milieu d'eux.

Heureux les bon§ moines! deux fois heureux de faire des dîners d'empereur, et, grâce à leur sobriété habituelle, de pouvoir les faire sans avoir, comme l'Empereur, une attaque de goutte.

Charles-Quint en eut une très sérieuse pendant son séjour à Xaràndilla, et dont l'accès le plus violent le siurprit vers la fin de décembre, au moment où il se sentait mieux portant que jamais. Il avait réglé tranquillement avec Quixada les comptes des serviteurs qu'on devait renvoyer avant de se rendre a Yuste. Deux ou trois fois, par un beau soleil, il s'était armé de son fusil de chasse et il était allé tirer quelques pièces de gibier. Son pas était assez leste ; il se plaignait cependant d'un peu de raideur et d'enflure dans les doigts de la main, si bien qu'ayant reçu, entre autres cadeaux de la duchesse deFrias, une ou deux paires de gants parfumés, il n'avait pu s'empêcher de dire : « Elle aurait bien fait de m'envoyer aussi des mains pour les mettre (1). » Tout-à-coup, c'est justement sur les doigts que la goutte se jette, sur les doigts de la main droite, pour monter des doigts jusqu'à l'épaule, puis sauter à la main gauche et se fixer sur les genoux. Charles-Quint se mit au lit et y resta une semaine, ne pouvant plus lever le coude pour boire ou manger, quQiqu'il prétendît n'avoir perdu ni la soif ni l'appétit, — si bien

(1)« Y mîrando ios guantcs dix6 que tambien fuora bien cnviaric Dianos en que los tnixera. » Manuscrit Gonzalez,

que, pendant cette même attaque, il fit encore un petit excès avec des saucisses et des olives de Perejon qui lui avaient été envoyées par la femme de son majordome. Aussi, quand il y eut un peu derémittence, Tauguste goutteux se plaignant d'un mal de gorge qui lui rendait la déglutition difficile, Quixadane put s'empêcher de répéter un de ses aphorismes familiers : « La gota se cura tapando la boca. On guérit la goutte en fermant la bouche. »

En s'embarquant pour l'Espagne, Charles-Quint n'avait emmené d'autre médecin qu'un jeune docteur nommé Malhys, celui que dans la Péninsule, où l'on espagnoliâe les noms les* plus connus, on appela Mathisio. Cet Esculape flamand avait sous lui Tapothicaire Pierre Van Oberstraaen et son aide, sans compter deux ou trois barberos ; mais Mathys, en cette circonstance, crut devoir se faire adjoindre un confrère ; le docteur Cornelio, attaché à la courde Valladolid, fut envoyé immédiatement par la régente qui manda aussi en toute hâte de Milan, Giovanni-Antonio Mole. Quand celui arriva, — en vrai docteur italien, — il commença par vouloir prohiber la bière dont le malade prit le parti en vrai Flamand ; puis il déclama contre l'humidité du climat, discussion que le malade éluda en se contentant de répondre qu'tV n'avait pas encore prononcé ses vœux y parce qu'il s'imagina que la leçon avait été faite là-dessus au nouveau docteur par sa sœur la reine de Hongrie, qui lui avait écrit pour le ramener à Valladolid (1). Bref, il ne se montra qu'à moitié docile aux ordonnances italiennes, d'autant plus que Giovanni- Antonio Mole arrivait lorsque le mal semblait déjà perdre un peu de son intensité, grâce à l'eau de gruau dans laquelle on délayait des jaunes d'œufs, ou grâce au vin de séné, à la manne de Naples, etc.

La goutte ne disparut entièrement que le 26 janvier. Privé des distractions sensuelles qui l'avaient provoquée, Charles- Quint sut utiliser les intermittences de sa maladie en donnant

(1) « Le lion n*est pas si terrible qu'il le parait, » avait répondu Charles-Quint à sa sœur.

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ses soins aux affaires d'État. Il reconnut, en effet, qu'aurait- il espéré y rester à tout jamais étranger, il ne pouvait encore réaliser une complète abdication. Déjà, depuis deux mois, de nouveaux embarras étaient suscités à son successeur, qui se trouvait trop heureux d'avoir, pour les surmonter, les conseils de l'auguste solitaire.

Le soir de son passage à Burgos, Charles-Quint, avons-nous dit, avait dû accorder une audience à un nommé d'Escurra , qui, sous les auspices du vice-roi, le duc d'Albuquerque , se présentait avec mission de lui parler des propositions d'Antoine de Bourbon, duc de Vendôme et roi de Navarre.

F^rdinand-le-Catholique avait annexé la Navarre à l'Espagne en 1512, partie par conquête, partie par fraude, et l'héritier du prince dépossédé n'avait jamais cessé d'en réclamer la restitution directement ou par l'intermédiaire de la France. Une première fois Charles-Quint avait entendu parler de cette affaire en 1520, lorsqu'il « parlementait » pour obtenir des Cortès de Castille le subside qui devait payer les frais de sa candidature impériale. Ce fut une des questions qu'il soumit alors aux députés des Communes, «en roi encore constitutionnel. » Aux ambassadeurs de François P' chargés de la réclamation, il répondit qu'il ne pouvait rien contre la décision de « la représentation nationale, a comme nous dirions aujourd'hui : — les députés avaient voté négativeïnent. La réclamation s'était renouvelée dans toutes les occasions, depuis 1520, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, toujours repoussée ou éludée. Enfin, Antoine de Bourbon, désespérant de réussir par la France, consentait à reconnaître l'annexion de ses États à l'Espagne comme définitive, si on voulait l'indemniser par une compensation. Le duché de Milan, érigé en royaume, eût été fort à son gré. Au prix de cet équivalant, il se serait déclaré le feudataire de l'Empereur, eût fourni un corps de troupes auxiliaire en temps de guerre, et, pour gage de sa parole, il proposait encore de livrer en otage son fils aîné, notre futur Henri IV, qui faillit ainsi devenir un prince italien ou espa-

gnol. A Burgos, Gharles-^Quint s'était d'abord refusé à donner une réponse, disant que cela regardait désormais son successeur, mais promettant de lui écrire. Escurra reparut à Xarandilla, réi)étant les mêmes offres; mais il avait ordre d'insister, Antoine étant décidé à ne plus attendre, prêt à s'exécuter immédiatement ou à faire la guerre, ami ou ennenji. Charles- Quint répondit encore de manière à gagner du temps, mais recommanda sérieusement l'affaire à Philippe, ne lui dissimulant pas qu'il avait des scrupules sur la légitimité de l'annexion de la Navarre (1). En effet, c'était là un vrai cas de conscience sur lequel le confesseur officiel aurait dû être consulté. Dans les instructions de l'Empereur à son fils (1548), il reconnaissait implicitement ses doutes, puisqu'en parlant de l'éventualité d'un mariage avec une princesse de Navarre, il disait que cette princesse apporterait en dot à Philippe les prétentions de la maison d'Albret, « pourvu, disait le document, qu'on pût enlever cette princesse de France (2). »

Le plus faible etmemi acquérait de l'importance au moment où le pape Paul IV défiait de nouveau la monarchie espagnole, l'insultait dans ses ambassadeurs, menaçait de l'expulser de l'Italie et lançait des bulles qui inquiétaient la conscience du clergé des Espagnes. Philippe s'était vu forcé de faire marcher le duc d'Albe contre ce pontife, turbulent, et Charles-Quint conseillait de le mettre à la raison en s'emparant une seconde fois de Rome. Ce fut pour lui une vive contrariété d'apprendre que le duc d'Albe venait de signer une trêve de cinquante jours au lieu d'aller dicter la paix au château Saint- Ange. Les douleurs de la goutte ne calmèrent pas son humeur, et cette humeur, qu'il ne put pas épancher tout entière dans ses dépêches, réagit sur sa goutte, quand il apprit que les in-

(1) Sandoval, Robbrtson. — Papiers d'Étatdu cardinal de Granvelle. — Lettres de Pierre Martyr. — Prescott, Règne de Ferdinand et d*!sabeUe,

(2) « Y si esto no a lugar me pareceria podria convenir la princesa de Albrct con tanto que si tratasse de manera que se quitasse la différencia y pretension sobre ci reyno de Navarra, y con medios convenientes , y que se pudiesse sacar la dUha princesa de Francia, » Sandoval, t. ii, p. 486.

A XARANDILLA. 247

trigues du pape avaient appelé le duc de Guise en Italie à la tête d'une forte année. Il ne cessait de dicter des instructions à son fils et à sa fille que lorsqu'il était contraint de s'arrêter par les redoublements de son accès, oubliant qu'à spn arrivée en Espagne il eût voulut « ne plus entendre parler d'affaires (1). » Dans une longue lettre transcrite par Thomas Gonzalez, indiquant toutes les mesures à prendre sur le revers des Pyrénées et sur tout le littoral de la Méditerranée, il en recommandait l'exécution immédiate et prompte, «sans attendre le dernier moment de la nécessité, » sin aguardar alpunto de la ncces^itad; il terminait par dire que sur ces côtes, la conservation d'Oran, alors menacée par les Maures, importait tant à la sûreté de l'Espagne que, « si cette ville était perdue, il espérait ne pas être en Espagne ou dans les Indes, mais quelque part où il ne pourrait l'apprendre, Ji cause du grand affront que le roi en recevrait et du préjudice qu'eu souffriraient ses royaumes (2). »

Certes, il y avait de l'énergie encore dans cet Empereur à la précoce vieillesse, dans ce monarque goutteux, qui écrivait .ainsi en vue du monastère où il aspirait à finir ses jours comme un cénobite sevré du monde.

Charles-Quint intervint aussi dans la négociation avec le Portugal à laquelle nous avons fait allusion et qui avait pour but un autre genre d'intérêt. II s'agissait de sa nièce l'Infante Marie, et de sa sœur aînée Eléonore, qui fut veuve d'abord d'Emmanuel P' avant de l'être de François P"". Eléonore, alors âgée de cinquante-huit ans, venait en Espagne avec l'espoir de se rapprocher de l'Infante sa fille, qui, mortifiée par tant de mariages manques, répondait assez froidement à son affection.

(1) « n en est si ennuyé qu'il ne veut plus en entendre parler, -r- « oir solo ntfmbrallos,» écrivilit Gaztelu au secrétaire Vasquez, le 11 octobre, au moment où il débarquait en Espagne.

(2) Cl II prononça bien d'autres choses entré ses dents, écrivait Gaztelu à Vasquez, disant que de l'humeur dont il était, il ne voulait pas entendre les articles de a trêve.» — uDixô otras varias cosas entre dientes y que de mohino que estaba, no quiso oir los capitules de la tregua. » Manuscrit Gonzalez,

248 CHARLES-QUINT A XARANDILLA.

Avant que Charles-Quînt pensât à sa nièce pour Philippe II, le roi son frère avait voulu Tunir à Ferdinand, le roi des Romains , puis au duc de Savoie j^ elle av^it dû aussi épouser le Dauphin j^e France, Maximilien, fils de Ferdinand, et un autre des jeunes archiducs d'Autriche. Réduite au rôle de vieille fille , et entretenue dans sa rancune par un calcul de la cour de Lisbonne, elle voulait entrer dans un couvent. Éléonore désirait qu'elle vînt vivre avec elle; mais son frère, le roi de Portugal, s'y opposait, de peur qu'elle ne prît le voile en Espagne. Charles-Quint eut & ce sujet plusieurs conférences avec l'ambassadeur don Duarte Almeyda, qu'il manda exprès à Xarandilla. Nous dirons plus tard comment la mère et la fille furent un moment réunies.

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