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visiteur avait voulu, pour son Ordre et pour lui-même personnellement, montrer à Charles-Quint la déférence la plus respectueuse, — déférence qui lui coûtait peu, d'ailleurs, il faut . le dire avec le respect dû à toutes les convictions ; car Tex-duc de Gandia s'était sincèrement dépouillé de tous ses honneurs mondains : — il avait cette vertu de tous les dévouements et de tous les sacrifices qui constitue le modeste héroïsme du chrétien. Il aurait pu parvenir à de plus hautes dignités dans l'Église , il les refusa toutes , et s'il accepta plus tard le généralat de son ordre , ce ne fut réellement que par obéissance.
• Conformément à ce qu'il avait dit autrefois à Charles-Quint, le père François ne s'était associé à l'œuvre de Loyola qu'après avoir perdu la duchesse son épouse, établi ses enfants et réglé toutes ses affaires mondaines. Avec la même conscience dans sa vocation religieuse, il ne s'était laissé ordonner prêtre qu'après avoir fait toutes ses études théologiques et passé quelque temps dans un ermitage. Déjà fondateur de deux collèges de Jésuites, à Alcala et à Séville, il s'occupait maintenant à en organiser un troisième à Placencia. S'il est vrai que Charles espéra, dans leur première entrevue, détacher un tel caractère de l'Ordre de Jésus pour le faire entrer dans celui de Saint- Jérôme, il s'aperçut bientôt que le père François s'était préparé à la discussion sur ce chapitre, et il dut y renoncer, sans estimer moins rhomme, mais en se fortifiant aussi dans ses préventions contre l'ordre dont le plus humble membre savait si bien résister k l'influence de son souverain et de son ami.
Forcé de respecter une vocation que le futur successeur du père Laynez représentait d'ailleurs comme le résultat d'une révélation presque miraculeuse, Charles-Quint dut porter plus volontiers l'entretien sur leurs communs souvenirs et leurs communes affections. Il dut y ramener souvent le nom de l'Impératrice Isabelle, dont les images adorées allaient entrer au couvent avec lui. « — Vous rappelez-vous, demanda l'Empereur, qu'en Tannée 1542, pendant la session des Cor tes d'Aragon à Monçon,
je VOUS confiai mon intention d'abdiquer le trône î je n'en parlai qu'à une autre personne et à vous. — Oui, sire, répondit le père François, et vous me recommandâtes le secret; je Tai bien gardé, mais me permettrez-vous à présent de révéler la marque de confiance dont vous m'honorâtes? — Volontiers, dit Charles- Quint à présent que la chose est faite, ce n'est plus un
secret. »
Ce fragment de leur conversation est cité par Ribadaneira qui pouvait le tenir du père François lui-même ; mais les serviteurs de Charles-Quint ne purent rien entendre ; car pendant les trois ou quatre jours de sa visite, Tillustre Jésuite vit toujours l'Empereur seul à seul, excepté lorsqu'il lui présenta lui-mêmeles deux collègues avec lesquels il était venu de Placencia, le père Marcos et le père Bustamente (1).
Quand ces trois révérends repartirent pour Placencia, le père François promit de visiter de nouveau Charles-^uint à Yuste, et il tiendra parole.
Le 3 février, jour de saint Biaise, dès le matin, les cloches du couvent .se mirent en branle pour annoncer joyeusement la bonne nouvelle. Tout était prêt pour recevoir l'hôte auguste des moines qui allaient devenir ses derniers gardes-du-corps. A Xarandilla, le lieutenant des hallebardiers et ses soldats, l'alcade Durango et ses alguazils étaient congédiés. On n'en gardait que huit, avec un cheval de selle, deux litières et une chaise à bras. Quatre-vingt-dix-huit Flamands allaient rentrer dans leur pays en voyageant aux frais de l'Empereur, à qui il en resterait encore cinquante-deux pour le servir. A trois heures, Charles se plaça dans sa litière II traversa les rangs silencieux des hallebardiers qui, lorsqu'il eut passé, « jetèrent leurs hallebardes par terre, » comme si ces armes ne leur étaient
(1) Une partie de ces détails sont dans Sandoval. M. Stirling, qui avait d'abord adopté l'erreur de Ribadaneira et de Nierenibcrg {Vidas de F. BorJaJ^ qui disent que le père François visita, pour la première fois, son ancien maître à Yuste, a suivi comme nous la version du Manuscrit Gonzalez^ c'est-à-dire de Qntxada, qui place cette première visite à Xarandilla.
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plus d'aucun usage puisqu'ils ne devaient plus les porter pour leur Empereur. Le comte d'Oropèse et les autres gentilshommes à cheval formaient le cortège, qui, en deux heures, gravit la hauteur et arriva aux portes du monastère. Là, le prieur attendait l'Empereur qui descendit de sa litière pour se faire encore transporter à Téglise dans sa chaise à bras. L'église, illuminée et décorée comme pour les plus grandes fêtes, retentit soudain des sons, de l'orgue pendant que les cloches carillonnaient joyeusement à grandes volées (1). L'Empereur, conduit processionnellement au maître -autel, s'agenouilla sur les marches et fit sa prière pendant que l'on chantait le Te Dewn^ puis 11 alla s'asseoir dans le chœuj* et assista aux vêpres en l'honneur de saint Biaise, le saint du jour.
Les vêpres terminées, le prieur s'avança, pour débiter une harangue de félicitations. Il commençait par appeler l'Empereur Votre Paternité, lorsqu'un des pères, plus versé dans le style de l'étiquette, lui souffla tout bas qu'il devait dire « Votre Majesté. » Le prieur se reprit et poursuivit sans plus se troubler. Il demanda ensuite à présenter tous les frères qui vinrent baiser la main de l'Empereur. Au sortir de l'église, Charles vit en larmes ceux de ses serviteurs qui étaient au moment de se séparer de lui et qui ne s'en séparaient qu'avec douleur. Emu lui-même do ce dernier adieu, il franchit le seuil du couvent, accompagné du comte d'Oropèse et du prieur qui voulait tout lui montrer. Il ne rentra qu'à l'heure du souper dans la partie neuve de l'édifice réservée exclusivement à son usage, et où il aspirait depuis si long-temps à se fixer pour le reste de ses jours.' — Les plus hautes volontés ont encore besoin d'une persévérance comme la sienne afin de triompher de ces petites objections, qui la.ssent et usent souvent le plus fier courage accoutumé à tout emporter devant lui. Mais Charles ne fit pas mentir le secrétaire Martin de Gazteluqui, après avoir pensé comme les
(1) « Las campanasse Inindian, y parcce que sonavan mas que olras vezesy cmpedian cl gozo de la Ficsta. » Manuscrit analysé par M. Bariiuize^s, p. 25.
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autres que son maître serait forcé de chercher une autre Thébaïde, avait fini par mieux comprendre cç caractère lorsqu'il écrivait à Vasquez de Molina : « Sa Majesté ne changera pas, elle y est déterminée, quand bien même le ciel se joindrait à la terre (1). »
(1) « Su Majestad determiiiado esta de no bacer madança en ello, aunque se Junte el cielo con terra. Manuscrit Gonzalez. »
13SSTALLATI0N DE ^nARI.ES-Ql'IXT A Yt'STE. — PERSO?!NIPICATION DE L*ESPAGNE. — l/ORDRE DE SAINT-JEROME. — ORIGINE DE YL'STE. — LA MAISON DE L'EMPEREUR. — SES APPARTEMENTS. — LES JARDINS. — LE GRAND NOYER. — AMEUBLEMENT. — LA. GLOIRE DD TITIEN. — TABLEAUX ET PORTRAITS. — BIBLIOTHèQCE DE CHARLES- QUINT. — VOLIÈRE. — MÉNAGERIE. — PERROQUET. — CHATS. — RETOUR DE L*APPÉ- TIT. — LES MOINES DE Yl'STE. — VILLACASTIN. — MUDARRA. — CORRAL. — ORTEGA. — MUSIQUE DE LA CHAPELLE. — CHARLES-QUINT MUSICIEN. — PRÉDICATEURS HIÉRO- NYMITES. — UNE JOURNÉE DE CHARLES-QUINT DANS LE CLOITRE.
Dans l'antique église de Poblet, en Catalogue, une de ces abbayes-forteresses dont la fondation remonte au temps des Maures, était une chapelle consacrée à la sépulture des princes du royaume d'Aragon. Plusieurs de ces monarques avaient là, sur leur monument, deux statues pour les représenter : Tune en guerrier ou décoré des insignes de la puissance royale, l'autre revêtue d'une robe de moine. On remarquait sous ces voûtes funèbres : Jayme-el-Conquistador, Alonzo II, Fernando I et ses fils Juan II et Alonzo V. La double effigie ne caractérise-t-elle pas d'une manière frappante, non-seulement la royauté de la vieille Espagne, mais encore le peuple espagnol tout entier, personnifié ainsi dans ses princes? Ce peuple, moitié moine et moitié soldat, n'a-t-il pas long-temps montré la même vénération traditionnelle pour la chevalerie dévote et TÉglise militante? Ne voyons-nouâ pas ses rois et ses capitaines les plus illustres, aspirer à la sainteté après avoir conquis la gloire? En échange de ces chefs qui, par une transition si naturelle,
passent de la cour à la solitude érémi tique, de la vie bruyante du camp à la quiétude du cloître, le ciel, ému par la piété de TEspagne, permet à ses saints de conduire les armées espagnoles h la bataille. Dans cette même histoire, où les rois goths Andeca et Vamba, les rois de Léon Bermudo P*", Alphonse IV, Kamiro II, meurent sous le froc, — où le roi de Léon et de Castille , saint Ferdinand III ( le cousin de saint . Louis de France) , déserte son palais pour aller prier avec les cénobites de Saint-Facondo (1), — c'est un des douze apôtres qui rallie «ous une bannière miraculeuse les chrétiens menacés par le grand nombre des Maures, et qui leur fait gagner la bataille de Clavijo ; — c'est un saint évêque qui saisit le bâton de commandement à la bataille de Baeza : Tapôtre est Monseigneur saint Jacques Zebédée , resté depuis le patron et le capitaine général des Espagnes (2) ; Tévêque est le grand saint Isidore, Téminent docteur de Séville (3) . Et si nous n'avons pas la foi qui rend ces légendes historiques de l'autre côté des Pyrénées, rappelons-nous quels illustres ministres l'Église et le cloître donnèrent aux Rois Catholiques ; rappelons-nous le cardinal Mendoce, combattant dans la mêlée à la journée de Toro; rappelons-nous Ximenès, ce Franciscain revêtu aussi de la pourpre, qui propose à Ferdinand de faire à ses frais l'expédition d'Oran, devient généralissime avec un état-major de moines, donne Tordre de l'assaut et entre dans la ville conquise, aux accla-
(1) Quelques-uns de ces rois ont des surnoms caractéristiques , tels que Bermudo, surnommé le Diacre {et Diacono)^ Alphonso-lo-Moine {et Mongé)^ Ferdinand- IC'Saint^ etc. Bermudo avait été tiré du cloître pour monter sur le tréne, et il y rentra après son abdication. Andeca et Vamba abdiquèrent plutôt par force que volontairement. Alphonso-Ic-Moine éprouva Tennui de la retraite et essaya de ressaisir son sceptre, etc. Voir sur ces abdications volontaires ou forcées, la Théorie des Cortès de Marina. — Saint Ferdinand, cousin de saint Louis, rivalisait avec lui de valeur comme de piété.
(2) llisloria det apostolo Siinct Yago Zcbedeo, patron y capiian gênerai de tas Espaûasy por Mauro Castella Ferrer, in-folio, cité par M. Ford, dans son Hand^ book.
(3) Egregius Doctor, Il y a deux saint Isidore en Espagne ; le premier est Térudit patron de Séville; le second, simple pa>'san, est le patron de Madrid, et il remporta au^si une victoire comme son homonyme.
mations des troupes qui le reconnaissent pour le véritable vainqueur ( 1 ) .
Si Charles-Quint s'était fait réellement ermite et moine, à l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs, cela aurait pu paraître extraordinaire à la Rome de Paul IV, sans étonner autant ses sujets de la Péninsule, — cette Thébaïde de l'Europe méridionale, presque aussi fameuse par ses ermitages et ses laures monastiques, que l'Egypte et la Syrie. Mais l'Empereur, que Paul IV déclara atteint de folie en apprenant son abdication (2) , ne venait chercher dans l'Estramadure qu'une retraite chrétienne pour s'y recueillir et sans la moindre intention de prendre^'habit religieux.
Nous avons dit quel sentiment devait lui faire préférer les monastères des Hiéronymites à ceux des autres ordres. A cette époque, d'ailleurs, l'Ordre de Saint- Jérôme était le plus populaire de l'Espagne, un Ordre presque exclusivement espagnol. Le saint fondateur de la vie monastique en Orient avait toujours été vénéré dans les écoles et les églises d'Espagne ; ses images s y étaient multipliées de manière à le populariser ; le lion qui accompagne cet Androclès de la légende, rivalisait avec le lion du Cid et ceux du blason de Léon et Castille (3) . Vers la fin du XIV® siècle, saint Jérôme était apparu à sainte Brigitte, princesse .suédoise résidant à Rome, pour lui révéler qu'il avait choisi l'Espagne afin d y faire refleurir la règle des asiles créés par lui à Bethléem. Il avait même indiqué à la sainte le costume des futurs Hiéronymites. Par suite de cette révélation, dans laquelle intervint aussi la Vierge, deux ermites, qui avaient d'abord caché leur vie pieuse près de Tolède, allèrent, en 1374, se jeter aux genoux du pape Grégoire XI, alors résidant à
(1) Après sa mort, Ximcnès protégea encore, par son apparition, les remparts d'Oran lorsqu'un péril les menaçait. Plus d'une fois on aperçut un moine avec son chapeau rouge , brandissant un glaive et lançant son cheval contre les encadrons ennemis : c*étaU ie cardinal Ximenès.
(3) Impos mentis»
(3) La chronique nous dit que le Cid avait, comme saint Jérôme, un lion apprivoisé, celui dont eurent peur les enfants de Carrion. Chron, dei Cid, cap. 230.
Avignon, et sollicitèrent du pontife l'autorisation de fonder un . ordre conformément aux statuts de saint Jérôme. Munis de la bulle papale, ils revinrent triomphants en Espagne, et les couvents hiéronymites se propagèrent rapidement dans les villes et dans les hameaux, sur les revers des montagnes et dans les plaines, partout où la protection d'un roi, la générosité d'un seigneur, le produit d'une quête, favorisèrent l'içistitution. Maintes fois, les prodiges vinrent à leur secours pour désigner le site de l'édifice et provoquer les donations qui en assuraient la fondation ; comme, par exemple, l'abbaye de Sainte-Marie de Guadelupe, en Estramadure, célèbre par une statue de la Vierge rivale de celle de Monserrat, en Catalogne, ii'architecture et les autres arts se mirent au service des moines de Saint- Jérôme, devenus de riches propriétaires agricoles : Ségovie, Séville, Valladolid, et d'autres villes, s'embellirent de leurs cloîtres et de leurs églises. Quand Ferdinand et Isabelle entrèrent victorieux à Grenade, ils intronisèrent comme premier évêque, dans la mosquée purifiée, un moine hiéronyinite (1 ) et ils posèrent les premières pierres du ^uperbe couvent gothique de San-Jeronimo, dont Gonzalve de Cordoue, cependant, partagea la dédicace avec le saint patron de l'Ordre (2) . ^ Charles-Quint, enfin, lorsqu'il prit possession de ses royaumes, fit sa première œuvre architecturale en complétant le cloître de Santa-Engracia, autre cou\'^nt hiéronymite à Saragosse, commencé par son aïeul Ferdinand. A son tour, il est vrai, quelques années plus tard, l'Empereur, ayant besoin d'argent pour solder ses troupes dans la guerre contre les Turcs (1527), crut pouvoir s'adresser à l'Ordre pour en obtenir un subside, et il l'obtint : ce ne fut pas sans avoir à surmonter certaine opposition, toutefois ; car, si l'Ordre étfiit riche, en troupeaux sur-
(1) Fray Fernando de Talavcra, confesseur du roi et de la reine, qui avait été pendant vingt ans prieur du monastère de Santa-Maria del Prado, près de Valladolid. Voir Prbscott, Règne de Ferdinand et d'Isabelle^ tome II.
(2) Ce fut la veuve du grand capitaine qui l'acheva. Au frontispice est l'inscription : GONSALVO ferdinando de Cordoba^ magno Spanorum duci^ etc.
tout, il prétendait, avec quelque raison, que ses revenus étaient trop bien employés pour qu'il lui fût possible de contribuer aux frais de la guerre. En eflFet, c'était un Ordre hospitalier, tenant table ouverte pour les pèlerins d'un haut rang, distribuant d'abondantes aumônes quotidiennes aux pauvres, et entretenant des écoles gratuites d'où sortaient d'éminents prédicateurs et de savants écrivains, quoique la jalousie fît dire aux Dominicains et aux Bénédictins, que ces docteurs hiérony mites se gardaient bien de s'exposer au châtiment que leur patron mérita de recevoir en songe, pour avoir trop aimé l'éloquence classique de Cicéron.
L'historien de l'Ordre, le père Siguenza, a consacré plusieurs chapitres de son ouvrage au monastère de Yuste, devenu surtout fameux par le choix de Charles-Quint. Les fondateurs de Yuste avaient débuté, comme ceux de l'institution première, par la vie érémitique. C'étaient deux cénobites obscurs qui, venus de Placencia en l'année 1404, s'étaient d'abord contentés de bâtir de simples cellules dans la montagne, sous le double abri des rochers et du feuillage des châtaigniers. De là, ils allaient de temps en temps quêter dans le village de Quacos ou à la porte des manoirs, et revenaient avec la besace pleine. Pour s'assurer le bénéfice de leurs prières, un propriétaire pieux, Sancho Martin, leur donna le petit domaine de Yuste, ainsi nommé du ruisseau qui filtre à travers les rochers et qui arrosa bientôt un petit jardin cultivé par les deux ermites (1). Au bout de quelques années, en 1408, ilseurelit la pieuse ambition de convertir l'ermitage en couvent, et ils allèrent supplier l'Infant Fernand, d'obtenir pour eux, du Pape, la bulle nécessaire. Ils faisaient valoir que le site choisi avait été consacré par le sang de quatorze évêques, que la tradition prétendait y avoir subi tous ensemble le martyre lors de la première invasion des
(1) C'est cer ruisseau de Yuste qui s*est trouvé, en Espagne mOme, transformé en Saint-Just ou Justo, comme si le monastère était placé sous Tinvocation d'un des trois saints de ce nom ; saint Justus de Cantorbéry, saint Juste de Lyon et san Justo d'Urgel. Le saint évêque de Lyon pouvait parfaitement passer pour le patron d'un monastère, lui qui quitta son siège pour se faire ermite.
Maures. L'Infant les écouta avec faveur, « comme s'il eût prévu, dit riiistorien, que l'asile de Yuste serait un jour le dernier nid de cet aigle illustre et invincible, l'Empereur Charles-Quint, son descendant (1). »
Le nouveau monastère n'était qu'à moitié construit, lorsque le nio^futur de l'aigle impérial fut attaqué tout-à-coup par les moines d'un couvent voisin, jaloux des nouveau-venus, et qui, ayant prévenu contre eux l'évêque de Placencia, les dépossédèrent avec violence. Heureusement, les cénobites expulsés en appelèrent à l'arclievêque de Santiago, dont l'évêque de Placencia était le suflFragant et qui leur donna gain de cause. Forts de cette sentence, ils appelèrent le bras séculier à leur secours et intéressèrent le riche seigneur dé la Vera, don Garci Alvarez de Toledo, comte d'Oropèse, qui sortit de son château de Xarandilla avec sa bannière, résolu à faire respecter ses protégés. Le comte fit mieux encore. Un chapitre général de l'Ordre ayant été tenu à Notre-Dame de Guadalupa, en 1515, on y objectait que la maison nouvelle de Yuste n'avait pas lés revenus suflfeants pour être admise au rang des maisons régulières. Saint Jérôme, qui tenait à la dignité de ses fils, voulait qu'ils fissent l'aumône, et, par conséquent, qu'ils ne fussent pas réduits à mendier eux-mêmes. Le généreux comte garantit aux Hiéronymites établis dans les domaines de sa juridiction seigneuriale, la rente nécessaire à l'entretien de douze moines avec un prieur. L'édifice conventuel s'acheva à ses frais ; aussi fut-il proclamé le protecteur héréditaire du monastère, honneur dont se parait encore celui de ses descendants qui accompagna Charles-Quint le jour où l'Empereur vint s'installer à Yuste.
A la date de 1556, le monastère, sorti de toutes ses épreuves, était en prospérité depuis long-temps', et ses religieux s'en montraient dignes par leur bonne réputation. Peu à peu une
(1) « El ultinio nido de aquclla clarissima y invincible aquila, el Empcrador Carlos Quinto, su bisnlcto. » Ilistoria de la orden de San Geronimo^ tome 11, cap. xxix.
culture intelligente leur avait conquis, sur le revers de la montagne, des vergers d'oliviers, des vignobles et des jardins fruitiers dont les produits garnissaient les celliers et l'office. En entrant dans l'enceinte des bâtiments, on admirait leur entretien soigné; — en visitant le parloir, le réfectoire, le dispensaire, raumônerie, la maison des hôtes, etc., on reconnaissait que partout régnait cette sage administration qui, dans les communautés comme dans les familles, double la richesse. Tout récemment, au petit cloître primitif, du style gothique, avait été ajouté un cloître plus vaste, d'après la nouvelle mode d'architecture élégante et classique introduite en Castille par Berruguete (1). L'église, rebâtie et agrandie aussi, appartenait au style ogival. Ce n'était pas inutilement que,'dans l'Ordre de Saint- Jérôme comme dans celui de Saint-Benoît, on étudiait la science de la construction et tous les arts qui s'y rattachent. Yuste possédait, en 1556, un excellent architecte, le frère Antonio de Villacastin qui, après avoir fait ses preuves à la Sisla de Tolède, avait pu être chargé de compléter la maison commandée par Charles-Quint, et s'en était acquitté à la satisfaction de l'Empereur, méritant ainsi d'être un jour choisi par Philippe II pour diriger les travaux de son palais del'Escurial.
Quixada et les Flamands, toujours prévenus, trouvaient que l'habitation ne répondait pas au rang du maître qu'ils avaient servi dans ses résidences impériales, et ils souriaient quand les bons moines appelaient respectueusement le palais cette maison, tout au plus convenable, selon eux, pour un prieur du second ordre. Moins difficile que ses serviteurs, l'Empereur, qui en prenait possession, quoique revêtu encore de son titre, exprima plus d'une fois son contentement sincère.
Adossé au mur massif de l'Église, du côté du Midi, le bâtiment, qui n'avait qu'un rez-de-clunissce et un pranier étage^ présentait sa façade au jardin ; il se composait de huit pièces
(1) PoNz écrivait en 1788 : « L'architecture du couvent et du grand cloître do Yuste est sage. La forme gotliique du petit cloître démontre qu'il est de la premit're fondation, » Voyage Hc Espaiia^ 2* Odit. vol. vu, page 137.
carrées de dimension ég'ale, ayant chacune vingt pieds de largeur sur vingt-cinq de longueur ; un corridor couvert traversait, de l'Est à rOuest, le rez-de-chaussée, et un autre l'étage supérieur, conduisant, celui d'en bas, au jardin, celui d'en haut à deux terrasses, en partie couvertes, qui furent ornées d'orangers, de citronniers, de myrtes et de fleurs odoriférantes. Les quatre chambres avaient été munies de cheminées. L'Empereur habita les deux pièces du premier étage, dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin. La pièce qui devint la chambre à coucher, était contiguë à Téglise et comnuiniquait avec le chœur par une porte vitrée d'où Charles- Quint apercevait le maître-autel et pouvait assister aux offices sans quitter son fauteuil s'il était indisposé. Cet avantage était balancé, selon le majordome Quixada, par deux inconvénients : les moines qui disaient et servaient la messe pouvaient voir l'Empereur, et l'Empereur entendre de sa chambre leur psalmodie alors que cela pouvait l'importuner. C'est pourquoi on fit adapter une double porte vitrée à cette espèce de tribune (1). La pièce de l'extrémité opposée fut convertie en cabinet de travail. De la terrasse de l'Est, Charles-Quint pouvait, par un plan incliné, se transporter directement au jardin sans passer par l'escalier intérieur, et si la goutte lui interdisait la promenade,— de la fenêtre, son regard parcourait toute la pente du coteau jusqu'à la Yera, où les champs, plantés de mûriers, de figuiers, d'amandiers et d'orangers, semblaient continuer le jardin du monastère. Au milieu de ce paysage d'une verdure si variée, sa vue ne rencontrait d'autre bâtiment qu'un pavillon d'été appartenant au couvent, et, un peu plus loin , sur un rocher isolé, le petit ermitage appelé Notre-Dame de la Solitude (2),
. (1) « Es iuconvenicntc que oyendo la misa dcsdc su cama, le vean los frayles que la dixcren y lasenicrcn... Lo otro que piensô, nose si mi engano, que lashoras que los frayles dixcren, los oyra Su Majestad en su cama, y csto le podra dcsasosegar, puesto que en la ventana hay vidricras y se liace agora otra porta veutana que iguale con el muro. n Manuscrit Gonzalez,
(2) PoNZ dit : « Il est facile de voir que la vallée fut autrefois plus riclic en verdure qu'elle ne l'est aujourd'hui. »I1 vante encore la multiplicité des ruisseaux qui arrosaient ce vaste jardin.
Tel fut le tableau agreste, embaumé par les amandiers en fleurs, que Charles-Quint eut à ses pieds en se levant le matin du 4 février 1557 ; tel était Tunique domaine de ses vastes États dont il se réservait la jouissance, sans même que cette jouissance comprît à la rigueur d'autres droits que ceux de la vue et de la promenade, — heureux encore s'il pouvait y retrouver peu à peu assez de forces pour faire quelques excursions au-delà de la clôture du couvent. Le nouveau Dioclétien, après avoir mesuré du regard tout Thorizon, dut en effet se borner à reconnaître d'abord le jardin , que ses hôtes lui abandonnaient tout entier. Ils avaient transporté leur propre potager dans une . pièce de terre h TEst, derrière un rang d'ormes plantés en rideau, afin que Charles-Quint pût faire cultiver et. arranger par son propre jardinier tout l'espace qui entourait le palais de trois côtés. Sous les fenêtres mêmes commençait le parterre, dont les sentiers étaient bordés de citronniers : au milieu s'élançait un jet d'eau, avec une gerbe retombant dans une vasque de pierre. Charles devait lui-même faire construire sur sa terrasse deux autres bassins, revêtus de carreaux de Hollande, pour y mettre en réserve des tanches et des truites, qui, grâce au périodique retour des jours maigres, ne risquaient pas d'être condamnées à une éternelle captivité. L'eau ne manquait pas, au reste, dans le monastère ; car la cour à l'aile gauche du bâtiment était ornée d'une fontaine qui, pour épancher son onde, avait une immense coquille taillée dans un seul bloc, qu'on était allé chercher k cinq lieues de Yuste et qui fut transporté à grands frais de la carrière au couvent avec l'aide de tous les villageois de Quacos. Cette cour devait s'embellir encore d'un cadran solaire, que Charles commanda à Giovanni Torriano. Du jet d'eau du parterre une allée droite conduisait à la principale porte, entre une double haie de cyprès, comme on en trouve fréquemment dans nos campagnes de la France méridionale, excellent abri dont l'ombre ne nuit pas à la végétation des arbres fruitiers plantés de chaque côté. C'était par-delà le mur de clôture que s'élevait le patriarche des arbres du monastère.
magnifique noyer, déjà surnommé el nogal grande^ qui semblait former à lui seul Tavant-garde de la forêt voisine. Ce vieux géant avait abrité sous ses rameaux les premiers ermites ; il avait vu s'élever Tédiflce cénobitique, il voyait arriver le i)lus illustre de ses hôtes, et, debout encore aujourd'hui, « il a survécu à rOrdre de Saint-Jérôme et à la dynastie de Charle^s- Quint en Espagne ( 1 ) . »
Quand TEmpereur eut rempli ses devoirs religieux et fait son premier repas, pour lequel il se sentit un excellent appétit, il i)assa une partie de la matinée à examiner l'ameublement de sa résidence. L'inventaire minutieux qui, après sa mort, fut dressé par ses serviteurs de confiance, contredit singulièrement les historiens, qui ont prétendu « que ses appartements semblaient plutôt avoir été pillés récemment par l'ennemi que meublés pour la réception d'un si grand prince (2). » Les rideaux de son lit étaient d'une étoffe noire ; les murs étaient tendus du, même tissu de deuil ; mais nous avons vu que telle avait toujours été la tenture de sa chambre depuis son veuvage; dans tout le reste deTappartement, on avait utilisé vingtquatre pièces de tapisseries, les unes en soie, les autres en laine, qu'il avait apportées de Flandres, et qui reproduisaient, avec un luxe de couleurs éclatantes, des tableaux à personnages, des paysages champêtres, des scènes militaires, des oi^ seaux, des animaux, des fleurs. Les fauteuils et les chaises en bois de noyer étaient recouverts de velours. Deux fauteuils étaient particulièrement réservés à l'Empereur. L'un, monté sur des roulettes, pouvait être poussé d'une pièce à l'autre sans fatigue pour lui ; l'autre avait assez d'ampleur pour être garni de six oreillers ou coussins, avec une rallonge pour étendre les jambes. Sur le parquet se déroulaient des tapis de pied dont l'inventaire énumère quatre dé Turquie et trois d'Alcaraz. Les
(1) Nous citons ici M. Stirling, qui a visité les lieux en 18i^9; mais nous avons complété sa description par celles de Ponz, de M. Ford et de TAnonyme contemporain que M. Bakhuizcn a analysé. — Un plan de la maison de Charlcs-Quint à Yuste est aimexé au Mamtscrit Gonzalez.
(2) Sandoval, tome ii <, copié par Struda, Robertson, etc.
aig'uières, les vases et les autres ustensiles de la toilette étaient d'argent, comme les coupes, les candélabres et toute la vaisselle de table, dont il est possible que quelques pièces eussent été ciselées dans les ateliers de Becerile de Cuença ou des Arphés de Yalladolid, les Cellini de l'Espagne. Charles-Quint avait même apporté une collection de bijoux, entre autres quelques bagues et quelques bracelets, les uns servant de monture à des pierres constellées; les autres, précieux gages d'une légitime et sainte affection sans doute, ou ses serviteurs, aidés de son confesseur, ne les eussent pas catalogués dans le même paragraphe de Tinventaire, avec « un reliquaire, — un fragment de la vraie croix, — le collier de la Toison-d'Or (1), — le simple crucifix de bois que Tlmpératrice avait tenu dévotement sur son sein pendant son agonie, et qu'avant de déposer le corps dans le cercueil, le marquis de Lombay avait enlevé pour le remettre à son maître. »
Charles-Quint, empereur, n'avait jamais été fastueux ; mais il avait un noble luxe, celui des arts. Pendant tout le cours de son règne, digne d'avoir pour contemporains les princes de la grande peinture , Léonard , Kaphaël , Michel-Ange , le Titien , etc . , il fut le rival de François P*" dans les ateliers des artistes comme sur les champs de bataille. Les musées de l'Espagne doivent encore quelques-uns des chefs-d'œuvre de l'école italienne à ce monarque, qui ne croyait pas déroger en se baissant pour ramasser le pinceau du Titien (2), et qui cédait toujours la droite en public à l'artiste, son pensionnaire, disant à seî^ courtisans, s'ils paraissaient formalisés ou sui*pris de cette déférence : « — Je puis créer des ducs comme vous, mais je ne pourrais créer un peintre conune lui. » Charles-Quint vit avec plaisir que, conformément à ses instructions, on avait placé sur le
(1) En Auglctcri-e, on a pivtcndu que ce même collier fut donné à lord Wellington par Ferdinand VII; en France, c'est aussi le collier de Charles-Quint qui a été envoyé à l'empereur Napoléon 111 par la reine Isabelle : — d'où il faut conclure que Gliarles-Quint en avait plusieurs.
(2) « Le Titien, » disait-il, « mériterait d'être seni par un Empereur, n
maître-autel de Téglise le fameux tableau que le Titien avait ébauché à Inspruck, et terminé depuis.
En introduisant dans cette scène Charles-Quint et l'Impératrice Isabelle, le peintre, on doit le croire, avait certainement donné la vie et la couleur à l'idée de TEmpereur lui-même, qui est ag'enouillé dans Tattitudede la prière contemplative, et qu'un ange soutient en lui montrant la mystique glorification de Dieu en trois personnes, adoré par les chœurs célestes. La couronne impériale reste humblement déposée à ses pieds. Charles, encore de ce monde, voit la Trinité des yeux de la foi et de l'espérance. Mais, à côté de lui, Isabelle éprouve déjà les invisibles extases de l'étemelle béatitude, comme l'ange qui la relève doucement, — comme tout le cortège des patriarches, des prophètes et des saints, priant avec elle pour son auguste époux et son jeune fils; car, dans le tableau, figure aussi Philippe enfant, pieusement recueilli (1).
Le pendant de cette glorieuse toile, placé dans son cabinet même, semblait aussi avoir été conçu et exécuté à l'intention du couvent; c'était saint Jérôme priant dans sa caverne. D'autres sujets sacrés par le même artiste, sur toile et sur bois, des madones et des Christs au Calvaire, imités de Raphaël, par un artiste d'Anvers ; le portrait de l'Impératrice, le portrait de l'Empereur, tous les deux encore par le Titien ; les portraits de ses sœurs, de son fils le roi Philippe, de la reine Marie, femme du jeune Maximilien ; de la princesse Juana, et de Marguerite, duchesse de Parme ; ceux de la reine d'Angleterre et du roi de France, formaient un musée assez riche, dans ces appartements dont la prétendue nudité excitelapitiéde quelques historiens, — sans parler des médaillons et de ces miniatures qui reproduisaient encore la ressemblance de l'épouse bien-aimée. En
(1) On l'appelle ta gloire du Titien^ gravé par Cort en 1566. M. Viardot {Musées d'Espagne) pense que ce fameux tableau du Jugement dernier ne fut achevé qu'après la mort de Charlcs-QuInt, parce que l'Empereur y est vôtu de la robe de moine. M. Ford réfute cette opinion, et nous nous rangeons du côté de M. Ford. Peut-ôtre Philippe 11, en faisant transporter cette toile à l'Escurial, fit-il changer le costume laïque de son père en costume monastique.
A VUSTE. 269
la retrouvant toujours si belle sur les toiles du Titien, à côté de l'austère figure de Marie Tudor, par Antonio More, il est permis de supposer que Charles-Quint, aussi tendre père qu'il était tendre époux, pouvait, en effet, apprécier le dévouement filial de son héritier présomptif. Cependant, la raison d'État, au nom de laquelle il avait arrêté lui-même le mariage de Philippe II, devait Tempêcher de plaindre son fils autant que le fait le grave prélat, qui compare cet acte méritoire à la résignation d'Isaac courbant docilement la tète sous Je couteau d'Abraham (1).
Charles-Quint aimait les lettres et les littérateurs, non moins que les arts et les artistes : non-seulement il récompensa souvent en roi les plumes célèbres ; mai^ il eut même le tort de mettre une surenchère à la plume vénale de l' Aretin pour l'enlever au roi de France. Heureusement on n'est pas forcé de lire un lâche écrivain qu'on se croit forcé de salarier, tout roi qu'on est : à en juger par le choix de livres que l'Empereur possédait à Yuste, s'il avait payé un peu cher ce bravo littéraire, il ne l'estimait pas assez pour comprendre, même parmi les ouvrages de piété, ses Commentaires sur les Psaumes^ car l'obscène Aretin, on le sait, avait aussi écrit pour les dévots. Charles-Quint devait compter sur la bibliothèque du monastère et s'était contenté d'extraire de la sienne une trentaine de volumes et deux ou trois manuscrits , formant un mélange assez caractéristique : entr'autres les Consolations deBocce (trois exemplaires en français, en italien et en espagnol); — les Commentaires de César ^ en italien; — les Commentaires sur les guerres d'Allemagne, de don Luis de Avila; — quelques chapitres manuscrits des
(1) C'est très sérieusement que Tévèque SaRdoTal, comparant Tàge de Philippe à celui de Marie, et la bonne mine du prince à la figure triste de la reine, dit : <• Si » elle était sainte, elle était vieille et laide : (Si bien la reyna era santa, era fea y » vieja,} et Philippe fut, en ceci, un second Isaac, en se laissant sacrifier pour faire » la volonté de son père et pour le bien de l'Église : Uizô en esto lo que un Isaac • dexandose sacrificar por hacer la volundad de su padre, y por el bien de la Ygle^ » sia. '> Sandoval, tome H, p. 559. Je cite l'édition d'Anvers, ornée justement d'un portrait de l'impératrice Isabelle et de celui de Marie Tudor.
Chroniques de Florian d'Ocampo ; — des cartes géographiques de Flandre, d'Allemagne, d'Italie et des Indes; \e% Méditations de fray Luis de Grenade, — \h Doctrine chrétienne du D»" Constantino ; enfin, deux exemplaires du Chevalier délibéré^ poème d'Olivier de la Marche (l'original imprimé et une traduction manuscrite, par don Hernando de Acuna) , dont nous reparlerons quand nous ferons connaître le bibliothécaire , après avoir cité d'abord quelques-uns des livres de l'Empereur (1).
Nous nous reprocherions de ne pas apprendre aux bibliomanes que les livres de Charles-Quint étaient reliés en velours rouge, protégés aux quatre coins par de petites plaques d'argent et tenus fermés par des agrafes du même métal .
Malheureusement , l'Empereur ne pouvait plus s'entretenir avec ces amis muets que par l'intermédiaire d'un- de ses lecteurs , à cause de sa vue affaiblie (2) . Toute lecture , d'ailleurs, finit par tendre les ressorts des esprits réfléchis ; c'est une distraction qui ne dispense pas d'une autre. Charles-Quint ne vit pas sans plaisir, en s'installant à Yuste, qu'il pourrait se donner quelquefois un amusement qui l'avait toujours intéressé, en dépit des censeurs graves qui le trouvaient au-dessous de la dignité et des hautes pensées d'un si grand politique. Une volière contenait des perdrix et d'autres oiseaux à demi apprivoisés. Cette ménagerie, qui pouvait se passer d'un leonero^ car elle ne ressemblait guère à celle dont il fit autrefois présent à Gand, sa ville natale (3), devait recevoir une addition importante, deux
(1) Le Manuscpît Gonzalez se termine par la transcription de Tinventaire de l*ameublement, des tableaux, des bijoux, des tapis, des ustensiles de toilette, des livres, etc., de TEmpereur.
(2) Dans Vimentaire des eflTots appartenant à Charles-Quint, nous remarquons vingt-«ept paires de lunettes. Nous en concluons que Charics-Quint en faisait usage ; mais nous devons aussi faire observer que pendant long-temps on mit des lunettes, en Espagne, pour se conformera la mode beaucoup plus que pour ménager sa vue. Dans le xvii* siècle encore, les nobles dames elles-mêmes en portaient en guise de masque, « afin de se donner une physionomie grave. » Voir la i?e/<7tion duvoyaye d'Espagne^ par M"' d*Aulnoy, tome ii, p. 139.
(3) Lors de l'expédition de Tunis, le Journal de V^andenesse nous apprend que les galères de Charles-Quint s'emparèrent d*une embarcation de Barberousse qui
mois après, grâce à l'envoi d'un perroquet qu'on élevait exprès pour l'Empereur à Lisbonne, et qui arriva si merveilleusement instruit, qu'il est devenu un personnage historique comme le perroquet d'Auguste. L'oiseau parleur de SaMajesté ne divertit pas moins les religieux de Yuste que l'Empereur lui-même. La reine de Portugal lui avait annoncé en même temps deux chats du Brésil d'une très petite espèce, qui furent aussi en grande faveur, sans avojr à redouter ces admirables chiens de chasse que, dans sa jeunesse active, Charles-Quint préféra à tous les animaux domestiques. Quelques-uns semblent vivre encore sur les toiles du musée de Madrid, à côté de ces nains de cour, dont la taille difforme fait ressortir leur fière beauté. En l'absence de celui que peignit le Titien et que nous nç voyons pas dans l'inventaire des tableaux apportés à Yuste, Charles-Quint dut cependant se souvenir de ses limiers, en apercevant, suspendus aux murailles de sa nouvelle demeure, son arquebuse [arcabuz]^ son arbalète et tout son équipement de chasse [arreos y muebles de caza) . Par bonheur, il s'était réveillé si dispos, qu'il se promit du moins d'aller bientôt déclarer la guerre à des ramiers que les moines lui dénoncèrent comme se multipliant outre mesure sur les hauts châtaigniers du bois voisin, où ils avaient établi leurs nids au grand préjudice des récoltes. L'Empereur ne dédaigna pas, en effet, avant que le mois fût écoulé, cette chasse plus digne d'un alcade de village que d'un grand empereur. Tant que la goutte n'enchaîna pas ses mains , il fut sans pitié pour les pauvres ramiers, lui dont le respect pour les hirçndelles nous a été révélé par une tradition si touchante. Deux de ces messagères du printemps avaient, dit-on, bâti leur nid contre la tente de Charles-Quint qui faisait le siège d'une place forte. Quand vint le jour de lever le camp , l'Empereur aima mieux aban-
port&it au sultan, o un lion, une lioncsse, un léopard, et aucuns chrétiens pour donner a mangier aux ftîcles bêtes ; » (locution àdoublc sens qui, sans doute, indique que les chrtUiens étaient simplement des leoneros, à qui étaient confié le soin des animaux). Charles4}uint chargea le capitaine flamand Pierre Van lloeick, d*al- 1er offrir les lions et les tigres à ses compatriotes les Gantais, pour être nourris dans la Cour des princes.
donner sa tente que de troubler les hirondelles et leur jeune couvée.
En attendant la guerre aux pigeons, Charles-Quint fit, dès le 4 février, une première excursion toute pacifique à l'ermitage de Belem, où, voulant ménager ses forces, il se fit porter en litière, quoique la distance ne fût pas très considérable. Il revint fort content de sa première journée, et ce contentement i\e fit que croître toute la semaine, comme Tattestçnt les lettres de Quixadaet de Gaztelu, d'accord avec M. deLaChaulx, un des chambellans flamands qui ne l'avait accompagné jusqu'à Yuste que pour repartir le lendemain, chargé d'une mission, «f Sa Majesté, écrivait ce gentilhomme, est ravie de sa nouvelle » résidence, et les moines sont plus ravis que lui encore de le » voir parmi eux, ce dont ils désespéraient. Plaise à Dieu que » Sa Majesté les trouve supportables ; car ils sont très enclins à » être importuns, ceux-là du moins, que, pour mon compte » j'ai trouvés bien sots et bien ennuyeux. »
Ce qui contribuait beaucoup, sans doute, au ravissement de Charles-Quint, c'est qu'il crut avoir reconquis tout son appétit, au point de déclarer à Quixada, qui s'inquiétait déjà des conséquences, <c qu'il n'avait jamais si bien mangé de sa vie et ne se » sentait plus l'estomac chargé, comme naguère cela lui arri- » vait habituellement après son repas (I). » On comprend donc cette autre phrase dont Quixada se servait à la même date pour accuser réception d'une provision d'anchoix : « Elles ont été » bien reçues et. . . . encore mieux mangées (2) . » Pour peu que ce bien-être continuât, Charles eût fini par ne plus profiter des dispenses que le Pape lui avait expédiées dans le temps, afin qu'il pût, sans scrupule, communier sans observer le jeûne.
Les moines admiraient à la fois sa bonne mine et sa bonne grâce, car il encourageait volontiers cette familiarité que M. de
(1) « No se sentia nada cargado, como lo suele liacer quando acaba de corner. » Manuscrit Gonzalez.
(2) « Muy bien recibidas y mejor coznidas. » Manuscrit Gonzalez,
La Chaulx prévoyait devoir finir par être importune. Quelquesuns avaient réellement besoin de ses encouragements, troublés et comme éblouis devant cette auguste présence, à l'église même où ils devaient se croire chez eux, témoin celui qui, le premier dimanche, étant .chargé d'offrir l'eau bénite à l'Empereur, laissa tomber de ses mains le goupillon. L'Empereur le ramassa en souriant, — comme il avait ramassé le pinceau du Titien, — et après s'en être copieusement aispergé, le rendit au religieux confus, en lui disant : « Mon père, voilà comme il faut faire. »
Trois ou quatre Hiéronymites de Yuste , moins timides et moins simples, esprits d'élite même, devaient être une compagnie agréable pour l'Empereur ; — l'architecte d'abord , fray Antonio de Villacastin, que nous avons déjà mentionné, artiste et amoureux de son art; — ensuite fray Alonzo Mudarra qui, homme du monde avant de prendre le froc, avait rempli des fonctions civiles au service impérial ; et le troisième, fray Hernando de Corral, l'érudit du couvent, que ses frères consultaient comme un puits de science; mais original jusqu'à passer aux yeux des plus naïfs pour n'avoir pas la tête toujours saine, et qui, probablement, fut un de ces auteurs universels qui entreprennent tous les sujets pour n'en traiter aucun complètement. On cherche en vain son nom dans les deux répertoires bibliographiques de Nicolas Antonio. Le père Éemando de Corral était, au reste, plus jaloux de déployer sa force musculaire parmi ses contemporains que de léguer à la postérité les élucubrations.de son génie. Nouveau Samson, on aurait pu trembler s'il se fût avisé de heurter les piliers de l'église ; mais il se contentait de faire une espèce de police pendant la messe et les vêpres; — ayant remarqué qu'un des célébrants se dispensait d'obéir exactement à la cloche des offices, il se leva un jour soudain de sa stalle et, allant le chercher dans la cour, il le porta dans ses bras comme une nourrice porte son marmot mutin, ou « comme le bon pasteur de la parabole porte la brebis égarée. »
A défaut d'un ouvrage où fray Hernando de Corral aurait condensé son esprit et son érudition, les bibliophiles retrouveront peut-être un jour quelques-uns de ces volumes du couvent dont les marges disparaissaient sous ses annotations. -Il n'épargnait pas non plus ses propres livres, à en juger par celui que possède une des plus riches bibliothèques espagnoles d'Angleterre (1).
On peut compter parmi les moines capables d'amuser Charles- Quint, fray Juan de Ortega, ancien général de l'Ordre, déposé l'année précédente et déclaré incapable de remplir aucune fonction monacale, sans qu'il soit facile d'expliquer cette déchéance outrageante. Fray Juan de Ortega en avait appelé à l'Empereur qui, jugeant qu'il était victime d'une intrigue et ne pouvant le réintégrer malgré le chapitre, lui offrit un évêché aux Indes : mais fray Juan avait refusé, voulant , dit-il , donner l'exemple de l'obéissance en subissant toutes les conséquences de la censure, même injuste, prononcée contre lui. Prévenu en sa faveur par cette modestie, Charles, au lieu de le laisser rentrer dans le couvent d'Alba de ïormes, où il avait fait ses vœux, témoigna le désir qu'il passât quelque temps à Yuste pour y surveiller d'abord les constructions nouvelles et y résider au moins pendant quelques mois avec lui. L'ex-général est resté exposé à une accusation qu'il faut citer, non pour justifier ses juges, mais pour en conclure, chroniqueur mondain que nous sommes, qu'il devait être réellement un aimable compagnon de solitude. On lui attribuait le roman de Lazarille de Tonnes, publié sous le voile de l'anonyme à Anvers, en 1553, lorsqu'il était encore général
(1) Nous devons ces détails sur fray Hernando (avec la comparaison de la brebis égarée) à M. Stirling qui, dans une note bibliographique, nous apprend que la belle et curieuse bibliothèque espagnole de M. Ford, contient un exemplaire de la Chronica dcl rey don Alonzo el oncenOy in-fol., Valladolid, 1551, avec la phrase suivante sur le verso du dernier feuillet : « En veinte y dos de Mayo del afio de MDUI? Compre yo fray Hernando de Corral este lîbro en irugiUo; costome XX reaies : Le 22 mai de Tan MDLII ? J*ai acheté moi, fray Hernando de Corral, ce livre, qui m'a coûté XX réaux. » Après cola se trouvent les dates de l'arrivée de Tempereur Charles-Quint au couvent, de sa mort et de celle des deux reines, ses sœurs.
de rOrdre (1) . La bibliographie Ta absous de ce péché ; car si c'est un péché pour un moine de lire des romans, c'en est un à plus forte raison d'en composer dans le genre satirique et picaresque, en y raillant finement les hommes de sa robe et les marchands d'indulgences, comme fait l'auteur de Lazarille; inais, pour être supposé capable d'avoir composé ce joyeux roman, il fallait avoir reçu du ciel un esprit très ingénieux. Pray Juan de Ortega était certainement un moine lettré : il aimait aussi beaucoup la musique, et ce fut lui qui s'occupa de recruter des chantres pour le monastère.
L'Église catholique, qui parle plus qu'aucune autre à l'imagination de ses fidèles, a toujours considéré les beaux-arts comme un noble accessoire dans le culte. De même qu'elle confie la construction du temple et sa décoration aux architectes les plus éminents, aux sculpteurs et aux peintres dont le génie lui semble une émanation de la suprême intelligence, elle ne redoute pas la pompe du spectacle pour ses cérémonies et ses fêtes. La musique surtout est pour elle un accompagnement légitime et naturel de la prière. L'Église catholique apprécie le charme d'une voix, mélodieuse pour célébrer les louanges du Seigneur ; la harpe du roi-prophète est restée un de ses symboles ; et l'orgue, ce roi des instruments, a été inventé par une sainte catholique. Plusieurs de ses martyrs sont morts , à l'exemple de sainte Cécile, en chantant, comme le cygne des poètes grecs. Ne pouvant concevoir l'idéal du paradis qu'à l'aide des sens dont Dieu nous a doués , nous faisons des anges un
(1) Le savant M. Ticknor {Histoire de la littérature espagnole^ tom. I*% p. 5i2), décide que Lazarille de Tormes n*eut d*autre auteur que Diego Hurtado de Mendoza, quoique celui-ci ne le reconnut jamais. M. Ticknpr ne dit pas que le Père Siguenza {Histoire de l'Ordre de Saint-Jérôme) prétend qu*à la mort de fray Juan Ortega, on trouva dans sa cellule le manuscrit de ce roman que l'on suppose avoir été composé par lui pendant quMl étudiait à Salamanque. M. Stirling semble pencher pour cette opinion. Nous dirions seulement, quant à nous, si nous paraissions la partager par nos inductions sur le caractère de Taimable Hiéronymite, qu'après lui un autre moine, Andréas Ferez, Dominicain, composa un roman picaresque beaucoup plus profane, la Picara Justina, publié sous le pseudonyme de Francisco Lopoz de Ubeda ; mais franchement avoué par Percz, qui le plaçait au nombre de ses péchés de jeunesse.
chœur d'artistes sublimes qui exécutent un concert éternel autour du trône céleste.
Du temps de Charles-Quint, les empereurs, les rois et les princes séculiers, en France, en Espagne et en Allemagne, entretenaient, aussi bien que le Pape à Rome, des corps de musiciens dans les chapelles de leurs palais. Fréquemment ces musiciens voyageaient avec eux, comme un cortège indispensable. Chez Charles-Quint, plus particulièrement, Tamour de la musique sacrée était héréditaire. Les ducs de Bourgogne, ses aïeux, avaient attaché une grande importance à leur chapelle. En énumérant, d'après les ambassadeurs italiens, tous les hauts fonctionnaires de la cour impériale, nous avons déjà fait remarquer que la direction de la musique d'église était une des attributions du confesseur. Charles-Quint, sur le trône, se piquait, en sa qualité de souverain des Pays-Bas, grande école musicale alors, d'avoir les meilleurs chantres de la chrétienté. Il le disputait au Pape lui-même ; enfin, aux nombreux sujets de rivalité qui divisèrent le descendant des ducs de Bourgogne et François P"", il faut encore ajouter celui de se disputer les maîtres de plain- chant le plus en renom (1).
Fray Juan de Ortega, pour la gloire de son Ordre autant que pour le plaisir de Charles-Quint, avait cru devoir renforcer le chœur de Yuste de douze ou quinze moines choisis parmi les plus belles voix et les plus habiles musiciens dans tous les couvents hiéronymites d'Espagne. Mais ces musiciens de chapelle eurent à satisfaire un virtuose difficile. Critiquant et louant tour à tour, Charles-Quint finit par vouloir prendre la peine de diriger en personne quelques-unes des répétitions. Bientôt il eut retenu le nom de chaque exécutant et il les distinguait au
(1) ir Li paesi bassi que sono oggedi el fonte dclamusica,nCAVALU. Et sous Philippo-le-Bcau, Quirini écrivait : « Tre cose sono di somma cccelenza: tele... in Olanda; tappczcrie... in Brabantc; la terza c la musica, la quale certamente si puô dire que ftiapcrfccta. » Philippe II conserva la musique de chapelle du foison père, qui se composait de cinquante musiciens, d^api-t» la relation de Badouaro. {Retazione de federico Badoaro. MtLnuscrii de la bibliothèque impériale, 1 0,083, 2. 2. A.
timbre particulier de leur voix. La moindre dissonnance le faisait tressaillir, et il réprimandait nominativement le délinquant avec une impatience exprimée quelquefois par un de ces jurons espagnols qui échappent au courtois Don Quichotte, malgré rélégtmce de langage que lui prête Cervantes, mais qui choquent moins la gravité espagnole que la pruderie française (1).
Si un nouveajj-venu essayait de se joindre aux chantres de Yuste, il fallait qu'il fût bien sûr de ne pas troubler l'ensemble dont l'Empereur était si jaloux. Un professeur de chant de Placencîa en fit l'expérience fâcheuse, tout professeur qu'il était. Charles distingua parfaitement une voix étrangère qui ne lui parut pas au diapason des autres, et de son autorité de maître de chapelle, sinon d'Empereur, il envoya prier cet intrus de se taire, sous peine d'être expulsé de l'église.
On cite encore une preuve de son érudition musicale. Un certain Guerrero, maître de chapelle à Séville, lui envoya respectueusement un recueil de messes et de motets de sa composition. On essaya au monastère une de ces œuvres originales; mais Charles-Quint en nia l'originalité, déclara le Guerrero un plagiaire et désigna les divers maestri qu'il avait mis à contribution. D'après cette anecdote, on peut croire à la tradition qui, selon un touriste, fit long- temps conserver précieusement à l'Escurial un orgue portatif qui avait appartenu à Charles- Quint et qui le suivait, ajoutait-on, dans ses campagnes, pour abréger les longues soirées de la tente impériale. Cet orgue ne figure pas dans l'inventaire du mobilier de Yuste : il paraît qu'heureusement l'église du monastère en avait un qui était excellent.
Au reste, Charles-Quint n'était pas seulement un hypercritique en musique sacrée, il faisait sa partie dans le plain-chant
(1) Nous renvoyons le lecteur au traité de Brantôme sur les serments espagnols. M. Stirliog cite le Voyage d'Italie et d'Espagne^ par M. Beckford , à Tappui des anecdotes qui nous montrent Charles-Quint comme ayant Torcille plus blessée d'une fausse note que d'un Juron tel que Hidepuia^ auquel il ajoutait Bermejo.
et il devait avoir la voix assez forte, s'il est vrai, qu'alors même qu'il ne pouvait sortir de sa chambre pour assister à la grand'messe ou aux vêpres, sa voix franchissait la porte vitrée qui le séparait de l'église et allait retentir jusque sous les voûtes sonores (1).
Probablement pour varier les cérémonies de l'église , les saints offices durent être quelquefois célébrés à Yuste d'après le rituel mozarabique, rétabli dans quelques chapelles, en 1512, parle cardinal Ximénès : — innocente et pieuse protestation de la nationalité espagnole contre le rituel italien et gallican. — Mais ce n'est ici qu'une conjecture qu'il nous serait difficile de justifier par des détails positifs.
L'historien de VOrdre de Saint-Jérôme ne nous en dit rien dans les chapitres où il raconte tout ce qu'on fit pour Charles- Quint pendant sa résidence au monastère. Il nous apprend seulement que l'Ordre voulut que son hôte pût entendre ses meilleurs prédicateurs. Les trois plus fameux furent donc envoyés à Yuste; c'étaient fray Francisco de Yillalva, Hiéronymite du couvent de Montamarta, près Zamora, renommé par sa puissante dialectique et qui, ayant assisté au concile de Trente, avait formé son style à l'école des grands . orateurs ecclésiastiques du siècle, — fray Juan de Açoloras, du grand couvent de Notre-Dame du Prado, près de Yalladolid, éminent théologien, vanté comme un modèle de grâce, et fray Juan de Santandres, du couvent de Sainte-Catherine, àTalavera, moins énergique que fray Francisco, moins gracieux que fray Juan, mais ayant cette éloquence que donne une foi vive unie à une vie pure. Charles préférait à ces deux derniers orateurs le puis-
(1) Le lecteur français, avant de s'étonner que Charlcs-Quint chantât avec les moines, doit se souvenir (sans remonter jusqu'à Charlemagne) que Louis XII avait composé le cantique O Salutaris Hostia; — que François I*', à l'entrevue qu'il eut avec Léon X à Bologne, voulut porter la queue de la robe du pape célébrant la messe, que Henri II et Charles IX chantaient au lutrin, etc.
Nous ne pouvons que mentionner par leurs noms quelques-uns des grands compositeurs contemporains do Charles-Quint : la famille des Lassus ou Lasso, Arkcadelt, Willaert, Jannequin, et Goudimel, maître de Nanini et de Palestrina. Voir le Dictionnaire des Musiciens célèbres^ de M. Fétis.
sant dialecticien, comme le grand Condé préférait Bourdaloue à ses rivaux plus élégants. Aussi, fray Francisco de Villalva occupait presque toujours la chaire, excepté quand il la cédait à un prédicateur de passage, ou quand une ville sollicitait son ancien souverain de vouloir bien l'autoriser h contribuer par ses sermons à Téclat d'une solennité extraordinaire. Sarag-osse, au nom de sa Vierge miraculeuse, Nuestra Senora del Pilar^ obtint cette faveur pendant quelques semaines.
On voit que, grâce à fray Juan de Ortega et au zèle des autres Hiéronymites de Yuste, Charles-Quint qui, en vrai souverain espagnol, aimait les cérémonies religieuses, aurait bien pu imiter jusqu'au bout ceux de ses prédécesseurs qui avaient pris réellement l'habit ; mais il n'y pensait pas : « No quiero ser fray le ^ je ne veux pas être moine, » répéta-t-il plusieurs fois, et nous voyons dans les lettres de ses serviteurs intimes, quemalgré sort respect pour la robe des enfants de saint Jérôme, il ne la porta jamais que sur la toile du Titien. L'Empereur tenait toujours à son costume séculier, — soit au simple pourpoint noir avec lequel il est ordinairement représenté, — soit, dans son déshabillé d'invalide, à ces belles robes de chambre en soie ouatées, dont il eut bientôt jusqu'à seize dans sa garderobe, et qu'il faisait admirer quelquefois avec une certaine coquetterie à son fidèle Quixada ( 1 ) .
Pour prouver que l'observance exacte des grandes fêtes du couvent s'accordait avec les habitudes régulières de sa vie précédente, nous allons faire connaître l'emploi de sa journée : chaque matin, au point du jour , Giovanni Torriano, son horloger et en quelque sorte son horloge vivante, entrait le premier dans la chambre de l'Empereur. Après Torriano, venait son confesseur pour réciter avec lui la prière quotidienne et y ajoutei quelques paroles de piété. Le docteur Mathys, ou en son absence un des barberos, succédait au médecin de l'âme et précédait les valets de chambre qui aidaient Charles à se lever. A peine habillé, il réveillait son* appétit par un à-compte sur le déjeuner,
(1) 51 anuscrit Gonzalez,
allait entendre la messe et revenait se mettre à table, pratique invariable qu'on prétend avoir donné lieu en Italie au proverbe : ff Delta messa à la mensa (1). » Ce premier ou second déjeunern'empêchait pas le dîner de midi, séance assez longue, parce que la mastication était une opération difficile à Charles- Quint, mais pendant laquelle il écoutait une lecture sérieuse qui continuait après le dessert, les fonctions de lecteur étant partagées entre le docteur Matliys, le bibliothécaire Van Maie et le confesseur, selon le sujet profane ou chrétien de la lecture. Quelquefois l'Empereur faisait une heure de sieste quand la nuit n'avait pas été bonne, ou, s'il ne dormait pas, un chapitre de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Bernard, quelques pages de Thucydide ou une lettre de Pline, servaient de texte à une discussion intéressante. A trois heures de relevée, la cloche convoquait à l'église les habitants du palais comme ceux du monastère, pour entendre soit un sermon le mercredi et le vendredi, soit, les autres jours, un chapitre de la Bible et fréquemment une des épîtres de saint Paul. L'Empereur donnait encore là, sinon l'exemple de l'exactitude et de l'attention, du moins celui de la politesse, ne manquant jamais de se faire excuser s'il venait de recevoir une dépêche importante ou si sa santé exigeait une promenade par ordre du médecin.
C'était le dimanche et les jours de fête^qu'on célébrait la messe à plain-chant avec plus dei solennité. Enfin, outre la messe particulière de chaque matin ( la messe pour la mémoire de l'Impératrice), d'autres messes se disaient, plus ou moins régulièrement, par l'ordre de Charles-Quint, — pour son père, pour sa mère, et pour les autres membres de sa famille, — ce qui a inspiré cette réflexion au moine anonyme : « Quoique nous fus- » sions un grand nombre de prêtres, nous étions tous occupés à » ces messes, de sorte que je ne saurais dire si, pendant son » règne, il a mis plus de zèle à diriger ses guerres entreprises y> pour la cause de la foi qu'il n'en a montré à Yuste à se pros-
(1) Nous avons déjà cité ce dicton recueilli par les ambassadeurs vénitiens.
» temer devant les autels, s'en tenant aux prières parce que » ses infirmités ne lui pennettaient plus de recourir aux ar- » mes. (1). » — Exagération de la vérité, dans ce sens que le bon Hiéronymite semblerait dire que TEmpereur, une fois à Yuste, se laissa absorber par les pratiques de la vie dévote, tandis que, par le fait, de même que Charles-Quint, au milieu des affaires nombreuses de son règne, avait trouvé le temps de remplir tous ses devoirs religieux, de même dans la retraite, où son salut devenait sa grande affaire, il sut trouver le temps de suffire aux intérêts politiques qu'il continuait de surveiller. C'est ainsi que, pendant toute la durée de sa résidence au couvent, il ne se confessa et ne communia guère plus souvent qu'il ne l'avait fait en Belgique, en Italie ou en Allemagne, c'est-à-dire tous les jours de grandes fêtes.
Une de ces grandes fêtes eut lieu vingt jours après son installation, le 24 février. C'était à la fois la fête de saint Mathias, son patron, et l'anniversaire de sa naissance; le 24 février, il avait été couronné empereur ; le 24 février, il avait gagné la bataille de Pavie. Ce jour fut célébré à Yuste avec une solennité extraordinaire : l'Empereur vint s'agenouiller au pied de l'autel et y recevoir la sainte hostie avec une humilité toute chrétienne; mais en emp^eur cependant, paré du grand collier de la Toison^'Or et présentant à l'oflFrande cinquante-sept écus, autant qu'il comptait d'années, plus un autre écu pour l'année où il venait d'entrer. Il fit enfin distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres, qui accoururent de tous les environs, et il ordonna qu'on délivrât un certain nombre de débiteurs retenus pour dettes dans les prisons de Placencia.
(1) Manuscrit du Uiéronymite anonyme^ analysé par M. Bâkuuizen, page 35.
LES SERVITEORS DE CnARLES-QCITiT A YLSTE. — LES UÉDECINS. — LE D' MATHYS. — GAZTELU. — LE CONFESSEUR FRAY JUAN DE REGLA. — LE SECRÉTAIRE GUILLAUME VAN MALE. — LES INSOMNIES DE CHARLES-QUINT. — SES MÉMOIRES. — LES TRADUCTEURS. — LE CHEVALIER DÉLIRÉRÉ. — BIBLIOMANIE. — LE MÉCANICIEN TORRUNO. — NAPO- LÉON ET CHARLES-QUINT. — FULTON ET BLASCO DE GARAY. — LE PREMIER BATEAU A VAPEUR. — LES HORLOGES. — LE'mAJORDOME QUIXADA. — SOUVENIR DE LA CAM- PAGNE DE TUNIS. — MYSTÈRE DE LA NAISSANCE DE DON JUAN. — LES CARROSSES EN ESPAGNE.
Avant de raconter ce qui se passa à Yuste après le 24 février, nous allons faire connaissance avec les serviteurs attachés à la personne de Charles-Quint, et dire à quels titres il îes avait désignés entre tous pour partager sa retraite; ce sera compléter, par leur propre biographie, la révélation de curieux détails sur la vie privée de leur maître.
Charles-Quint ne choisit pour vivre avec lui dans sa retraite aucun des grands personnages qui avaient contribué à l'éclat de son règne par leurs services comme capitaines, ministres ou diplomates. Quelques-uns avaient été pour lui des amis, et ils eussent été heureux de partager sa solitude ; mais il désirait justement que ceux-là transmissent leur dévouejnent à son fils, et c'était à ses yeux le plus précieux héritage qu'il pût laisser à Philippe II, qui, il faut lui rendre cette justice, ne se montra pas empressé de substituer des favoris de son choix aux hommes
recommandés par son père, trompant ainsi les prévisions du dernier ambassadeur vénitien (1). Enfin, comme ce n'était pas son intention que la suite cCun simple gentilhomme ressemblât à une cour, Charles-Quint ne pouvait songer à conserver auprès de sa personne aucun de ces hauts fonctionnaires dont les titres auraient été en contradiction avec la vie retirée qu'il espérait mener à Yuste. C'est très probablement cette absence de tout nom pompeux parmi les serviteurs dont l'Empereur composa sa maison, qui a induit en erreur les historiens, lorsqu'ils se sont récriés sur la modestie de son entourage. Les plus graves se sont plu à faire ressortir le contraste entre le tout-puissant Empereur, de la veille et le reclus du lendemain, entre cette brillante cour dont l'entretien annuel coûtait 250,000 ducats à l'Espagne du aux Pays-Bas (2), et les douze domestiques à qui Charles-Quint, selon eux, ne pouvait même payer leurs gages régulièrement. Ces domestiques n'étaient pas moins de cinquante, Charles ayant réellement congédié les deux tiers de ceux qui l'avaient suivi jusqu'à Xarandilla (3).
Charles-Quint regardait les grands médecins comme un luxe de cour, bons à être consultés dans les cas extrao^^dinaires ; pour son usage journalier, il préférait un docteur du second ordre, avec lequel il pouvait discuter, à ces archiatres qui exercent jusque sur les rois le despotisme de la science. Il n'était
(1) Cavalli avait prédit que Philippe ne conserverait ni Monseigneur d'Arras (lo cardinal de Granvelle), ni inôn;e le duc d*Albe et les autres membres de la maison de Tolède, qui, au contraire, virent croître leur faveur... « la grande inclinazione » al Contestabile de Castiglia, — di modo chc oitra Tordinaria costume de figlioli, cbc c di non prevalorsi dei servitori dci padri, questo farà cheel duca d*AIba de la chsa de Toledo non continuera in favore como al présente. » Hetazione de Maiiino Cavalli.
(2) B. Navagero, dans sa relation, dit que cette somme était supportée par lo trésor d*Espagnc, quand l'Empereur était en Espagne, et par celui des Baya-Bas^ quand il était dans les Pays-Bas.
(3) Robcrtson, qui cite ici Sandoval, Zufiiga, De Tbou, etc., dit : « Dans cette humble retraite, à peine suffisante pour loger confortablement un simple particulier, Charles entra avec douze domestiques seulement. »
Hist. vf thc reign of the Emp, Charles V. Book xii.
même pas fâch^ de se faire de temps en temps à lui-même ses propres ordonnances ( 1 ) .
Il avait donc laissé à leur clientèle, non-seulement le grand empirique Caballus et le docte Corneille de Baersdorp, mais encore l'illustre Yesale, envoyé autrefois par lui à tous ceux qu'il croyait en danger de mort (2) .
Nous avons déjà vu à Xarandilla le docteur Mathys, le médecin ordinaire, et ses deux confrères, les docteurs Comelio et Mole, qui étaient venus avec TEmpereurjusqu'à Yuste. Mais, le 4 février, leur auguste convalescent déclara se sentir si bien, sauf un léger ressentiment d'hémorrhoïdes, qu'ils repartirent à pied, voulant, disaient-ils, herboriser en chemin à son intention. Ils ne revinrent qu'au bout de quinze jours, avec des simples dont ils vantaient la vertu souveraine contre l'inflammation hémorrhoïdale ; mais Charles-Quint leur dit en souriant qu'ils revenaient un peu tard, tous les symptômes dont il s'était plaint ayant disparu d'eux-mêmes. Cependant, pour honorer la botanique pharmaceutique et avoir,, une autre fois, les simples sous la main, il ordonna qu'on les plantât ou qu'on semât les graines dans le jardin. Il congédia ensuite Cornelio et Mole avec des lettres pour sa fille la régente. Peut-être regardait-il les docteurs comme les complices des recommandations hygiéniques de son fidèle majordome, qui lui répétait volontiers ce sage proverbe : « Qu'il vaut mieux prévenir le mal que d'avoir à le guérir. »
Charles-Quint avait amené un directeur spirituel de Bruxelles, nommé Salamanquès, et il se proposait d'abord de le garder,
(1) a Cacsar, quamvis absente Machaonc suo, tamen féliciter pcrgit in pristinà valetudine suà ; lieri ipse sibi priescripsit aliquot catapotia : res illi cessit non maie. » MAUNiKi, Epistola. — 1552.
(2) Paruta, tome ii; Ce grand anatumiste prit le titre d'archiatre de Philippe II. C'était lui qui avait soigné Charles-Quint àAugsbourg, et TEmpereur l'avait envoyé à Bernard Navagero quand cet ambassadeur tomba malade à sa cour.
Nous avons^écrit autrefois un épisode de la vie de André Vesale, intitulé : Vue autopsie; mais, quoique fondé sur un fait historique et cité en 1833, par M. le baron de Reiffenberg, dans les Mémoires de l'Académie deBruxelleSy ce récit, nous le
f • déclarons ici, n'est qu'une fiction.
de peur de rendre les Hiéronymites jaloux de celui d'entre eux qu'il aurait pu choisir, tandis qu'il se serait contenté de leur médecin (1), Ce fut tout le contraire qu'il fit, puisqu'il garda le docteur Mathys et que Salamanquès fut remplacé à Xarandilla par fray Juan de Régla, désigné sans doute par le général de l'Ordre de Saint-Jérôme comme le confesseur le plus populaire de sa robe, et qui affecta cependant une certaine défiance de lui-même quand il se présenta devant l'Empereur. « Rassurezvous, mon père, lui dit Charles en souriant avec malice, avant de quitter la Flandre, j'ai employé cinq docteurs en théologie à alléger ma conscience, vous n'aurez donc pas la responsabilité du passé. »
Ceux qui ont peint fray Juan de Régla comme un ambitieux dont la fausse modestie dissimulait mal sa joie d'occuper un poste qui pouvait lui procurer un jour le chapeau, comme au confesseur Loaysa, mort évêque et cardinal d'Osma, ont oublié que, même avec un pareil sentiment, ce moine pouvait bien hé- .siter entre ce poste de cour exercé dans une solitude et les nombreuses chances de fortune qui s'offrent à un confesseur populaire. Il paraît qu'au couvent de Santa-Engracia de Sarragosse, le confessionnal de fray Juan de Régla était assiégé par les pénitents et les pénitentes de tout âge. Moins renommé comme orateur, fray Juan de Régla passait cependant aussi pour un grand théologien et avait représenté à ce titre tous les docteurs ecclésiastiques du royaume d'Aragon au concile de Trente, en 1551 . A son retour, il avait été élu une première fois prieur des Hiéronymites de Santa-Engracia, et il auraitété réélu si fray Juan de Ortega ne l'avait mandé à Xarandilla. Fray Juan de Régla était né en 1500, la même année que l'Empereur, dans les montagnes de Jaen ; fils d'un bûcheron, il avait manifesté de bonne heure le goût de l'étude et reçu l'éducation des écoliers
(1) « n ne veut pas de médecin, prétendant que les moines en ont ordinairement n de bons ; mais, afin d*écarter tout sujiet de zizanie entre eux, il se propose de » garder Salamanquès comme conrcsseur, » écrivait Gaztelu à Vasquez de Molina, le 11 octobre 1557. {Manuscrit Gonzalez,)
pauvres à ce même monastère dont il devait être élu prieur. Ses études finies, et d'écolier devenu pédagog-ue, il avait dirigé, à Salamanque, l'éducation universitaire de deux étudiants nobles, continuant à s'instruire lui-même en instruisant ses élèves. Grand amateur de livres depuis son enfance, il avait commencé de bonne heure une collection qui fut léguée plus tard par lui à ses anciens collègues de Santa-Engracia. C'était donc un moine savant, parfaitement en état de discuter devant Charles-Quint avec le docteur Mathys et le classique Van Maie ; aussi finit-il par plaire à son maître plus qu'il n'aurait voulu peut-être, s'il faut en croire l'anecdote rapportée par l'Hiéronymite anonyme. Un jour, il s'était hasardé à partir pour Placencia, dans le dessein d'y visiter un de ses anciens disciples auquel il voulait aussi emprunter quelques livres dont il avait besoin. A peine Charles- Quint s'aperçutr-il de cette absence, dont il n'avait pas été prévenu, qu'il dicta immédiatement un bi^et laconique pour sommer le vénérable déserteur de revenir au plus vite. Le courrier chargé de ce message fit diligence et arriva à Placencia presqu'aussitôt que celui qu'il avait ordre de ramener. Le père confesseur laissa en toute hâte son ancien disciple et ses livres ; peut-être s'attendaiWl à trouver Charles à l'extrémité, et avaitil préparé en route une éloquente consolation pour l'aider à bien mourir ; au lieu d'un pénitent malade, il trouva un maître qui, parlant en empereur, lui dit : « Sachez, père Juan, que c'est ma a volonté bien arrêtée que vous ne sortiez jamais d'ici sans que » je le sache, car je prétends que vous ne me quittiez pas d'un » instant. » Si l'Hiéronymite anonyme ne faisait pas dans le même chapitre l'éloge des vertus et de la générosité du père Juan, on pourrait croire qu'il succombe ici à ce sentiment de jalousie que Charles avait craint de semer parmi les moines, lorsqu'il ne voulait pas prendre un confesseur de leur robe ; — coname si le chroniqueur n'était pas fâché, en exagérant la semonce donnée par l'Empereur à son confrère, de faire voir qu'un grand honneur n'est souvent qu'une grande servitude (1).
(1) Retraite de Charteê-Quint ; analyse d'un manuscrit espagnol contemporain , par
Quoi qu'il en soit du narrateur de l'anecdote, le directeur spirituel de Charles-Quint dut, en cette circonstance, se rappeler la légende de saint Raymond de Peûaforte, confesseur du roi don Jayme d'Aragon el Conquistador^ que ce prince retenait malgré lui dans l'île de Majorque, et qui déjoua ^i miraculeusement la défense faite à tout navire de le recevoir à son bord ; — mais le Dominicain saint Raymond n'avait pas laissé, môme aux moines de son Ordre, le manteau qu'il n'eut qu'à étendre sur la mer pour être transporté en six heures de Majorque à Barcelonne (Ij.
Au reste, l'Empereur, comme empereur et comme invalide, avait de ces boutades avec les autres personnes de sa maison, quitte à faire oublier le lendemain, par sa bonhomie, son exigence de la veille. Il ne pouvait pas plus se passer de son secrétaire littéraire, Guillaume Van Maie, que de son directeur spirituel. Pour s'être absenté lui aussi par hasard ou pour ne s'être pas trouvé à portée de la voix quand Charles l'appelait. Van Maie fut si cruellement grondé qu'il offrit sa démission, qu'on eut l'air d'accepter ; mais après une bouderie de huit jours, une réconciliation le remit en plus haute faveur que jamais, au grand dépit peut>-être des autres .serviteurs, qui lui enviaient le privilège de coucher dans la chambre contiguë à celle de l'Empereur et d'être réveillé au milieu de son meilleur sommeil pour distraire les insomnies de l'illustre goutteux, en lui lisant la Vulgate, en récitant ses prières traduites en latin, ou en chan-
gé Bakhuizen VAN DBN Brink. Bruxelles, 1850, page 31. « Notre Anonyme, dit M. Bakhuizen, nous assure que, ^depuis cette semonce ^\\ n*y eut pas de demoiselle plus soumise à sa mère que ne le fut le frëre Juan à son auguste pénitent. » M. Stirling accuse le frère Juan d'une hypocrisie jésuitique. Nous verrons plus tard s*il mérite cette accusation. Le moine anonyme prétend que le confesseur « distribuait ses quatre cents écus d'appointements annuels aux religieux et aux domestiques de l'Empereur, afin qu'ils s'évertuassent mieux à son service. » Au service de qui ? la phrase citée par M. Bakhuizen reste obscure.
(1) Le miracle de saint Raymond de Peiiaforte est un des plus extraordinaires de l'hagiologie espagnole. U est relaté dans la bulle de sa canonisation ; saint Raymond, qui était né en 1175, mourut en 1275, ftgé de cent ans.
tant avec lui des psaumes (1). On a cru pouvoir en conclure que le pauvre Van Maie, attaché de jour et de nuit à une chaîne domestique, était à la fois un favori et un souflFre-douleur. Le secrétaire justifie son maître très naïvement lorsque, se recommandant à son ami, le seig:neur Louis de Praët, pour une place, il lui dit qu'il est naturellement très économe de son sommeil « Somniquoqueparcissimussum. C'est cette qualité qui rend son service si agréable à César, qui peut sans scrupules le faire coucher dans sa chambre et appeler au milieu de la nuit un serviteur qu'il est à peu près sûr de trouver déjà réveillé. Mais parfois même César veut qu'il se repose et refuse d'abuser de cette insomnie naturelle. — « Voyez quelle est la bonté d'un si grand prince I » Vide quœ tanti principis sûietxaa! s'écrie Van Maie ; qui a besoin d'un mot grec pour exprimer toute sa reconnaissance (2) ! Est-ce le même prince que le douxFénélon, dans ses Dialogues des morts, composés pour l'instruction de son royal élève, nous montre prenant plaisir à aller troubler le repos des jeunes novices (3) I Cependant Van Maie, invalide lui-même, pouvait trouver quelquefois, il faut l'avouer, sa tâche un peu rude, étant tenu à l'assiduité pendant le jour comme pendant la nuit. Pendant le jour. Van Maie devait assister aux repas de Charles- Quint, avec le docteur et le confesseur, pour lire tout haut quelque auteur classique et donner son avis sur les passages difficiles, en tâchant de se mettre d'accord avec les autres lecteurs, quand ils étaient invités à exprimer leur opinion. Van Maie était
(1) Il Intérim sodalcs mei et ipsi nobilescubicularii quodhicludus Jam e^set diu* turnior, et mecum Cœsar solus quotidiè ad horas plus minus quatuor de supradictis rébus prolixius ageret, cœperc ominari, invidere, mordere, etc. » Malinai, Bpistolœ,
(2) « Dormio in ipso cubiculo ejus, ut enim vel naturà et consuetâ vivendi ratione sum yigilantior, ita indicavit optimus princeps insomniam meam sibi praeceterisjucundamet conducibilem. m Ibid.
« Negat se assuefacere velle ne indè mibi accersat graviorem molestiam : vide quœ tanti principis eûictxeia ! n Ibid.
(3) L*insomnie de Gbarles-Quint et ses causeries ou ses chants nocturnes avec Van Maie, ont évidemment donné lieu à la tradition sur laquelle Fénélon a composé son Dialogue, dont les interlocuteurs sont le moine Charles-Quint et un jeune novice.
certes plus connaisseur en latinité que le fils de Jérôme et le fils d'Hippocrate, à en juger par ses élégantes lettres, un peu trop hérissées de grec toutefois. Grâce à ces lettres, récemment réimprimées, et à la préface de leur savant éditeur, il sera possible de rétablir le nom de cette illustration belge dans les dictionnaires biographiques, où son absence constitue une lacune regrettable ( 1 ) .
Guillaume Van Maie était né h Bruges, d'une famille honorable, mais sans fortune, et il se rendit en Espagne pour y chercher ce patronage si nécessaire aux débuts d'un jeune homme qui n'a que sa plume ou son épée pour tout héritage. Le duc d'Albe le fit entrer dans sa maison et s'intéressa à lui, appréciant ses connaissances; malheureusement, le duc d'Albe, qui aimait les lettres et les arts, était surtout un homme de guerre. Van Maie le quitta, espérant trouver dans l'Église une protection plus utile à sa vocation littéraire ; il était même au . moment de se faire ecclésiastique, lorsqu'ayant pesé consciencieusement les devoirs qu'il allait s'imposer il n'osa pas même prétendre à la tonsure. Encore hésitant, il connut, en 1548, don Luis d'Avila, le grand-commandeur de l'Ordre d'Alcantara, le capitaine-historien qui, tout fier de ses Commentaires sur les guerres (T Allemagne ^ lui proposa de les traduire en latin. Don Luis était bien en cour ; il promettait à Van Maie de le recommander à l'Empereur. Van Maie entreprit cette traduction « pour compte d'auteur, » comme nous dirions aujourd'hui, et s'acquitta si bien de sa tâche que don Luis aurait pu croire de bonne foi à la flatterie de ceux qui le comparaient à César et à Quinte-Curce. Malheureusement encore, il trouva sans doute que c'était trop d'ambition à son traducteur d'aspirer à la place
(1) Les bibliophiles belges ont, depuis quatre années, <^>ncouru tous à réparer r oubli où cet ingénieux homme de lettres était tombé, malgré Téloge pompeux qu*en fait Juste Lipse. L'historien Snouckaert (Zenocarus) était tout fier de le citer comme son ami « et son pays^ » eraî municeps meus Mattneus, D{e vit, CaroU y^ page 202.) M. Gachard Ta loué dans les bulletins de l'Académie belge (tome xii, page 29); mais Van Maie doit surtout beaucoup à l'excellente introduction publiée par le baron de Reiffenberg, en tôte de ses lettres latines, Bruxelles, 18A3.
200 LES SERVITEURS DM CHAULE S-QUINT
d'historiographe, avec les appointements de deux cents florins par an, car il n'obtint pas cette place pour Van Maie, malgré tout son crédit. Un des compatriotes de -Van Maie, le seigneur Louis de Praët, se montra un ami plus actif, et ce fut celui-ci qui, en 1550, le plaça dans la maison de l'Empereur en qualité de ayuda de caméra^ terme qu'on peut traduire par celui de premier valet de chambre ou second gentilhomme de la chambre.
Charles-Quint apprécia bientôt l'instruction, Tintelligence et le zèle de Van Maie; mais, en vérité, les hommes de lettres ont quelquefois bien raison de ne pas être trop modestes. ... on n'est que trop porté à les laisser au second rang quand une fois ils ont accepté d'y être. C'est l'histoire d'aujourd'hui aussi bien que celle d'hier. Un grand seigneur, un prince', un empereur a-t-il besoin qu'on corrige son style , il croit son secrétaire trop heureux d'as.servir sa pensée à la sienne. Charles-Quint, se rappelant probablement la tiède recommandation de don Luis d'Avila, vit surtout dans Van Maie un excellent traducteur, et l'utilisa comme tel. Il s'était amusé, en remontant le Rhin, à composer en français un essai de « Mémoires » et « d'esquisses de voyages ; » mais il sentait lui-même que son français laissait quelque chose à désirer ; comme don Luis d'Avila, il eut la fantaisie de se lire en latin, et Van Maie translata la prose impériale dans lalan- * gue du vainqueur de Pompée. L'inventaire de la bibliothèque de Charles-^^uint indique un dernier article sous le titre un peu vague de Memorias, Ce n'était peut-être qu'un mémorial ou un portefeuille ; mais les Mémoires de Charles-Quint ayant existé, on peut croire encore que ce portefeuille en contenait le manuscrit, soit dans le français de Charles, sort dans le latin de Van Male.(l). Une œuvre plus courte de l'Empereur et translatée encore par Van Maie, nous a été transmise par l'historien Sandoval ; c'est une des prières qu'il composait pour lui-même. Les
(1) L'inventaire comprend aussi un portefeuille proprement dit : « Una Cartera grande do tiercepolo nagro con papclcs de Su Majostad que se sellô, para enviar a la senora princesa. »
chapelains prétendaient que ce travail spécial aurait dû leur être confié plutôt qu'à un laïque; mais TEmpereur ne pensait pas qu'aucun d'eux eût pu mieux réussir que Van Maie, et il répétait, volontiers que sa prière lui semblait plus efficace dans la version latine, tant il la trouvait bien rendue par la plume cicéronienne de son gentilhomme de la chambre. C'était assu- • rément faire un grand éloge du latin, que de le préférer ainsi à Tespagnol pour prier. De tous les idiomes modernes nés de la langue des vieux Romains, il est certain que l'espagnol est celui qui ressemble le plus à sa mère, et cette mâle ressemblance justifie le titre de noblesse que lui décernait Charles-Quint en disant ce mot souvent cité : « Que l'on devrait parler allemand H son cheval, anglais aux oiseaux, français à son ami, italien à sa maîtresse et espagnol à Dieu !»
CharleS'Quint savait que l'historien le moins consciencieux a toujours des lecteurs quand il a du talent, et il ne dédaignait pas de réfuter une assertion inexacte ou mensongère. Si un empereur de son temps avait eu un Moniteur comme les empereurs du nôtre, il est évident que Charles-Quint eût rédigé ou dicté, lui aussi, quelques articles officiels. A défaut d'un pareil organe pour ses bulletins ou sa polémique, il faisait, dans l'occasion, répondre directement ou indirectement, à un écrivain par un autre écrivain, ce qui, dans le style du régime constitutionnel, pourrait être considéré conmie « un hommage rendu à la liberté de la presse par une puissance couronnée. » Guillaume Van Maie fut employé une fois au moins à cette guerre de plume contre PaulJove. Quelque peu d'estime qu'il fît de la véracité de ce spirituel chroniqueur, qui disait lui-même « qu'il habillait ses héros de bure grossière ou de fin brocard , selon le prix qu'ils mettaient à Y étoffe et à X^façon^ » l'Empereur crut devoir relever quelques erreurs commises par Paul Jove dans une relation de la campagne de Tunis qui avait justement été traduite de l'italien en latin. Van Maie lut et relut d'abord jusqu'à quatre fois la relation de Paul Jove ; puis, mettant en œuvre les renseignements fournis par son maître, il rédigea sous forme d'épî-
tre courtoise le récit authentique des faits. Charles-Quint fut ravi de cette composition plus que d'aucune autre de son classique secrétaire : le pauvre Van Maie put bien espérer cette fois qu'il avait enfin travaillé pour sa petite fortune et sa renommée particulière en même temps que pour celle de César, ainsi qu'avait fait don Luis d'Avila en écrivant ses Commentaires des guerres (t Allemagne. Hélas ! le glorieux empereur trouva la réponse à Paul Jove si parfaite, qu'il craignit que le nom obscur dé Van Maie n'empêchât le public de l'apprécier ; il le condamna às'eflFacer, voulant que l'épître parût signée pardon Luis d'Avila lui-même, et cet illustre auteur-guerrier consentit, « par ordre supérieur, » à jouer le rôle du geai de la fable. « Sic vos non vobis mellificatis apes : » Van Maie aurait pu ajouter un vers de plus au sixain de Virgile dont le plagiaire n'avait pas eu du moins Auguste pour complice (1).
Charles-Quint et don Luis nô se crurent pas ingrats, envers Van Maie : on lui fit entrevoir une indemnité dont l'espoir dut le consoler, car il en avait doublement besoin. D'abord il avait un peu compromis sa santé en partageant les insomnies du conquérant de Tunis ; ensuite, profitant d'un court congé, il était allé dans le pays natal, et là, fidèle à un ancien engagement, il avait contracté mariage avec Hippolyta Reynen... Quand, à son retour, il apprit à Charles-Quint son entrée en ménage, l'EmpereuT le complimenta, l'approuva et lui parla de sa nouvelle destinée avec toute la bonhomie du « bourgeois de Gand : » — « Vous île sauriez croire, écrivit Van Maie .à son » ami L. de Praët, avec quelle approbation César a reçu ma » communication. Plus d'une fois , quand nous avons été » seuls, il est revenu sur le môme sujet en m'exhortant à la )) frugalité, à l'économie et aux autres vertus de la vie do-
(1) Il faut convenir que les secrétaires anonymes sont exposés à de cruels mécomptes : à moins que les choses n'aient bien changé depuis trois siècles, il serait très possible qu'on nous en cit&t au moins un qui aurait contribué beaucoup à rélection de quelque moderne don Luis d'Avila, comme membre do rAcadémie.... espagnole. — La lettre de Paul Jove a été réimprimée à la suite des lettres de Yac Maie au seigneur L. de PraOt.
A YUSTB. . 293
» mestîque (1). » Rien de plus utile qu'une bonne règle de conduite; mais Tindemnité, la gratification?... L'Empereur ne l'avait pas oubliée. Seulement le bon Van Maie ne se doutait guère du présent que Charles-Quint lui réservait.
Il ne faudrait pas supposer que Charles-Quint fût de ceux qui méprisent toute traduction comme une œuvre servile. Charles-Quint était traducteur lui-même aussi bien qu'auteur. Un poème français avait eu une grande vogue dans sa jeunesse, et surtout à la cour de Flandre. C'était le Chevalier Délibéré, par Olivier de la Marche. Ce continuateur des anciens trouvères, long-temps au service de Marie de Bourgogne, fille de Charles-le-Téméraire et aïeule maternelle de Charles-Quint, avait célébré dans une espèce d'allégorie chevaleresque le belliqueux rival de Louis XL Moitié par admiration pour l'original, moitié pour s'exercer à écrire en espagnol, sa langue de prédilection mais non la langue de son enfance, Charles-Quint avait traduit dans ses moments de loisir le poème d'Olivier de la Marche. Cette traduction était en prose, et il aurait voulu la mettre en vers, pensant que la meilleure prose rend tout au plus le sens de la poésie; mais, n'osant entreprendre seul ce nouveau travail, il se donna un collaborateur. Ce collaborateur était don Fernando de Acuna, noble Portugais, quoique né à Madrid, et écrivant le pur espagnol. Don Fernando, qui avait servi avec Charles-Quint en Allèmagûe, en FJandre, en Italie et en Afrique, s'acquitta de sa tâche sous les yeux de l'Empereur. Traduisant de la version impériale espagnole et non du français, il se référait au traducteur primitif quand il était embarrassé ou s'il avait à proposer quelques libertés de poète. Ce fut ainsi que le Chevalier Délibéré se trouva métamorphosé en Caballero DeterminadOj poème composé de trois cent soixante-dix-neuf quintillas ou stances de dix vers, rhythme importé de la littérature italienne dans celle d'Espagne par Juan Boscan. Le manuscrit, copié et recopié par Guillaume Van Maie, fut remis à
(1) « Vix credas, etc.. oczuni frugalitatem^ parcitnoniam^ cœteras que Tirtutei œconomicse disciplinœ. » Malinxi Epist,^ page 81.
294 LES SERVITEtmS DE CHABLES-QUINT
Charles-Quint comme sa propriété. Charles-Quint le communiquait & ses confidents intimes, et, entre autres, à don Luis de Avila, qui déclara plusieurs fois que le poème devrait être imprimé, ajoutant que sa publication serait une excellente affaire pour un éditeur. Il n'en estimait pas les profits au-dessous de cinqcentsécus d'or! — «En cec^s, réponditCharles,il estjuste que les fruits reviennent à Guillaume qui a tant sué pour planter l'arbre (1) ; » voulant parler sans doute des* transcriptions de la version primitive faite par Van Maie. Un matin donc, l'Empereur fit présent du Cabatlero Detenninado à son gentilhomme de la chambre,' à la condition qu'il serait imprimé aux frais de celui-ci, — et que dans la préface il ne serait fait mention aucune de la collaboration du donataire à ce précieux manuscrit. — Cette double condition refroidit la reconnaissance de Van Maie; car il eût préféré de l'argent comptant à une^ spéculation, et s'il avait cru au succès, c'était principalement parce qu'il comptait sur l'intérêt qu'exciterait un ouvrage qu'on saurait traduit à moitié par l'Empereur. Le Cabaltero Determinado est devenu excessivement rare, quoique tiré d'abord à deux mille exemplaires et réimprimé plusieurs foisi; mais cela ne prouve pas que le succès de la première édition fût lucratif pour Van Maie, qui dut s'estimer trop heureux s'il fit ses frais d'éditeur, après avoir été forcé de remercier le noble auteur de sa munificence (2) .
A la même époque, notre gentilhomme flamand eut à dé-
(1) tt Bono Jure fructus ille ad Guillelmum redeat ut qui plurimum in eo opère sudavit. » Malin. Epist,
(2) Voici en quels tenues Van Maie établit la collaboration de Charles-Quint dans la version du Chevalier Bilfbéré :
« Cœsar maturat cditionexn libri cui titulus erat gallicus : le Chevalier Délibéré* Hune per otium a seipso traducium tradidit Ferdinando Acuns, Saxonis custodi, ut ab eo apterotur ad numéros rythmi hispanici quse res ceciditfclicissimè. Cvsari^ s(nè dubfo, debetuf primaria trndxtelionis indnstria cum non solum linguam sed et Carmen etvocum significatiànem mire expressit, » Épist. VI. La garde dcréleclcur de Saxe, prisonnier de TEmpereur, avait été confiée à don Femand d'Acufia; c*est pourquoi Van Maie rappelle Saxonis custos.
Nous ne pouvons croire que Charlcs^uint ait songé à appliquer au bon G. Van Maie, ce système d'égolsme politique que les ambassadeurs véDitiens prétendent qu'il
plorer la perte de ses bagages et se flatta vainement de l'espoir de la réparer : il était avec TEmpereur, en 1552, lorsque trahi par Maurice, rélecteur de Saxe, et presque surpris dans Inspruck, ChdHes s'échappa en toute hâte, au milieu d'une nuit orageuse, torturé par la goutte et porté en litière à travers des chemins impraticables. Van Maie regretta surtout ses livres, pillés par les reîtres de Maurice : « Que de larmes j'ai versées, écrivait le malheureux bibliophile, sur les funérailles de ma bibliothèque (1) !» 11 dut se rappeler alors que la même infortune avait affligé son antagoniste, Paul Jove, au sac de Rome, et il prit le parti de se consoler par Tespoir que les chances de la guerre lui rendraient bientôt l'équivalent de ce qu'elles lui avaient enlevé.
Guillaume Van Maie suivit Charles-Quint au siège de Metz avec cette pensée peu chrétienne, qui lui sourit, cependant, au point de chercher à en rendre complices quelques soldats, à qui il promit de racheter tous les livres dont ils pourraient s'emparer dans le pillage (2) . Deux capitaines espagnols ne s'étaient pas repentis autrefois d'avoir fait main basse, au sac de Rome, sur les in-folios de Paul Jove, qui leur furent rachetés assez cher. L'armée impériale étant de cent mille hommes. Van Maie pouvait bien rêver qu'il aurait bientôt à sa disposition tous les in-folios et les in-octavos des bibliophiles de Metz... Mais c'était le duc de Guise qui commandait dans cette ville. . . Au bout de deux mois, il fallut lever le siège, et les bibliophiles lorrains furent sauvés de l'invasion dont leur confrère belge les mena-
avait adopté envers ses ministres et ses généraux quand il les récompensait, « le faisant lentement, » dit Bernaiilo Navagcro ; « les faisant long-temps attendre, » dit Marine Cavalli (e tardiisimo net remunerare), ce que celui-ci approuve, sous prétexte qu'ainsi il continuait d'ùtre bien servi par ceux qui avaient peur de perdre le prix des services rendus. — Entre autres éditions du Caballcro DeterminadOy nous pouvons citer celle d'Anvers, ^- Édition ptantinicnne^ — dont un exemplaire est possédé par M. Alexis Lo Go, bibliothécaire de l'École de France à Rome. La première édition avait paru aussi à Anvers, chez Jean Steels, 1335.
(1) u Nunquàm satis lugerc possum excidium Bibliotheca:... Oh quot lacrymis n ac lamentis Bibliothccae inferias dcdi ! » Malin. Epist. p. 90.
(2) u Magna est spes prœdse. Ego jam hispanis aliquot veteranis pactus mim predam librariam. Malin. Bpist,^ p. 77.
çait sans remords, s'imag^inant pouvoir exercer sur eux les. justes représailles du pillage dlnspruck. Par suite de la levée du siège de Metz, Van Maie fut réduit à spéculer sur la vente du Caballero Determinado, Or, cette vente Tavait sf peu enrichi en 1556, qu'iln'hésita pas, quand Charles se retira dans l'Estramadure, à l'y accompagner avec son titre de Ayuda de Caméra et trois cents florins d'appointements (1). Il est fâcheux que Van Maie n'ait pas continué sa correspondance après 1552, ou qu'on n'ait pas retrouvé la suite de ces trente et une lettres latines adressées & son ami, le seigneur de Praët, remarquables par de si piquants détails sur l'Empereur en bonne santé et l'Empereur malade. Après avoir si bien mis en scène le charlatan Caballo ( ce grand âne ! ) et le docte Baersdorp, non-seulement il nous eût donné la contre-partie de cette cqmédie médicale, en mettant à leur tour en scène les docteurs Mathys, Comelio et Mole, leurs successeurs à Xarandilla et à Yuste, mais encore il eût ajouté beaucoup à ces détails d'intérieur que nous devons à Quixada et h Gaztelu.
Un serviteur non moins précieux pour l'Empereur que son confident littéraire, était 'l'Italien Giovanni Torriano, bien mal connu de ceux qui, d'après le Vénitien Frédéric Badouaro, ne voyant en lui que l'horloger de la cour cénobi tique, se sont arrêtés à la plaisante idée qui fait de Charles-Quint un puéril amateur d'horloges. Nous remarquons plusieurs horloges et des montres portatives dans l'mr^n/ûiré? déjà cité; mais nous y remarquons aussi des compas, des quarts de cercle, une règle géom^tricjue à compartiments, des astrolabes, un anneau astronomique, des miroirs de cristal de roche (2) , et divers instruments de mathématiques, sans parler de ceux qui devaient garnir l'a-
(1) Nous devons croire qu'il s'aiçissait de florins d'or. Le florins pesait trois grammes deux cent vingt-cinq centigrammes, ce qui lui donnait une valeur métallique de 10 fr. 64 c. qu'il faut multiplier par cinq pour avoir la valeur relative, le pouvoir de l'or et de l'argent étant à cette époque cinq fois plus fort au moins qu'aujourd'hui. Le florin d'or valait donc environ 50 fr. de notre monnaie actuelle.
(2) « Dos astrolabios y una sortija con que se mira que hora es y se toma el sol.» Manuicriî Gonzalez,
telier de V horloger^micanicien. Ce serait assez pour conjecturer que TEmpereuf avait le g*oût des sciences exactes. En effet, il était curieux d'inventions mécaniques, et dans Torriano il entretenait un ingénieur, un mécanicien, un inventeur du premier ordre, qui a pu mériter que Thistorien Strada dît de lui qu'il était TArchimède de ce temps-là (1). Après cette expression, qui grandit singulièrement le personnage, Strada ajoute que Charles-Quint s'associait par un génie naturel à ses inventions, et que quelques-uns des grands travaux tentés après 1558 par Torriano , avaient ^té concertés entre l'Empereur et lui dans les deux années, de leur commune retraite. Strada fait allusion à la machine hydraulique que Torriano construisit à Tolède pour amener l'eau du Tage au sommet de l'Alcazar, et verser dans la ville altérée 600,000 seaux par jour; mais il se trompe : c'était en 1555<iue Tolède avait reçu ce bienfait de Charles-Quint (2) .
Il est une double analogie entre l'empereur Charles-Quint et l'empereur Napoléon, qui nous a frappé dans cette étude de biographie et d'histoire. Napoléon, comme Charles-Quint, avait une XèiQ mathématique, et il aimait les sciences exactes, ce qui ne l'empêchait pas d'aimer Ossian, — de même que le goût de Charles-Quint pour la mécanique et les ingénieurs se conciliait très bien avec son goût pour les poètes et son admiration de l'allégorie d'Olivier de la Marche. Tous les deux successivement, et à trois siècles d'intervalle, auraient pu s'approprier l'application de la vapeur à la navigation... Tous les deux ils négligèrent d'attacher à leur service l'ingénieur qui leur pro-
(3) lUius temporis ArcMmede, De Belio betgico, Dec. la. Lib. 1.
(2) C'est évidemment par suite d'une erreur typographique, qu'on Ut 1565 dans le Handbook de M. Ford, qui dit qu'à cette date, Charles-Quint, très amateur de mécanique » {uho delighted in méchantes) fit sonder le Tage avec la cloche à piongcur. M. Ford, qui attribue volontiers une origine moresque à tous les travaux utiles de l'Espagne, ajoute que Torriano ne fit que réparer l'ancienne yoria ou puits à roues. Quoi qu'il en soit, la ville devait encore à Torriano d'assez fortes sommes lorsqu'il mourut, et sa famille n'en put rien obtenir. « Le Tage, indigné, » dit poétiquement M. Ford,u endommagea fortement la machine, et.Tolëde eu est réduite aujourd'hui à .être approvisionnée d'eau par les baudets qui la portent de maison en maison, n
posait l'expérience de cette nouvelle force motrice ! On sait que Fulton ne put même faire la sienne sous les yeux de Napoléon. Ce qui est moins connu, c'est que le 1 1 avril 1543, Charles-Quint arrivait à Barcelonne pour y attendre la flotte de l'amiral Doria, sur laquelle il devait s'embarquer. Le 17, don Blasco de Garay, le Fulton espagnol, lançait à la mer, en sa présence, un bâtiment mû par la vapeur. C'était un ancien bâtiment de 200 tonneaux, appelé la Santissima-Trinidad^ qui avait été disposé pour cette curieuse aventure, et qui parcourut trois lieues en une heure. Mais Charles-Quint avait pour trésorier un homme positif nommé Ravago, qui ne vit dans l'inventeur qu'un homme d'imagination ,d'autant m^eux que le « premier steamer » ne pouvait pas avoir la perfection de ceux qui, depuis cinquante ans, naviguent non-seulement sur la Méditerranée mais encore sur l'Atlantique. La découverte de don Blasco de Garay ne parut donc qu'un rêve d'ingénieur et resta oubliée pendant trois siècles des ingénieurs eux-mêmes. Si Giovanni Torriano V horloger eiii fait partie, en 1543, de la maison de Charles-Quint, peut-être Blasco de Garay eût rencontré en lui un rival assez généreux pour dire hardiment à l'Empereur : « Sire, croyez-vous que si votre illustre aïeule Isabelle avait livré Christophe Colomb au jugement de ses courtisans, de ses financiers et de ses bureaucrates, vous seriez aujourd'hui le maître du Nouveau- Monde (1 j ?» En cette circonstance CJiarles-Quint fat du moins
(1) Comme Tautcur croit ôtrc le premier à signaler la singulière coïncidence qui associe dans cette étude Napoléon et Charles-Quint, il a tenu à vérifier tous les détails de son rapprochement. L'expérience de Blasco de Garay a été souvent citée. M. Ford dit qu'elle eut lieu le 17 Janvier 15&3 ; mais on voit par ritinéraire de Vandenesse, que Charles-Quint passa les moî^ de janvier et de février à Madrid ou dans des localités rapprochées do cette ville. Ce fut seulement le 11 avril qu'il se rendit à Barcelonne, où il rebta jusqu'au 1*' mai. Voir la Collection des Anciens Voyages^ par \av arête. — Blasco de Garay doit ôtrc le mOme dont la littérature espagnole possède un recueil de lettres [Cftrtas de Blasco de Guray^ voir Touvragc de M. Tigrnor) et dont la plus vieille édition connue est celle de Venise, 1553. Ces lettres, qui annoncent un esprit subtil, sont une espèce de pastiche dont chaque phrase forme un proverbe.
Après avoir mentionné le fait de la découverte de la navigation à vapeur par un Espagnol (en 15'j3), antérieurement au marquis de Worcester (en 1663), au capitaine Savary (en 1693), au D' Papin (en 1696), et à d'autres inventeurs prétendaot
plus généreux que Napoléon, car il donna à Blasco de Garay une gratification de 200,000 maravédis, pour lui prouver qu'il savait apprécier le génie d'un inventeur quoiqu'il ne put Tutîliser.
Gabriel Naudé aurait pu faire une place à Tôrriano dans son Apologie des grands hommes accusés de magie, à le juger par ce qu'en disent les chroniqueurs, qui prétendent que ses inventions mécaniques le firent passer pour sorcier parmi les moines de Yuste. Strada est de ceux qui racontent qu'il s'exposait à être dénoncé à Tlnquisition, en fabriquant des passereaux en bois qu'on voyait soudain voler et revoler à travers la chambre. Un jour, il introduisit brusquement au milieu du réfectoire, des automates armés et agitant leurs lances, d'autres soufflant dans des trompettes, des chevaux même qui, n'ayant pas heureusement la taille du cheval de Troie, entraient et sortaient par la porte sans qu'il fût besoin de Tagrandir ou d'abattre un pan de muraille^. Mais si les moines superstitieux avaient peur un moment, les moines instruits devaient, comme Charles-Quint, trouver très récréatifs ces tours du grand mé-
tous à l'idée originale, M. Ford dit que, lorsqu'enl830,« lespremiers steamers anglais naviguèrent dans le Guadalquivir, les journaux espagnols annoncèrent qu*une messe avait été célébrée avant le départ de la première de ces macliines dangereuses et hérétiques, m L*épithète d'hérétique e§t probablement une plaisanterie anglaise de M. Ford contrôla bénédiction catholique du premier bâtiment à vapeur. Nous avons vu bénir de même pontificalement les locomotives de chemins de fer. Nous avons entendu la mcase à bord d*un bâtiment à voile ordinaire, avant qu'il fût lancé à la mer. Cependant on ne peut nier que la vapeur, sur mer comme sur terre, n'ait réveillé, trois siècles après Cliarles-Quint, une certaine superstition. Avant do sourire de la messe espagnole dite â propos des steamers du Gualdalquivir, il faudrait relire ce paragraphe, que nous trouvons justement, en mars 1833, dans le journal du Havre :
« Le 18 mars 1816, lo premier bateau à vapeur qu'on ait vu en France, fit son entrée dans le port du Havre. C'était VÈtisr^ parti la veille de Ncw-Haven, en Angleterre.
» Lorsfju'il parut en rade, les pilotes évitèrent de l'aborder, et il fut forcé d'entrer dans le port sans leur aide.
M 11 sortit du Havre le 20 mare, et en Seine il répandit la terreur sur les deux rives. Les habitants, entendant la nuit le bruit des roues et voyant les étincelles sortir du tuyau, crièrent au feu et sonnèrent le tocsin jusqu'au matin. Mais le jour venu, familiarisés avec le bateau mystérieux, ils poussèrent des cri» d'allégresse. »
livré à la Golette, un détachement de cette dernière nation dis^ putait le poste d'honneur à un détachement de la vieille infanterie de l'Espagne, si long-temps la première de l'Europe ; ils allaient en venir aux mains, lorsque le capitaine castillan intervint et dit : « L'honneur est à tous les postes où est le cou- » rage ; le général nous a désigné ce poste et je crois que nous » saurons si bien le défendre que l'Espagne ne perdra pas, à » cause de nous, le nom que ses victoires lui ont conquis; » mais nous ne sommes pas venus en Afrique pour avoir des » querelles avec nos amis ; nous sommes venus, au contraire, » pour les secourir en bravant la mort si l'ennemi les serrait » de trop près. Voulez-vous notre poste? prenez-le et donnez- » . nous le vôtre : on verrra, j'espère, qui nous sommes, là, » comme partout. » La querelle fut apaisée par ces paroles^ Celui qui, pour éviter un confit entre chrétiens, parlait ainsi avec un mélange d'adresse militaire et de fière courtoisie, était don Luis Mendez Quixada, secondais de donGuttiere Gonzalez Quixada, seigneur de Villagarcia, et de Maria Manuel de Yillamayor. Le capitaine combattit encore mieux qu'il n'avait parlé et reçut une blessure à l'assaut des bastions. Il avait deux frères qui faisaient comme lui la campagne; l'aîné, don Guttiere, perdit la vie au pied des remparts de Tunis; dans une autre* guerre, don Luis devait voir tomber à ses côtés le plus jeune , don Juan Quixada , tué par une arquebuse française. Plus heureux, don Luis continua de monter en grade et devint colonel. En même temps il entra dans la maison de l'Empereur comme second majordome sous le duc d'Albe, et Charles-Quint s'attacha d'autant plus facilement a lui, que le colonel Quixada avait, plus jeune, figuré au nombre de ses pages. '
. En 1549, Quixada épousa doîia Magdalena de UUoa, issue d'une des plus anciennes familles d'Espagne. Il était à Bruxelles, et la fiancée à Valladolid. Son service le retenant auprès de l'Empereur, il se maria par procuration ; mais, dès qu'il put obtenir un congé, il alla rejoindre doua Magdalena et passa quelque temps avec elle dans le manoir paternel de Villagarcia, dont la
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mort de ses frères le rendait seul possesseur. Ce fut avant son départ que Charles-Quint lui confia le grand- mystère de sa vie privée.
L'Empereur, qui connaissait Quixada depuis les premières années de sa jeunesse, ne^l'avait jamais perdu de vue, — page, capitaine , colonel, majordome; — dans sa carrière militaire comme dans ses fonctions de cour, il avait éprouvé son obéissance aveugle, son dévouement sans bornes, sa discrétion. Peut-être la dernière épreuve venait-elle d'être subie par Quixada, à son ipsu, lorsque, le jour de son mariage étant fixé, au moment de partir pour aller recevoir la main de celle qu'il aimait et qui attendait son fiancé, Charles lui avait dit : « Restez, j'ai besoin de vous. » Quixada, aux yeux de Charles, était donc le modèle des sujets, comme aux yeux de Quixada Charles était le modèle des monarques, l'homme qui pour lui représentait Dieu sur terre. Sincèrement religieux, — quoiqu'il eût quelque prévention contre les moines, sans doute à cause d'un procès qui faisait partie de la succession paternelle et dans lequel ils avaient plaidé contre lui, — régulier dans ses mœurs, chargé, comme majordome, de maintenir la discipline et la décence au palais, Quixada, jaloux de la dignité de ses fonctions, s'honorait de les remplir dans une cour sî grave, et qui à d'autres aurait pu paraître un peu triste, par l'exclusion à peu près complète de l'autre sexe. On n'y voyait plus de femmes, en effet, excepté quand l'Empereur avait auprès de lui une de ses filles ou une de sessœurs, princesses trop sages, trop réservées ou trop occupées de la politique pour ne pas effaroucher la galanterie . La maison impériale , depuis la mort de l'Impératrice, devait ressembler beaucoup plus à un couvent qu'à la cour de la plupart des souverains contemporains, dans ce siècle qui- avait vu Henri VIII et ses reines, François P' et ses maîtresses. Chacun savait que le souvenir de sa compagne unique remplissait le cœur de Charles-Quint, et cette messe des morts célébrée chaque matin en l'honneur d'Isabelle, était comme une perpétuelle évocation qui maintenait les droits de la défunte sur le trône
et dans la chambre nuptiale éternellement tendue de deuil.
Quixada dut certainement être surpris, lui, le sévère majordome, quand son maître lui révéla que, six ans après la mort de rimpératrice, il avait eu à se reprocher un jour de faiblesse, et qu'un fils lui était né à Ratisbonne le 24 février 1545, anniversaire de sa propre naissance. L'enfant n'ayant plus de mère, ou du moins ne devant la connaître jamais, Charles ne pouvait l'abandonner à des mercenaires, et il priait le plus fidèle de ses serviteurs de le remplacer dans les soins de son éducation. Révéla-t-il aussi à Quixada le nom de celle qui l'avait rendu père si mystérieusement? Impossible de savoir si la confidence était utile, seule raison qui eût pu engager Charles-Quint à la faire; car s'il avait cette pudeur qui lui fit si long-temps dissimuler sa paternité, il n'avait pas moins cette chevaleresque discrétion à laquelle a droit la femme qui livre son honneur à un chevalier. .... un roi doit-il être rien de plus auprès de sa maîtresse? Don Juan d'Autriche lui-même ignora toujours si c'était Barb'e de Blomberg ou une autre qui lui avait donné le jour. Un des historiens qui ont voulu que ce fût elle, rend encore hommage à la constance conjugale qu'une faiblesse, peut-être unique, la seule prouvée du moins, ne put éteindre dans le cœur de Charles-Quint, lorsqu'il nous dit que Barbe de Blomberg lui avait été amenée pour adoucir par son chant sa mélancolie! « iit mœrorem cantu allevaret (1). » Qui ne sait tout ce qu'il y a de séduction dans la voix d'une femme qui s'inspire de notre douleur même pour nous la faire oublier?
Quoi qu'il en soit de cette partie du mystère qui, pendant si long-temps, déroba à tous les yeux le berceau de don Juan d'Autriche, ce prince, qui se nommait alors Geronimo, avait quatre ans lorsque Quixada fut chargé de le conduire en Espa-
(1) Les expressions de Strada sont remarquables et nous devons les citer à Tappui de notre opinion, «t Ex quà ad Carolum inductà, ut marorem cantu allevaret^ filiumille suscepit, jam pridem viduus, Isabellâ conjugc antc annos septem amissà; namque eâ vivcnte, scrvasse Carolum pcrquam sancte conjugalcm fidcm, fama est. » Stbada, de Bello Gatlico^ V* décade, page 578 de notre édition de Lyon.
gne. Il le confia d'abord à un pauvre musicien, d'autres disent à'Un fermier de Leganez, près de Madrid, où l'enfant se fortifia, jouant avec les petits campagnards et apprenant à lire chez le curé du village. Ce ne fat qu'en 1554 que dona Magdalena de Ulloa, n'ayant pas d'enfant elle-même, le reçut à Villagarcia et réleva comme si elle était sa mère, ignorant de qui il était le fils ; car son mari lui avait dit simplement : « Voici un page.que je vous amène, c'est le fils d'un ami illustre dont j'ai promis de taire le nom. » Doiia Magdalena pensa que ce prétendu ami était Quixâda lui-même qui n'osait pas lui en faire plus directement l'aveu. Elle n'en aima que plus tendrement cet enfant du mystère, qui l'appelait ma tante (tia) et Quixada son oncle [tio).- Pendant un des congés que le discret majordome obtenait de l'Empereur de temps à autre *et qu'il passait toujours auprès de sa chère Magdalena et de son page, le feu prit à la maison. . . Il était nuit, Quixada se réveille en sursaut ; il court d'abord au petit Geronimo, le met en sûreté et revient ensuite sauver celle qu'il avaitsemblé oublier, comme Énée oublia Creuse dans l'incendie de Troie. Dona Magdalena, qui ne doutait pas de l'affection de son mari pour elle, mais qui savait qu'elle ne passait qu'après Dieu et l'Empereur dans ce cœur de vieux chrétien et de sujet loyal, soupçonna que Geronimo devait être en effet le fils d'un ami bien illustre. . . mais Quixada ne lui dit rien encore qui pût confirmer ce soupçon (1).
Le seul Quixada connaissait qui était le père de don Juan. Mais , nécessairement , avant de lui confier ce jeune
(1) Ajoutons que, dans une de ses nuits d*insomnie, Charles-Quint pouvait bien avoir confié aussi à Van Maie le secret de la naissance de don Juan ; mais ce n*est qu'une conjecture, le secrétaire belge employant son latin le plus emphatique pour dire au seigneur de PraCt, que l'Empereur non-seulement lui dicta les événements de sa vie historique, mais encore lui découvrit les plus profonds mystères de son cœur... ce qui le frappa de stupéfaction et même de terreur... aussi aimerait^il mieux périr que d'en rien révéler à personne, excepté à ton correspondant ! « Cœsar captata priùs oportunitate , occlusis cubiculi foribus, me vocat ; imperat N altum earum rerum quas auditurus essem silentium incipit aperire mihi multa; » detegit ipsa prœcordia^ mentem, animum... celât nihil. Ego fere obstupui, imo » etiam nunc horresco referons, malim que perire quam earum rerum quemquam » prmter te conscium reddere. » Malin. Bpitt, xu, p. 31.
prince, Charles-Quint avait dû prendre ses précautions pour qu'on retrouvât les traces de Tenfant et pour ne pas le laisser abandonné s'il venait à mourir sans avoir révélé ce mystère à un serviteur éprouvé. C'est ce qui explique comment, avec son testament, il avait remis à Philippe II quatre pièces secrètes dans un pli cacheté, sur lequel Philippe avait écrit lui-même : « Pour » être remis à Sa Majesté si je meurs avant elle ; — à mon fils, » si je meurs avant lui, ou à défaut de mon. fils, à mon plus » proche héritier. » Dans le premier de ces documents, Charles- Quint déclarait avoir eu en Allemagpne depuis son veuvage, d'une mère non mariée, un fils naturel qui se nommait Geronimo et qu'on retrouverait en s'adressant à Adrien de Bues, ou, s'il ne vivaitplus, àOgier Bodoart, portier de la chambre impériale (1) . Joint à ce papier en était un autre signé par un nommé Massi, sa femme Anna de Médina et leur fils Diego, qui reconnaissaient avoir reçu un enfant d'Adrien dé Bues et touché une somme de cent ducats pour frais d'un voyage en Espagne, plus une année de nourriture et de logement calculée depuis le pr août 1550, s'engageant, moyennant cinquante ducats pour l'entretien annuel dudit enfant, à garler le plus scrupuleux secret relativement à sa famille. On trouve ces documents dans les Papiers du cardinal de Cranvelle^ tome IV, page 496. Ce fut postérieurement à leur date que Quixada reçut la confidence , de Charles-Quint et se trouva chargé du jeune Geronimo, dont ni Adrien de Bues, ni Bodoart, ni la famille Massi ne connaissaient le père.
Avant de s'embarquer pour l'Espagne, en 1556, Charles-Quint avait fait prendre les devants à Quixada, qui devait faire une halte à Villagarcia et puis venir l'attendre à Laredo. L*Empereur étant arrivé quelques jours plus tôt qu'on n'avait prévu,
(1) a Diga y declaro à que por quando estando tjo en Aiemania^ despues que em^ biude-, huve un hijo natural de unu mugir soltera^ et quai se llama Geronimo. »
Ogicr Bodoart était avec Charles-Quint à Yustc et figure dans son testament comme un éesemayudas de caméra^ yaletsdo chambre ou aides du gentiOiomme de la chambre.
le majordome était encore auprès de sa femme quand il reçut la lettre de la régente qui le pressait d'aller au plus vite rejoindre son maître (1). Ainsi, dans ces premiers embarras du débarquement qui ont motivé Taccusation de négligence envers Charles-Quint, portée par les historiens contre son fils et sa fille, le fidèle, Texact, l'assidu serviteur était lui-même en retard : il dut bien se le reprocher et partit en toute diligence. Il était à son poste le 5 octobre. Son zèle ne se i^alentit plus, quoique d'après ses lettres il est clair qu'il partagea bientôt la mauvaise humeur des Flamands contre les ennuis du voyage, contre les maisons sans tapis et sans cheminée, contre les mauvais chemins, contre le climat même, tout Espagnol patriote qu'il était. Peu à peu il reprit courage, vaincu par la persévérance de l'Empereur dont il continua seulement de déplorer les imprudences gastronomiques, osant gronder quelquefois le maître qu'il admirait, grâce au privilégie des vieux serviteurs.
Quixada ne couchaitpas dans l'appartement de Charles-Quint et il avait un logement particulier au village de Quacos, ainsi que le secrétaire Gaztelu, Moron, le maître de la garde-robe, Giovanni Torriano et plusieurs autres. Dans le village on avait relégué, comme de raison, le petit nombre des femmes du service, telles que les blanchisseuses. Dona Magdalena et le page don Juan devaient venir s'y établir aussi avec le majordome; maisce ne fut qu'un peu plus tard. Évidemment, si le franc mais bon serviteur se plaignait parfois plus que son maître n'aurait dû l'attendre de cette abnégation si bien éprouvée, c'est parce qu'il aurait voulu que Charles-Quint consentît à le laisser aller chercher sa chère doua Magdalena et ce petit page anonyme dont il espérait que la naïve vivacité charmerait sa solitude. Mais, conformément à son habitude, Charles ne décidait rien sans y avoir mûrement réfléchi. Il fit donc la sourde oreille pendant trois mois à toutes les insinuations de son migordome.
Nous avons déjà dit que, pendant tout le mois de février,
(1) Voir la lettre do la régente, page 221.
Tauguste solitaire jouit de tout ce qui Tentourait immédiatement sans paraître rien désirer de plus. Il commença la chasse aux ramiers, il essaya de se passer de sa litière pour la promenade et même il osa un jour monter à cheval. — Nous ne saurions trouver que ses écuries répondissent au luxe du reste de sa maison. Elles ne contenaient, d'après l'inventaire, que six . mules, dont une s'appelait la Cardinale, et un petit cheval gris. . . qui, dit-on, était borgne. — Borgne ou non, cette dernière monture d'un prince dont tous ses rivaux admiraient autrefois la grâce équestre, faillit détruire les bonfe effets de l'air des montagnes. A peine en selle, Charles-Quint se sentit saisi d'un tremblement nerveux, puis d'un vertige, et ses serviteurs n'eurent que le temps de le recevoir dans leurs bras pour lui épargner une chute funeste.
On s'étonnera peut-être que l'art de Torriano ne se fût pas exercé à inventer pour l'Empereur invalide un bon carrosse bien suspendu, que les mules auraient fait rouler sur les che- . mins jde la plaine si pittoresque de Placencia. Malheureusement, c'étaient justement les chemins qu'on aurait dû inventer d'abord en Espagne : — les carrosses étaient connus en Angleterre, en France, en Italie, en Espagne même, quoiqu'ils fussent rares. Van Maie nous raconte qu'en 1551, Charles- Quint lui-même avait une voiture construite avec beaucoup d'art, une voiture de chasse dont l'essai avait failli lui faire perdre les rares dents qui lui restaient (1). Disons encore que, d'après les idées chevaleresques du temps, une voiture pour l'usage quotidien eût paru un meuble d'efféminé. Charles-Quint, la seizième année de son règne (en 1534), avait remis en vigueur, par une ordonnance, la loi de l'ancien code despartidas, qui interdisait aux caballeros de se servir de mules de selles, « mulas de silla^ » le cheval seul devant être pour eux la monture d'honneur et d'usage, «par honra y uso. » Le grave évêque de Pampelune, l'historien Sandoval, n'avait pas sans doute de
(1) Voir ci-dessus, 1" partie, § V, page 93.
carrosse, tout prélat qu'il était ; car, en relatant cette ordonnance de Charles-Quint, il ajoute à la date de 1681, plus d'un siècle après : « Et aujourd'hui, dans ces misérables temps, les cavaliers, comme de lâches femmes, se servent tant des coches, des carrosses, des litières et autres véhicules commodes et agréables, que nous devons craindre d'être déjà arrivés à cette époque où Dieu nous menace de châtier son peuple en lui donnant des princes semblables à des femmes (1). »
(1) c( Y agora en estos miserabilcs tiempos ni guardan uno ni otrô, usando como flacas mugercs tanto los coches, carroças, sillasy otros regalosygalas, que, cicrto, devcmos temer no soa el tiempo, conque Dios amenaza que castigara a su pueblo, dandoles principes como mugon}». » Sandoval, tome H, page 134, édition- d'Anvers.
LA CHRONIQUE DE CHARLES-QCINT ÉCRITE PAR LES MOINES. — SOMMAIRE EXTRAIT DE SA CORRESPONDANCE ET DES LETTRES DE SES SECRÉTAIRES POLITIQUES. — COUP D*(EIL RÉTROSPECTIF SUR LES FINANCES DE L*ESPAGNB SOUS CHARLES-QUINT. — ÉCONOMIE POLITIQUE DE CE TEMPS-LA. — LA MAISON DE CONTRATACION. — LES FRAUDEURS DU FISC. — UNE CONFISCATION. — COLÈRE DE CHARLES-QUINT. — MISSION DE GOl^EZ DE SILVA. — LES FUREURS DE PAUL IV. — APPEL AUX TURCS. — JULIE DE GONZAGOS. — CAMPAGNES EN FLANDRE ET EN ITALIE. — BATAILLE DE SAINT-QUENTIN. — LE DOG DE GUISE. — SUBSIDE OBTENU DES ÉVÈQUES. i — L'ÉDUCATION DE DON CARLCXS.
« Bonum est nos hic çss^t ^^ià homo vivit puriùs, cadit rariùs, surgit velociùs, incedit cautiùs, qniescit securiùs, moritur feliciùs, purgatur citiùs, prajmiatur copiosiùs. »
« Nous nous trouvons bien ici, parce que Thomme y vit » d'unevie plus pure, tombe plus rarement, se relève plus vite, «marche avec plus de prudence, se repose avec plus de sécurité, » meurt plus heureusement, estplus facilement absous, et a pour » récompense une plus belle couronne (1) . » — Tel est le tableau des avantages de la vie claustrale, tracé par saint Bernard, un des Pères de TÉglise que Charles-Quint aimait à se faire lire, et ce tableau devait charmer sa pieuse mélancolie; mais, à peine établi dans le lieu de sa retraite, le solitaire de Yuste eut à se préoccuper de ces intérêts politiques dont sa conscience de souverain et de père lui interdisait de répudier complètement la responsabilité. Soit par ses conseils, qu'il ne refusa jamais quand on les lui demanda, soit en prenant même parfois l'initiative quand lui parvenait la nouvelle d'un grave événement, il exerça donc encore du fond de sa retraite une véritable in-
(1) Sentence souvent gravée dans un lieu apparent des maisons de TOrdre de Cfteaux.