HISTOIRE GÉNÉRALE
Afin de décider Charles-Quint à rentrer dans Texercice de l'autorité suprême, il eût fallu une raison beaucoup plus grave encore, puisqu'il résista aux instances de Philippe IL L'envoyé du monarque, Ruy Gomez de Silva, était venu à Yuste, le 23 mars, avec des instructions écrites dont voici la teneur :
« Vous vous rendrez auprès de Sa Majesté TEmpereur, et en » lui remettant ma lettre, vous lui communiquerez la situation » complète des affaires, afin qu'elle soit particulièrement in- » formée de ce qui s'est passé avec Sa Sainteté le Pape et avec » le roi de France. Vous lui direz tout ce qui est survenu en » Italie, vous lui exposerez les raisons qui m'ont fait prendre » la résolution de me transporter en Angleterre et de rassembler h l'armée, en suppliant avec la plus vive insistance Sa Ma- )> jesté qu'elle veuille bien faire uneflFort dans cette conjoncture » pour me secourir et me venir en aide, non-seulement par ses » avis et &es conseils, ce qui est la plus haute assistance que je » puisse obtenir; mais aussi par la présence de sa personne et » l'exercice de son autorité. Que Sa Majesté daigne donc sortir » du monastère et se porter dans cette partie de l'Espagne qui » conviendra le mieux à sa santé et aux afi^aires, afin d'y » traiter celles qui se présenteront parles moyens qui lui cau- >i fcieront le moins de fatigue ; car de ses résolutions dépendra » le bon succès de tout. Au seul bruit que le monde aura de » cette nouvelle, je tiens pour certain que nos ennemis en se- » ront troublés ; Sa Majesté les verra hésiter dans leurs projets » et leur conduite. Comme je lui écris moi-même à ce sujet, je
risée entre toutes celles de TEspagne par ces privilèges de monopole qui la rendaient un des principaux marchés du commerce européen. Pendant les règnes suivants, le système colonial de TEspagne ne se perfectionna nullement. Sous Philippe IV, Madame d'Aulnoy écrivait: « Il vient des Indes, tous les deux ans, plus de cent millions de Uvres , sans que le quart entre dans les coffres du roi. » Le mémo auteur parle desmétadors de Cadix, où la flotte des Indes venait aussi mouiller en ce temps-là : «Lorsque la flotte vient mouiller à Cadix, il se trouve là des gens qui font profession publique d'aider à frauder les droits du roi sur les entrées de Targent et des marchandises ; c*est leur négoce^ comme à un banquier de tenir sa banque. » Les métadors exploitaient aussi habilement Tintcrdiction faite aux étrangers de faire le commerce des Indes, sous peine U*ètre pendus. Le métier de prête*nom à Tégard d*un étranger était devenu assez lucratif.
» ne vous en dis pas davantage, m'en remettant pour le reste
» à ce que vous savez de mes intentions. Mais vous deman-
» derez à Sa Majesté qu'elle veuille bien m'envoyer son avis
» sur ce qui concerne cette guerre, et qu'elle m'indique par où
» et comment il faut l'entreprendre et la pousser afin de porter
» les coups les plus décisifis (1). »
Des instructions si précises' expliquent les cinq heures consécutives de conférence secrète que l'Empereur eut le 24 et le 25 mars, avec l'envoyé confidentiel de son fils. Mais quel démenti donné à ces historiens qui ont prétendu que Charles- Quint se repentait de son abdication, et que Philippe II était jaloux des amers regrets exprimés par son père (2) !
Un mois plus tard, le 23 avril, Ruy Gomez de Silva revint avec de nouvelles lettres de Philippe qui suppliait Charles- Quint, puisqu'il persistait dans l'abdication de ses couronnes et refusait de sortir du cloître, de suspendre au moins TelFet de sa renonciation à l'Empire en gardant le titre d'Empereur, pour intervenir avec plus de poids dans la situation critique des afi^aires. Si la dernière ambition de Charles-Quint avait été de léguer à son fils ce titre d'Empereur dont il se dépouillait en sa faveur, nous avons vu qu'en se retirant en Espagne, il s'était franchement résigné à l'inflexible résistance de son frère Ferdinand. Il avait transmis à la Diète germanique, par le prince d'Orange, l'acte officiel qui transférait au roi des Romains toutes ses prérogatives impériales. Les dernières formalités qu'exigeait ce document ne dépendaient plus que de la Diète elle-même. Au lieu de rien faire pour les ra-
(1) Manmcrit Gonzalez.
(2) La preuve anecdotique a éié long-temps la réponse de Philippe au cardinul de Granvelle, celui-ci disant au roi : « C'est aujourd'hui ranniversaire du jour où votre père a abdiqué; n et le roi répondant : u Oui, et l'anniversaire du jour où il s'en est repenti. » Déjà cependant Strada, BtUo GalUco^ lib. I, démentait ce bruit en faisant remarquer que si Charlcs-Quint avait ou des; regrets, il avait eu la dignité de les bien cacher. « Mihi nusquani profecto vestigium ullum ejusmodi pœnitentise compcrtum est. Et decuit, vivam adeo magnanimitatis imaginem postcris non exponi pœnjtenti» panno convelatani. *>
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lentir, Charles-Quint, fidèle à la pensée d'une abdication complète, en pressait franchement l'expédition, et il répondit à Ruy Gomez de Silva qu'il lui tardait que ces formalités fussent accomplies ; mais que, jusque-là, il continuerait à porter les insignes impériaux et à s'intituler V Empereur dans tous les protocoles ; — ce qu'il fit, en effet, jusqu'au mois de mai 1558. Quant aux conseils que le roi demandait à son expérience et à son affection paternelle, Charles-Quint était plutôt disposé à les offrir à son fils qu'à l'en priver. C'est ainsi que n»us le voyons faire intervenir son influence personnelle pour obtenir du haut clergé espagnol un subside rendu nécessaire par le découvert du Trésor ; il ne cesse en même temps de rappeler à sa fille la Régente, et au secrétaire d'État Vasquez, toujours appelé mon secrétaire, qu'ils doivent presser l'envoi de l'argent, des armes, des munitions, des hommes et des chevaux que Philippe attend de ses royaumes d'Espagne pour faire face à la crise qui menaçait l'intégrité de l'héritage paternel.
L'histoire de la vie privée de Charles-Quint redevient ici l'histoire de l'Europe : le monastère est bien « le nid de l'aigle, » comme l'appelait le père Siguenza. Au-delà de l'horizon de sa retraite, le regard de l'Empereur voit soudain de tous côtés surgir des périls ou des difficultés dignes de sa vieille expérience et djs ce courage tantôt énergique tantôt patient que son fils avait du moins la modestie d'invoquer à son aide (1).
A cette époque, Philippe II était retourné de Flandre en An-
(1) C'est l'historien écossais, Robert Watson {the Ilislortj of the refgn of Phi" lippe li^ etc.), qui a été plus loin qu'aucun de ceux qui accusent Philippe U d'avoir bientôt oublié son respect pour son père. l\ nous le montre se h&tant de remplacer tous les ministres de Charles-Quint, et pour opposer entre eux le caractère impérieux du fils à la faibleue du père, il prétend que Charles-Quint n'avait abdiqué que parce qu'il se voyait réduit à la désagréable alternative de lutter contre l'ambition de Philippe ou de lui céder volontairement la couronne. H est temps que M. Prescott public son Histoire de Philippe II, quoique le révérend Robert. Watson ne soit pas un continuateur sans mérite de Robertson, son compatriote écossais. V Histoire de Philippe 11^ par Robert Watson, fut traduite autrefois en français, par Mirabeau et Durival. Amsterdam, 1778, k vol. in-12. Nous ne connaissons pas cette traduction.
gleterre. En se rendant dans le royaume de Marie Tudor, ce prince ne devait plus donner occasion à M. de Noailles, Tambassadeur français, de l'accuser d'y passer le temps à la chasse et à d'autres amusements nationaux, qu'un prince aussi sérieux que lui n'avait d'ailleurs affecté de rechercher que pour se populariser en se conciliant la noblesse anglaise. S'il allait auprès de son épouse toujours éprise, ce n'était pas non plus uniquement pour céder aux doux reproches de la tendresse conjugale. Mais,* à la veille d'une guerre presque générale, il voulait que le Parlement lui accordât un corps d'auxiliaires contre la France. Quoiqu'une des conditions de son mariage eût été qu'il ne ferait point épouser ses querelles sur le continent aux sujets de la reine, il obtint ce qu'il désirait et ce qui lui était bien dû ; car, malgré les déclamations des réformés et des partisans d'Elisabeth, l'Angleterre de ce temps-là coûtait cher à l'Espagne : Philippe, au lieu de toucher une dot, en avait apporté une en bons lingots des Indes, comme si le fiancé eût été un barbon et la fiancée une jeune et belle princesse : c'était bien le moins que, dans une circonstance difficile, il eût quelques soldats pour son argent. Les catholiques d'Angleterre surtout eussent été à ses yeux des sujets ingrats, s'ils n'avaient pas secouru un prince auquel ils devaient en partie le rétablissement de quelques-uns des couvents abolis par Henri VIII, — les Chartreux à Sheen, les Franciscains àGreenwich, les Brigitins à Sion, et les Bénédictins à Westminster, etc. Charles-Quint lui-même avait consulté, dans le mariage de Philippe avec Marie Tudor, les intérêts du catholicisme encore plus que son ambition personnelle. Il savait parfaitement qu'il faudrait porter au compte du Trésor d'Espagne les frais de cette conquête pacifique. Outre les magnifiques ca*deaux offerts à la reine, on avait vu entrer à la Tour de Londres vingt chariots portant de longs coffres -forts remplis de lingots d'or, — qu'il avait fallu défendre contre une bande de conspirateurs, jaloux sans doute de ces membres du Parlement et de ces dignitaires -de l'Eglise d'Ang-leterre qui,