LE GRAND-INQUISITEUR
Londres^ il prétendait encore forcer les fidèles à garnir le fisc romain plutôt que celui du roi d'Espagne, réclamant à son profit exclusif rimpôt de la Croisade et autres redevances ecclésiastiques dont il ne lui revenait que la dîme. C'était beaucoup d'avoir obtenu des prélats et des théologiens de la Péninsule, que sur ces questions ils se fussent déclarés du côté de l'autorité temporelle. Pour les faire contribuer aux frais de la guerre, il fallut tout l'ascendant de Charles-Quint, son ad^^esse courtoise avec les uns, sa volonté absolue avec les autres. L'archevêque de Tolède, Siliceo, n'eut besoin que d'une lettre impériale pour s'exécuter, et versa la somme de quatre cent mille ducats ; l'évêque de Sarragosse regretta de ne pouvoir en donner que vingt mille, somme proportionnée à son moindre revenu ; Tévêque de Cordoue avait fait une offre assez vague, qu'on interpréta littéralement et de laquelle Charles-Quint se hâta de le remercier de peur qu'il ne cherchât un faux-fuyant pour se dédire. Le riche archevêque de Séville, Fernando de Valdez, fut celui qui défendit avec le plus d'obstination son trésor. C'était un vieillard de soixante-quatorze ans, qui se retrancha d'abord dans les métaphores. Il ne niait pas sa reconnaissance de la faveur â laquelle, plus qu'à son mérite, il attribuait sa promotion au second siège épiscopal delà Péninsule. Il lui en coûtait d'opposer un refus à la requête qui lui était faite ; mais il avait consacré ses immenses richesses à bâtir des collèges à Salamanque et à Oviédo, des institutions charitables, des chapelles, etc., une entre autres qu'il venait de fonder tout récemment, avec l'intention d y faire dire des messes perpétuelles pour l'âme de l'Empereur et de l'Impératrice. Charles-Quint ne se laissa pas prendre à ces belles paroles, quoiqu'il eût affaire à un prélat qui cumulait avec la mitre la redoutable fonction de grand-inquisiteur. Il ne voulut pas croire qu'un si habile administrateur du bien des pauvres, s'exposât ainsi à être lui-même à l'aumône, faute d'une réserve pour les temps mauvais. Le prélat se réfugia dans un monastère pour garantir sa personne d'abord, et offrit de rendre ses comptes si on voulait lui envoyer
un employé du fisc. Il espérait éluder ainsi l'emprunt forcé auquel s'étaient soumis les autres prélats; mais on avait vu arriver à son palais six mules chargées d'argent. Contre son attente, on accepta donc la vérification, et il lui fut prouvé qu'il pourrait facilement donner au roi cent cinquante mille ducats sans diminuer beaucoup ses bonnes œuvres. Il s'estima heureux de faire accepter le tiers de cette somme... qu'il prétendit emprunter à ses pauvres... Évidemment, s'il avait eu affaire à Philippe II plutôt qu'à Charles-Quint, le rusé prélat s'en fût tiré avec les messes pour lesquelles il promettait d'entretenir sept chapelains dans sa nouvelle chapelle des Asturies.
Ruy Gomez de Silva, lorsqu'il était venu la première fois à Yuste de laj)art de Philippe II, avait été envoyé par Charles- Quint à l'archevêque de Séville, pour que celui-ci comprît
bien que le père et le fils étaient parfaitement d'accord sur la question des subsides ecclésiastiques comme sur le reste. Ce confident de Philippe II avait plu à l'Empereur, qui voulut , par exception, qu'il eiit son logement dans l'enceinte du couvent et non dans le village de Quacos , comme la plupart de ses hôtes ou visiteurs. Ruy Gomez avait , dans sa première jeunesse , appartenu à la maison impériale, et Charles retrouvait en lui un des pages qui, lors de son mariage avec l'Impératrice , portaient la queue de la robe nuptiale. Il représentait la grande maison portugaise de Silva, dont la fabuleuse généalogie remontait à Silvia, cette fille du -roi Numitor d'Albela-Longue, que le dieu Mars enleva aux autels de Vesta. D'abord mentor de Philippe et puis son favori, Ruy Gomez devait un jour pousser son dé voûment jusqu'à autoriser ce monarque à jouer auprès de la future princesse d'Eboli, sa femme, le rôle de Mars auprès de la mère de Romulus et de Rémus. Mais rien ne prouve qu'à cette époque la jalouse Marie Tudor eût pu établir ce grief* contre le favori du roi qui, sérieusement préoccupé de pensées toutes martiales , fut heureux de voir arriver en Flandre Ruy Gomez presque en même temps que lui avec une troupe de braves Espagn(>ls et une caisse militaire remplie par