AFFAIRE DE SE VILLE
Séville, la contrebande avait organisé un corps de fraudeurs appelés métadors,qui, presque publiquement, mettaient au rabais les droits de la couronne en se chargeant de faire toucher aux intéressés leurs métaux précieux, en nature ou en argent, moyennant une redevance. Cette redevance était itës légère, comparée au cinquième prélevé par le fisc dont, selon toute probabilité, les agents recevaient le prix de leur complicité ou de leur tolérance. La coutume d'éluder le contrôle de la Casa de Contratacion était si bien établie, que Témotion fut grande à Séville, lorsqu'au moment où la flotte des Indes était attendue d'un jour à l'autre, on apprit que la princesse Régente avait ordonné, par mesure générale, que toutes les matières d'or et d'argent seraient retenues par les employés de la douane et portées à la Monnaie ,1e gouvernement se réservant d en rembourser la valeur aux ayant-droits, soit en bons du Trésor avec intérêts, soiten indemnités sous forme déplaces, etc. On se récria sur cet emprunt forcé : onletraitade spoliation, et, comme les négociants de bonne foi se trouvaient lésés autant que les fraudeurs par la confiscation, tous les intéressées s'excitèrent entre eux, jusqu'à disputer à la couronne la cargaison, qui fut enlevée par la violence au moment du débarquement. On conçoit qu'a cette nouvelle, Charles-Quint éprouval'accèsdecolèredont nous avons cité quelques expressions. Depuis la répression des Comuneros, . l'Espagne était le plus soumis de ses États. Les Castilles, TAragon,' la Catalogne, comme l'Andalousie, semblaient avoir oublié leur jalousie constitutionnelle, et se contentant de marchander sur les subsides extraordinaires, laissaient dormir leurs fueros et leurs vieilles chartes. Le peuple et la noblesse, également fiers de participer à la gloire impériale en Europe, se croyaient dédommagés de leurs privilèges, par la facilité d aller exploiter les conquêtes du Nouveau-Monde à l'exclusion des étrangers. Et c'était une population de banquiers, de marchands, de courtiers, qui avait l'audace de se rendre justice à elle-même ! . . . c'était Séville, enrichie et embellie entre toutes les cités par le monopole, qui bravait ainsi l'autorité royale ! Charles-
Quint,non-seulementfitéclater sa colère, mais il voulutque cette colère fut partagée par sa fille et par son fils, jusqu*à ce qu'un exemple eût terrifié les coupables. Il ne commença à s'adoucir que lorsque Philippe lui fit savoir qu'il ressentait comme lui cet " aff^ront, qui semblait d'abord moins émouvoir le monarque sur le trône que le monarque dans le cloître. Le Conseil des Indes aussi dut faire de l'indig^nation et s'excuser auprès de la Régénie de n'avoir pas prévu l'attentat. Des poursuites judiciaires furent entamées; plusieurs individus dénoncés à la justice allèrent provisoirement en prison. La municipalité de Séville se regarda comme responsable, et, pour satisfaire le gouvernement, elle offrit de restituer la valeur des lingots par une con- . tribution volontaire que ses envoyés vinrent déposer humblement dans le trésor de la couronne à Valladolid. Ils auraient voulu passer par Yuste et y porter leurs hommages à Charles ; mais il refusa de les recevoir, avec le dédain de la majesté impériale offensée. Enfin, un des chefs de l'émeute, Francisco Tollo, étant mort dans la forteresse de Sîmancas, où il avait été mis à la torture, quelques confiscations ayant indemnisé le fisc et au-delà sans doute, les pilotes et les maîtres de navires ayant fait mine de déserter au service de la France, l'irritation s'apaisa dans le monastère et à la cour. Mais, en dehors de Yuste, ce qui transpira de la colère de Charles-Quint, ne contribua pas peu à faire courir le bruit qu'il allait quitter sa pieuse retraite, quoiqu'il se fût contenté de dire qu'il regrettait de ne plus être assez jeune pour aller lui-même h Séville y faire juger les délinquants ( 1 ) .
(1) Nous croyons avoir élucidé, par quelques recherches, Tépisode de l'affaire de Séville, dont il est question dans plusieurs des lettres duBIanuscrit Gonzalez, II faut surtout remarquer le rôle qu'y jouent les fraudeurs ou métadors, rôle qui explique comment les négociants honnêtes, compromis par eux, se trouvèrent forcés de s*humilier et de payer, quoiqu'ils n'eussent enlevé au fisc royal que ce qui leur appartenait légitimement, sauf les droits. M. Stirling, qui raconte comme nous cette affaire, nous semble la considérer un peu trop en Anglais libéral, presque étonné qu'un Kampden espagnol ne donnât pas le signal d'une révolution à propos d'une quostion do douane, non sans analogie avec la question du ship-money sous Charles I'^ Séville eut, dans cette affaire, la mauvaise conscience d'une ville favo-