ÉCRITE PAR LBS MOINES
de ne faire la guerre que pour reculer les frontières qu'il avait tant de peine à défendre.
Après les Cortès tenues en 1539 à Tolède, Charles-Quint s'était égaré à la chasse, comme celalui arrivait quelquefois encore àcette date. Un cerf blessé le remit heureusement sur son chemin, à deux lieues de Madrid, et succomba au milieu du chemin même. En ce moment passait un vieux paysan qui conduisait un âne chargé de bois, « Mon brave homme, » lui dit Charles-Quint, « laisse-là ton bois et mets sur ton âne ce cerf qui te rapportera davantage. » Le paysan, sans se douter quel était son interlocuteur, engagea la conversation, et l'Empereur s'y prêta familièrement. « Quel âge as-tu, » lui demanda Charles-Quint, « et sous combien de rois as-tu vécu? — Je suis assez vieux, « répondit le paysan, »pour avoir connu cinq rois : le roi don Juan II, d'abord, quand j'étais un garçon sans barbe. . . son fils, don Enrique... le roi don Fernando... le roi don Philippe, et, enfin, Carlos, que nous avons aujourd'hui. — Eh bien! quel est le meilleur ou le plus mauvais des cinq, à ton avis? — Oh! « dit le rustre, » le meilleur, il n'y a pas de doute, fut don Fernando, puisqu'on l'avait, avec raison, surnommé le Catholique ; quant au plus mauvais, que vou& dirais-je si ce n'est qu'assez mauvais est celui que nous avons ; car il nous inquiète en laissant là sa femme et ses enfants pour s'en aller, tantôt en Italie, tantôt en Allemagne, tantôt en Flandre. Il enlève ainsi tout l'argent de l'Espagne, et malgré ses rentes et les grands trésors qui lui viennent des Indes, trésors suffisants pour acquérir mille mondes^ il ne fait que mettre de nouveaux impôts sur les pauvres laboureurs, ce qui les ruine. Plût à Dieu qu'il se contentât d'être roi d*Espagne, et il serait le plus puissant roi de l'univers ! » Charles-Quint voyant que le paysan répétait naïvement à sa manière ce qu'on venait de lui répondre dans les Cortès , en lui refusant tout subside extraordinaire, se donna la peine de justifier V Empereur de la nécessité où il était d'avoir recours aux impôts pour remplir les obligations que lui imposait le devoir de défendre la chrétienté
et de repousser ses éternels ennemis. Il ajouta que TEmpereur, qui aimait sa femme et ses enfants, ne les quitterait certes pas, s'il n'y était forcé... Il fut interrompu par la rencontre de quelques courtisans qui lui témoignèrent tant de déférence, que le paysan devina avec qui il avait causé si librement. « Ma foi, dit-il, seigneur, supposez que j'eusse parlé à Sa Majesté comme je viens de le faire, ne lui aurais-je pas dit la vérité? » Charles-Quint rit beaucoup, et l'histoire ajoute que le paysan reçut une royale gratification (1). »
Si l'anecdote est exacte dans tous ses détails, elle fait voir que la noblesse féodale avait dans les hommes de la campagne des échos bien ignorants et bien, dévoués, qui ne tenaient pas compte à Charles-Quint des efforts qu'il venait de faire pour décider la Grandesse à participer aux taxes, afin qu'elles ne fussent pas supportées entièrement par le laboureur. Si l'Empereur avait plus de popularité dans les villes, c'est qu'on y était mieux instruit naturellement de cette circonstance ; mais, dans les villes aussi, on était persuadé que les royaumes d'Espagne étaient les plus grevés des États de Charles-Quint, tandis que ces royaumes payaient bien moins d'impôts que les Pays-Bas, Naples et Milau, quoique les Espagnols eussent seuls droit, légalement, d'aller puiser à ces trésors des Indes suffisants pour acquérir des mondes^ et qui, cependant, ne rapportaient à l'Empereur que 400,000 ducats annuellement. — Misérable somme, comparée à celle de deux millions'et cinq cent mille qu'il tirait des Pays-Bas !
Malheureusement, c'est l'impôt que l'on paie qui paraît toujours le plus lourd, et le peuple pouvait bien avoir quelque peine à comprendre que cet impôt augmentât après les victoires comme après les revers... Fatale conséquence des guerres permanentes, justes ou non. Enfin, avec tout son génie, Charles- Quint n'était pas en avant de son siècle dans la science économique. C'est de nos jours seulement que les Clemencin, les
(1) Sandoval. ibid.