HISTOIRE GÉNÉRALE
sans scrupule, tendaient la main à la libéralité castillanne (1). Il est vrai que si le roi catholique avait besoin de ce secours contre la France, le Pape était justement encore le promoteur de la guerre contre celui dont le règne prolongé en Angleterre, eût peut-être conservé à Rome sa domination spirituelle sur ce royaume à la foi chancelante. Paul IV continuait à Philippe II Tanimogité qu'il avait jurée à Charles -Quint: cette animosité toute personnelle (car il gardait la rancune de quelques injustices dont il avait été victime autrefois en Espagne) , n'eût pas suffi, sans doute, à égarer un pontifejusqu'à le faire s'allier avec les hérétiques et les musulmans, quand il professait, d'ailleurs, sur la suprématie papale, des doctrines dignes d'un Hildebrand et d'un Innocent III ; mais Paul CaraflFa y joignait le sentiment de la nationalité italienne, la haine d'e cette domination étrangère contre laquelle la malheureuse Italie, fractionnée matériellement par la conquête , démoralisée par les factions intestines, proteste en vain depuis des siècles, accep- .
(1) Stowe et Heylin, cités par Lingard, qui raconte la conspiration de Kingston, ' Throckmorton et Udal, dont le plan était de surprendre la garde de la Tour et de s'emparer du trésor apporté par Philippe en Angleterre.
Nous nous servons d'une phrase courtoise pour la vénalité des hothmes d'Etat^ parce que nous répugnons aux exagérations. D'accord avec les ambassadeurs Renard et Noailles, l'ambassadeur vénitien auprès de Marie Tudor représente les Anglais de ce temps-là comme prêts à embrasser toute espèce de religion, le Ju()aisme et le mahométisme aussi bien que le catholicisme (i7 medesimo fariano délia maco' meiana ove délia judœa^ etc.), pourvu que leur conversion leur rapportât quelque hose. JÉunuscrit liarberiniy cité par Ll^GARD, Hisl. ofEngL tome vu.
En 1529, Eustache Chapuys écrivait d'Angleterre à Charles-Quint : — « Une M chose fault que Vo^re Majesté intime de laquelle serez adverty par le sieur don » Inigo de Mendoça que n'y en a point ung autour du roy qui ne soit abreuvé de » ces pensions de France. Presque tous sont affectionnez à Votre Majesté, mais
» l'affection de l'argent passe tout » Cette vénalité continua sous les règnes '
suivants : Louis XIV eut des pensionnaire.*) dans le Parlement anglais et mOme parmi les orateurs de l'opposition comme en avait eu Charles-Quint. Sous Louis XV, Walpole écrivait au cardinal de Fleury : « Je pensionne la moitié du Parlement pour qu'il se tienne tranquille. Mais comme l'argent du roi est insuffisant, ceux à qui Je n'en donne pas crient la guerre. Il serait donc expédient que Votre Eminence me remit trois millions pour faire taire les aboyeurs. L'or est un métal qui corrige ici toutes les mauvaises qualités du sang. Une pension de 2,000 liv. sterling rend le plus belliqueux orateur du Parlement doux comme un agneau. » Anecdotes et discours de lord Chatam. — Londres, 1754. — Voir dans Lanz, t. 1", p. 129, la preuve que la vénalité des Allemands n'était pas moindre que celle des Anglais.
tant toutes les alliances, au risque de se donner de nouveaux maîtres (1).
Singulier antagonisme offert tout-à-coup par Charles-Quint
et Paul IV à la chrétienté étonnée : — le prince temporel se
réfugiant dans un cloître; le prince spirituel, la veille encore moine austère , entourant le trône pontifical des potnpes mondaines et de l'appareil de la guerre ; le glorieux empereur se déclarant un vieillard avant d'avoir atteint son onzième lustre ; le pape octogénaire (Paul était né en 1476) s'exaltant comme un capitaine de vingt ans, et parlant de bouleverser TEurope, pour enlever à l'Empire, Naples, la Sicile et le Milanais! — «Je » délivrerai l'Italie de ses dominateurs ! s'écriait Paul : les Es- » pagnolssont des schismatiques, des hérétiques, des damnés, » une semence de Juifs et de Maures, la lie du monde; mais Dieu » a dit au chef de son Église : tu marcheras sur les sei-pents, » tu étoufferas les lions et les dragons. (2) » Ces invectives véhémentes s'échappaient surtout de la bouche de Paul IV, quand il était resté des heures entières à table, où il semblait s'indemniser, comme pape, de ses jeûnes monastiques, en se faisant servir jusqu'à vingt-cinq plats, avec ce vin volcanique de Naples, appelé le Mangiagiierra! Parfois aussi, le passionné vieillard empruntait réellement de poétiques évocations à ses souvenirs de cette Italie libre du xv*^ siècle, dont il était le contemporain • « Dans ma jeunesse, » s'écriait-il, «l'Italie fut un instrument à quatre cordes, parfai- » tement d'accord. Ces quatre cordes étaient Rome papale, Na- »ples, Venise et Milan : Maudites soient les* âmes d'Alfonse » d'Aragon et de Ludovic-le-More qui, par leurs divisions, fu-
(1) Le cardinal Caraffa avait proposé à Solyman de renoncer & ses excursions en Hongrie pour envahir les Dcux-Siciies. Brouato, Vita di Paoio /K, t. II, p. 309.
(2) «Mai parlava di S. M. et délia natione spagnola che non gli chiamassc eretici, scismatici, maladetti da Dio, semc di Giudei et di Mori, fecc u do) mondo, dcplorando la miseria d^Italia che fosse astretta a scrvirc gonte cosiabjetta ecosi vile.u Bern. Navagero. — Voir aussi les dépèches des ambassadeurs français dans les Mémoires de Ribier. — Uistoire des PapeSy par L. Ranke.
LE PAPE ET l'empereur. 331
» rent les premiers à détruire cette admirable harmonie (1). » Paul IV ne pouvait donc comprendre que Venise et la France n'eussent pas répondu avec plus d'empressement à ses propositions d'alliance contre l'Empire dont il offrait de partager les dépouilles avec elles.
Depuis qu'il avait signé la trêve de Vaucelles ( 1555), Henri II se voyait sans cesse sollicité de la violer. Le cardinal CaratFa lui montrait en perspective le royaume de Naples et le duché de Milan, ces riches dépouilles qui avaient séduit autrefois Charles VIII, Louis XII et François P' son père. Après avoir éveillé son ambition, le Pape s'adressait à sa piété en prétendant qu'il appartenait au successeur de Clovis et de Charlemagne, d'être le protecteur de la papauté, le vengeur du sac de Rome. Henri témoignait-il quelques scrupules, le cardinal Caraflfa lui exhibait les pleins pouvoirs que lui avait confiés son oncle pour l'absoudre de l'obligation de ses serments. La belle Diane de Poitiers, sa maîtresse , gagnée par le cardinal , plaidait elle-même la cause de l'Église, en admirant pieusement l'épée bénie que le cardinal avait apportée et remise au roi en grande cérémonie. Bref, Henri se voyait offrir à la fois, par le successeur de saint Pierre, les clefs du paradis et les clefs de Bologne , d'Ancône, de Paliano, de Civita-Vecchia, et même du château Saint-Ange A de pareils arguments, quelle conscience aurait pu résister quand ils étaient répétés encore par ces représentants delà noblesse française, les Guises, cette famille de politiques et de héros , avides de nouveaux lauriers et rêvant pour eux-mêmes un établissement en Italie? L'occasion semblait trop favorable enfin, pour la laisser échapper, Charles-Quint ayant pour successeur un prince inférieur à lui, qui ne disposait plus que d'un trésor épuisé par ses succès mêmes, et qui avait perdu toute influence en Allemagne, soit auprès des princes protestants, soit auprès de ceux qui, quoi-
(1) « Infdici quelle anime di Alfonso d*Aragona e Ludovico diica di Milano cIic furono li primi che guastaroDO cosi nobil instrumcnto d*Italia. » L. Ranke,
que catholiques , s'étaient prononcés en faveur de son oncle Ferdinand.
La guerre fut donc décidée à la cour de France; mais, toujours sous les auspices du Pape , Henri , une fois dégagé de Tobligation de la parole jurée, ne craignit pas de se prémunir contre Philippe de deux alliances auxquelles les nécessités politiques ont fini par accoutumer la conscience des rois et des peuples, quelque scandaleuses qu'elles aient dû paraître d'abord. Ce n'était pas assez d'avoir pour soi l'Ecosse, afin de balancer les secours fournis à l'Espagne par l'Angleterre, alors sa vassale ; ce n'était pas assez de fomenter, en Angleterre même, les trahisons et les rébellions des partisans de la princesse Elisabeth , ce que l'ambassadeur français appelait élégamment dans sa correspondance « tenir la puce à l'oreille de la royne, » — Henri ne craignit pas de resserrer ses liens avec les protestants d'Allemagne, quoique en France, les sectaires de la religion réfomjée ne fussent guère moins persécutés qu'en Angleterre (1). Enfin, Sa Majesté Très-Chrétienne, fidèle à la politique de François I®*" et toujours sous prétexte de combattre l'ambition de la maison d'Autriche , comptait principalement sur le concours de la Turquie : — politique immorale qui opposait indifféremment la vérité à l'erreur et l'erreur à la vérité, l'hérésie au catholicisme et Mahomet au Christ. Solyman, néanmoins, malgré les sollicitations de la France , ne porta plus la guerre par terre au delà des frontières de la Hongrie ; mais la marine turque , et surtout les audacieux forbans de l'Afrique, ne cessèrent jamais de menacer les côtes de l'Espagne et de l'Italie. Grâce à l'alliance de la France et de la Turquie , la Méditerranée serait devenue , sans Charles- Quint, non pas un lac français, noble ambition de notre natio-
(1) «Presque au début de son K^gne (22 Juin 1550), Henri avait confirmé par lettres-patentes « pour Textirpation des hérésies, erreurs et fu isses doctrines, » le droit accordé par François !•' à Mathieu Orry, docteur en théologie, d'exercer sans empêchement dans le royaume la» fonctions d'inquisiteur de la foi^ suivant le pouvoir qu'il en avait reçu du Pape, etc. o Histoire des ducs de Guisc^ t. !•', p. 333.
JULIB DE GONZAGUE ET BÂRBBBOUSSE. 333
nalîté maritime , mais un lac turc. Les forbans ne se contentaient pas (ïécumer cette mer ; ils venaient aussi sur les côtes de Provence , comme sur celles de l'Italie et de TEspagne , surprendre les villages , les hameaux et les petites villes, faisaient des razzias et emmenaient des captifs des deux sexes dans leurs repaires d'Afrique, d'où ils expédiaient le surplus sur les marchés de Constantinople, — à ce point, que Barberousse se vantait d'en avoir pris et vendu, pour sa part, plus de seize mille.
Tout un couvent de vierges siciliennes fut ainsi enlevé et transporté à Fez. Les châteaux fortifiés ne protégeaient pas toujours leurs habitants si la garnison négligeait par malheur sa consigne. A une époque où Roxelane n'avaitpas encore fait de Solyman le plus fidèle des époux, on vantait devant le sultan Julie de Gonzague, la pieuse veuve de Vespasien Colonna, duc de Trajetto et comte de Fondi, comme la plus belle des nobles dames de l'Italie. Depuis la mort du duc, les plus riches et les plus grands seigneurs s'étaient en vain mis sur les rangs pour l'arracher à sa chaste solitude. Solyman s'enflamma k ce récit, et exprima à Barberousse le désir de posséder dans son harem cette perle de la chrétienté. L'amiral-pirate entreprit de satisfaii*e son maître. Julie de Gonzague vivait retirée dai^s le château de Fondi. Une nuit elle est réveillée en sursaut par les cris de ses femmes. La villea été surprise par les Barbaresques, qui marchent sur le château. Julie de Gonzague s'habille à la hâte, et a heureusement le temps de s'enfuir dans les montagnes. Quelques jours après, le drapeau rouge flotta sur les remparts de Gaëte, et Barberousse ne reprit la mer qu'après avoir enlevé plusieurs jeunes filles (1).
Ne pourrait-on pas dire que, sous prétexte de limiter et dç tenir en échec l'influence de Charles-Quint, l'empereur ca-
(1) Nous avons cité Julie de Gonzague parmi les chastes femmes du règne de Char. Ics-Quint. Voir ci-dessus, page 178. Dans sa fuite, la noble veuve du duc de Trajetto cnit des aventur(« romanesques, auxquelles Brantôme en a ajouté d'autres de S(in invention.
334 LA CHRONlQrE DE CHARLES-QUlNT,
tholique, etdu roi Philippe II,sonfils, « encore meilleur chrétien » que son père, le Pape et le roi de France concouraient à peupler les. haremç de beautés chrétiennes et à faire ramer quelques milliers d^esclaves de plus sur les galères turques ou barbaresques? Ne risquaient-ils pas enfin de voir convertir en deux pachalicks musulmans la Hongrie et la Pologne, ces deux avant-gardes.de la civilisation occidentale? Effectivement, lors de la reprise des hostilités, Solyman devait faire agir, à la convenance du roi Henri II, une armée navale forte de cent vingt galères, tandis que ses troupes de terre, sous la conduite de Méhémet-Bassa-Begberley, assiégeraient Agram et les principales places de Hongrie (1).
La guerre éclata tout-à-coup, en 1557, sans déclaration préalable, toujours avec la sanction du Pape qui, traitant le roi catholique comme il n'eût pas traité un roi barbare, dispensa Henri d'observef cette loi du code des nations, par laquelle un hérault d'armes devait dénoncer la rupture d'une trêve. Les hostilités étaient reprises presque en même temps sur les frontières de Flandre et en Italie.
En Flandre, à l'amiral Coligny échut le commandement des troupes françaises, — à Coligny, capitaine brave et habilç, mais qui eut à combattre le duc Philibert de Savoie, auquel Philippe devait bientôt amener un renfort de huit mille Anglais sous les ordres du comte de Pembroke, renfort qui permit aux Espagnols de prendre roflFensive et de pénétrer jusqu'en Picardie.
En Italie, le duc de Guise avait franchi les Alpes « quasi comme ung miracle, forçant le temps et la saison (2) ; » il était entré à Turin, avait pris d'assaut Valenza et occupé le duché de Milan, puis traversé rapidement le duché de Parme, pour se diriger par Bologne sur Rome, où il fit une entrée triomphale. A son approche, le duc d'Albe avait dû se retirer dans le royaume de Naples, manœuvre d'autant mieux indiquée que ce
(1) Mamuarit GaignereSy v. /i24, fol. 5.
(2) Histoire des durs de Guise, par M. de Doiri.i.ic.
LE DUC d'aLBE et LB DUC DB GUISE. 335
royaume était justement le prix de la guerre convoité par Guise personnellement. D'ailleurs, le duc d*Albe, temporiseur quand il le fallait, voulait laisser s'évaporer la fxiria francese^ et il savait qu% Rome même tous les cardinaux n'étaient pas aussi ennemis de l'Espagne que le Pape, qui, lui-même, malgré la violence de ses haines, commençait à trouver que ses protecteurs avaient interprété trop littéralement ses promesses. Bn effet, quand, amusé un peu trop long-temps par les honneurs qu'on lui rendit, et s'apercevant qu'il avait perdu un temps précieux, Guise se dirigea contre Naples, il n'eut pas la bonne fortune de Charles d'Anjou. Quelques faits d'armes ne purent réaliser la facile conquête dont il s'était flatté. Les neveux du Pape jouèrent avec lui un double jeu, le cardinal CaraflPa aussi bien que ses deux frères^ créés l'un duc de Paliano, et l'autre duc de Montebello, — titre ducal que la victoire a rendu français, titre si glorieusement porté par le Bayard de nos guerres modernes. Vainement le duc de Guise remportat-il un premier avantage sur le duc d'Albe à Civitella, le prince lorrain se vit bientôt réduit à rétrograder comme si c'était lui qui était le vaincu. Il écrivait en France qu'il était la dupe des « mensonges et piperies de toute cette génération des Carafl^a, » et demandait son rappel ou des renforts qui lui évitassent une honteuse retraite. — Si du moins le Pape avait voulu lui livrer les places de Pérouse, d'Ancône et de Civita- Vecchia, offertes naguères en garantie des engagements stipulés; mais le Pape éludait de tenir parole, en véritable Italien non moins défiant envers ses amis qu'envers ses ennemis, et, dans une récente promotion de cardinaux, quoiqu'il eût été convenu qu'on nommerait un assez grand nombre de prélats français, pour leur assurer la majorité dans un futur conclave, deux des prélats désignés par Henri avaient seuls reçu la barrette.
A'son tour, ce fut le- duc d'Albe qui s'avança^ sur Rome, et Paul IV, plutôt que de s'exposer au sort de Clément VII, ne se servit de la présence des Frnnçai.s dans ses Etats que pour ob-
tenir une paix moins désavantageuse de ces Impériaux qu'on avait Tair de regretter dans Rome... pour les maudire encore quand ils y seraient rentrés. La Rome d'aujourd'hui est peutêtre comme la Rome d'alors (1).
Cependant, la fortune souriait à Philippe II en France comme en Italie. N'étant qu'à demi surpris par la rupture de la trêve, à laquelle ils s'attendaient, les généraux espagnols avaient franchi la Meuse. Menaçant tour & tour Marienbourg, Guise et Rocroi, ils finirent par investir Saint-Quentin, ville alors très forte, dans laquelle Coligny, gouverneur de la province, crut devoir se renfermer.* Il vit accourir à son secours le connétable de Montmorency, son oncle, qui livra, à la date du 10 août, cette bataille fatale pour la France, dont le désastre n'a été surpassé par la déroute de Waterloo que parce que Philippe II ne sut pas profiter de la victoire. Philippe ne se rappela de la vie de son père que sa vaine tentative contre la Provence, « où il était entré en mangeant des figues et d'où il était sorti en mangeant des racines (2). » La déroute des Français avait été complète ; plus de trois mille hommes et les principaux officiers avaient péri dans quatre heures d'un vrai carnage ; un plus grand nombre encore étaient prisonniers, le connétable lui-même, blessé au dos « d'un coup de pistolle dont il cuida mourir (3) . » Quinze jours après, Coligny se voyait forcé de rendre son épée à un officier espagnol, et de laisser piller la ville par ses vainqueurs, — trop heureux qu'ils se contentassent de cette proie à deux ou trois journées de la capitale. On prétend que les Anglais et les Espagnols se prirent
(1) « Le bonhomme (Paul IV), » écrivait Tambassadeur Selvc à Henri 11, « peult bien louer Dieu de ta venue de M. de Guise, sans lequel (au gouvernement qui est icy) Je crois que les ennemis auroient bon marché. » [Manuscrit Dypuy^ y. 44.)
(2) Histoire de Henri JI^ par Lambert, lib. IV. Histoire de Philippe 11^ par Cabrbra. Philippe II se rappela aussi que Cliarlcs-Quint avait toujours déclaré que la France ne consentirait jamais au démembrement de ses provinces. — Voir cidessus, page 60, la réponse de l'Empereur à Henri VIII, qui lui proposait le partage de la France. Histoire de Philippe //, par Robert Watson.
(3) Voyages d'Ambroise Paré,
LE DUC d'aLBE et PAUL IV. 337
de querelle après la bataille, ce qui dut contribuer à rendre Philippe si modéré (1 ) .
Charles-Quint, qui suivait sur la carte jour par jour la marche de ses armées en Italie et en France, pressait, comme nous Tavons dit, l'expédition des renforts; car il savait que lesmeilleures combinaisons peuvent échouer si on ne prévoit pas les chances d'un premier revers, — la fortune des armes étant journalière et la victoire elle-même embarrassant quelquefois un général qui n'a pas les moyens de tenir long-temps la campagne. Aussi, le 5 juin, se sentant à la fois « de bonne humeur et en bonne santé, » il avait promis aux moines de dîner le lendemain avec eux dans le réfectoire; il tint parole le 6, et se montra très gai [muy alegre) à table, quoiqu'il eût reçu le matin la nouvelle « de la prise de Quirasco et de Volcanera (2) . » Il ne méprisait pas la fougue nationale d'une armée française commandée par le duc de Guise , mais il avait confiance dans la ténacité espagnole et la prudence du duc d'Albe.
Le mois suivant, en eflFet, c'est le duc d'Albe qui a pris l'offensive, et, en Flandre, le duc Philibert-Emmanuel a franchi
Ja frontière française. Charles-Quint pense que Ton pourrait pousser la guerre un peu plus activement ; mais son fils lui écrit de Cantorbéry qu'il se rend à l'armée en personne, et Charles ne doute pas que la présence du roi ne stimule l'ardeur de son général. Dans les premiers jours de ce mois d'août, le grand-commandeur de l'ordre d'Alcantara vient lui faire visite et le laisse parfaitement rassuré sur la marche des choses, ne croyant nullement qu'il soit besoin de sa présence en Navarre
(1) Uisloire Universetie de J.-A. de Thou, livre xiv.
(3) « Une table séparée fut disposée pour lui dans le réfectoire ; le buffet était à » côté, où se tenait Guillaume Van Maie, le seul de ses gentilshommes qui Taccom- I» pagn&t pour découper les viandes et diriger l'ordre du service... Lorsque l'Em- » pcreur se leva de table, plusieurs mets notaient intacts. — « Je ne vous en tiens » pas quitte, qu'on me les garde, » répondit-il au prieur qui s'en plaignait, et en » mÊme temps il fit courtoisement l'éloge du bon repas qu'on lui avait servi. » Telle est la description abrégée de ce banquet, dans le manuscrit du.Hiéronymite anonyme, analysé par M. Bakhuizen van den Brink, p. 38 et 39.
OÙ, tout' en continuant d'écouter les propositions d'Escurra, il recommande au duc d'Albuquerque, le vice-roi, d'être sur ses gardes, « parce qu'il soupçonne fort le duc de Vendôme de jouer un double jeu avec l'Espagne et la France. » Ce ne fut que le 22 août, par une lettre du secrétaire Vasquez, datée du 20, que Charles-Quint apprit la nouvelle de la bataille de Saint-Quentin, dont les détails, plus circonstanciés, arrivèrent successivement. Le courrier spécial que Philippe II envoyait à son père reçut une chaîne d'or et une gratification en ducats.' Une messe solennelle fut célébrée le 7 septembre dans l'église du monastère, pour remercier Dieu de la victoire, et, par l'ordre de Charles-Quint, d'abondantes aumônes furent distribuées aux pauvres. Mais, tandis que sous les voûtes d'un cloître, le moine Charles-Quint, « fray Carlos, » comme l'appelait en riant le commandeur de l'Ordre d'Alcantara, demandait : «Mon fils est-il à.Paris? » Philippe, sous sa tente de roi victorieux,faisait vœu de dédier à saint Laurent un édifice moitié palais, moitié couvent, qui aurait la forme du gril de ce saint martyr. Rien n'est plus propre à faire ressortir la diflFérence des caractères de ces. deux princes (1).
Ce contraste se reproduit dans l'issue de la campagne d'Italie. Charles-Quint se consolait de voir son fils renoncer à marcher sur Paris, en pensant que le duc d'Albe entrerait au moins à Rome. Aurait-il demandé une seconde fois pardon à
(1) Philippe 'était resté à Cambray où i'on vint )ui anuoncer la victoire. Faut-îl en conclure, comme presque tous les historiens, que le flis de Charles-Quint s'étonnait que « son père eût trouvé tant de plaisir à la musique des balles, n
Trente ans plus tard, un officier montrait au duc de Bragance le somptueux palais-monastère de TEscurial, et lui dit avec emphase : « Le roi Ta bâti pour ac- . complir le vœu qu*il avait fait au ciel, s'il pouvait être victorieux le Jour de la bataille de Saint-Quentin. » — « Celui qui faisait un si grand vœu devait avoir une grande peur, » répartit vivement le duc de Bragance. Cette saillie du duc de Bragance est devenue un brevet de poltron décerné à Philippe H, dont nous nous contenterons de dire qu'il n'était pas un roi martial, quoiqu'il se soit livré sous son règne quelques-unes des plus grandes batailles de l'histoire moderne. Il eut du moins le mérite de rendre hommage à la vertu guerrière du véritable vainqueur de Saint-Quentin. Le duc de Savoie s'étant présenté pour lui baiser les mains, après la victoire, Philippe l'embrassa en lui disant : « C'est à moi de baiser les vôtres dont une si belle victoire est l'ouvrage. »
LE DUC D'aLBE et PAUL IV. 339
Dieu d'avoir été forcé de faire un pape prisonnier? Aurait-il ordonné des prières publiques pour la délivrance de PauMV, comme jadis pour celle de Clément VII ? On peut, certes, en douter après les provocations de Paul, et, s'il avait eu les mêmes scrupules la seconde fois que la première , ils auraient été parfaitement apaisés par une consultation des théologiens d'Espagne ; mais cette consultation n'avait pas suflS à Philippe. Soit qu'il eût réellement une dévotion plus sincère pour la tiare, abstraction faite du front qui la portait, soit qu'il espérât plus d'avantages de sa générosité que de la rigueur de ses représailles contre celui qui l'avait, lui aussi, cr traité plus mal qu'un hérétique, » le roi recommandait au duc d'Albe d'écoûter favorablement les propositions des CaraflFas (1).
Le duc signa donô le 14 septembre 1557, une capitulation qui étonna ceux-là mêmes qui se montraient si hmnbles après s'être montrés si outrageants. Le général de Philippe n'entra \ Rome que pour fléchir le genou au nom de son maître devant le pontife, et se faire absoudre du crime d'avoir envahi les États dé l'Église. Le Pape et le duc proclamèrent une amnistie réciproque, le duc restituant au Pape les places prises, à la condition, il est vrai, que les fortifications en seraient rasées. On n'osa pas révéler tout d'abord à Charles-Quint les clauses de ce traité ; mais la seule nouvelle d'une capitulation signée hors de Rome, suiBt pour lui faire comprendre qu'on s'était un peu trop pressé de conclure la paix. Quand il en connut enfin les articles, il s'écria que c'était une paix qui lui paraissait honteuse, et il se livra à un accès de colère, immédiatement suivi d'un accès de goutte. L'accès de goutte, qui fut un des plus violents qu'il eût ressentis, était passé que la colère durait encore : « Il ne cesse de parler entre ses dents de la paix avec le Pape ! » écrivait Quixada.
(I) Le Pape se vanta, en plein consistoire, d'avoir humilié tous les rois en la personne du roi d'Espagne. Comme il est convenu quô Philippe II fut un profond politique, incapable de la moindre générosité, même envers le Pape^ M. Stirliug insinue quMl méditait déjà d'obtenir de Paul IV la sanction papale pour la spo' liation des abbayes des Pays-Bas.
Si, comme on Ta dit, il avait toujours conservé au duc de Guise une rancune du siég*e de Metz, Charles-Quint se voyait enlever une belle revanche ; car, selon lui, le duc d'Albe aurait dû non-seulement prendre Rome, mais y faire Guise prisonnier. Le génie de celui-ci semblait, en effet, avoir fléchi dans cette expédition, où il aurait fallu déconcerter par plus d'audace un ennemi prudent et un allié hypocrite (1). Il fut heureux de pouvoir s'embarquer sans son armée à Civita- Vecchia. Après une relâche à l'île de Corse, il reparut tout-àcoup dans la France consternée de ses récents désastres et, quoique fugitif, il- se vit proclamer le héros sauveur de la patrie, l'arbitre de ses destinées. Il devait, au bout de quelques mois, causer un nouveau chagrin au solitaire de Yuste par la prise de Calais ; mais nous avons déjà trop anticipé sur la chronologie des évèneme'nts, et nous devons revenir sur nos pas.
Une des affaires les plus difficiles, menées à bonne fin par l'Empereur pepdant l'année 1557, fut le subside qu'il obtint des grands dignitaires de l'Église, qui n'ignoraient pas que le Pape, leur chef spirituel, était le promoteur de la guerre. Sa Sainteté ne se contentait pas de faire gronder sur Charles, sur Philippe et même sur Marie Tudor, les foudres de l'excommu- ' nication. Par ses bulles et ses déclarations, placardées sur la Porta-Cœli de Séville (2) comme sur les poteaux à affiches de
(1) Ce n'est pas seulement TAretin qui appelait ce pape hypocrite;
Caraffa ippocrita inficrgardo, etc.
{Cap. al re di Francia,)
Paul fut hypocrite avec le duc de Guise ou ses neveux se chargèrent de Tùtrc pour lui ; mais c'était un homme trop emporté pour Ctre naturellement dissimulé.
(2) La Pùrte du ciel de Séville, fondée en 1450, était la porte du Faubourg Saint-Bernard, sur laquelle Ton affichait alors les bulles du Pape, et entre autres la bulle de la croisade^ accordée par Innocent IH en faveur des croisés et de ceux qui désirent faire gras en carême et les jours maigres, moyennant finance. En HSS, le pape Calixto III avait renouvelé la bulle de la croisade, et en 1&78, les Rois Catholiques avaient obtenu de Sixte IV le droit de régulariser l'impôt des dispenses, qui devint un des plus productifs de TEspagne, et sur lequel la cour do Rome se contentait de percevoir une redevance. Voir le Uandbook de M. Fono, 1. 1''^ p. 276.