‹ Charles-Quint;Chapitre 43 sur 58 · LA. PRISE DB CALAIS ET LA. DISCIPLINE · texte numérisé non relu

LA. PRISE DB CALAIS ET LA. DISCIPLINE

LA PRISE DB CALAIS ET L4 DISCIPLINE. — NOUVEAUX INCIDENTS DE LA VIE DE CRARLBS- QDINT DANS LE CLOITRE. — RÉGIME. — LES DÉZOARDS DE L* EMPEREUR. — UN VOL AVEC EFFRACTION. — LE CORREGIDOR ET LE JUGE MURGA. — CE QU'ÉTAIT CALAIS POUR L'ANGLETERRE. — LE DUC DE GUISE. — MORT DE LA REINE ÉLÉONORB. — MORTIFICATION DE CHARLES-QUINT. — LA DISCIPLINE.

L'année 1557 laissait Charles-Quint toujours charmé de sa retraite. L'hiver n'avait pas eu pour lui de rigueurs précoces. Le 17 novembre, une lettre de don Luis Quixada nous fait voir son maître occupé à l'agrandissement de son jardin, à l'embellissement de sa terrasse, à la plantation de jeunes orangers et à la construction d^un nouvel oratoire (1). A l'accès de goutte dont il souffrit à la fin de ce mois et dans les premiers jours de décembre , succédait une convalescence qui devait d'autant mieux se consolider , que l'auguste invalide semblait converti aux préceptes hippocratiques du docteur Mathys; — le docteur écrivait le 27 décembre : « Sa Majesté ne boit ni vin , ni bière, mais de l'eau cuite et de l'hypocras [agua cocida y hyp(h . craz) . » Les ravages de la tempête automnale qui n'avait pas épargné les jardins de Yuste, étaient réparés et oubliés. Char-

Ci) « Su Magestad salia todos los dias a ver la obra de su Jardin y nuevo oratorio : que se hallaba con una salud cnvidiable y estremo apetito di corner. » 17 nov. 1557, Manuscrit Gonzalez,'^ Archive» de Bruxelles.

les-Quint ne pouvait accuser le climat dé TEstramadure et Tair de la montagne, si son infirmité habituelle reparaissait de temps en temps. Les accès en seraient certainement devenus moins' fréquents et moins douloureux, sans les soucis politiques qui venaient encore troubler le calme de sa solitude, et sans les contrariétés qui provoquaient ces mouvements de colère non moins nuisibles à la santé du corps qu'à celle de l'âme.

Le mois de janvier 1558 réservait encore à Charles-Quint quelques jours de ciel pur que signalent les correspondances de Yuste (1) ; mais les plus beaux climats ont leurs intempéries ; bientôt la vallée fut envahie par des influences moins favorables : une sorte d'épidémie multiplia tellement les malades, que le docteur Mathys dut faire réclamer à Valladolid, par le secrétaire Gaztelu, un.docteur auxiliaire, afin de pouvoir se consacrer presque exclusivement à l'Empereur qui, on le devine, n'avait pas continué aussi exactement qu'il l'aurait fallu le régime de l'eau cuite ;-en effet, déjà le 7 janvier, nous le voyons retenu dans sa chambre et souffrant au point de ne pouvoir donner audience ni à don Juan de Acuîia, ni à l'almirante d'Aragon, venus pour le visiter.

Le secrétaire littéraire Van Maie était le plus malheureux des serviteurs de Charles-Quint; il avait fait venir sa femme, qui s'acclimatait difficilement et, pendant le mois de septembre, il avait perdu deux enfants.

Van Maie finit par tomber malade lui-même, et quelques-uns des symptômes de sa maladie firent craindre qu'il ne fût atteint de la peste. Aux grands maux les grands remèdes. Il était permis de se défier de la science du docteur Mathys, quand les deux enfants de son compatriote venaient de succomber malgré ses soins, et Charles-Quint, ayant recours à sa pharmacie merveilleuse, fit remettre à Van Maie un ,de ses bézoards orientaux. Il avait plusieurs de ces concrétions balsamiques qu'on trouve dans les intestins de l'antilope, et auxquelles, il n'y a pas

(1) 4 ianyier : Suite de beaux jours, a Dias mwj hermosos, » Ibid.

si long'-temps encore, les polypharmaques attribuaient toutes . sortes de vertus. Certains autres spécifiques figuraient, bien inutilement, hélas I à côté des bézoards orientaux de l'invalide de Yuste ; car on y voyait « une pierre philosophale » (mentionnée dans l'inventaire comme un présent d'un docteur Beltran), « deux pierres pour arrêter le sang, » «neuf bagues contre la crampe, » « deux anneaux en os , » antidotes pour les hémorrhoïdes, et même « une pierre bleue » [una piedra azul) contre la goutte I Van Maie guérit, sans que nous sachions s'il faut faire honneur de la guérison au bézoard oriental, au docteur Mathys, ou au chirurgien Munos, le praticien que, sur la demande de Gaztelu, la princesse régente avait envoyé de Valladolid pour assister le docteur néerlandais (1).

Gaztelu tenait toujours la princesse et son collègue Vasquez au courant des moindres incidents. — Ses lettres particulières, jointes à celles que lui dictait Charles-Quint, nous font connaître toutes les affaires politiques qui se traitèrent dans l'enceinte du monastère, et que les souffrances de l'Empereur interrompaient à peine un jour ou deux .

Qui le croirait ? En même temps que son génie surveillait ainsi du fond de la retraite tous les grands intérêts de la monarchie, Charles-Quint dut descendre encore dans une sphère inférieure et y faire acte de souverain pour protéger contre un

(1) Dans rinventaire du Manuscrit Gonzalez^ la pierre bleue est cataloguée en CCS termes : « Vna piedra azul^ coti dos corchetes de aro, que dicen que es buena para la gota : une pierre bteue^ avec deux agrafes d*or, qu'on dit bonne pour la goutte. » Le doute était bien permis à un goutteux comme Charles-Quint. Les pierres pou^ arrêter le sang étaient aussi incrustées dans Tor. La pierre philosophale était une préparation de Talchimie qui eut jadis la propriété de changer en or les métaux les plus communs ; mais la découverte du Nouveau-Monde Tavait fait passer de mode ou reléguer dans les officines des « boticarios. o Quant aux bézoards, orientaux et occidentaux, naturels et factices, ils conservèrent assez longtemps leurs vertus alexipharmaques, pour finir aussi par passer de la boutique des apotliicaires dans les cabinets des curieux. Ceux qui provenaient des intestins de la ccrvicapra ou capri cerva de Kœmpfer, étaient les plus estimés contre la peste et les ravages du poison ; mais on ne dédaignait pas ceux des autres cérophorcs, nomcollectif donnépar M. de Blainville aux ruminants à corne creuse, antilopes, moutons, bœufs, etc. — De nos jours encore nous avons des bagues magnétiques, etc., etc.

supérieur hiérarchique l'humble fonctionnaire qui administrait le canton de la résidence impériale, « pauperaregîia. «Jusqu'aux, portes du couvent il lui fallut en quelque sorte croiser son sceptre avec la verg-e d'office d'un ambitieux corregidor. Le licencié Murga, son greffier et un ou deux alguazils, constituaient au village de Quacos un tribunal de police qui pouvait raisonnablement s'attribuer quelque importance, le grand Charles-r Quint figurant parmi les habitants du canton. Il paraît qu'un des alguazils attachés à cette juridiction, nommé Villa, s'était permis d'instrumenter en dehors des limites de son ressort. Le 31 décembre 1557, le corregidor de Placencia, don Pedro Zapata Osorio, accompagné de son lieutenant, de deux regidors et de deux alguazils, vint arrêter le susdit Villa. Charles-Quint viola encore à ce sujet les ordonnances du docteur et les préceptes du confesseur, parfaitement d'accord pour blâmer une indignation dont la violence pouvait ressembler à la colère. Le corregidor apprit à ses dépens que l'alguazil du licencié Murga était aussi l'alguazil de l'Empereur. Suspendu de ses fonctions, il ne fut réintégré qu'après des sollicitations pressantes, sans avoir pu obtenir une audience pour faire ses excuses, et la juridiction de la petite commune de Quacos fut même non-seulement confirmée , mais encore étendue par une charte nouvelle.

Le 9 janvier, l'Empereur aurait pu chercher querelle au juge même qu'il venait de couvrir du manteau de sa propre dignité, à ce licencié Murga, qui, naguère, avait si mal protégé le verger de Yuste contre les déprédateurs rustiques. Un voleur plus hardi encore pénétra jusque dans les appartements de Charles- Quint pendant la nuit, envahit avec effraction la chambre contenant la garde-robe (guarda-ropa)^ força les serrures du coffrefort, et emporta une somme de huit cents ducats, remise l'avant-veille par Gaztelu à Sa Majesté, pour ses aumônes ordinaires. Un pareil attentat prouve avec quelle sécurité Charles- Quint avait renoncé à tout l'appareil de son ancienne grandeur, dans cette demeure que les moines appelaient encore

le Palais. On devine la rumeur qui dut se faire au dedans et au dehors. Le licencié Murga mit ses deux alguazils et son f^rreffier en campag-ne ; mais ils ne purent rien découvrir, et les soupçons s'arrêtèrent sur la domesticité même de l'Empereur.

Le licencié Murga, qui croyait son honneur intéressé dans l'aflFaire, eût voulu faire donner la question à tous ceux qu'on lui dénonçait comme suspects. Charles-Quint défendit alors qu'on poussât plus loin les perquisitions, soit de peur de livrer un innocent à la torture ou à une accusation humiliante, soit, comme écrivait Quixada, qu'il craig:nît « de découvrir certaines choses qu'il valait mieux laisser igpnorées. » La soustraction des huit cents ducats resta un mystère dans les annales de y us te. Le voleur dut son impunité à l'indulgent scrupule de celui qui, pendant tout le cours de son règne, avait poursuivi • si sévèrement les fraudeurs, les contrebandiers, les brigands et les larrons de tous étages (1). La perte à laquelle se soumit Charles-Quint ne l'empêcha pas de distribuer, le 9 janvier, deux mille ducats de gratification entre ses divers serviteurs.

De plus graves événements devaient bientôt faire diversion tant à ce vol domestique, qu'aux luttes de prérogative entre la justice de Quacos et la justice de Placencia. Malgré l'hiver, les hostilités n'étaient pas tout-à-fait suspendues, ni en France, ni en Italie. Abattu un moment par la catastrophe de la bataille de Saint-Quentin, le courage français n'avait pas tardé à se relever. Noblesse et peuple s'excitaient réciproquement à venger l'honneur national. Sacrifices d'hommes et d'argent semblaient ne plus coûter pour tenir tête à l'ennemi de l'autre côté des

(1) Dans la riche collection d'autographes do M. le baron de Trémont, vendue en 1853 aux enchères publiques (deuxième supplément du catalogue), est une lettre adressée par Charles-Quint à don Juan de Lima, gouverneur de son ch&teau^ do Florence, et datée de Tolède, le 18 avril 1529 : Charles-Quint a appris qu'un certain Vincencio de Poggi, transfuge de la république de Lucques, s'était retiré sur le territoire de Florence, après avoir volé quelques ballots de soie à des citoyens et à des marchands. « // /au/, écrit-il, lui faire restituer ces objets , seton toute raison et justice^ et qu'à l'avenir de semblables criminels ne trouvent de réfuge nulle part. »

Alpes, oùle maréchal de Brissac ne désespérait pas de reprendre Toffensive, si on lui envoyait des renforts et la solde réclamée par les quatre mille Suisses qu'il avait sous ses drapeaux ; car les Suisses, comme tous les stipendiaires des armées permanentes, ne faisaient pas de longs crédits à la guerre. Charles-Quint n'ignorait pas que Henri II allait pouvoir disposer d'une contribution extraordinaire sur les trois ordres de son royaume, et qu^l avait ordonné non-seulement d'enrôler par compagnies tous les jeunes gens capables de porter les armes, mais encore de recruter quatorze mille Suisses et huit mille de ces reîtres que les princes d'Allemagne, catholiques ou protestants, louaient toujours.au plus oflFrant. Enfin, au moment où Philippe II recevait à Bruxelles les derniers soupirs de Ferdinand de Gonzague, un de ses plus braves capitaines, le duc de Guise, arrivé d'Italie, rallumait, par sa présence seule, cet enthousiasme populaire qui répare en un seul jour les plus funestes défaites. Charles- Quint savait tout ce que vaut la confiance qu'inspire un héros. Il voyait le duc, presque fugitif la veille, investi, par une acclamation unanime, de cette dictature qui, dans les crises des États, grandit à la fois un chef et un peuple, en concentrant aux mains d'un seul l'énergie nationale. De nos jours, nou3 avons vu la France, tombée plus bas encore, relevée ainsi par un bras encore plus fort que celui de François de Guise (1). Or, le héros qui rendait la vie et le courage aux vaincus de Saint-Quentin, était ce même duc de Guise que le duc d'Albe aurait pu retenir à Rome, sinon faire prisonnier, s'il n'aYait pas accordé au Pape la capitulation dont l'Empereur apprenait de temps en temps quelque nouvel article mortifiant pour sa politique. On comprendra que, lorsque le comte d'Oropèse et don Juan de Acuna, obtenant audience de Charles-Quint, lui apprirent que, le 10 janvier, le duc d'Albe était arrivé en Flandre, parce qu'il

(1) Nous n'avons pas besoin de faire remarquer ici toutes les coïncidences qui ^appellent Napoléon arrivant presque en fugitif de l'Egypte, comme Guise de l'Italie, et, comme Guise, proclamé le Dieu sauveur de la France, — le Directoire jouant, sous la République, le rôle qu'avait joué le faible Henri II sous la monarchie.

ne pensait plus que sa présence fût nécessaire à la tête de Tarmée d'Italie, son mécontentement dut éclater encore. « Sa Majesté, » écrivait Quixada, « prononça quelques paroles avec plus de colère qu'il ne conviendrait à sa santé (1). » Il se contint mieux lorsque, quelques jours après, on voulut lui lire les dépêches officielles relatives à la capitulation de Rome et les clauses réservées du traité, se contentant de dire que les articles secrets ne valaient pas mieux que les articles publics. Enfin, une lettre du duc d'Albe lui-même lui fut remise le 27. Le général rendait compte de tout ce* qu'il avait fait conformément aux instructions du roi, e't exprimait le désir de venir baiser la main à l'Empereur. Charles-Quint ne répondit pas à cette lettre, et éluda surtout d'approuver la respectueuse visite qui lui était annoncée, ce que Gaztelu, chargé de sonder son maître, ne put laisser ignorer au duc d'Albe. Philippe II dédommagea son général de cette espèce de disgrâce, et le retint auprès de lui. Il savait bien que le duc n'avait rien fait que par ses ordres, et il ne pouvait se dissimuler tout ce que l'orgueil paternel devait souffrir de sa propre circonspection après la bataille de Saint- Quentin. On croit deviner que Charles-Quint aurait voulu pouvoir accuser tout autre que son fils, de n'avoir pas suivi plus fidèlement ses inspirations en Italie comme en France ; car vainement boudait-il le duc d'Albe du traité avec le Pape, vainement maudissait-il les Anglais de lord Pembroke, d'avoir retenu Philippe à Cambrai quand on se battait à Saint-Quentin, la vérité lui échappait malgré lui dans l'intimité de son intérieur, où, faisant écho à sa mauvaise humeur, on ne pouvait s'empêcher de dire « qu'il avait bien raison (2). »

(1) tt Sobre lo que S. M. dice algunas cosas con mas colera de lo que para su salud conviendria. » Lettre de Quiyada. Archives de Bruxelies.

(2) « Siente de el que do se puede cohortar de que su hijo no se hallase in ello, y tient razon. Mal baya les Ingleses que le hicieron tardar ! » {Id, Ibid.) Deux mois encore avant sa mort, apprenant que Philippe II avait donné 150,000 ducats au duc d'Albe :« Le roi d^Espagnc, remarqua Charlcs-Quint, a fait plus pour le duc d'Albe que le duc d'Albe n'a jamais fait pour le roi d'Espagne, n Voir les Mémoires de Bibier^ tome ii. — De son c6té, il paraît que le duc d'Albe n'aurait

Charles-Quint était dans cette disposition d'esprit, lorsque le duc de Guise justifia, par un exploit hardi, les acclamations dont on avait salué son retour et son titre de lieutenant-général des armées du royaume, qui le faisait plus roi que le roi.

Depuis deux siècles. Calais, en France^ était une ville anglaise. Après en avoir pris poiijsession en 1347, Edouard III expulsa non-seulement la garnison, mais encore tous les habitants, hommes, femmes et enfants, « excepté, » dit le chroniqueur Bàmes, « un prêtre et deux autres vieillards, qui connaissaient les coutumes, lois et ordonnances de la place, les terres qui en dépendaient et les limites des héritages. » Edouard appela pour les remplacer une émigration de bourgeois de Londres et de paysans du comté de Kent, comme ses successeurs protestants firent plus tard pour repeupler les villes du nord de l'Irlande aux dépens des catholiques dépossédés. Calais, devenu un bourg anglais [an english borough]^ était représenté au Parlement du royaume. Les rues avaient des noms anglais; le territoire suburbain de la colonie anglo-calaisienne s'étendait sur un espace de huit lieues, et, en 1520, lors du Camp du Dî'ap d'Or^ les deux pavillons de Henri VIII et de François I^*" s'élevaient sur la frontière anglaise, entre les villes d'Ardres et de. Guines. Cefutlàqueles deux rois se rencontrèrent, se saluèrent, s'embrassèrent comme deux bons frères, puis joutèrent courtoisement, sans que le roi-chevalier osât espérer que jamais le drapeau français flotterait de nouveau sur les tours de la ville

pas eu grande peine à se Justifier auprès de Charles-Quint, si l'Empereur avait consenti à le voir. « Le roi , mon maître, » disait le duc, « a encouru un grand blâme. Si, changeant de condition, j'avais été le roi d'Espagne, le cardinal Caraffa serait allé & Bruxelles faire, sur ses genoux, devant Philippe II, ce que j'ai fait devant Paul IV. »

Dans une récente Histoire des Protestants d'Espagne^ don Adolfo de Castro raconte qu'au moment où le duc d'Albe pouvait, à son choix, entrer dans Rome ou par une capitulation honorable ou par un assaut, comme le connétable de Bourbon, le Pape avait envoyé directement à Philippe II les articles du traité, s'en remettant à Sa Majesté pour les modifier, ce que fit le roi en prescrivant au duc de les ratifier et de les exécuter en toute humilité ! Le même auteur cite une lettre énergique du duc d'Albc à Paul IV. Hisioria de îos Protestantes^ in-8", Cadix, 1851, cap. IV.

enlevée à Philippe de Valois. Une année avant la bataille de Saint-Quentin, un ambassadeur vénitien, Michèle, écrivait encore au doge et au sénat de Venise, en parlant de Calais : « Ce » port militaire est la clef et la principale entrée des domaines » britanniques, sans lequel les Angolais n'auraient aucune issue » de leur île, ni entrée dans les autres pays, aucune du moins » si facile, si courte ou si sûre, et tellement que s'ils en étaient » privés, ils seraient non-seulement mis dehors du conti- » nent, mais encore du commerce et de la communication du » monde. »

Ainsi, c'était Calais qui reliait l'Angleterre au continent et annulait la sentence de Virgile contre les anciens Bretons (1).

« Par conséquent, » continue Michèle, « en perdant Calais» » les Anglais perdraient ce qui est nécessaire à l'existence » d'une nation et deviendraient dépendants de la volonté et du )) bon plaisir des autres souverains pour profiter de leurs ports, » outre qu'ils auraient à chercher un passage plus éloigné, » plus hasardeux et plus dispendieux, tandis que par la voie » de Calais, juste en face de Douvres, à une distance de trente » milles de cette ville, ils peuvent en tout temps, sans empê- » chôment, même en dépit des vents contraires, entrer à leur n gré dans le port ou en sortir (telle est la hardiesse et telle est i) l'expérience de leurs marins), et transporter, soit des trou- » pes, soit des armes et des munitions pour la guerre offensive » ou défensive, sans exciter la jalousie ou le soupçon. Par Ca- » lais, enfin, où ils ne sont qu'à dix milles d'Ardres, frontière » française, et pas plus loin de Gravelines, frontière impéria- » liste, les Anglais peuvent joindre l'une ou l'autre, comme il » leur plaît, et ajouter leurs forces à celles des deux puissances M dont ils sont les alliés, contre un ennemi commun.

» Pour toutes ces raisons, il ne faut pas s'étonner si, outre » les habitants de Calais, qui sont d'une fidélité inébranlable, » issus de la colonie qui y fut établie peu de temps après

(1) Et loto divisas orbe Britannos,

» la première conquête, le roi d'Angleterre confie» la garde de » la ville à Tun de ses plus courageux barons, portant le titre » de député ou délégué du roi [deputy] , avec une garnison de » cinq cents des meilleurs soldats de Tarmée et un escadron de » cinquante cavaliers. »

Mais, à côté de son mérite comme clé militaire de la France, Calais en avait encore un pour les Anglais, dont ne se doutent guère les voyageurs qui traversent aujourd'hui ses rues mal peuplées, n'ayant de mouvement que celui d'un port de passage, où l'on ne s'arrête même guère plus d'une heure depuis les nouvelles voies de communication entre Paris et Londres.

Malgré les encouragements et les privilèges accordés par les successeurs d'Edouard III aux manufacturiers et aux ouvriers flamands pour les décider à transporter en Angleterre toutes les industries qui se rattachent à la draperie, longtemps encore les fabriques anglaises restèrent sans pouvoir consommer tous les produits des troupeaux indigènes (1). La laine brute s'exportait en quantités considérables dans les Flandres, qui renvoyaient en échange, non-seulement leurs draps fins pour les seigneurs, mais encore une partie des draps plus grossiers à l'usage du peuple. Courtray,Tournay, Lille,, Valenciennes, etc., habillaient les Anglais comme les lîlspagnols : Ségovie voyait périr ses manufactures; Manchester, York, Kendal, etc. , imploraient du Parlement des tarifs protecteurs, sinon la prohibition complète, ne pouvant encore braver la concurrence des fabricants néerlandais. Ce que ceux-ci ne débitaient pas sur le continent était d'ailleurs exporté aux pays d'outre-mer, dans le Nord et dans les îles du Levant, par les marins d'Anvers ou ceux des ports de Hollande.

Quelle que fût la prospérité de l'industrie drapière dans les Pays-Bas, le commerce de ces provinces enviait éhcore à

(1) piartes en faveur du Flamand Jehan Kcmp, pour le fixer à Kendal, 1331. Lettres de protection à WiUicmus de Jirabant et llannekins de Jtrabanl^ établis à York, même date. Bisciioff, History ofvool and woolien manufacture, Lond.

Calais les avantages de sa position qui en faisait depuis deux siècles, non-seulement l'Estappe des laines, mais encore le marché général de toutes les exportations d'Angleterre.

Les prévisions d'Edouard III s'étaient merveilleusement réalisées ; « Edouard, » d'après Bernard, l'ancien historien de Calais, « prévoyoit bien que le nouvel établissement lui apporteroit un » gros revenu, qui augmenta tellement dans la suite, quePhij) lippe de Comines dit que de son temps les rois d'Angleterre » faisoient de Calais, leur revenu leplus fort, les marchands y » étant attirés de toute part. Il nous reste un monument du » grand commerce qui se faisoit alors, dans cet ancien et su- » perbe bâtiment que nous appelons la Cour de Guise ; c'étoit » la Bourse des marchands et le lieu de Vestappe pour les I) laines, dont la magnifique structure et la vaste étendue nous » font voir ce que pouvoient les marchands de Calais pendant » que les Anglois y étoient les maîtres. »

A cette estappe ou marché privilégié, étaient conviés à se rendre par mer et par terre, non-seulement les marchands anglais, mais encore les marchands étrangers, « pour acheter et vendre^ changer et échanger avec toutes libertés et immunités^ » pourvu que le trafic des denrées s'eflFectuât- conformément au tarif. La douane et Yoctroi percevaient nécessairement des droits assez considérables, puisque Comines dit que le « droit d'octroi » sur les laines qui passaient par Calais pour les Pays- Bas seulement, s'élevait annuellement à la somme de cinquante mille écus. Le commandement du port était, ajoute Comines, la plus belle capitainerie de la couronne , Enfin, les bourgeois de Calais accroissaient leur fortune privée tout en faisant la part du monarque plus loyalement que les spéculateurs et les banquiers de Séville ne faisaient celle du fisc espagnol, si bien qu'on les voit déjà, sous Edouard IV, fournir au Trésor dixhuit mille livres sterling et mettre à la disposition du gouvernement tous leurs navires. En 1450, sous Henri VI un seul membre de la corporation des marchands de laines de Calais prêtait deux mille livres sterling à ce monarque, et, plus

tard, un autre, nommé Fermour, en récompense d'un acte pareil de patriotisme financier, fondait une des familles aristocratiques d'Angleterre, en devenant premier lord Pomfret (1 ) . Cependant, en 1558, la sécurité que donnaient, aux Anglais de Calais, deux siècles d'occupation et la réputation d'une ville imprenable, avait fait un peu négliger l'entretien des fortifications ; ils comptaient principalement, il est vrai, pour leur défense, sur la facilité d'inonder la campagne du côté de la terre, au moyen des écluses, jusques autour de Guines et deHam. Le gouverneur ou député du roi, lord Wentworth, fit bien quelques représentations, lorsqu'à la fin de l'automne, par mesure d'économie, on rappela, en Angleterre, une partie de sa garnison. Il déclarait qu'il serait plus prudent de lui envoyer un renfort, puisque Philippe II, se retirant du côté des Pays-Bas, laissait toutes les approches de Calais ouvertes aux Français. On oublia que quelques réfugiés protestants, par haine de ce prince, avaient, plusieurs mois auparavant, comploté de livrer la ville, qui, selon eux, avec un roi espagnol partageant le trône de leur reine, appartenait plutôt, désormais, k l'Espagne qu'à l'Angleterre. Etait-ce en hiver, d'ailleurs, que Guise oserait s'avancer sur Calais? Les préparatifs qu'il faisait ne pouvaient être dirigés que contre Saint-Quentin, si même il songeait sérieusement à entrer en campagne avant le retour de la belle saison. Guise semblait, en effet, n'avoir d'autre but que de venger l'honneur de la France sur le lieu même de sa dernière défaite ; feignant quelquefois aussi de marcher contre Arlon ou Luxembourg, puis s'avançant vers Doulens et revenant tout-à-coup à Compiègne, toutes ses manœuvres étaient calculées de manière à

(1) Les Anglais semblent avoir cux-mOmcs perdu de vue ce qu'était réellement Calais sous leur domination. Pour Lingard comme pour Hume, pour Robertson comme pour M. Stirling, Calais nVtait puisqu'une ville fortifiée, la c/^/' anglaise de la France. Lesdétailsquc nous exhumons, nouveaux coomie tout ce qui estoublié, nousont paru curieux et intéressants sous plus d'un rapport : ils expliquent d'ailleurs parfaitement la double im])ortance de Calais à répo>'|ue où les Anglais supj.osaient que Charles- Quint et Philippe II convoitaient cette ville plus qu'aucune autre de France. (Voirie petit volume miïtulé Annats andiegends of Calais^ etc., by Robert Bell Calton, London 1852, et les Annales de Calais el du pays reconquis^ par Bkrnaro.

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couvrir son dessein. Ce fut avec le plus grand secret qu'il manda aux bâtiments qui se trouvaient dans les divers ports de France, de se réunir dans la Manche pour le seconder au moment venu, en attaquant les bâtiments anglais qui pourraient chercher à débarquer des secours. Enfin, ayant tout prévu, tout préparé, tout combiné, par une dernière combinaison stratégique, le duc se trouva sous les murs de Calais la nuit du l*'*' janvier 1558. Il aurait pu y arriver plus tôt encore ; mais, dit-on, il avait voulu laisser finir l'année 1557, par condescendance pour la superstition qui considérait ce millésime comme funeste aux armes de la France. On a prétendu qu'il avait lui-même pénétré dans la place pour la reconnaître, dég-uisé en pêcheur. Selon une autre version, c'ét-ait le maréchal Strozzi qui avait fait cette expédition romanesque avec Sénarpont, le g-ouverneur du Boulonais. Probablement le duc de Guise avait quelques intelligences dans Calais : il faut bien l'admettre, puisque les Anglais l'avouent à la honte des leurs ; mais, capitaine audacieux autant qu'habile, quoiqu'il n'eût rien négligé pour faciliter son entreprise, il savait que le succès final dépendait du courage qu'il inspirerait à ses troupes pour s'emparer brusquement de deux postes, dont l'un, le fort de Nieullay, dominait de son feu la chaussée conduisant droit à Calais, et l'autre, le fort de Risbank, commandait le port. Ces postes furent attaqués simultanément et enlevés avec une admirable promptitude, ce qui tripla les pièces d'artillerie que le duc fit braquer immédiatement contre la porte de la rivière et contre la citadelle.

Les Anglais veulent encore que, du côté de la mer, le duc de Guise eut pour lui une tourmente qui s'opposa pendant plusieurs jours au ravitaillement de la place ; mais cette tourmente n'épargna pas non plus la croisière française. Quoi qu'il en soit, ce fut en vain que Douvres entendit gronder les canons qui entamèrent la brèche. Avant de donner le dernier assaut, il fallut combler un fossé, faire couler les eaux vers la mer, marcher à travers une fange glissante, attendre le reflux pour ne pas avoir

de l'eau par dessus la tête, et en même temps braver les décharges de Tennemi ; mais Guise, qui paya de sa personne, avait électrisé son armée : aucun obstacle ne l'arrêta; de nuit et de jour il ne cessa de combattre, jusqu'au moment où les Anglais, incapables de résister plus long -temps à cette fureur enthousiaste, demandèrent à capituler. Le 9 janvier, Calais, « le bourg anglais, » où Edouard III n'était entré qu'après un siège de onze mois' (1), était redevenu en huit jours une ville française. La garnison put se retirer en Angleterre, à l'exception de lord Wentworth et de cinquante officiers, qui demeurèrent prisonniers.

Par la capitulation, les Anglais, soldats et habitants, femmes et enfants, avaient la vie sauve; mais, comme les vaincus d'Edouard III, ils laissaient, à leurs vainqueurs, la ville évacuée, intacte et pourvue de toutes ses munitions de guerre, les maisons garnies de leurs meubles, Qt les magasins de toutes leurs marchandises. La restitution était complète, quoique « le plomb n'eût pas nagé sur l'eau comme le liège (2). » Les compagnons d'armes d'Edouard III, lord Walter Mauny, le comte de Warwick, lord StraflFbrd, avaient jadis eu une riche part dans le butin, et le monarque n'avait pas fait grâce de sa rançon au brave Jean de Vienne. Le butin de 1558, en or, en argent, en marchandises de prix, fut plus considérable, s'il est vrai, comme le dit l'histoire, que de simples soldats y firent leur fortune. « On trouva toutes sortes de munitions de guerre, voire M comme un magasin, dont les Anglois et le roi Philippe d'Es-

(1) La merveilleuse promptitude du duc de Guise en cette occasion, lui valut ce compliment du poète Joachim DubcUay :

« Ce que parlant de soy, César même disoit : Cettuy-ci peult le dire à bon droict (ce me semble) 1 Je suis venu, J*ai vu, J'ai vaincu, tout ensemble. »

Hymne au Roy sur la prime de Calais,

(2) * n sera vraysemblable que Calais on assiège,

» Quand le fer ou le plomb nagera comme liégc. » Ce distique ou l'équivalent en prose, avait, dit-on, été gravé en inscription sur la principale porte de Calais par les Anglais.

» pagne, ne furent point moins étonnés que marris (1). » Le duc de Guise dédommagea son armée du pillage sur lequel elle avait un peu compté, en répartissant entre ses officiers et ses soldats, toute cette richesse, sans se réserver rien pour luimême, ce dont le bouda un peu « madame la duchesse, bonne ménagère; v II fit vendre aussi des balles de laine pour cent mille livres sterling, somme qui devait contribuer aux frais du rétablissement des fortifications (2) .

Il était urgent, en effet , de réparer les remparts de Calais : si le triomphe du duc de Guise exaltait en France les plus indifférents, il réveillait aussi en Angleterre de redoutables regrets. La reine Marie disait encore sur son lit de mort : « Si A on ouvte mon corps, on trouvera Calais gravé sur mon D cœur. » Le Parlement, assemblé par elle, accordait un subside spécialement destiné h reprendre la conquête d'Edouard III. Le clergé lui-môme s'imposait une taxe pour y concourir. Un emprunt de vingtmille livres sterling versait dans TÉchiquier le montant présumé de toutes ces contributions avant leur perception. Philippe II, enfin, qui avaitoffertvainement, quelques mois auparavant, une garnison espagnole, proposait de fournir son contingent à une armée de siège. Ce fut peut-être encore la défiance inspirée par cette nouvelle proposition qui refroidit tout-àcoup Tardeur de représailles dont était animée la nation anglaise

(1) Us tombeaux et discours des faits et déplorable mort de très débonnaire et très magnanime prince Claude de Lorraine duc d'Aumale^ etc., par Jean Helois DK Bbadvoisis.

(2) Mémoires de l* Estât de la France: — Discours de la prinse de Calais, Tours, chez Jean Rousset, imprimeur et libraire, humble et obéissant serviteur du roi, notre sire et du sang royal, et de Messieurs de Guise, 1558. Histoire universelle, ÔQM.iMTHOV^et Histoire desducs de Guise, parM.DB Bouille, qui raconte le siège et la prise de Calais avec tous ses détails, mais sans deviner pourquoi les Français y trouvèrent tant de laine. Le roi Henri H reconnut le désintéressement du duc de Guise en lui faisant don du palais de l'Estappe des Laines, et le Parlement de Paris, en entérinant les lettres-patentes qui lui octroyaient cette récompense, loua une modestie qui n*avait demandé « pour tout trophée et pour toute marque, qu'une maison dedans ladite ville, laquelle par luy estoit faite entièrement nostre, etc. Mémoires-Journaux du duc de Guise, Calais, redevenu français, cessa d*ôtre une ville d'étape, terme qui signifiait ville d'entrepôt, de trafic et d'expédition pour l'étranger. — Gravelines en profita.

Les objections se multiplièrent contre une expédition immédiate, et Ton préféra annoncer l'intention de s'emparer de Brest ou de tout autre port de Bretag-ne, qui deviendrait Téquivalent de celui qu'on avait perdu Henri II profita de ces hésitations. Trois ans après, la nièce de François de Guise, dont le mariag-e avec le Dauphin avait été célébré comme une des fêtes du triomphe de son oncle, Marie Stuart, s'embarquait pour l'Ecosse dans le port de Calais, et pouvait lui adresser les vers ' de ses adieux : « Au plaisant pays de France, sa patrie la plus chérie, »

Charles-Quint éprouva une vive douleur à la nouvelle de la prise de Calais, qui lui parvint le soir du P*" février. Pendant plusieurs jours, il s'entretint de cet événement, dont les conséquences remplissaient son esprit de pressentiments fâcheux, prévoyant déjà que Thionville, Neuport et Dunkerque allaient aussi tomber bientôt au pouvoir du duc de Guise, critiquant la lenteur espagnole, suspectant la trahison anglaise, disant qu'il n'y avait plus désormais que le château de Gand entre les Français "et Bruxelles , s'écriant que jamais oncques il ne ressentit plus cruel chagrin. L'expression de son humeur, de sa tristesse, et, il faut ajouter, de sa prudence caractéristique, se retrouve, soit dans la lettre qu'il écrivit à sa fille pour lui dire qu'il devenait de plus en plus indispensable d'envoyer des soldats et de l'argent à Philippe II , soit dans la correspondance particulière de Gaztelu et de Quixada, confidents de la pensée du maître ; « La perte de la réputation , disait-il, est pire encore que celle de la place! (1) »

Cependant, la fâcheuse nouvelle reçue à Yustele 1«' février, n'empêcha pas l'Empereur de célébrer très dévotement le lendemain la fête de la Purification de la Vierge : il se confessn, communia, entendit la grand'messe; mais le 3 , un léger ressenti-

(1) « Que la pcrdida de la reputacion era aun inayor que la de la plaza ! » Manuscrit Gonzalez, — Comme pour le consoler par une compensation, t. cette date on lui écrivait que l'état de la reine d'Angleterre promettait un héritier à son fils pour le trône d'Angleterre: u ta Heina dona Maria tstaba emlfarazada^» trompeuse promesse qui n'était qu'un symptôme d'hydropisie.

ment de goutte servit de prétexte à son secret dépit de la prise de Calais et il garda la chambre, au lieu d'honorer de sa présence une solennité moins sérieuse , à laquelle il avait promis aux moines d'assister de sa personne. En voyant approcher l'anniversaire de son établissement à Yuste, le directeur des novices avait dit en riant à l'un de ses serviteurs, Guyon de Moron, chargé de la garde-robe : « Voici bientôt une année que Sa » Majesté est ici : qu'elle y fasse attention, son noviciat sera » terminé alors, et, si elle voulait nous quitter, elle ne le pour- » rait plus. Je Ten avertis afin qu'elle le sache avant qti'il » soit trop tard. » Moron alla redire cette conversation à Charles-Quint, etTEmpereur, trouvant la plaisanterie de bon goût, fit demander au directeur des novices si le couvent le jugeait digne, en effet, de l'admettre dans l'Ordre. Moron exécuta la commission, et le directeur des novices répondit : « Senor Mo- » ron, nous serions bien diflBcilessi nous n'étions pas satisfaits » d'un pareil novice, dont la piété a édifié tous nos frères, sans )) parler de toutes ses hautes qualités. » Charles-Quint s'informa de ce qui se pratiquait à la réception d'un novice. Le confesseur fray Juan de Régla, consulté par lui, répondit que l'Ordre de Saint- Jérôme exigeait du récipiendaire, entr 'autres conditions, qu'il fît constater son origine, pour prouver qu'il avait le sang d'un vieux chrétien [sangre azul) , pur de tout con tact avec les Maures et les Juifs . Cette preuve faite , le novice était conduit processionnellement à l'église, où l'ofllciant lui expliquait dçms un sermon les devoirs qu'il allait s'imposer en faisant ses vœux. La cérémonie religieuse finie, le reste de la journée était consacré à la promenade dans le jardin ou dans les champs, à une collation et à un repas de gala, qu'on arrosait du meil- •leur vin du couvent, tiré des caves en l'honneur du frère profès. « Eh bien ! dit Charles-Quint, qu'on en fasse autant pour moi. » Je désire qu'il y ait d'abord procession, messe, sermon, Te j» Demn^ et puis qu'on se réjouisse, et se régale à mes frais. »

L'anniversaire de l'arrivée de l'Empereur parmi les moines de Saint-Jérôme fut donc célébré comme la fête qui avait lieu

pour la réception d'un véritable novice ; le bruit que Charles- Quint allait prononcer des vœux dut se répandre dans le voisinage, et Tégrlise se remplit de spectateurs endimanchés. Mais il trompa leur attente en ne paraissant ni à Téglise, ni au réfectoire, ni même dans les jardins. Cependant l'on commença ce jour-là un nouveau registre des profès, « à Téternelle mé- » moire de cet illustre Empereur et puissant roi, et afin que » les futurs religieux de Yuste pussent se glorifier de voir » leurs noms jjiscrîts à la suite de son nom glorieux (1). »

Outre le chagrin de la perte de Calais , Charles-Quint avait encore celui de savoir Oran menacé de nouveau par les Turcs, sujet d'une autre lettre très pressante- à la princesse régente sa fille, — trop heureux s'il ignora que, fidèle à ses rancunes malgré la modération de Philippe II , et revenu à sa partialité pour les Français depuis leur départ de Rome, le pape Paul IV affectait d'exalter l'exploit du duc de Guise, répétant que la conquête de Calais était préférable à celle de la moitié du royaume d'Angleterre, tandis que, de son côté, Solyman témoignait le regret de n'avoir pas secondé les opérations du duc en Italie, et offrait au roi de France de réparer cette faute (2) .

C'étaient là des mortifications capables d'exercer toutes ces vertus chrétiennes que les moines attribuaient à leur hôte en célébrant la fia de son prétendu noviciat. Il vint s'y joindre une autre affliction, qui prouva que Charles-Quint n'avait pas, dans son asile, brisé ces attachements naturels dont l'ascétisme

(1) Un chapitre (le \\x*) do la relation du Moine hiéronymite analysée par M. Bakbuizen, est consacré à la description de cette fùtc et nous l'abrégeons ; mais le moine lui-mOme, comme le remarque M. Bakhuizen, combat ici l'opinion dt; ceux qui s'obstinaient à croire que Cbarles-Quint revêtit réellement. le froc et prononça des vœux ce jour-là, tandis qu'il n'assista pas mùmn à la cérémonie, et qu'il ne l'autorisa que pour avoir l'occasion de régaler les moines sans violer le règlement que les visiteurs de l'Ordre lui avaient rappelé dans leur visite d'inspection. — La cérémonie de la prise d'habit de Charles-Quint, ressemblait donc à la tragédie de Hamlet représ^entée sans Hamlet, ou elle pourrait presque Otre comparée, comme scène plus plaisante que sérieuse, à la fûtc qu'à pareil jour pcut-ôtre la cour de France donnait pour célébrer la ^ise de Calais, et où une pièce allégorique composée par Jodelle ne put ^tre jouée, tous les chanteurs se trouvant enroués,

(2) Histoire lies ducs de Guise^ tome I*% p. 635.

cénobitique n'affranchit le cœur de l'homme le plus religieux que par un effort surhumain.

Dans les premiers jours de janvier, l'Infante Marie de Çortugai avait franchi la frontière espagnole, et, saluée sur les bords du Caya par les nobles cavaliers envoyés à sa rencontre, elle avait reçu enfin les embrassements de la reine Éléonore. Elle resta trois semaines à Badajoz, caressée, comblée de présents par sa mère et sa tante, qui espéraient la retenir ainsi auprès d'elles. Don Antonio Puertocarrero alla officiellement la féliciter au nom de la princesse Juana, sa cousine, et de l'Empereur, son oncle. Honneurs, présents, caresses ne purent triompher de l'engagement qu'elle avait pris de retournera Lisbonne, ou de cette rancune de vieille fille qu'elle gardait à l'Espagne et à sa famille maternelle depuis la rupture de son mariage avec Philippe II. L'orgueil blessé l'emporte ici sur cet esprit de famille qui donnait à Charles -Quint tant d'auto^ rite sur tous les siens. Seule, du moins, entre toutes les nièces de l'Empereur, l'Infante Marie sut s'affranchir de son influence. Les larmes de sa mère ne l'arrêtèrent pas lorsqu'arriva le jour fixé pour son départ. Elle se dispensa de faire visite à son oncle, quoiqu'elle ne manquât, d'ailleurs, à aucun égard diplomatique. Elle répondit à l'ambassade de Puertocarrero par celle de don Antonio de Melo, qui alla en grande pompe offrir ses compliments à Valladolid et à Yuste ; mais l'Infante reprit le chemin du Portugal et elle ne revint point sur ses pas, lorsque, encore sur la frontière, un courrier lui apprit que la reine sa mère était tombée dangereusement malade.

Un autre courrier avait porté la même nouvelle à l'Empereur, qui voulut qu'immédiatement don Luis Quixada se rendît en poste auprès de sa sœur. C'était à trois lieues de Badajoz, dans la petite ville de Talaverilla, que la triste Éléonore, qui souffrait depuis long-temps d'un astl^ne chronique, avait été obligée défaire halte. Le secrétaire Gaztelu, que Charles-Quint avait envoyé pour attendre les deux reines à Truxillo, ayant

rencontré le courrier, devança don Luis Quixada, qui n'arriva que pour la voir expirer. «Je recommande ma fille à mon frère ! » avait-elle dit àGaztelu, réunissant ainsi dans sa dernière pensée les deux plus tendres affections de sa vie. Ce lui fut aussi une douce consolation de savoir que ses yeux seraient fermés par la înain de la reine Marie de Hongrie, qu'elle n'aimait pas moins que Charles-Quint. A son lit de mort, Quixada trouva aussi le grand-commandeur don Luis d'Avila, qui écrivit qu'il avait vu mourir en elle « la plus innocente et la plus douce créature qu'il eût jamais connue en ce monde, car aucune ne pourrait dire : je suis meilleure qu'elle (1). » Touchant éloge d'une femme deux fois reine.

Nous avons déjà dit quelles douces sympathies Éléonore avait fait naître autour d'elle, dans tous les lieux où elle avait vécu. A ses derniers moments, ses adieux aux affections terrestres sont les adieux d'une mère et d'une sœur : elle n'a pas, comme le feront le frère et la sœur qui lui survivent, à exprimer cet autre sentiment qu'ils ont toujours nourri dans le secret de leur àme. Éléonore a aimé aussi tendrement peut-être que Charles et Marie; mais elle n'a pu, comme eux, faire d'un premier amour l'exclusive passion de sa vie. — Le souvenir de son romanesque attachement avait dû s'effacer en elle comme un songe : deux fois épouse, deux fois elle était restée fidèle à son devoir, et, si l'on a pu dire qu'elle dut regretter, sur le trône de France aussi bien que sur celui de Portugal, de n'avoir pas porté une couronne moins brillante, celle de simple princesse palatine, sa vertu fut toujours respectée par la médisance, moins indulgente, nous l'avons vu , pour sa sœur Marie. Sans infirmer en rien l'éloge que lui décernait don Luis d'Avila, sans que le plus petit nuage vienne ternir cette douce mémoire, on a pu raconter que, lorsque Charles-Quint l'avait emmenée avec lui en Espagne, après la mort du roi Ferdinand-le-Catholique, elle s'était

(1) M Que era la mas innocente y sencilla creatura que habia tratado en el mundo y que nadie dévia decir que ora mojor que ella. » Sfanuscrii Gonzalez,

montrée sensible à Tamour du jeune comte palatin, frère de l'électeur Louis de Bavière. Ce prince et elle s'étaient vus enfants à la cour de Philippe-le-Beau; Au mois de janvier 1517, Charles-Quint étant encore à Bruxelles , son aïeul paternel , Maximilien, lui rendit visite. Parmi les sei^eurs de sa cour, figruraît Frédéric, venu avec son frère TÉlecteur. Il y eut entre Éléonore et lui un échange de tendres regards. Il y eut quelque chose de plus — échange de lettres. Le vieux Maximilien, qui se rappelait ses premières amours avec Marie de Bourgogne (1), fut plus clairvoyant que son petit-fils et que son gouverneur Chièvres. Il les invita à mieux surveiller la princesse. On la surveilla si bien qu'on intercepta une lettre de Frédéric qui lui jurait d'être à elle et jamais à une autre. Cette lettre amena un interrogatoire des deux amants qui avouèrent qu'ils avaient signé une mutuelle promesse de mariage. Quoique Maximilien eût à ménager le frère du comte Frédéric, l'électeur palatin, puisqu'il préparait déjà l'élection de Charles à l'Empire, il exigea que la promesse de mariage fût annulée ; — l'annulation eut lieu pardevant un notaire apostolique, en présence de Chièvres et de trois autres seigneurs, choisis parmi les chevaliers de la Toison-d'Or, pour attester au besoin que le comte Frédéric et Éléonore avaient déclaré eux-mêmes renoncer à leur engagement. Ce fut l'année d'après qu'Éléonore épousa Emmanuel, roi de Portugal.

Quelle qu'eût été la participation de Charles-Quint dans cette rupture, Frédéric ne lui en garda pas plus rancune qu'Éléonore elle-même; car lorsque, Maximilien étant mort, le jeune roi d'Espagne se porta ouvertement candidat à la couronne impériale , l'électeur Louis semblait d'abord gagné à la cause de François P^ ; mais son frère cadet plaida si bien auprès de lui celle de son concurrent, que cette voix fiit définitivement acquise à Charles-Quint. Sans doute, à l'exemple de ses collègues (excepté l'électeur de Saxe) , l'électeur ne la donna pas

(1) Voir ci-dessus notre § 1*' : tes Aïeux de Charies-Quïnt.

pour rien ; mais, sans Frédéric, il aurait bien pu faire comme l'électeur de Trêves. Quant à Frédéric lui-même, que nous soupçonnons de n'avoir pas été un amant aussi romanesque qu'il le paraît d'abord, Charles-Quint l'indemnisa plus tard, puisqu'il lui donna en mariage, en 1535, sa propre nièce, la princesse Dorothée de Danemark. Consolée ou non de la facile résignation de Frédéric, Éléonore était alors reine de France (1).

Quand Quixada et Gaztelu annoncèrent à Charles-Quint la perte qu'il avait faite, il versa des larmes et montra une douleur comme il n'en avait pas ressentie depuis la mort de l'Impératrice. « Il n'y avait, dit-il , entre Éléonore et moi, qu'une différence de quinze mois , et quinze mois ne se seront pas écoulés que nous serons de nouveau réunis ! » paroles qui furent rappelées comme prophétiques avant la fin de cette année . Il donna des ordres pour le deuil de sa maison, pour les aumônes à distribuer et pour les messes funèbres qu'il fit dire dans l'église du monastère, mais auxquelles il ne put assister de tout le mois, tant ses souffrances s'accrurent de son chagrin. Don Luis d'Avila vint le voir le 28 février, et l'Empereur le reçut pour s'affliger avec lui de son malheur de famille et de la prise de Calais. La reine de Hongrie n'arriva que le 3 mars , et , dans cette circonstance, elle logea quelques jours au couvent. Quand Charles-Quint la vit entrer seule ^ il fut tellement ému, que pour épargner à son frère une impression trop pénible, Marie ne renouvela ses visites qu'accompagnée de don Luis d'Avila, de l'évêque de Palencia, de Gaztelu et de Quixada. En effet , malgré cette précaution, Charles-Quint déclara à ce dernier, que, jusqu'à cette visite, il n'avait pas encore aussi vivement senti la réalité de la mort d'Éléonore. Quand la reine de Hongrie, vers le 15 mars, partit pour retourner à Valladolid, Charles-Quint gardait encore le lit. Il avait des insomnies continuelles et il ne mangeait presque plus ; tel était son dégoût, même pour ce qui naguères aiguisait

(1) Itinéraire de Vandbnbssb, année 1535. — Sandoval, tome 1", page 76. — Corresp» of Chorlet F, édit. de M. Bradpord.

le mieux son appétit, qu'il imagina de demander un hareng* saur, et le majordome alla en chercher pour lui à Burgos. .

Il est facile d'admettre qu'à cette date le caractère religieux de €harles-Quint se soit manifesté plus qu'à aucune autre. C'est quand nous sommes à la fois éprouvés par les souffrances du corps et les peines de l'âme, que nous nous sentons disposés à nous humilier sincèrement devant la croix sur laquelle le Sauveur subit pour nous tant de tortures et d'humiliations. La prise de Calais par le duc de Guise, la mort de la reine Éléonore, cet échec si amer pour le politique et l'Empereur guerrier, cette mort qui arracha des larmes au cœur du frère; coïncidaient avec la saison que l'Église consacre à la pénitence. Un redoublement de la piété de Charles-Quint ne saurait nous surprendre. Nous ne pouvons nous empêcher de croire cependant qu'on a beaucoup exagéré, dernièrement encore, en prétendant que dans le second carême qu'il passa à Yuste, Charles-Quint poussal'exercice des pratiques dévotes jusqu'à teindre de son sang les deux disciplines qui figuraient réellement parmi les objets curieux ou précieux inventoriés par ses serviteurs après son décès (1). Tous les vendredis du carême, dit-on, il parut régulièrement à sa place dans le chœur, et, les prières finies, éteignant le cierge qu'il tenait à la main comme les autres, il se fustigeait «r avec une telle sincérité, que la discipline devenait rouge de » son sang à la singulière édification des personnes pieuses. » C'est plutôt notre respect pour la vérité historique que pour la dignité impériale qui nous dictera ici quelques observations. Nous n'oublions pas que nous avons cité nous-même la lettre d'un des anciens confesseurs de Charles-Quint empereur, qui prouve que, dans le seizième siècle, un directeur spirituel pouvait imposer à un pénitent couronné l'usage personnel d'un des instruments de la Passion. Mais la discipline pouvait figurer dans un oratoire entre ime relique et un chapelet, sans qu'on

(1) « Item^ — una casa con un crucifljo de bulto, con do$ disciplinas^ etc. » Inventaire à la suite du Manuscrit Gonxaiez,

dût en. conclure nécessairement que le pécheur était plus exact à mortifier sa chair qu'à réciter son rosaire. Nous croyons être sûr que Charles-Quint s'abstint d'ajouter « publiquement » cette mortification volontaire à celle que venait de lui infliger en Picardie le héros de Metz et de Calais. Non-seulement il n'en est pas dit un mot dans les lettres de ses secrétaires, mais pas un mot non plus dans la relation du Moine anonyme, qui constate le recueillement de Sa Majesté aux offices^ — le zèle que Sa Mqjesté montrait dans C observance des pratiques religieuses^ — sa grande vénération pour le Saint-Sacrement^ — l'ordre qu 'elle donna pour le Jeudi-Saint, — et — son acte d'adoration , de la sainte Croix le Vendredi-Saint. « Ne pouvant, dit le moine, » à cause de ses infirmités, accomplir la cérémonie du lave- » ment des pieds, l'Empereur en chargea son confesseur : les » treize pauvres furent renvoyés après avoir été bien nourris, » bien vêtus et pourvus d'une bonne somme. A l'adoration de la » croix, l'Empereur suivit immédiatement les religieux et se » mit à terre à leur exemple, ou plutôt, comme il était hors » d'état de se remuer, ce ne fut qu'à l'aide de deux de ses gen- » tilshommes qui l'accompagnaient constamment, qu'il réussit » à se- prosterner et à se relever (1). » On voit que, pour faire les mouvements de bras qu'exige l'exercice dévot auquel on veut que Charles-Quint se soit livré avec tant d'acharnement pendant le carême, l'aide de ses gentilshommes n'aurait pas été de trop, ce qui eût certainement répugné à ses habitudes de gravité. Au mois de juin de l'année précédente, le secrétaire Gaztelu avait raconté dans ses lettres à la cour de Valladolid, comme un exploit extraordinaire , que empereur avait tiré deux ramiers sans avoir besoin d'aide pour tenir, l'arquebuse (2) ; mais, en février, mars et avril 1558, entre autres in-

(1) La reiraitê de Chartet-Çuinu Analyse d'un manuscrit espagnol contempo* rain, par un religieux de TOrdre de Saint-Jérôme, à Yuste, page 39 et 40.

(2) Lettre déjà citée de Gaztelu dans le Manuscrit Gonzalez : a Sa Majesté a demandé une arquebuse et a tiré deux ramiers, sans avoir besoin d*aide pour se lever de son siège, ni pour tenir Tarquebuse. »

firmités, Charles-Quint avait au doigt une plaie qui se rouvrait de temps en temps, et pour laquelle il faisait usage d'une décoction de bois de brésil et de salsepareille. Il éprouvait, pen-r dant des semaines consécutives, uu pénible tiraillement dans les articulations des bras et des genoux, ce qui est relaté par le même auteur , qui veut que les disciplines de Charles-Quint, reliques monacales, aient encore conservé, le siècle d'après , les taches de son sang impérial (1).

Le fait est que ces disciplines, vierges ou noii, furent transmises comme de vraies reliques à Philippe II, et édifièrent les visiteurs du palais de TEscurial où elles furent déposées. Peutêtre Philippe II en fit-il usage avec un bras plus robuste que le bras paternel, sinon avec une dévotion plus sincère. Nous devons même ajouter qu'à l'aide de la tradition elles contribuèrent à une mode qui, pendant plus d'un siècle, ne régna pas en Espagne seulement ; car, sous Henri III, la cour de France eut d'énergiques flagellants (2). Mais en Espagne, sous les auspices ^u grand nom de Charles-Quint, la mode de se donner la discipline alla jusqu'au fanatisme parmi les galants cavaliers comme parmi les dévots. De l'autre côté des Pyrénées, l'exercice de 'la discipliné devint un art comme le jeu de l'é-

(1) M. Ford et M* Stirling se sontlaissé allerici et dans quelques autres circonstances, au plaisir de tourner en ridicule Charles-Quint, plutôt en protestants qu'en historiens, lia rappellent Tun etTautre que les disciplines furent vues et maniéesle siticle d'après par Gaspard Scioppius (G. Schop)» qui en parle dans son livre caustique contre Famianus Strada : Infamia Famiani, 12", Amsterdam 1663, p. 18. h Si c*est encore du sang de Charles que ces disciplines sont teintes, dit Scioppius, elles n*ont donc pu faire beaucoup de mal aux épaules des Philippes ses descendants, i» P. 19. En nous montrant Charles-Quint se fustigeant Jusqu'à teindre la discipline de son sang, M. Stirling oublie que, dans le môme chapitre de son livre, et puisant à la même source de matériaux que nous, il a constaté l'impossibilité physique de ce qu'il accepte comme prouvé, en nous disant qu'à cette date « la goutte avait tellement paralysé les doigts de l'Empereur, qu'au lieu de signer ses dépêches ordinaires, il était forcé de les sceller avec un cachet privé ; qu'il grelotait de froid dans son lit malgré ses couvertures ouatées, etc. n

(2) Quoi de plus espagnol que la procession envoyée par les Parisiens à Henri UI, le 12 mai 1588, pour l'engager à revenir dans la capitale après la journée des Barricades 7 En tôte de cette procession marchait Henri, duc de Joyeuse (frère Ange], couronné d'épines et fustigé par deux de ses compagnons, pour représenter la marche au Calvaire. Voir d'AuBicné, le Journal de r Étoile y la Sa tire Menippie^ etc.

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