‹ Charles-Quint;Chapitre 44 sur 58 · LA PRISE DE CALAIS ET LA DISCIPLINE · texte numérisé non relu

LA PRISE DE CALAIS ET LA DISCIPLINE

vantail. Cet art se perfectionna et eut ses professeurs. Il eut aussi ses martyrs, qui ne mouraient pas tous pour gagner le ciel. Afin de rendre plus attrayantes les indulgences actachées à la discipline par les confesseurs, les sefioras coquettes décoraient l'instrument dévot de rubans et de faveurs, comme leurs aïeules en nouaient aux épées de leurs chevaliers. Enfin, sous Philippe IV, pour arrêter un double abus, les disciplinants se meurtrissant jusqu'au suicide, les uns pour Dieu, les autres pour leur maîtresse, l'intervention du nonce du Pape devint nécessaire. Il fiit interdit aux confesseurs d'imposer aux laïques une pénitence devenue une occasion de scandale bien plus que d'édification.

Le fameux poète dramatique Lope de' Vega, h&ta sa mort pour s'être donné la discipline avec une trop sincère énergie. Voir ses biographes, lord Holland entre autres, et Y Histoire de la Littérature espagnole^ par M. Ticknor, qui dit que la chambre du poète fut trouvée tout aspergée de son sang.

11 faut lire dans la Relation du Voyage d'Espagne (quatrième édition, La Haye, MDCCV, tome II, page 158), la lettre sur le carême et la semaine- sainte « C'est une chose bien désagréable, écrit M"* d'Aulnoy, de voir les disciplinants. Le premier que je rencontrai pensa me faire évanouir : je ne m'attendais point à ce beau spectacle, qui n'est capable que d'effrayer; car, enfin, figurez-vous un homme qui s'approche si près, qu'il vous couvre de son sang ; c'est là un de leurs tours de galanterie lilya des règles pour se donner la discipline de lionne grâce ^ et des maîtres en enseignent Vart^ comme l'on montre à danser et à faire des armes. Ils ont une espèce de Jupe de toile de batiste fort fine, qui descend Jusque sur le soulier ; elle est pliée à petits plis, et si prodigieusement ample qu'ils y emploient jusqu'à cinquante aunes de toile. Ils portent sur la tête un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre, fait de même ; il est couvert de toile de Hollande. Il tombe de ce bonnet un grand morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps ; il y a deux petits trous par lesquels ils voient ; ils ont, derrière leur camisole, deux grands trous sur leurs épaules ; ils portent des gants et des souliers blancs, et beaucoup de rubans qui attachent les manches de la camisole et qui pendent sans être noués ; ils en mettent un aussi à leur discipline ; .c'est d'ordinaire leur maltresse qui les honore de cette faveur. Il faut, pour s'attirer l'admiration publique, ne point gesticuler du bras, mais seulement que ce soit du poignet et de la main, que les coups se donnent sans précipitation, et le sang qui sort ne doit point gâter leur habit. Ils se font des écorchures effroyables sur les épaules^ d'où coulent des ruisseaux de sang. Ils marchent à pas comptés dans les rues, et vont devant les fenêtres de leur maltresse, où ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La dame regarde cette jolie scène au travers des Jalousies de la chambre, et, par quelque signe, elle encourage le disciplinant à s'écorcher tout vif, lui faisant comprendre le gré qu'elle lui sait de cette sorte de galanterie, etc. »

CHARLESH^UINT ET LES PROTESTiLNTS ESPAGNOLS. 393

CHARLBS-QDINT ET LES PROTESTANTS ESPAGNOLS. — LA PRINCESSE RÉGENTE ET LA REINE

DE HONGRIE. — L*ARCHEVÊQl'E DE SÉVILLE. — RENONCIATION DÉFINITIVE AU TI-

' TRE D*BMPEREUR. — ORIGINE DE L'INQDISITION ESPAGNOLE. — UNE NOIRE AFFAIRE.

CHRONIQUE MONACALE. — LE COBE DE LA PRESSE EN ESPAGNE. — SAINTE THÉRÈSE.

Un chagrin comme celui que Charles-Quint venait d'éprouver en perdant sa sœur Éléonore, ne pouvait que le disposer favorablement à satisfaire le vœu si souvent exprimé par son fidèle majordome de réunir sa famille dans la maison qu'il lui * avait préparée dans le village deQuacos. L'Empereur fut même le premier à dire à don Luis Quixada d'aller chercher doôa Magdalena à Villagarcia, en lui recommandant de faire diligence pour son retour. Quixada précéda d'un jour à Valladolid la reine de Hongrie, étant chargé, comme le serviteur confidentiel, de préparer la princesse régente à recevoir quelques conseils de sa tante, dont Charles-Quint appréciait la grande expérience autant que le mâle caractère ; car elle avait longtemps administré les Pays-Bas espagnols avec une habileté qui justifiait l'Empereur dans cette politique dynastique où nous voyons jouer un rôle si important aux princesses de sa famille. Au premier abord, nous l'avons déjà remarqué (1), il semblerait que la princesse Juana n'était pas sincère et dissimulait son ambition en priant son père et son frère de la laisser se démettre de ses hautes fonctions de régente. La nièce,

(1) Voir ci-dessus, page 360.

comme la tante, avait un de ces esprits entiers qui ne partagent pas volontiers la puissance, n'importe le titre électif ou héréditaire qui les en investit. Quoique né dans une république, le César ancien disait qu'il aimerait mieux être le premier dans un village que le second à Rome. La fille du César moderne prouva plus tard, après avoir déposé enfin son autorité entre les mains de Philippe II, qu'elle aimait mieux être la première dans un couvent que la seconde dans une cour. Sa tan te Marie nourrissait sans doute la même pensée quand, lors de l'abdication de son frère, elle avait voulu le suivre en Espagne au lieu de rester à Bruxelles, disant qu'elle ne se souciait pas de recommencer à gouverner sous un jeune roi, parce qu'une reine de cinquante ans devait se contenter d'avoir servi Dieu et un maître (1). En eflFet, malgré les précautions délicates que prit Charles-Quint pour que sa fille consentît à profiter de la sagesse de la reine de Hongrie, la régente déclara à Quixada qu'elle voyait plus d'inconvénients que d'avantages à admettre dans le gouvernement ce droit de conseil qui finit par changer le conseiller en msutre. Aucune condition de ce genre ne lui avait été faite quand elle avait accepté la régence : elle était prête à l'abandonner, elle le désirait même ; mais si elle devait la garder encore jusqu'à l'arrivée du roi, elle n'entendait pas se mettre en tutelle, ni surtout révéler aux secrétaires et aux ministres qu'il y avait deux régentes au lieu d'une. Ni Charles- Quint, ni encore moins la reine de Hongrie, si redoutée de sa nièce, n'insistèrent à ce qu'il paraît, puisque celle-ci ne fit qu'une apparition à Valladolid, et alla se fixer à Cigales, dans un château du vallon de la Pisuerga, près de Sin^ancas, jusqu'au jour où elle voulut bien, mais trop tard, accepter de nouveau le gouvernement provisoire des Pays-Bas.

Quixada avait porté aussi à la princesse Juana tout un plan d'impôts, qui seul prouverait que Charles-Quint savait trouver du temps pour tous les détails de l'administration, dans une re-

(1) DoM Prospeu Lévesqde, Mémoires pour servir à l'Histoire du Cardinal de Granveiie, — Papiers d'État dudit Cardinal^ tome IV.

traite où le secrétaire politique Gaztelu déclarait que, quant à lui, au lieu de jouir des loisirs d'une sinécure, il gagnait bien ses appointements de cent cinquante mille maravédis ou trois cent cinquante florins (1). Dans le système financier de TEmpereur, les économistes de notre temps pourraient critiquer une taxe sur le sel ; mais ils approuveraient, sans doute, la vente de certains emplois honorifiques et de titres de noblesse {Mdal-^ guias)^ car il n'est pas d'impôt moins oppressif que celui qui, dans une société aristocratique, se perçoit sur la vanité. Nous mentionnerons aussi le projet de faire payer un brevet de légitimation aux enfants du clergé, — ce qui atteste que, malgré les canons du premier concile de Trente, un assez grand nombre d'ecclésiastiques espagnols se croyaient autorisés, par la coutume et les mœurs péninsulaires, à conserver chez eux une manceba ou concubine, réparant ainsi le tort fait à la population par l'expulsion des Juife et des Maures (2) .

La situation des affaires exigeait qu'on ne négligeât aucune source de revenu. Le mariage de Marie Stuart avec le Dauphin semblait devoir assurer à la France une des trois couronnes des Iles-Britanniques, pour contrebalancer l'influence que donnait à l'Espagne le mariage de Philippe II avec la reine d'Angleterre;

(1) C*est le chiffre des appointements de Gaztelu dans le codicille de Qiarles- Quint. Cette somme équivaudrait aujourd'hui à 3,500 fr. de notre monnaie. M. Stirling, en l'estimant à 43 liv. st. d'Angleterre, rabaisse le secrétaire politique d'un empereur au rang d'un petit commis à mille et quelques francs! Le florin d'or avait une valeur métallique de 10 fr. environ, et «une valeur relative quintuple de notre monnaie actuelle, ce qui porterait les appointements de Gaztelu à 17,500 fr.

(2) Dans ses Epistolas familiares, l'évôquc don Antonio Guevarra, un des prédicateurs et coronistes de Charics-Quînt, rappelle, sans en paraître autrement scandalisé, à son collègue Tévêque de Zamora, l'anecdote comique du curé ou clerigo de Médina qui, après avoir prié en chaire pour les Comuneros, les envoie au diable lorsqu'ils lui ont bu son vin, mangé ses poules et enlevé sa manceba,

M. Prescott, citant Marina et Sempere, dit, dans son Histoire de Ferdinand et d* Isabelle (Introduction, p. lxviii) : « Le concubinage était ouvertement et familièrement pratiqué par le clergé espagnol, aussi bien que par les laïques de cette époque : loin d'être réprouvé par la loi du pays, il semble avoir été légalement autorisé. » Évidemment, lorsque, au concile de 1565, l'empereur Ferdinand, frère de Charles^int, se fit l'interprète de ceux qui réclamaient le mariage des prêtres, il se rappelait les mœurs des prêtres espagnols.

car les Guises avaient obtenu de leur nièce, au profit de Henri II, une dotation éventuelle de son royaume d'Ecosse et de tous ses droits à celui d'Angleterre, si elle venait à mourir sans enfants. Des recrues de Suisses et de reîtres arrivaient sans cesse en Picardie; le duc de Guise, après la prise de Calais, «f n'était pas homme à rester en si beau chemin (1) ; » il battait monnaie par le^ contributions extraordinaires et les emprunts, contractait des marchés avantageux pour des provisions considérables en vivres et en munitions, faisait venir d'Auvergne quatre cents mulets afin d'activer les transports ; bref, « pensoit et repensoit de faire encore quelque coup mémorable (2). »

Thionville ne tarde pas à être investie. Le 15 avril, Charles- Quint reçoit de Vasquez une lettre qui lui annonce que les Français entraient en campagne. Il insiste alors sur la nécessite de faire de nouveaux eflForts en soldats et en argent. Ses recommandations sont écoutées: Si, en quelques mois, le duc de Guise a réuni une armée de quarante mille hommes sur la frontière belge , le duc de Savoiepeut lui en opposer une du même nombre. Thionville succombe, mais les Espagnols triompheront à Gravelines. Encore une fois, si le trésor suffit à maintenir sous le drapeau de Philippe II ces braves de toutes nations, qui ne se battaient pas sans avoir touché les arrérages de la solde, — s'il fournit l^s sommes nécessaires aux galères de Gênes, qui parcouraient la Méditerranée, et aux autres bâtiments qui protégeaient les côtes de l'Italie et de l'Espagne contre le sultan et seâ Barbaresques, ce fut grâce à l'ascendant de l'Empereur sur les banquiers et sur la Grandesse, sur les Universités , sur les couvents et sur la prélature. En apprenant qu'Henri VIII confisquait les biens du haut clergé et des abbayes d'Angleterre, Charles-Quint avait dit: « Mon frère Henri tue la poule aux œufs d'or (3) . » L'Empereur avait toujours considéré

(1) Mémoires de la Chastre. — (2) Ibid.

(3) Gomme pendant de cette parole de Charles-Quint, on peut citer celle de Bajazei qui, voyant arriver dans ses États une partie des Juifs expulsés par Ferdinand-le-Gatholique, dit : « Estrce donc lÀ le roi qu*on vante comme un profond politique ? il appauvrit ses royaumes pour enrichir les miens ! »

les revenus ecclésiastiques de TEspagne, comme un dépôt dans lequel il avait le droit de puiser pour les besoins extraordinaires de l'État (1). L'archevêque de Séville s'attendait, probablement, en cette occasion, à un nouvel appel de fonds, et il alla lui-même au devant pour racheter, moyennant finance, un service qui contrariait ses habitudes de grand dignitaire ecclésiastique. Depuis la mort de la mère de Charles-Quint, Je cercueil de cette reine était resté à Tordesillas, lorsque l'Empereur voulut qu'il fût transféré à Grenade avec la pompe convenable , ' à côté du cercueil de son père, Philippe-le-Beau, dans Xurne monumentale qui fait pendant à celle des Rois Catholiques exécutée par le ciseau de Felipe Vigarny (2) .

Vers la fin du mois de mars, la Régente, d'après les instructions qu'elle reçut de Yuste, invita- le marquis de Comares et l'archevêque de Séville, à se mettre en marche avec le cortège funèbre. L'archevêque s'excusa, sous prétexte que ses fonctions, sans s'expliquer davantage, le retenaient à Valladolid. Laprin- cesse ne voulut pas admettre l'excuse, et insinua que l'occasion serait bonne pour le prélat de visiter à son retour son Église diocésaine, veuve depuis si long-temps de son pasteur, et, qu'en conséquence, il devait partir, en s'arrangeant de manière à revenir par Séville. Alors le prélat répondit qu'il avait des raisons particulières pour éluder une visite à "Séville, les chanoines de sa cathédrale lui ayant témoigné une hostilité qui motivait son absence. Les prélats espagnols prétendaient que le pouvoir épiscopal relevait immédiatement de Dieu, prétention qu'ils opposaient tour à tour à la suprématie papale et à la souveraineté temporelle du monarque. Le refus de l'archevêque

(1) Voir, dans le recueil de Lai», tome I*% page 83, la lettre dans laquelle CharleM^uint indique aussicomment chaque église d'Allemagne pourrait venir au secoUp du trésor en donnant « au défaut d'argent monooyé, ung meuble. Joyau ou » bague, à savoir : — une église métropolitaine, un Joyau ou cinq mares d'argent; une » abbaye, dix marcs; une église collégiale, un marc, et ainsi consécutivement, se- » Ion la qualité det églises et bénéfices^ sans nuls exceptés. »

(2) FoRO, Bandàooky tome 1", page 388.

398 CHAHLES-QUINT

Valdez fdt déféré au conseil du roi, qui prononça contre lui. Alors, après de nouvelles objections, il s'avisa d'écrire que si on voulait le dispenser de conduire le cortège des obsèques, il se rendrait de lui-même à Grenade, et en rapporterait cent mille ducats, prélevés au profit du fisc sur les Maures de cette ville qui étaient dénoncés à l'Inquisition. Ce dernier argument avait d'autant plus de poids, qu'il contenait la première révélation d'un grand danger menaçant l'Église et l'État. Ce danger sur lequel il éveillait tout-à-coup l'attention de la princesse régente, le grand-inquisiteur avait réellement besoin de toute sa liberté d'action pour le conjurer. L'Espagne entière, comme nous allons le voir, s'en émut aussi bien que la Régente et l'Empereur, dont l'avis allait être soudain réclamé sur ce grave sujet d'inquiétude.

Cependant, le 23 avril, le secrétaire Vasquez écrivait à Quixada (encore à Villagarcia) , que la renonciation de Charles- Quint à l'empire était un acte consommé en Allemagne ; à quoi Quixada répondait : qu'il craignait bien que l'autorité de son maître en fût fatalement aflFaiblie dans les affaires de la Chrétienté [casas de la C hristianidad) . — Ce fut le 3 mai seulement que cette nouvelleparvint officiellement à Yuste. Charles-Quint appela son confesseur ; « A compter d'aujourd'hui, » lui dit-îl, <r le titre d'empereur doit être retranché de mon nom dans les prières publiques : il n'y a plus d'autre empereur que Ferdinand, mon frère... Quant à moi, le nom de Charles me suffit, parce qae Je ne suis plus rien! » C'était l'expression d'une humilité toute chrétienne, que cette déclaration faite ainsi devant le prêtre. L'ex-Empereur convoqua ensuite tous les gens de sa maison, et répéta devant eux : « Je ne suis plus rien ! » Ces paroles émurent vivement ces serviteurs dévoués qui, depuis si long-temps, ne connaissaient sur la terre aucune grandeur comparable à celle que résumait ce titre de Majesté Impéi;iale, supérieur à toutes les dignités du monde politique. « Je ne suis plus rien! » Aucun sennon du confesseur, qui restait là, silencieux avec les autres, n'aurait pu frapper leur imagination

comme cette simple parole, par laquelle le plus puissant des souverains de ce temps-là, proclamait la consommation de sa déchéance volontaire. D'après le chroniqueur anonyme du monastère de Yuste, la même impression se produisit sur les moines, la première fois qu'un autre nom que celui de Charles fut prononcé avec le titre d'empereur dans les offices de l'Église (1).

Charles-Quint fit répondre à Vasquez, par Gaztelu, qu'il entendait, qu'à l'avenir, on ne lui donnât plus son ancien titre en lui écrivant ; lui-même il le supprima de l'intitulé de ses lettres, dans lesquelles Juan Vasquez de Molina ne fut plus appelé mon secrétaire et de mon conseil ; mais « secrétaire' du conseil du roi : — Secretario y det consejo del rey ! » Il commanda aussi qu'on lui fît faire deux sceaux pour son usage, « sans couronne, sans aigle ou 'sans symbole impérial. *> Les deux sceaux furent exécutés selon son ordre; on lui obéit moins exactement pour le reste : la princesse sa fille, le roi Philippe et tous ses autres correspondants, continuant d'adresser leurs lettres « à Sa Majesté sacrée, le César catholique. » — Quel contraste entre Charles-Quint, devenu si empressé à se dépouiller de son titre d'Empereur, et Napoléon a en appelai^ au ciel et à la terre » comme le Titan sur son roc, parce qu'on lui refuse ce titre ! Les deux empereurs avaient également abdiqué ; mais n'oublions pas que le contraste est aussi dans les situations et les circonstances. A Yuste, Charles-Quint vit dans une retraite volontaire ; à Sainte-Hélène, Napoléon est le captif qui défend contre ses geôliers la dernière prérogative de sa gloire, plutôt qu'une vaine étiquette de cour.

Mais ce n'était pas à cause de ce titre d'empereur, qu'il avait provisoirement conservé après avoir abdiqué l'Bimpire, que Charles-Quint était jusque-là resté l'âme invisible des conseils de Philippe II : dépouillé de cette dignité nominale comme de

(1) Le Moine anonyme consacre à cet épisode un chapitre qu'il intitule : « De como hicieron saber a Su Hajestad que y a no era Emperador» » Voir Tanalysc de cette relation, par M. Bakhuizbn van den Brink, page A3.

toutes les autres, le père continua d'être consulté par son fils pour toutes les affaires extérieures, et par sa fille la Régente, pour le gouvernement intérieur de l'Espagne. A cette date, cependant, nous avons à expliquer comment tout-à-coup une autre politique semble inspirer l'oracle et justifier en partie ceux qui n'ont voulu voir dans l'empereur cloîtré qu'un moine fanatique démentant les actes de son règne qu'un siècle plus libéral que le sien a pu louer au nom de la philosophie. Ici encore, si notre chronique paraît moins sévère que ces écrivains pour le prétendu moine, c'est parce que l'historien et le biographe doivent se placer impartialement au point .de vue des

rois dont ils jugent le caractère sans renoncer, nonobstant,

à leur opinion personnelle, sans sacrifier surtout cette morale de l'histoire qui doit s'élever au-dessus des préjugés des princes comme des préjugés des peuples. Nous aussi nous approuvons hautement Charles-Quint d'avoir respecté le sauf-conduit qu'il accorda à Martin Luther, malgré ceux qui lui citaient le précepte de Machiavel et l'exemple que lui avait donné le concile de Constance en manquant de foi envers Jean Huss (1) ; nous aussi nous pensons que Charles-Quint ne cessait pas d'être un roi chrétien, lorsqu'à Spire et à Ratisbonne, il déclarait aux protestants que l'ennemi commun du christianisme, l'ennemi qui devait allier toutes les sectes, était le sultan des Turcs, Enfin, pour nous, il ne cessa pas davantage d'être l'Empereur catholique, lorsque, dans le pape Clément VII, il distinguait le souverain spirituel du souverain temporel, faisant dire des messes pour la délivrance de l'un et exigeant une dure rançon de l'autre. Nous pensons que dans cette lutte contre le Saint-

(1) « Un prince prudent, » dit Machiavel, «ne tient pas et ne doit pas tenir ses engagements, quand cela peut tourner à son désavantage et qu'ont cessé d'exister les causes qui les lui firent prendre. » Machiavel, Opere^ tome VI. // Principe» On a dit que Charles-Quint avait une telle estime pour Machiavel, qu'il le fit tra« duire pour son usage... Or, Charles^Quint pouvait très bien lire Machiavel dans Toriginal, et, dans cette circonstance au moins, il ne fut séduit ni par l'exemple ni par le précepte, -^ en supposant que Madiiavel ait réellement écrit le code de la tyrannie.

Siégé, renouvelée la dernière année de son règne et continuée jusque sous les voûtes de sa retraite monastique, Charles-Quint, comme son aïeule Isabelle, fut meilleur catholique que ses sujets, en défendant ses prérogatives et en même temps la nationalité espagnole. Eh bien, il nous reste à démontrer que ce fut aussi le sentiment de cette nationalité , menacée dans son unité par l'esprit de secte, qui lui dicta tes lettres qu'il écrivit, en 1558, à son fils, contre les protestants d'Espagne, trop aveuglément livrés par le pouvoir civil au tribunal occulte de l'Inquisition. Là son excuse sera, s'il a besoin d'une excuse, et non dans ses facultés affaiblies par les infirmités et les pratiques de la vie ascétique. Mais avant d'aller plus loin, nous devons jeter un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire des opinions religieuses de l'Espagne.

Le pape Paschal II, reconnaissant des Espagnols parmi les chevaliers embarqués pour aller reconquérir le tombeau de Jésus-Christ, leur disait : « Retournez dans votre pays, vous y servirez mieux la cause de la religion qu'en Palestine. » En effet, l'histoire- de la lutte des descendants des Goths contre les conquérants maures, est celle d'une longue croisade domestique dans laquelle les combattants gagnaient les mêmes indulgences que dans la croisade de Jérusalem. Le caractère religieux de cette guerre séculaire exerça une influence remarquable sur le patriotisme espagnol. Tant que les chrétiens et les Maures avaient combattu à armes égales et en ennemis de même valeur, la haine de l'Espagnol pour le Maure fut une haine chevaleresque, loyale autant que la haine peut l'être. Lorsque les Maures s'avouèrent vaincus, ceux d'entre eux qui, acceptant la honte de la défaite, préféraient la soumission sur le sol reconquis à l'émigration en Afrique, excitèrent cette aversion mêlée de défiance et de mépris, que l'oppresseur éprouve naturellement pour l'opprimé. Les vainqueurs ne voulurent pas longtemps croire à la sincérité de ceux mêmes qui se convertissaient à la religion victorieuse. Ils les flétrirent du sobriquet de Morisques ou Maures dégénérés, et leur imputèrent à tous,

non sans ^•aison, sans doute, des arrière-pensées de révolte. De temps en temps, les Morisques se voyaient même accusés d'entretenir des intelligences avec leurs frères qui, sur la côte africaine, attendaient toujours un signal pour rentrer dans les royaumes de leurs aïeux. Les Juifs, à qui les Arabes avaient montré plus de tolérance que les chrétiens, peut-être à cause de l'origine orientale des deux races , s'étaient ralliés aux vainqueurs avec un empressement qui ne désarma pas non plus la prévention populaire, alors même que le thaumaturge Vincent Ferrier les baptisait miraculeusement, eux aussi, par milliers. Jusqu'à leur expulsion à peu près générale, Maures et Juifs formèrent, en Espagne, deux castes de suspects sans cesse dénoncés à la persécution, deux castes abjectes, dégradées, en conspiration permanente contre la religion et la nationalité des vieux chrétiens. Quelques membres de ces cartes justifiaient nécessairement l'antipathie à laquelle tous étaient en butte indistinctement. Un grand nombre de Maures étaient esclaves et avaient des âmes d'esclaves. Tous les convertis juifs ou maures ne pouvaient être de bonne foi : quelques-uns, au moins, avec le masque de l'hypocrisie sur la face, gardaient dans le cœur le dernier espoir des victimes et des proscrits, l'espoir de la vengeance,— espoir plus ou moins patient qui devait les trahir quelquefois, quand ils avaient assez long-temps mangé l'agneau pascal à huis-clos et du porc en public , ou lavé dans une ablution musulmane l'onction d'un baptême forcé. Les descendants actuels de ces proscrits, confessent aujourd'hui qu'ils honorent parmi les martyrs de leur race, des Maures restés fidèles à Mahomet sous une mitre d'évêque obtenue par leur dévotion apparente, des Juifs fidèles à la loi de Moïse sous la robe des familiers du Saint-Office (1).

•Quand l'Inquisition, née dans notre France méridionale,

(1) Voir les Zineatis de Georges Bonnow, dont la Hevue Britannique a publié plusieurs extraits. — Il existe en espagnol un beau travail sur les Juifs ; Mstudiot âobre tas Judios^ par M. Amador de los Rios, de rAcadémie royale d'histoire de Madrid. — M. Rosseeuw-Saint-Hilairc a parfaitement résumé la question. Voir

offrit sep services à l'Espagne, la nation la plus orthodoxe de la Chrétienté, elle parut d'abord n'avoir d'autre but que d'exercer une surveillance de police à la fois préventive et répressive contre les agents secrets, Juifs ou Maures, de l'ancienne invasion musulmane, dont les Barbaresques d'Afrique n'étaient que les avant-postes. Quoique l'Inquisition se fût introduite primitivement en Aragon pour y poursuivre l'hérésie albigeoise, qui s'y était réfugiée et qu'elle y étouffa, comme en Provence et en Languedoc, il ne se trouvait peut-rétre pas, en 1478, dans les autres royaumes de Ferdinand et Isabelle, un seul albigeois, un seul schismatique de n'importe quelle secte, que le terrible tribunal pût alarmer pour la liberté de sa conscience. Parmi les classesmoyennes et dansle peuple surtout, il n'y avait plus que de vieux catholiques, fiers de leur orthodoxie héréditaire, se prétendant plus nobles que maints ricos-hombres titrés, dont les pères, moins scrupuleux, avaient réparé parfois les brèches de leur fortune par une mésalliance avec les héritières des parvenus de la foi, — des « baptisés sur jambe, » comme on désignait dédaigneusement les convertis juifs ou maures qui avaient euxmêmes sauvé leur richesse par la double garantie de leur baptême et de ces mariages (1).

Depuis la prise de Grenade et l'expulsion du peuple déicide

auflfti V Histoire d'Etpagne de M. Rohby. Qaoique nous ne nous placions pas au même point de vue que ces auteurs, nous protestons comme eux contre la persécution, et nous ravîons déjà fait en mettant en scène un Juif dans notre Der" nier Ho{ d' Arles,

(1) RauUzados en pie. On nommait non-seulement ainsi les baptisés adultes, Maures ou Juifs, mais encore les convertis protestants, qu*on supposait être obligés, en se faisant catholiques, de subir un baptême conditionnel. Nous empruntons cette note à un excellent article sur 1* Inquisition d'Espagne de la Quarterly Jleview^ volume 39, que nous attribuons à un réfugié espagnol, Blanco-White, auteur di^s « Lettres de don Leucadio Doblado. n f

La Betue Britannique a publié^ il y a quelques années, un curieux article sur le blason espagnol. Le fameux manuscrit, connu sous le nom du Brandon de VBS' pagne {et Tizon de Espafta), calomniait sans doute la noblesse castillanne, puisqu'il fut poursuivi à la fois par le gouvernement et Tlnquisition ; mais il atteste que la plus grande offense qu'on pût faire aux familles de la Grandessc, fut longtemps dcleur trouver des aïeules maures ou Juives. Un Saint-Simon espagnol n'eût pas médit autrement des ducs, des comtes et des marquis de la cour de Madrid,

jusqu'au règne de Charles-Quint, il n'y avait eu d'autres hérétiques en Espag-ne que les relaps Axx judaïsme et de Y islamisme. La persécution inquisitoriale n'atteignit que des Juifs ou des Maures :. le peuple espagnol tout entier, dans sa haine contre ces deux races, applaudissait aux plus cruelles exécutions de Torquemada. Isabelle seule, peut-être, plaignit'les persécutés, quoique le trésor royal profitât en partie des confiscations ; seule, peut-être, révoltée par la violence et les exactions du Saint-Office, Isabelle eut en Castille des scrupules que Ferdinand n'avait pas dans son royStUme d'Aragon, et elle obtint du Pape l'envoi dp quatre coadjuteurs chargés de tempérer le zèle du fanatique Dominicain.

Le grand cardinal Ximenès ne fut guère moins tyrannique envers les Maures que Torquemada envers les Juifs; mais resté catholique austère sous la pourpre, il faut reconnaître qu'au moment où, en Espagne comme en Italie et en Allemagno, les mœurs relâchées des ecclésiastiques et des moines ne fournissaient que trop d'arguments au protestantisme, il prit l'initiative d'une réforme morale et religieuse qui, probablement, sauva le clergé et les couvents de la Péninsule malgré eux.

En effet, nonobstant la haine du Juif et du Maure, haine préservatrice de l'orthodoxie, les imaginations espagnoles devaient plus ou moins participer au mouvement intellectuel- qui avait préparé l'Europe aux prédications de Luther. Lorsque Charles- Quint sortit de tutelle, la guerre civile des Comuneros lui prouva que la liberté religieuse et la liberté politique pouvaient former une alliance également redoutable au Pape et au roi, à la puissance spirituelle et à la puissance temporelle. Très heureusement pour sa politique en Espagne, son avènement à l'Empire et les grandes guerres auxquelles il intéressa l'orgueil national de son royaume héréditaire, lui fournirent bientôt les moyens de distraire à la fois les csi^rits des luttes de la polémique théologique et des regrets de la liberté représentative vaincue. Comment les protestants d'Allemagne, blasphémant cou-

tre la Vierg-e et les saints, auraient-ils pu facilement trouver des adhérents parmi les « vieux chrétiens, » les catholiques au « sang bleu^ » dont les pères avaient vaincu sous labannière de la Vierge et avaient marché au combat commandés quelquefois par des saints? Les ennemis hérétiques du César espagnol pouvaientils recruter beaucoup de déserteurs dans les rangs d'un peuple qui, sous le drapeau impérial, pouvait se croire appelé à être la tête d'un empire égal, par l'étendue, à celui des Césars romains? Dans cet empire était compris tout un monde nouveau, où les Espagnols seuls avaient le privilège d'aller chercher des aventures et des trésors, comme les anciens paladins. Sans même quitter leurs foyers, ceux qui n'avaient que cette fièvre de cupidité que nous aurions mauvaise grâce aujourd'hui à reprocher aux sujets de Charles-Quint, pouvaient, parla spéculation, s'associer aux compagnons de Cortez ou de Pizarre, et, chercheurs d'or sédentaires, attendre au port l'arrivée périodique des galions des Indes, chargés de lingots, de perles, de bois précieux, etc.

Les innovations religieuses devaient difficilement , il nous ' semble , intéresser les esprits dans un pays où les chrétiens pratiques, ces fidèles qui observent exactement les commandements de l'Église, les observaient jusqu'à la superstition, et où les chrétiens plus indifférents ne les négligeaient que pour se livrer aux rêves ambitieux de la gloire militaire, à l'amour des aventures et aux calculs de la spéculation. Aussi quelques écrivains ecclésiastiques de l'époque semblent niême plus inquiets de la tiédeur qui commençait à diminuer l'influence de l'Église en Espagne, que des efforts tentés par le prosélytisme luthérien pour répandre ses doctrines, en important sous le manteau des livres de controverse et des bibles en langue vulgaire Les indulgences étaient moins recherchées que les lingots des mines d'Amérique, et les contrebandiers de la presse ne faisaient pas d'aussi bonnes affaires que les métadoA de Séville (1). Cepen-

(1) Don Adolfo de Castro cite un traité sur la Valeur et Veffet des Indulgences^ imprimtî à Séville en 1548, et dont l'autour, moine franciscain, dit qu*il n'a pri^

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dant, sur un avis de la cour de Rome, Charles-Quint lui-même avait fait rédiger, en 1529, par TUniversité de Louvain, un Index expurgatorius^ ou catalogue des ouvrages prohibés, pour en interdire l'entrée ou l'impression. Quoique le contrôle direct de rimprimerie et de la vente des livrer en général appartînt au gouvernement , l'Inquisition intervint alors pour examiner les publications théologiques, les approuver ou les désapprouver. V Index y imprimé pour la première fois en 1546, fut modifié en conséquence dans une autre édition, à la date de 1550. Genève était la ville où s'imprimaient ces livres protestants destinés à l'Espagne. Dans les histoires des martyrs de l'Inquisition , un certain Julian Hemandez , surnommé le petit Julien, Julianello, est cité comme le plus actif et le plus adroit des contrebandiers de la presse. Déguisé en muletier, il importait des barils pleins de livres. Découvert pair un argus de l'archevêque de Tolède, il fut jeté dans les prisons du. Saint-Office et figura dans l'auto-da-fé de 1560. Cependant, jusqu'en 1558, cette propagande avait dû être bien lente. Depuis la mort de Ximenès , pendant une période de quarante années , on ne cite en Espagne qu'un très petit nombre de condamnations prononcées par le Saint-Offlcé contre quelques prêtres, dont une seule conduisit les victimes sur le bûcher (1). Le gouvernement et l'Inquisition vivaient dans une sécurité relative, à moins qu'on ne veuille faire honneur à leur tolérance de ce fait remarquable. Certes, en entrant au monastère de Yuste, l'Empereur ne se doutait guère que quelques-uns de ceux-là mêmes qu'il avait menés avec lui en Allemagne pour y combattre la Réformation par la parole ou par l'épée^ en étaient revenus

la plume que pour examiner « comment les indulgences sont si légèrement appré- » ciées de plusieurs, combien il était facile et peu coûteux de se les procurer, et it quelle grande négligence on manifestait en n*aaiuérant pas, À si peu de frais, n un secours si nécessaire. »

(1) Procès fait en 15&5 & I^ancisco de San Roman et au D' don Juan de Enzinas. Ces deux victimes n'avaient même pas prêché les doctrines do* Luther en Espagne , mais l'un en Flandre et Tautre en Italie. — Uistoria de tos t^otesfantes espagnoles^ p. &1.

infectés de la doctrine du grand hérésiarque, doublement traîtres à leur Dieu et à leur souverain. Cette réflexion ne dut pas peu contribuer à Tirriter, quand l'inquisiteur Valdez sonna le tocsin de la foi, exçtgérant sans doute le péril, mais qui était un péril réel, soit que nous nous en rapportions aux panégyristes des victimes, soit que nous citions les historiens des bourreaux, tel que Paramo, qui nous dit : « Si Tlnquisition n'avait pas agi, l'hérésie aurait couru comme uij incendie à travers l'Espagne , si disposés étaient les Espagnols de tous rangs et des deux sexes à l'embrasser (1 ) . j»

Tout concourait à frapper vivement l'esprit de Charles- Quint : le nombre des prévenus et le rang de quelques-uns qu'il devait croire aussi bons catholiques que lui. Il faut bien reconnaître qu'il n'eut pas tort de s'alarmer lorsqu'il apprit toutà-coup que le théologien Augustin Cazella, qu'il avait autrefois mené en Allemagne en qualité de prédicateur, venait d'être arrêté avec toute sa famille, et que des poursuites étaient dirigées contre fray Domingo de Roxas, fils du marquis de Posa, plusieurs nobles dames de la famille du marquis d'Alcanizos, Pompeio Leoni, sculpteur dont il estimait le talent, fray Domingo de Guzman, Constantino Ponce de la Fuente, et divers autres personnages plus ou moins connus de lui, quelques-uns ayant fait partie de sa maison. En même temps on lui communiquait le bruit d'un soulèvement des Juifs de Murcie et d'une émigration générale des Morisques d'Aragon vers les frontières de France. Une pareille coïncidence pouvait faire pardonner au Pape la teneur du dernier bref, par lequel, répondant au grand-inquisiteur, qui lui demandait une extension de pouvoirs, Paul IV, saisissant toujours l'occasion de ressusciter les doctrines d'un autre âge, avait conféré au vieux prélat le droit de déposer les hérétiques de tout rang , « fussent-ils évêques , archevêques ou cardinaux, ducs, rois ou empereurs! »

Charles-Quint écrivit donc à la Régente sa fille pour lui rap-

(1) Paramo. De Origine inqulsitionis^ cité par Llorente et Prbscott.

peler que la conservation du royaume et de TÉglise dépendait de la suppression de rhérésie. Il lui recommandait en conséquence d'y apporter plus de zèle et d'activité que dans aucune affaire temporelle. Puisque les faux prédicateurs répandaient leur poison sur l'Espace depuis une année, il y avait à craindre qu'ils n'eussent éludé la surveillance de l'Inquisition qu'avec l'aide et la connivence d'une complicité nombreuse : « — Cette » affaire, ajoutait-il, me donne un souci et une peine inexpri- » mables, voyant que, pendant mon absence et celle du roi, ces » pays avaient été si tranquilles , et que, à présent que j'y suis » revenu chercher le repos, une semblable licence s'y est inrtro- » duite. Si je n'avais confiance dans les mesures que vous » prendrez avec votre conseil, je ne sais si je ne sortirais pas de » Yuste pour y remédier moi-même. Il faut qu'un châtiment »> exemplaire soit fait de ces Luthériens. Je ne serais pas d'avis » que, selon le droit commun, on pardonnât la première fois à » ceux qui reconnaîtraient leur faute et demanderaient g-râce, » car plus tard ils pourraient recommencer ; mais je voudrais » qu'on procédât contre eux comme contre des séditieux et de » scandaleux perturbateurs de la république qui n'ont droit à » aucune miséricorde (1). »

Charles-Quint ajoutait à cette recommandation sévère : « Puisque l'occasion s'en offre, je vous dirai ce .qu'il me sou- » vient qui se passa à ce sujet dans les États de Flandre, quoi- » que vous puissiez le savoir plus particulièrement de la reine » de Hongrie. Je voulais y établir l'Inquisition, afin de prévenir » et de châtier les hérésies que le voisinage de l'Allemagne, de » l'Angleterre et de la France y avaient propagées. Tous s'y » opposèrent, disant qu'il n'y avait point de Juifs parmi eux. » Et ainsi , après avoir beaucoup discuté pour et contre , on » s'arrêta à ce parti qu'une ordonnance serait promulg'uée d<ans

(1) « Contra sediciosos, scandolosos, alboratadorcs o inquictadorcs de la republica. » Cette lettre a été tirée des Arckivii de Simancas (papiers d'État, liasse n* 128), par M. Gacfaard, qui Ta traduite avec le t«xte en note. Archives de Bruxelles.

» laquelle il serait déclaré que toutes personnes, de quelque état » et condition qu'elles fussent, qui tomberaient dans un des cas » y spécifiés , seraient, ipso factOy brûlées et auraient leurs » biens confisqués. Pour l'exécution de cette ordonnance, » furent nommées certaines personnes avec mission de faire » une enquête et de découvrir les coupables pour les dénoncer » aux tribunaux dans le ressort desquels ils se trouveraient. » Les tribunaux ensuite ayant vérifié la vérité, devaient faire » brûler vifs les opiniâtres et trancher la tête à ceux qui se » réconcilieraient avec l'Église. Ainsi se sont passées et exé- » cutées les choses , quoiqu'ils en soient très mécontents, et » non sans quelque raison, vu l'extrême rigueur de pareille » sentence. Mais voilà ce que la nécessité me força de faire » dans le- temps. JMgnore ce que le roi mon fils aura fait de- » puis, mais je crois que, pour la même raison, il aura conti- » nué , parce que je lui ai conseillé avec instance d'être très » sévère dans le châtiment de pareils délits. »

Charles-Quint envoya copie de cette lettre à son fils, répétant les mêmes recommandations , et terminant ce qu'il dictait à Gaztélu par ce post-scriptum de sa propre main :

« Mon fils, cette noire affaire qui est survenue ici me scan- » dalise autant que vous pouvez le petiser et le juger. Vous » verrez ce que j*ai écrit à votre sœur. Il est nécessaire que » vous lui écriviez aussi et que vous fassiez en sorte de couper » le mal à la racine par la vigueur et la promptitude des châ- » timents. Mais comme je vous sais plein d'une volonté plus » ferme et plus ardente que je ne pourrais le dire ou le désirer, » je ne m'étendrai pas davantage là-dessus. Votre bon père, ■ Carlos (1).»

A la marge de ce document, Philippe écrivit pour servir de texte à la réponse de son secrétaire :

« Lui baiser les mains pour ce qu'il a ordonné sur cette af- » faire, et le supplier de continuer, en lui disant que ici il

(1) Manuscrit Gonzlaez : « Hijo, csto negro negocio que aca se ha Icvantado, me tienc tan escandalizado caanto lo podeis pensar y juzgar, etc. n

410 CBABL6S-QUINT

B sera fait de même et l'aviser 4e ce qui a été feit jusqirà » présent. »

Encore une fois, après avoir cité ces lettres authentiques, nous ne songeons guère à dissimuler la participation de Charles-Quint à des actes qui révoltent aujourd'hui nos sentiments et notre raison, la liberté de notre conscience religieuse et notre éducation phibsophique. Il n'y a daQS ces lettres aucune réserve pour la clémence ; le repentir, auquel la religion donuQ les mêmes privilèges qu'à la vertu, est exclu du pardon royal. L'Empereur accepte la responsabilité de la justice impitoyable qu'il reconunande , en rappelant ce qu'il fit ou voulut faire en des circonstances analogues. Mais nous lui savons gré d'une chose : dans ce style si positif et si net , il n'introduit pas en vain le nom de la divinité offensée ; il ne cite ni les. Écritures ni les Pères de l'Église , lui qui nourrit chaque jour son âme des textes saints, lui qui a les meilleurs prédicateurs de l'Espagne auprès de sa personne, et à qui son confesseur lit après les repas uu chapitre de saint Augustin ou de saint Bernard. Point d'indignation dévote ; Charles-Quint oublie qu'il représente Dieu sur la terre , par son titre presque égal à celui du Pape. Il semble ne considérer les hérétiques que comme des perturbateurs de l'État, des agitateurs, des séditieux, sedicioso$f alboratadorea y inquietadores de la repubtica; le grandinquisiteur (que par parenthèse il doit estimer peu après avoir eu tant de peine à lui arracher un subside) semble n'être pour lui qu'un ministre de la policé. On pourrait bien croire qu'il concevait l'Inquisition « comme une institution plus politique 1» que religieuse , destinée à maintenir l'ordre plutôt qu'à déi> fendre /(fl/bi(l). »

Nous ne saurions donc admettre comme authentique le lan-

(1) Nous citons M. Guizot, historien protestant, qui a dit impartialement, mais sans faire aucune allusion à Charles* Quint, et d'une manière trop générale peutêtre : « L'Inquisition contenait en germe ce qu'elle est devenue ; mais elle ne l'était pas en commençant : elle fut d'abord plui politique que religieuse^ et destinée à maintenir l'ordre plutôt qu'à défendre la foi. » Cours d'histoire moderne^ tome V.

gage que plusieurs personnes lui prêtent, d'après une relation du prieur fray Martin Angulo, qui fait dire à TEmpereur qu'il se repentait de n'avoir pas tenu sa parole à Luther, parce qu'il n'était pas obligé de la tenir quand il s'agissait de venger Tin-^ jure d'un plus grand m^trerque lui qui était Dieu. Nous allons citer nous-même textuellement tout ce discours , afin qu'on voie si nous nous trompons en le croyant dicté par le moine et non par L'Empereur.

tf En lui resplendissait le zèle ardent de la grande foi qu'il » avait. Étant un jour avec le prieur, d'autres moines et son » ccmfesseur (1), comme ils parlaient de l'emprisonnement de • Cazella et d'autres hérétiques, il leur dit : « Rien ne pourrait » me faire sortir du monastère que cette affaire des hérétiques; n mais, pour des pouilleux de cette espèce [piojasos) il n'en est » pas besoin. J'ai écrit à Juan de Yega (le président du con-* » seil de Castille) qu'il y mette toute la chaleur possible, et aux » inquisiteurs qu'ils fassent toute diligence. Il faut qu'on en » fasse brûler quelques-uns, après s'être efforcé de les faire » mourir chrétiens, parce qu'aucun ne serait désormais chré- M tien véritable et qu'ils sont tous dçs dogmatiseurs. Ce serait V se tromper que de ne pas les brûler comme je me trompai en » ne tuant pas Luther. Je n'en fis rien pour ne pas violer le » sauf-conduit et la parole que je lui avais donnés, pensant re- » médier à cette hérésie par d'autres moyens ; mais je me » trompai, parce que je n'étais pas obligé de garder ma parole, » l'hérétique étant criminel contre un plus grand seigneur que 9 moi, qui était Dieu. J'aurais donc dû ne pas garder ma pa- » rôle, mais venger l'outrage fait à Dieu. Que, si le délit avait » été commis contre moi seul, j'étais certainement obligé de » garder ma parole ; mais, pour ne pas avoir fitit mourir Lu- » ther, cette erreur alla toujours de mal en pis, tandis qu'elle » se fût arrêtée sije l'avais tué. » Et, continuant son discours,

(1) Remarquons que cette conversation mémorable, a à laquelle prirent part plusieurs moines, » n'est pas citée par le Moine hiéronymite anonyme, qui entre dans tant d'autres détails.

412 CHARLKS-QTINT

n il (lit : (( Il est très dang^ereux d'eng-agrerdes pourparlers avec » ces hérétiques, parce qu'ils usent de raisonnements si subtils » et si bien étudiés, qu'ils peuvent facilement vous séduire : » aussi, ne voulus-je jamais ouïr disputer sur leur secte.

» C'est pourquoi, lorsque nous marchions contre leland- » grave de Hesse, le duc de Saxe et les autres, quatre princes » d'entre eux vinrent à moi, au nom de tous, et me dirent : » Sire, nous ne marchons pas contre Votre Majesté pour lui » faire la guerre et lui refuser obéissance, mais pour défendre M nos opinions, puisqu'on nous appelle hérétiques et que nous » croyons ne pas l'être. Nous supplions Votre Majesté qu'elle » nous fasse la grâce de nous écouter ; nous amenons avec nous » des lettrés^ et Votre Majesté en a aussi. Qu'il lui plaise donc » de permettre qu'en sa présence on discute notre opinion, » ensuite de quoi nous nous engageons et obligeons à en » passer par ce que Votre Majesté en décidera. Moi, je leur » répondis (continua l'Empereur) que je n'étais pas lettré, que » les lettrés pouvaient discuter entre eux, et que les miens » m'en rendraient compte. Ce que je fis, parce qu'en vérité, je » sais peu de grammaire, forcé que je fus, quand je commen- » çais à l'étudier enfant , à l'abandonner pour m'occuper des » affaires, ce qui m'empêcha de pousser plus avant. Or, si, par » aventure, il m'était entré dans l'esprit quelque faiix argu- » ment de ces hérétiques, qui pourrait le bannir de mon âme ? » Voilà pourquoi je ne voulus pas les entendre, malgré leur )> promesse, si je le faisais, de marcher avec toute leur armée » contre le roi de France, qui avait déjà passé le Rhin, et de lui » faire la guerre jusqu'à entrer sur ses terres et les soumettre » à mon pQUvoir. »

Le Moine fait ici dénaturer l'histoire par Charles-Quint, et met en scène les princes hérétiques qui lui promettent la conquête de la France, comme Satan promit à Notre-Seigneur l'empire du monde. Afin de compléter le tableau de cette tentation diabolique, il va plus loin : c'est la conquête de Constantinople que le protestantisme offre à Charles-Quint, et que

TEmpereur se vante d'avoir refusée, oubliant les concessions faites par lui à la diète de Ratisbonne, le traité de Passau, etc.

« L'Empereur raconta encore que, lorsqu'il se retirait de- » vaut rélecteur Maurice, avec six cavaliers seulement pour » escorte, lui vinrent à la rencontre deux autres princes d' Al- )i lemagne, qui lui dirent, au nom de Maurice et des autres » princes de l'Empire, qu'ils le suppliaient de les entendre sur » leurs opinions ; que, s'il consentait à ne pas les appeler hé- » rétiques et à ne pas les tenir pour tels, ils lui promettaient » de marcher tous contre le Turc, qui s'avançait alors contre la » Hongrie, et de ne s'en retourner à leurs domaines qu'après » être allés jusqu'à Constantinople pour l'en faire seigneur, ou » de mourir dans cette entreprise. Mais il leur avait répondu : » — « Je ne veux pas de royaumes qui me coûteraient si cher, » et je ne voudrais à cette condition, ni de l'Allemagne, ni de la >i France, ni de l'Espagne, ni de l'Italie, ne voulant que Jésus- » Christ crucifié, » — Et il donna de l'éperon à son cheval. » Plusieurs choses encore il racontait de la sorte aux religieux » de ce monastère, et l'on* doit croire qu'il disait vrai, ni par » jactance, ni par vaine gloire, et ainsi se manifestait sa grande » sainteté (1). »

Il est impossible de ne pas reconnaître dans cette relation la rhétorique dévote du chroniqueur .monastique, qui écrit pour l'Infante Juanà et flatte la piété filiale de la princesse en faisant de l'Empereur son père un saint auquel il ne manquera que la béatification romaine. Ce qui nousétonne, c'est de voir admettre l'authenticité littérale d'une semblable composition par des écrivains qui ont transcrit et traduit en même temps les lettres, dont le style et la pensée s'accordent plus exactement avec le caractère de Charles-Quint et avec les actes publics de son histoire (2).

(1) Sandoval, Hiêi, del Smperad. Carlos K, tome II, p. 613. — Cité par M. Ga- CHAnD, tome III des Bulletins de l'Académie royale de Bruxelies, — Sur le séjour de Charles^int à Yuste.

(2) Nous nous étonnons surtout de voir ce paragraphe du prieur F. Martin Angulo, accepté par M. Gachard en confirmation de la lettre qu'il a copiée lul-

Nous opposerons, à ce qu'on &it dire à Charles-Quint sur le regret qu'il avait d'avoir tenu sa parole envers un hérétique, ce qu'il écrivait à son fils dans ses instructions paternelles et politiques ; instructions rédifi^ées en 1548, au moment où il ve^ nait de signer une trêve avec les Turcs : — « Et, quant à ladite » trêve qui est ratifiée de ma part, vous aurez soin de Tobserj» ver de la vôtre, parce qu'il faut que tout traité fait ou à faire 9 se garde de bonne foi avec tom^ qu'ils soient infidèles ou au- » tres^ — et c'est ce qui convient à ceux qui régnent, comme » à tous les gens del»en (1). »

Certes, cette recommandation authentique et écrite par Charles-Quint lorsqu'il se croyait aux portes du tombeau, vaut bien l'allégation d'un moine n^portant plus ou moins exactement une conversation. .. s'il ne l'inventait pas par une fraude pieuse.

r Si cette citation ne tranchait pas la question, — s'il ndus fallait encore supposer un moment que Charles-Quint dit réellement tout ce qu'un moine lui fait dire sur les réserves mentales du

ttâme aux archives de Simancas. Cet érudit, en traduisant Sandoval, néglige dans le dernier paragraphe la phrase de sino a Jesu Christo cmci/lcadOy par laquelle Charles^int aurait déclaré aux protestants qu'il préférait Jésus-Christ crucifié à tous les royaumes du monde obtenus au prix du péril où il mettrait son âme, rien qu'en Im écoutant C*est une de celles qui trahissent le style monastique.

Quant à M. Stirling, il s'empare, comme si elle était authentique, de la conversation entra les moines et l'Empereur, pour nous dire, en protestant de i855, « que Charles-Quint interpréta mai l'esprit de son temps n (il ne l'interpréta que trop littéralement encore sans aller si loin), « et se laissa guider Jusqu'à la fin par les sophismes des guides meugles qui lui enseignaient que la grossière ignorance sauve la foi, comme si les hauteurs de la perfection spirituelle ne pouvaient être atteintes que par ceux qui marchaient les areities bouchées et les yeux chaperonnés » {with siopped ears and hoodwinkedeyes), Tlu Ctotster Life^ etc., p. 176. M. Stirlinga eu cependant une copie du Manuscrit Gonzalez^ car il cite ici textuellement en espagnol le post-scriptum de la lettre de Charles-Quint & Philippe II, 25 mai 1558.

( N. B. — A ce qui précède, écrit en 1853, je dois ajouter un correctif, relativement à MM. Gachard et Stirling. M. Gachard m'a dit, à Bruxelles, ne pouvoir attribuer qu'à une inadvertance V omission que Je signale dans sa traduction. M. Stirling m'a écrit reconnaître qu'il pouvait bien avoir exagéré un peu le zèle monastique de CharlesK}uint. (Janvier 1854.) )

(1) « — Se guarda de buena fè con todos, scan infidèles, e otros y e lo que conviene a los que reynan, y a todos los buenos. » — - Àviso^ o insîruccion del Emperador al principe su hijo, Sandoval, tome ir, p. 475. Édit. d'Anvers, 1681.

sennent et le droit deviolerls parole donnée à un hérétique, — en le condamnant nous condamnons en luiTespritde son siècle et l'esprit du siècle qui suivit le sien. Notre arrêt n'atteint pas seulement les catholiques, mais aussi les protestants, qui devaient long-temps encore ne proclamer eux-mêmes ht tolérance religieuse qu'avec des restrictions mesurées au degré de rancune qui survivait en eux à la persécution (1),

Charles-Quint, du reste, ne perdit plus de vue pendant le reste de l'été la noire affaire, comme il appelait le procès des Luthériens (2] ; il voulut être ténu au courant de la procédure, il écrivit au grand-inquisiteur, donna son avis sur les mesures générales et continua de se faire nommer les prévenus que le Saint-Office traduisait à son tribunal. Selon lui, en arrêtant fray Domingo de Guzman, on n'avait arrêté qu'un imbécile (jugement qui ne sauva pas ce moine de l'auto-dar-fé de l'année 1 56C] ; mais quant au docteur Constantino Ponce de la Fuente : « Si celui-là est hérétique, disait-il, ce sera un grand hérétique. » En effet, ce chanoine, chapelain honoraire de l'Empereur, qui avait son traité de la Dvcirine chrétienne parmi ses livres, est proclamé dans les diverses histoires des protestants d'Espagne, ui\ Luther espagnol, et ses ennemis, pour lê rendre aussi odieux que le réformateur allemand, répandi-

(1) M'. Prescott, qui ne Jastifiepas plus son héroïne Isabelle que nous ne justSfiODs son petit-flls GharlesK}uint , ose dire etoc franchise : « Quelque funestes qu*aient pu être en Espagne les opérations, de l'Inquisition, son établissement, comme principe, n'était pas pire que maintes autres institutions qui ont passé avec un bien moindre blâme, quoique dans une civilisation plus avancée. » {Ferdinand et Isabelle^ tome III, p. 100). M. Prescott cite les lois pénales contre les catholi* ques, sous la reine Elisabeth, dont M. Hallam a dit dans son Histoire constitua tionneUe / « On établit une persécution qui égala, en principe, celle qui avait rendu l'Inquisition si odieuse. » — « Bfilton, ijoute l'historien, dans son Euëi sur la, liberté de la Presse^ voulait exclure les catholiques de la tolérance, sous prétexte que c'était une religion dont le bien public exigeait à toui événement l'extii^ ptftion. ■

(2) Nous remarquerons, à propos de l'expression de « noire affaire^ n negro negodo, que l'épithète noire avait été appliquée aussi par Charles-Quint à l'affaire des fraudeurs de SévîHe : « Yo estaba para escribiros sobra esta negra suelta deste dinero que estaba en Sevilla, etc. » Lettre de Charles-Quint à sa fille la princesse régente. Manuscrit Gomalêi.

416 CHARLES-QUIXT

rent le bruit que, quoique prêtre, il avait été convaincu de bigamie. Le monastère de Yuste retentit de cette accusation et de maint autre bruit qui retombait principalement "sur des membres du clergé. Naturellement, c'étaient les ecclésiastiques et les moines qui, en Espagne comme en Allemagne, se laissaient aller les uns à cet orgueil de la science, les autres à ces subtilités dogmatiques qui conduisent également les théologiens aux périlleuses discussions du libre examen. Des couvents entiers s'arrêtèrent à temps sur cette pente, s'il est vrai qu'il y en eut un pour lequel il fallut demander au Pape une indulgence plénière à la suite d'une rétractation générale ; non-seulement les prédicateurs rivaux s'accusaient les uns les autres, mais encore les Ordres religieux. Un jour, on venait annoncer que le couvent hiéronymite de Saint^Isidore del Campo, près de Séville, était un foyer d'hérésie ; le lendemain , c'étaient les Jésuites qui étaient des Luthériens déguisés ; un fils du x)ère Borgia, ajoutait-on, se trouvait dans les prisons du Saint-Office. Cette dernière nouvelle affecta beaucoup Charles-Quint; il écrivit immédiatement à Yalladolid pour éclaircir la chose : on lui répondit que c'était pure fiction, et il eut des motifs de croire que l'invention remontait jusqu'aux moines de Yuste : « Les moines et les Fla- » mands, » disait Gaztelu, « remplissent de fables l'oreille de » l'Empereur, et ils ne peuvent me souflFrir & cause des » nombreux mensonges dont je les ai convaincus. » Le. même Gaztelu, alarmé, comme s'il eût été un Espagnol, de tous ces symptômes d'anarchie spirituelle, écrivait à la suite d'une pluie qui inonda l'Estramadure durant les vingt derniers jours de mai: « Ce mauvais temps fera bien du mal au pays... mais les erreurs de Luther lui en feront bien davantage, »

Cependant, le grand-inquisiteur déployait , dans ses formidables fonctions; une ardeur et une activité dignes de son fameux prédécesseur Torquemada. 11 ne se laissait surprendre ni par ses ennemis ni par ses amis. 11 fut si bien servi par la vigilance de ses espions, qu'en quelques mois plus de huit cents prévenus remplirent les prisons de Séville et de Valladolid, où

ron avait découvert les deux foyers secrets de la contagion. En rendant compte de ces nombreuses arrestations à Charles-Quint, le grand-inquisiteur lui faisait connaître aussi le zèle populaire, — zèle qui secondait si bien les familiers du Saint-Office, qu'il pouvait croire que tous les protestants étaient sous sa main. En effet, quelques-uns à peine avaient échappé par la fuite à cette chasse aux Luthériens qui succédait à lâchasse aux Juifs et aux Maures ; car le peuple espagnol , dans cette crise, se montra si fidèle à son fanatisme national, qu'il fallut défendre contre la dénonciation les innocents et même les pieux complices du grand-inquisiteur. Le bruit ayant couru que, parmi les prévenus, se trouvaient des Jésuites, le peuple, s'imaginant que tous les Jésuites étaient infectés du venin protestant, criait déjà qu'on devmit les arrêter tous. A Sarragosse, ils auraient été égorgés si des gentilshommes aragonnais ne leur avaient donné un refuge. Ils n'en persistèrent pas moins dans leurs principes et se réhabilitèrent en dénonçant eux-mêmes plusieurs victimes (1). L'Inquisition sut profiter habilement de cette disposition des esprits pour étendre chaque jour ses attributions. Charles-Quint, nous le répétons , n'était qu'un des interprètes du sentiment populaire, quand il déclarait qu'une prompte extirpation de l'hérésie naissante pouvait seule sauver l'Espagne de tous les fléaux que la révolte contre l'autorité de l'Église catholique, en matière de foi, avait enfantés dans les autres États de l'Europe chrétienne. La révélation inattendue de l'Inquisition semblait lui démontrer que, pour prévenir le danger, la police séculière ne suffisait pas; mais

(1) L'archevôquc Valdez écrivait à ses assesseurs les évêques de Tarazona et de Cuença : « Très révérends inquisfleurs, comme il a été dit que dans cette ville, à Huesca et autres parties du royaume, quelques personnes ont publié que dans la prison du Saint-Office à Valladolid, sont enfermés quelques membres de la compagnie de Jésus, etc., etc.. Ce fait est contraire à la vérité, ^âce à Dieu ; car les Jésuites sont des personnes qui, en général comme en particulier, sont accoutumées à mener une bonne vie et à accomplir des œuvres do vertu au service de Dieu Notre-Seigneur. Puisse-t-il leur faire la grâce de continuer, etc. nValladoIid, jitln 1558. {Vie de saint François de Borja^ par le cardinal don Alvaho Cibn-

PCEGOS.)

nous n'en pensons pas moins qu'il eut tort de laisser subordonnerla justice royale à un tribunal secret, indépendant de laloi cfvile, et ne devant compte de ses jugements qu'à Dieu. Ce fut une surprise ; ce grand politique engagea imprudemment l'avenir, oubliant la lutte qu'il soutenait naguère encore contre les prétentions de la cour papale. Nous comprenons l'existence temporaire d'un pouvoir absolu, n'importe par qui il est exercé, qua ce soit par un seul comme dictateur, ou par plusieurs comme tribunal d'exception. Mais ici, l'Inquisition allait fonder son droit divin pour des siècles, tenir sous sa tutelle la pensée des rois aussi bien que celle de leurs sujets, et disposer de la couronne aussi biei; que de la fortune et de la vie du plus humble Espagnol. Philippe II, sans doute, n'aurait pas eu besoin des lettres de son père pour inféoder ainsi son royaume à l'Inquisition ; mais ces lettres l'y encouragèrent, mais ces lettres l'avaient absous d'avance, et il put, sans remords, à un an de là, assister solennellement à un auto-da-fé où les Maures et les Juifs furent remplacés par les enfants des vieux chrétiens leurs pr^rsécuteurs.

Mais c'est anticiper sur un spectacle que Charles-Quint ne devait pas voir ; car, il faut rendre cette justice au grand-inquisiteur, il instruisit lentement ce grand procès, ou plutôt le nombre des accusés retarda la sentence finale de ceux qu'attendaient les Quemaderos de Valladolid et de Séville. Nous nous contentons de signaler comme une des conséquences immédiates de la noire affaire^ la nouvelle attribution que conquit le Saint-Office sur l'imprimerie et la librairie. Jusques alors, l'autorité civile en Espagne exerçait elle-même ou déléguait la censure, délivrait directement aux auteurs et aux éditeurs les autorisations de publier, prononçait et percevait les amendes, etc., etc. Le contrôle des inquisiteurs n'était réclamé que pour les ouvrages de controverse et les publications dévotes (1). Désormais, l'Inquisition s'empara de l'examen préala-

(1) Dans les lettres du Manuscrit Gonzalez^ nous voyons qu'on discuta à Yuslc la nouvelle loi sur la presse comme on pouvait la discuter dans un couvent. Nulle

ble de tous les imprimés. Les restrictions du Code de la presse qu'elle rédigea devinrent plus rig'oureuses, et une pénalité vraiment draconnienne ne se borna plus à l'excommunication. Enfin, ce tribunal revendiqua aussi un contrôle absolu sur réducation laïque. Nul ne put aspirer à être maître d'école sans le certificat d'un examinateur clérical. La confession et la communion rendues obligatoires, complétèrent cette législation que , dans le style moderne, nous pourrions appeler Vétat de siège permanent des consciences et des intelligences; mais, à laquelle, nous devons le reconnaître, l'Espagne de Charles- Quint et de Philippe II souscrivit sans réserve comme à l'indispensable sauvegarde de son unité nationale en ce monde et de son salut dans l'autre. Nous dirons plus : le système était trop en harmonie avec Y opinion populaire, pour qu'il pût avoir sur la littérature espagnole toutes les influences funestes qu'on lui attribue, et qui, d*ailleurs, ne se développèrent que plus tard. Il n'imposait guère des limites qu'à la théologie, et laissait aux poètes tout Tessor de leur imagination. Aussi, malgré l'Inquisition, l'Espagne eut non-seulement un théâtre, mais encore une école dramatique très féconde et très variée. L'Inquisition n'a point étouffé l'esprit si satirique de Quevedo, ni empêché Cervantes de produire un chef-d'œuvre qui, malgré l'arrêt de Montesquieu, n'est pas le livre unique de la patrie de Cervantes. Enfin, pendant trois siècles, elle a réellement préservé

objection ne fut élevée contre les statuts qui déclaraient illégale Timpression d'un livre sans les noms de Tauteur et de l'imprimeur, ni contre celui qui interdisait la mise sous presse et la publication sans l'autorisation du Saint-Office. Les livres étrangers ne purent (Hrc importés en Espagne qu'avec la mCme autorisation, et les livres espagnols imprimés hors d'Espagne devaient être totalement prohibés. Les libraires furent tenus de suspendre dans leur boutique le catalogue approuvé de tous leurs ouvrages en vente. L'infraction à ces statuts entraînait, sous la loi civile, la confiscation des livres du contrevenant, le tiers de la valeur étant réservé au dénonciateur; mais l'Inquisition pouvait trouver dans cette contravention un prétexte pour traduire le libraire à son tribunal. Quoique, avant 1358, l'Inquisition n'exerçât légalement sa censure que sur les livres de théologie et de dévotion, sa tendance à l'étendre sur tous les autres est dénoncée par M. Ticknor, qui cite entr'autres un Traité des changes {Tratados de cambios)^ imprimé à Valladolid, en l.')/'il, avec l'indication au frontispice du visa inquisitorial : Visio por ios senores inquisidores. — Histoire de la littérature espagnole^ t. P', p. 462.

l'Espace (le la guerre de religion, la pire de toutes les guerres civiles... C'est un grand bienfait que l'unité de la foi, dans la vie d'un peuple. Mais, si l'Espagne en doit d'autres à l'Inquisition, nous les ignorons encore ou nous n'avons pas toute l'impartialité que nous croyons avoir en parlant d'elle (1).

Quoi qu'il en soit, l'enceinte du monastère de Yuste ne jouit d'aucun privilège contre la prohibition de tous les livres mis à l'index inquisitorial. Le docteur Mathys se trouvait posséder une petite Bible en français et sans annotations, apportée de Flandre : il craignit qu'on ne le dénonçât comme mauvais catholique, et, pour se mettre en règle, il s'adressa au secrétaire d'État Vasquez, afin d'être autorisé à garder et à lire le volume. Vasquez répondit que les inquisiteurs refusaient péremptoirement la permission sollicitée. Le Docteur fort embarrassé, après s'être ainsi dénoncé lui-même, s'empressa de déclarer qu'il avait brûlé le livre prohibé en présence du confesseur de Sa Majesté.

La Bible, traduite en une des langues vivantes, était donc définitivement proscrite dans le pays où, quarante ans auparavant, le cardinal Ximenès avait libéralement dépensé une somme considérable pour exécuter sa célèbre Bible polyglotte, disant que, de tous les actes qui avaient distingué son administration, il n'en était aucun dont il fût plus glorieux que de cette entreprise littéraire (2) .

(1) Par une coïncidence qu'expliquent les fréquents rapports de Cliarles-Quint avec ritalie, en niOme temps que Tentliousiasme s'établissait dans TÉglise espagnole, la littérature italienne imposait en quelque sorte la mode de ses formes métriques et de ses sujets aux poètes influents, tels que Boscan et Garcilaso de la Vega. La plus heureuse influence de l'Italie sur l'Espagne a été celle des peintres comme Raphaël, Michel-Ange, Titien, etc., sur les écoles de Velasquez et de Murillo, etc. Mais, en peinture encore, ne reconnaît-on pas l'Inquisition et ses tortures dans ces nombreuses compilations où les saints nous épouvantent quelquefois, au lieu de nous édifier, par leurs figures soufl'rantes et les horreurs de leur martyre.

(2) Le savant cardinal, disent les réformateurs bibliques, ne se doutait gu&ro qu'il préparait l'œuvre du protestantisme espagnol. Ils compareraient volontiers Ximenès à l'enchanteur qui ignore la véritable vertu du talisman qu'il a l'imprudence d'invoquer par ses conjurations. La vérité est que la Bible polyglotte, en six

Nous sommes de ces catholiques qui, disting'uant la Bible proprement dite du Nouveau-Testament, notre Évangile, ne peuvent admettre que le livre sublime de Moïse doive être confié imprudemment dans une traduction naïve aux lecteurs de tous les uges. Nous en appelons aux mères protestantes ellesmêmes. Nous ne aroyons pas non plus que Y Index expurgaloriiis de l'Espagne , sous Charles-Quint, ait sevré les lecteurs espagnols de beaucoup d'autres ouvrages nécessaires au perfectionnement intellectuel de l'espèce humaine. Nous ne pouvons, cependant, nous empêcher de plaindre une sainte religieuse, la Corinne mystique de l'Espagne, qui, pour se conformer aux scrupules de la censuré inquisitoriale, dut se priver de quelques ouvrages, fidèles amis de sa solitude. Sainte Thérèse, qui avait lu beaucoup de romans dans sa première jeunesse, n'en lisait plus, sans doute, en 1558. Nous ignorons donc à quels livres elle fait allusion lorsqu'elle s'écrie, en étoufi^ant dévotement ses rancunes contre le Saint-Office qui l'avait persécutée :

« J'éprouvai un chagrin extrême en voyant prohiber tant de » livres espagnols ; car, plusieurs d'entre eux avaient été pour » moi une source constante de consolation. Que pouvais-je lire » désormais, ignorant le latin ? Dans cette détresse, le Seigneur » me dit: Thérèse, rassure-toi, je te donnerai le livre de » vie (1). »

Le livre de vie pour sainte Thérèse, c'était la révélation verbale, la parole que Dieu lui-même lui faisait entendre dans ses visions extatiques.

Heureuses les carmélites qui, privées de ces communications directes avec Dieu, pouvaient encore entendre Dieu parler par la bouche éloquente de cette illustre contemporaine de Charles- Quint.

gros volumes in-folio, ne risquait pas d'être jamais un livre populaire. Comme toutes les réactions, celle de l'orthodoxie alarmée contre les livres, alla beaucoup trop loin.

(1) Llorente : Histoire critique de l'Inquisition, Ticknor : Histoire de la titté' rature espagnole^ tome l*', article de Blanco-Wiiîte, dc^'à cité, etc.

Sainte Thérèse {Nuestra Seraftca Madré santa Teresa de Jesu)^ fille de nobles parents, don Alonzo de Cepcda et Bcatrix de Ahumada, était née & Avila le 28 mars 1515, et elle y mourut le U octobre 1582, ayant ainsi vécu quarante-trois ans sous Gharles-Quint. Les artistes espagnols Tont souvent représentée qui écrit à une table, pendant qu'une colombe lui dit à l'oreille : « Nouvelles du ciel, » Nous préférons cette idée à celle du transpercement du cœur de sainte Thér^se par le dard d'un ange qui, dans la fameuse statue du Bernin à Rome, rappelle trop un Cupidon païen, — l'extase de la sainte ayant raônie, selon nous, quekpie chose de sensuel. Sainte Thérèse, appelée quelquefois en Espagne u l'amazone chrétienne, » fut, lors de la guerre de l'Indépendance, investie du commandement des armées espagnoles par les Cortès de Cadix ; ce qui choque beaucoup M. Ford, qui aurait préféré que le commandement fût donné à lord Wellington. Nous ne voulons considérer ici sainte Thérèse que comme une sainte littéraire. Elle avait beaucoup lu et elle a beaucoup écrit, entre autres son autobiographie et des lettres souvent réimprimées dans l'original avec dos commentaires.

On a dit avec esprit que pour créer une "bonne bibliothèque, on n'aurait qu'à se procurer tous les livres de V index expurgatorius. Nous ne sommes nullement de cet avis, quant aux livres espagnols, en lisant dans l'appendix de ('Histoire des Protestants espagnols (citée ci-dessus), le catalogue ou V Index expurgatorius à^é par Don Gaspès de Quiroga, archovOque de Tolède et inquisiteur^énéral d'Es^ pagne, à la date de 1583. Cet index doit être à peu près celui qui causa tant de regrets à sainte Thérèse : il ne contient guère que des ouvrages de théologie. Nous y remarquops, cependant, VArt d'aimer^ d'Ovide, en langue vulgaire ; un acte (auto) de Gil Vicente sur les Amours d^Amadis avec Oriane ; un Cancioncro général non épuré des œuvres burlesques ; la comédie de Jacinthe^ et quelques autres ; les Discours de Machiavel ; Erasme ; les Leçons de Job appliquées à l'amour profane; la Christ iadc y de Vida ; les Antiquités juives, de Josèphe ; les Histoires de Justin ; Lazarillo de Tonnes^ première et deuxième partie^ éditions non corrigées en l'année 1573 ; les Nouvelles de Boccace ; tes Œuvres du chrétien , par Fr. de Borja, duc de Gandie ; Polydore Virgile; romances tirées de l'Èvanqile: la Résurrection de Lazare^ le Jugement de Salomon^ l* Enfant prodigue ^ etc.; les Triomphes de Pétrarque; une Vie apocryphe de la Vterge^ et une Vie de l* Empereur Charlcs" Quinty par Alonzo de Ulloa, n'étant ni corrigée ni amendée, etc.

LES DERNIISaS ACTES DE LA VIE DE CUABLES-QUINT. 423

LES DERNIERS ACTES DE LA VIE DB CHARLBS-QUINT. — L'ÉLECTION D*UN PRIEUR A YLSTÉ. — LA COl'R DE VALLADOLID. — DON JUAN D* AUTRICHE A QUACOS. — L*AR- CIIEVÊQUE CARRANZA. — L^SINUATION DU GRAND-INQUISITEUR. — PROPOS DB CHARLES-QUINT AVEC SON BARBERO. — DON JUAN DE REGLA. — LA MESSE FUNÈ- BRE. — L'ES ADIEUX DE CUARLES-<}UINT A L'ART ET A LA NATURE. — LE POR- TRAIT DE l'impératrice.

Au moment où l'Inquisition papale se préparait à empiéter sur les prérogatives du pouvoir royal, Cliarles-Quint refusait d'intervenir, non pas seulement par son autorité, mais encore par son influence, dans les constitutions de la société religieuse dont il était rhôte respecté. Les Hiéronymites tenaient le chapitre de rOrdre à Lupiana, lorsque moururent successivement le prieur de Yuste et le prieur de Cordoue qui venait d'être élu général. Avant de se séparer, les électeurs remplacèrent celui-ci par fray Juan de Açaloras, un des quatre prédicateurs attachés à la personne de l'Empereur. C'était à lui qu'il appartenait de nommer le prieur de Yuste. Les moines crurent l'occasion excellente pour réclamer le droit de choisir eux-mêmes leur nouveau prieur, et prièrent Charles-Quint de vouloir bien obtenir de fray Juan de Açaloras de renoncer à son privilège. Charles-Quint trouva cette pétition inconvenante; il refusa nettement de se mêler de choses pareilles et de tout ce qui concernait l'Ordre (1). Ce fut ainsi que du choix libre de fray Juan de Açaloras , fray Martin de Angulo , moine de Sainte-Marie de Guadalupe, devint le prieur de Yuste.

(1) « Su Majestad dice se cscusorasamcntc y no quierc embarazarse en niguna de estas cosas ni de su orden. » Manuscrit Gonzalez»

Le roi Philippe II avait pris lui-même Tinitiative , quelques mois auparavant, pour une nomination plus importante dans l'Église d'Espagne. Le vieux cardinal Juan Martinez Siliceo, archevêque de Tolède , atait cessé de vivre. L'archevêque de Tolède, primat de l'Église d'Espagne et chancelier de Castille, était alors le prélat le plus considérable et le plus riche de la Chrétienté après le Pape. Les revenus de son siège s'élevaient à la somme énorme de 260,000 ducats , dont 80,000 appartenaient directement à l'archevêque, et 180,000 aux dignitaires ses subordonnés : outre le corps nombreux des sufFragants, des abbés commandataires et des bénéficiers soumis à son influence hiérarchique , il avait ses vassaux laïques et exerçait une juridiction étendue sur quinze villes importantes. On comprend qu'une pareille vacance devait éveiller toutes les ambitions cléricales : mais Philippe II ne laissa pas le temps aux solliciteurs de se produire. En ce moment , revenait d'Angleterre en Flandre , le Dominicain fray Bartholomé de Carranza , qui avait professé avec éclat la théologie à Valladolid et brillé aussi, en 1546, parmi les orateurs du concile de Trente, où Charles- Quint l'avait envoyé. Philippe Ill'avait emmené avec lui en Angleterre et l'avait recommandé à Marie Tudor, dont il ne justifia que trop la confiance par son zèle contre les hérétiques, s'il est vrai que, non content de confondre ou de convertir les vivants par la parole, il n'imita pas le respect de Charles-Quint pour le tombeau de Luther (1). Carranza, dit-on, exhuma outrageusement les morts, entre autres le fameux docteur Bucer, qui reposait paisiblement à Cambridge après avoir naguère, lui aussi, agité cette Université par sa violente polémique (2).

(1) Cétait à Wittemberg que Cliarles-Quint, solliciu^ de détruire le tombeau de Luther, avait répondu, «Non, non, je fais la guerre aux vivants, mais pas aux morts. )» Slbidan, de Statu retig, et resp. lib. xix, cité par Juncreh, Vita Martini Lutherie in-8*, Francf. 1699. «

(2) Martin Bucer, un des plus fougueux réformateurs, flottant entre Luther et Zwingle, avait été appelé par Granmer pour professer la théologie à l'Université de Cambridge, où il mourut en 1551 et fut enseveli avec pompe dans Téglise de Sainte-Marie. Son mausolée, détruit sous Marie Tudor, fut l'établi sous Elisabeth,

Quoi qu'il en soit de cet acte d'intolérance, dans lequel Carranza aurait été le complice du cardinal Pôle, ce fut à llii que Philippe, satisfait de la manière dont il avait rempli sa mission, offrit le siège de Tolède. Carranza eut beau objecter qu'il avait déjà deux fois refusé d'être évêque, ce qui était vrai; il eut beau citer au roi trois hommes qu'il prétendait plus capables et plus digfnes que lui de si hautes fonctions, le roi, charmé de ce désintéressement et de cette modestie , le força d'accepter. Le nouveau prélat fut consacré à Bruxelles le 27 février 1558, par le cardinal Perenot , évêque d'Arras , plus connu sous son titre de cardinal Granvelle. Il ne se mit en route pour l'Es— pag-ne que quatre mois plus tard, retenu par Philippe et comme s'il avait le pressentiment des fatales inimitiés qui lui étaient déjà suscitées par Tenvie. En effet, parmi les trois rivaux qu'il avait généreusement désignés à la faveur royale, ne se trouvaient sans doute ni le confesseur de Charles-Quint, fray Juan de Régla, ni surtout le grand-inquisiteur Valdez qui , ayant déjà six fois changé de siège avant de parvenir à celui de Se ville, n'aurait pas été fâché, malgré ses soixante-quatorze ans, d'en changer une septième pour devenir primat. Le confesseur et le grand-inquisiteur furent du moins d'accord dans la guerre qu'ils déclarèrent à Carranza, commençant par les secrètes insinuations qui minent sourdement celui qu'on veut détruire, jiisqrrtnrjour où Ton ose enfin lui porter le coup de grâce. Cet épisode de l'histoire de l'Inquisition en Espagne fait parfaitement ressortir les passions iiersonnelles qui concoururent à son établissement. Certes , ce dut être enoore pour Charles-Quint un nouveau sujet de trouble et d'inquiétude, lorsque, autour de lui, il remarqua qu'on s'étonnait de voir promu à la plus haute dignité ecclésiastique des royaumes desonfils,unmoinejusque-là vanté pour son* orthodoxie, ses vertus et ses talents, comme s'il n'avait d'abord refusé deux évêchés que parce que son ambition attendait une mitre pluséminente encore ; — puis, tout-àcoup, ce sera de Valladolid , dans les lettres de sa fille la Régente, que lui arrivera un perfide soupçon qui tendrait à faire

considérer le nouveau primat comme un hérésiarque capable de jouer , en Espagpne , le rôle de l'archevêque apostat Cranmer en Angleterre. Mais, ne devançons pas nous-mêmes les dénonciateurs; pendant quelque temps encore, ce soupçon n'est qu'un vague murmure. Carranza, toujours en Flandre, se prépare à ses fonctions épiscopales par l'impression de son commentaire sur le catéchisme, confié aux presses d'Anvers.

On ne voit point, sans quelque peine, le bon et loyal Quixada employé , lui aussi , à cette noire affaire de l'Inquisition : son maître sait qu'en franc Espagnol qui a fait la guerre avec lui contre les Luthériens d'Allemagne, il ne déteste guère moins les hérétiques que les Juifs et les Maures. 11 lui a donc écrit le 25 mai à Villagarcia , d'où il se disposait à revenir avec tout son monde , afin qu'il aille d'abord à Valladolid voir par luimême ce qu'on fait, et recommander en son nom , à la Régente , sa fille , une justice expéditive. Mais Quixada lui ' confirme, en rendant compte dé sa mission, que Tafl'aire

suit son cours régulier, « quoique plusieurs personnes doctes et, en général , tout le peuple , à grands cris , demandent aussi la prompte exécution des Luthériens. » Charles-Quint est forcé d'attendre comme tout le peuple, et l'Inquisition continue s,q^ procédures secrètes , se plaignant de n'avoir pas assez de juges « et pas assez d'argent » pour aller plus vite(l).

Cependant, les beaux jours de l'été exerçaient une heureuse influence sur la santé de Charles-Quint, et il put encore, pendant les mois qui précédèrent sa dernière maladie, écrire de sa main ou dicter les instructions nécessaires au service du roi son fils,

(1) « Aunque muchas pcrsonas doctas y en général todo cl pucblo lo pediana gritos, etc. » Lettre de Quixada à Gharlcs-Quint. Manuscrit Gonzalez,

— CVst une chose assez curieiuse que, dans sa corrcsponduncc, le grand-inquisiteur se plaigne surtout de ne pouvoir hâter la proci^dure fmae d*argeni et aussi parce quMt n'y a pas un assez grand nombre de Jugos sur les bancs du tribunal. On trouve dans le Manuscrit Gonzatez un mémoire complet de Valdez, bur la dé* rouverte des conciliabules du protestantisme espagnol. Il raconte avec la satis^

soit pour ce qui concernait la guerre avec la France, soit pour bien recevoir les Turcs et lesBarbare^ques, s'ils exécutaient-la descente dont ils menaçaient incessamment les côtes. La fortune lui réservait , comme par le passé, un mélange de succès et de revers; mais sa prévoyance ne fut jamais en défaut, tant l'activité de cet esprit , qu'on prétendait épuisé , suffit à tout jusqu'à riieure suprême. 11 est à remarquer que la fille de l'Empereur , la princesse régente , si jalouse de son autorité à l'égard de sa tante , la reine de Hongrie , s'en référait à son père non-seulement sur toutes les questions politiques , mais même le consultait sur certains détails moins graves de l'intérieur du palais. En effet, ses lettres nous révèlent de ces secrets intimes que les historiens du temps auraient , certes, bien pu négliger sans scrupule, s'ils avaient été admis à la confidence. On aime à voir, cependant , que Juana ne se trompait pas en croyant intéresser, comme fille, le cœur du solitaire de Yusle. Et d'abord, à la fin de juin, elle eut les fièvres tierces. Charles- Quint ne se contente pas de recevoir le bulletin que lui transmet le secrétaire Vasquez : il envoie aussi un courrier spécial pour avoir de ses nouvelles. Un peu plus tard, Juana se fait l'interprète des chagrins de sa sœur aînée Marie , celle qui avait épousé le jeune roi de Bohême, Maximilien, second du nom, qui devait occuper le trône impérial après Ferdinand P^ L'histoire nous vante la valeur de ce prince , qui sut plus tard tenir tête aux Turcs comme Charles-Quint; elle vante sa sagesse, sa modération, sa tolérance religieuse, sa douceur, son équité. . . et elle laisse au moins supposer qu'il eut aussi toutes les vertus domestiques , en nous disant que sa femme lui donna seize enfants... Eh bien, deux lettres de Juana nous apprennent que Maximilien était un très mauvais mari, car elle supplie Charles- Quint de venir au secours de sa pauvre sœur. « Ne serait-ce

faction d'un ministre de la police, comment il envoyait de faux protestants aux prédications secrètes (ce qu'on appelle des moulons en style d'argot), lesquels venaient répéter au Saint-Ofiicc tout ce qu'ils avaient entendu et peiit-Otre, liélas I ce qu'ils n'avaient pu entendre. Ce mémoire est intitulé : Mémoria de lo que ha pasado y se ha hecho en los négocias cercn ios Luterimos^ etc.

» pas terrible, » dit-elle, « de passer sa vie avec cet homme (1) » Le» impératrices et les reines ont aussi leurs larmes à dévorer sur le théâtre de leurs pompes officielles. Nous ig^norons comment Charles-Quint aurait secouru sa fille aînée s'il eût vécu ; mais il désirait être mieux informé avant de condamner son gendre , et le nouvel archevêque de Tolède fut chargé de lui expliquer cette aflFaire délicate. Juana l'entretint d'un autre incident, de ceux dont les poètes font une comédie quand ils se terminent par le mariage , et auquel la princesse voulait donner le dénouement lugubre des drames. Juana imposait à ses dames d'honneur le décorum le plus sévère. Quoique veuve et mère, elle ne se souciait nullement d'être imitée sous ce rapport: — ainsi que la reine protestante Elisabeth d'Angleterre, cette princesse, si bonne catholique, n'eût pas pardonné à celle qui se fût mariée sans sa permission. Comme elle parlait toujours de son projet de fonder une maison religieuse, c'était à la suivre dans ce chaste asile qu'on devait se préparer pour lui plaire. Quelle fut donc son indignation quand une de ces dames vint se plaindre à elle qu'un jeune seigneur, après lui avoir promis de l'épouser, prétendait n'avoir tenu ce langage sérieux que pour plaisanter. Le galant seigneur était l'Adelantado, ou gouverneur, des îles Canaries. La Régente le fit arrêter et enfermer dans la tour de Medina-Celi. La charge d'Adelantado, comme celles de Connétable, d'Amiral de Castille et de quelques autres , étant le monopole des ricos-hombres, l'Adelantado des Canaries devait appartenir à cette haute noblesse dont la toute-puissance de Charles-Quint n'avait pu abolir tous les privilèges et les immunités. Le conseil d'Etat prit fait et cause pour le. séducteur, prétendant qu'il ne pouvait être arrêté sans sa participation. La Régente , ne voulant pas relâcher son prisonnier , écrivit donc à Charles-Quint, insista sur l'affront fait à sa dignité, et lui demanda s'il était convenable que quelqu'un pût oser impunément se moquer de ses dames,

(1) « Terrible cosa hacer vida con este hombre ! » Blanuscrit Gonzalez,

les amuser par une promesse si sérieuse et puis dire que ce n'était qu'une plaisanterie (1). » Ce fut malheureusement encore une de ces affaires sur laquelle Tintervention de Charles- Quint fut probablement invoquée trop tard , si toutefois il eût consenti à intervenir.

Il aurait pu consulter lui-même, soit le casuiste fray Juan de Régla, son confesseur, soit l'austère majordome Quixada. Celui-ci arriva enfin dans les premiers jours de juillet, avec doua Magdalena et son page, qui, très probablement, se croyait encore le fils orphelin d'Adrien de Bues. Don Juan aimait trop tendrement sa mère adoptive, pour s'étonner des égards que Charles-Quint ne craignit pas de lui témoigner, l'envoyant visiter de sa part, lui faisant porter des présents et Tautorisant à venir elle-même le saluer, suivie du petit page, qui eut s :ns doute aussi l'honneur de baiser la main de son Empereur. Mais tout semble annoncer que le page fut trouvé encore trop jeune pour être initié au secret de sa naissance : aucun des correspondants de Yuste n'y fait allusion. La tradition seule, moins discrète, prétend que les secrétaires flamands chuchotaient entre eux quand ils voyaient passer cet enfant du mystère, et qu'ils le traitaient avec une certaine considération malgré son âge. Quant à lui, insouciant écolier, profitant de Tindulgence générale sans chercher à en deviner les motifs, il eut bientôt fait connaissance avec la plaine et la montagne. Armé déjà d'une arquebuse à sa taille, il allait viser les ramiers sur leur perchoir de la forêt, et, au bruit de la détonation, quelquefois l'Empereur, de la fenêtre de sa chambre , put reconnaître en soupirant le petit braconnier qui osait chasser sur ses terres, — pendant que Quixada, autre témoin de ses exploits, conservait de son mieux la gravité de sa physionomie espagnole. La même tradition ajoute que le page

(1) n Y y& ve Vuestra Magestad si scria bueno que nadic si atrcvicsc a burlar a mis damas con cnganarlas y despiies dicer que lo hacen burlando. » Manuscrit Gonzalez, — M. Stirling, en recueillant cette anecdote, s*est permis une plaisanterie plus innocente contre la princesse ou contre le gouverneur des Canaries^ qui, dit-il, fut 17115 en cage.

430 ♦ LES DEHNIERS ACTES

espiègle ne respectait pas plus les fruits du verger de Yuste quand ils étaient mûrs que les pigeons quand ils étaient à la portée de son arquebuse, et que même il allait en maraude dans les jardins de Quacos, d'où les paysans l'expulsèrent parfois à coups de pierres, eux qui, Tannée précédente, avaient dérobé sans remords les cerises de Sa Majesté. Don Juan prenait sa distance et ripostait, — premiers combats parlesquels il préludait à ses batailles contre les Maures des Alpujaras et conti«e les Turcs de Lépante.

Pendant que ce futur vengeur de la Chrétienté faisait ainsi récole buissonnière dans la banlieue de Yuste, Charles-Quint pouvait se féliciter d'avoir exigé que, sur l'avis de la réunion d'une flotte musulmane u Négrepont, on eût envoyé huit mille fantassins et quatre cents lances à Oran, et fortifié la Golette ainsi que Eosas que menaçait une escadre algérienne. Ce fut devant Mayorque que se présenta d'abord l'ennemi. Mustapha-Pacha ayant désespéré de s'emparer de cette île, se dirigea sur Minorque, et jeta l'ancre devant Ciucjadella, Tancienne Janino du temps des Romains. Il n'avait pas moins de cent quarante voiles, et il put débarquer quinze mille hommes avec vingt-quatre pièces de canon. Sept jours durant, il foudroya la place et essaya plusieurs fois de la prendre d'assaut. Repoussé avec perte, il pensait à se retirer, quand soudain, au bruit d'une explosion épouvantable, il vit s'écrouler une partie du rempart qui avait bravé son artillerie. C'était un magasin à poudre qui sautait et lui ouvrait la brèche. Les assiégés, désespérant de se défendre, résolurent de sefrayer une route, à travers les rangs des Turcs, jusqu'à Mahon, emmenant avec eux les femmes, les enfants et les vieillards. Ils v réussirent non sans laisser beaucoup de morts. Mustapha-Pacha se retourna alors sur la ville déserte et la pilla, puis il se rembarqua avec son butin. En ce temps-là, les Turcs ne faisaient sur mer que cette guerre de corsaires ; Mustapha n'en fut pas moins bien reçu dans la rade de Marseille, où il se ravitailla, comme Hariadan Barberousse avait fait douze ans auparavant.

Le sac de Ciudadella causa un vif chagrin à Charles-Quint. Presque en même temps, il apprenait que le duc de Guise était entré à Thion ville, vaillamment défendue par le capitaine brabançon Jean de Caderibbe, mais plus vaillamment attaquée par le duc, Vieilleville et Montluc. Ce fut donc pour lui une grande joie, lorsque, le 30 juillet, Vasquez lui annonça la victoire de Gravelines.

Depuis le 17 mai, Charles-Quint s'attendait à des événements importants sur la frontière de Flandre. Ce jour-là, en eflFet, était arrivé à Yuste le courrier de cabinet nommé Espinosa. Parti de Bruxelles le 3, il avait fait la route à pied, chargé de dépêches en chiflFres qui exposaient a l'Empereur le plan de campagne de l'armée espagnole. « L'Empereur ayant bien dormi cette nuit, » écrivait Gaztelu le 18, « il a voulu interroger Espinosa, forcé de répondre h plus de questions qu'on n'en fit jamais à la donzella Theodor. » Ces allusions littéraires sont assez rares dans la correspondance politique de Gaztelu. La donzella Theodor était l'héroïne d'une nouvelle alors populaire, et, le siècle suivant, Lope de Vega introduisit à son tour, dans une de ses pièces, cette belle esclave d'un marchand ruiné, répondant à toutes les questions des sages ulémas de Tunis, avec une érudition si merveilleuse, que le roi maure l'acheta à un prix qui rétablit la fortune de son maître (1).

La victoire de Gravelines, si on eût suivi les instructions que dicta aussitôt Charles-Quint à son secrétaire, aurait été plus qu'une, compensation de la perte de Thionville ; elle pouvait rendre Calais à l'Angleterre. En effet, le général français qui Tavait perdue était le duc de Thermes, nommé gouverneur de

(1) « Le hizô mas prcguntas que se pudieran hacer n la Donzella Theodor, y de » todo dio bucna razon y de lo que vio y oyo en Francia. » Manuscrit Gonzalez. Voir, sur la Donzella Theodor, Nicolas Antonio {Bibl. nop., tom. 1*'], Ferd. Dbnis, Chroniques d'Espagne. — L*auteur de la nouvelle, selon M. Ticknor, s^appelait Alfonso, Aragonnais. C'est tout ce qu*on sait de lui. — Lope de Vega a fait de Theodor la fille d'un professeur de Tolède à qui son père a communiqué toxiu*. sa propre érudition. Il la conduit à Oran, à Constantinople et en Perse, où c'est au sultan qu'elle est vendue pour une somme considérable, dans le dernier acte, calqué tout-à-fait sur la Nouvelte originale.

cette ville par le duc de Guise. Vieux général, mais d'une ardeur toujours jeune et depuis peu maréchal de France, Thermes tenait à justifier par de nouvelles actions d'éclat ce titre qu'il ne devait certes pas à la faveur. A la tête de sa garnison et des autres corps de troupes destinés à tenir la campagne autour de Calais, il s'était avancé jusqu'à Dunkerque, l'avait pris, puis jusqu'à Bergue et Tavait pris encore, lorsque le comte d'Egmont étant survenu avec des forces supérieures, il fallut songer à la retraite : le maréchal se retirait prudemment dans la direction de Gra vélines ; mais il fut atteint par Egmont au moment où il avait à traverser le cours de TAa, et plutôt que de paraître fuir il se décida à accepter la bataille, en choisissant une position avantageuse où Tembouchure de la rivière protégeait ses derrières. Les deux armées, également animées, l'une par l'espoir de conserver son butin, l'autre par l'espoir de le reconquérir, combattirent avec un acharnement qui rendait l'issue de la lutte douteuse. Les Français avaient, cependant, toutes les chances pour eux. Tout-à-coup une batterie, masquée par le brouillard et la fumée, vomit ses boulets contre la ligne de leur corps de bataille, que Thermes croyait protégée par la la rivière. Une escadre anglaise, qui croisait le long de la côte sous les ordres de l'amiral Malin (1 ) , avait entendu les premières détonations de la bataille et était venu à tout hasard s'embosser à l'embouchure de l'Aa. Egmont, profitant de ce secours imprévu et surtout du désordre qu'il occasionna dans les derniers rangs des Français, commanda une charge qui décida leur déroute. Plus de quinze cents furent tués sur place ou se noyèrent dans la rivière. Ceux qui crurent pouvoir se sauver eu se débandant, tombèrent sous les coups des paysans accourus pour prendre part au pillage plutôt qu'au combat. L'artillerie resta au pouvoir d'Egmont, et Thermes blessé dut rendre son épée à son jeune antagoniste, plus heureux mais non plus brave ce

(1) M. Stirling, qui le compare à Neptune armt^ de son trident vengeur: Deits ex machinât l'appelle lord Clinton et puis l'aniiral Milan, par une Taute d'iqapression probablement.

DE LA VIB DE CHAULES-QUINT. 433

jour-là que le vieux général. « La plaie de Saint-Quentin était rouverte avant d'être refermée, » comme s'exprime Thistorien Mathieu. Aussi, jugeant la situation avec son coup d'oeil et son expérience, Charles-XJuint disait : « L'occasion est bonne pour marcherde Gravelines sur Calais, dont l'expédition du maréchal a dû fcHrcément diminuer la garnison (1) . » La princesse Juana elle-même,' avec l'imagination d'une fille de l'Empereur, le félicitait quelques jours après en lui écrivant qu'on disait que le duc de Guise s'était à son tour laissé battre r « Ce n'est pas encore certain, ajoutait-elle ; mais je le répète à Votre Majesté parce que c'est une bonne nouvelle et une chose très possible (2) . » Quixada, s'exaltant de la joie de son maître, devisait aussi des suites probables de la victoire, et, comme commentaire de la liste des principaux prisonniers, il écrivait & Vasquez qu'il en connaissait quelques-uns, entre autres M. de Villebonne, « excellente capture pour celui à qui il est tombé en partage, car on pourrait très bien en retirer une rançon de douze ou quinze mille écus, » et Quixada ajoutait qu'il avait failli, lui-même, le faire prisonnier, «mais que son espion l'avait averti deux heures trop tard (3). » Cette bonne fortune des vicissitudes de la guerre, la dernière qui réjouit l'ex-Empereur, lui permit de faire attention à une petite contrariété : une nuit froide avait gelé ses melons. — « Quel malheur ! s'écria-t-il, les semences étaient celles d'une espèce exquise (4) ! »

D'illustres visiteurs se succédèrent à Yuste jusqu'à la fin du mois d'août, ce qui prouva bien à l'ex-Empereur, qu'en se dépouillant de son dernier titre, il n'en avait pas moins conservé tous les courtisans plus ou moins désintéressés de sa solitude. Il

(1) « Y que apenas sup6 la jornada de Thermes dij6 que era buena occasion para haber al uiismo tiempo investido a Calais porque era forzo2o que so hubiesse diminuido la guamicion para rcforzar cl campo del Marescal. » Siantucrit Gonzalez,

(2) a Aunque no es cosa cicrta lo dijo a Vuestra Magestad, porque es buena anuncio, y podria muy bien ser. » Lettre de la princesse Juana, Ibid.

(3) a Hombre es que pagara doce o quince mil escudos de talla. » Ibid.

(4) « Porque eran de simientes esqtiiûtas. » Ibit».

reçut entre autres ses anciens hôtes, le comte d'Oropèse, avec son frère et ses deux fils , don Luis d'Avila, l'évêque de Cordoue, don Pedro Manrique, le vieux comte d'Uruena, etc., etc. Le comte d'Oropèse résidait cet été k son château de Xarandilla ; révêque de Cordoue venait remercier l'Empereur de sa promotion récente (1) ; don Pedro Manriq^ue, qui représentait aux Cortès la ville de Burgos, venait demander et obtenir une lettre de recommandation pour le roi Philippe ; don Luis d'Avila, gouverneur du château de Placencia, pouvait fairie diversion au récit habituel de ses campagnespar les incidentsd'un procès; — il n'aurait pas refusé sans doute, pour être plus sûr de le gagner, Tappui du César dont il était le commentateur privilégié, quoique son humeur belliqueuse eut encore préféré la faveur d'un commandement. En effet, le bruit avait couru qu'il était appelé en Flandre par le roi. Quant au comte d'Uruena, Quixada nous apprend qu'il n'avait d'autre but dans sa visite que d'obtenir l'honneur de baiser la main de Sa Majesté ; mais ce courtisan, qui ne demandait rien, embarrassa un moment le majordome, en arrivant de nuit avec une suite brillante qu'on logea comme on put. Charles-Quint touché de cet hommage, malgré son ostentation et son fracas, n'eût pas voulu qu'on affligeât le, vieux comte en lui faisant comprendre que tant d'apparat, dans une retraite comitie la sienne, pouvait ressembler à une indiscrétion. Le comte d'Uruena repartit heureux et fier de l'accueil affable de son ancien souverain. Une réception plus gracieuse encore avait été faite, quelques jours auparavant, à don Garcilaso de la Vega, frère ou neveu du Pétrarque guerrier de l'Espagne, et qui, ambassadeur de Philippe auprès du Pape, avait été emprisonné par le violent Paul IV au mépris du droit des gens. Il demeura plus d'une semaine à Yuste, racontant à Charles-Quint les intrigues de la politique italienne. Quand il partit, ce fut avec une mission particulière pour la reine de Hongrie, que son frère désirait charger encore du gouverne-

(1) Ce prélat était précédemment évùque d'Avila; sa nomination était due réellement à Philippe H-, mais il venait remercier Charle»-Quint par déférence.

ment des Pays-Bas, pendant l'absence de Philippe, à qui il tardait de rentrer en Espagne. Aucun de ces visiteurs ne parut s'apercevoir que les infirmités et les austérités eussent, à cette époque, comme on Ta tant répété, affaibli la tète de Charles- Quint. Ce ne fut pas non plus l'opinion du père François Borgia, qui eut avec Charles-Quint, dans le courant de la saison, quelques-unes de ces conférences édifiantes, dont les biographes, confidents de ce saint illustre, ne nous ont malheureusement transmis que des fragments. Nous pouvons du moins, d'après eux, citer cette conversation doublement caractéristique, dans laquelle le pieux Empereur exprimait au noble Jésuite le regret de n'avoir pas une santé qui lui permît d'imiter ses continuelles mortifications. « Je ne saurais, » lui disait-il, « monpère, jeûner comme vous, ni endurer sur mon corps endo- » lorice rudecilice qui ne vous quitte nile jour ni lanuit. — Sire,» lui répondit le père François, « vous ne pouvez dormir avec le » cilice parce que vous avez, autrefois, trop veillé avecla cotte de » mailles. Dieu vous tiendra compte de ces veilles d'armes par » lesquellesvous l'avez mieux servi dans votre costume guerrier » que ne le servent les moines dans leur robe de bure. » Nous ne pensons pas tout-à-fait comme ceux qui n'ont vu dans cette réponse qu'une réminiscence de courtisan ou une dévote flatterie de Jésuite. Père François Pécheur, en religieux qui avait pratiqué le monde, appréciait la différence des devoirs et des sacrifices que la foi du chrétien impose à chacun selon son état et sa vocation. Pour lui, l'Empereur n'était pas un moine parce qu'il avait choisi un couvent comme lieu de retraite. Mais il nous semble surtout que cette conversation suflîrait presque à réfuter ceux qui ont prétendu que Charles-Quint se croyait obligé de teindre de son sang les deux disciplines léguées depuis, avec son sceptre, à Philippe II et à#es successeurs.

Il est impossible que, dans ces dernières conférences entre l'Empereur et le noble Jésuite, il n'ait pas été question de cette conspiration luthérienne dont la découverte préoccupait alors si vivement Charles-Quint, et dans laquelle les compagnons

dlgnace de Loyola avaient failli être compromis par des dénonciateurs plus ou moins sincères. Les révérends biographes du père François ne nous ont pas expliqué comment une des compositions dévotes de ce père « Obras del christiano », resta signalée comme œuvre hétérodoxe à côté du catéchisme de Carranza, dans V Index expurtagorius dressé, en 1559, par le grand-inquisiteur (1). Nous oserons en tirer la conjecture que le père François ne devait pas partager la haine perfide de Valdez contre le nouvel archevêque de Tolède, qui était enfin arrivé à Valladolid et qu'on attendait à Yuste. Il est charitable de penser que le Jésuite, suspect lui-mênie, quoiqu'il eût ofi^ert son concours à l'Inquisition (2) , dut au moins éluder de répondre, si l'Empereur lui communiqua les doutes qu'on lui avait inspirés, si même il lui fit lire le singulier paragraphe d'une longue lettre de sa fille, la princesse régente. Après avoir parlé à son père du projet de transférer la cour de Valladolid à Tolède, à Madrid, ou ailleurs, ce qui contrariait quelques vieux membres du conseil d'État, après lui avoir exprimé Tintention qu'elle avait d'aller lui rendre visite avec sa tante, lareiue de Hongrie et avec le jeune don Carlos, qu'il était de nouveau question de faire élever auprès de son aïeul, dans le monastère, la princesse Juana reprenait la plume pour terminer par ce postscriptum :

Post dat. « J'oubliais de dire à Votre Majesté que l'arche vên que de Séville (le grand-inquisiteur Valdez) , m'a dit d'aver- » tir Votre Majesté que les Luthériens disaient certaines choses » de l'archevêque de Tolède, et que Votre Majesté devait être

(1) L'Index de 1580, que nous avons cité, reproduisait la prohibition déjà promulguée par rinquisiteur Valdez en 1539 : Cathaioyus librorum qui prohibentur mandata iltustris. et révérend, D. D. Fernando db Valdez, etc., in-A" de 56 pages, que nous trouvons mcntioni^ dans VUistôria de los Protestantes espanotes,

(2) Adolfo de Castro, dans son Histoire des Protestants Espagnols^ cite une lettre de saint François Borgia, écrivant à Pierre de Ribadeneyra, alors en Flandre auprès du roi Philippe et lui disant : « La Société s'est mise à l'œuvre dans le cercle de ses petits moyens... de sorte que les inquisiteurs du Saint-Office savent qu'ils vont maintenant avoir une bonne assistance, ce qu'ils ont appris avec beaucoup de satisfaction. » Uistoria de los Protestantes Espaûotes^ cap. vi.

» très réservée avec lui. Jusqu'à présent il n'y a rien de subs- M tantiel ; cependant, il m'a dit que si c'était une autre per- » sonne, on l'aurait déjà arrêtée. Mais on y fera plus d'atten- » tion et on en instruira Votre Majesté (1). »

4près cet avis, on comprend que jusqu'à ce que l'archevêque fût arrivé , Charles-Quint ne négligea pas de demander dans ses propres lettres qu'on voulût bien lui en apprendre davantage sur ce prélat qui venait le trouver au nom du roi, son fils, et à qui la Régente elle-même s'en référait pour expliquer en détail à Charles-Quint les chagrins domestiques de la reine de Bohême, •

Le primat d'Espagne, cependant, ne se doutait pas encore de la machination qui s'ourdissait contre lui. Il avait apporté son catéchisme épiscopal, imprimé à Anvers en langue espagnole,.et comme, avant d'être promu à l'archevêché de Tolède, il avait publié un traité «sur la résidence des évêques,» il avait hâte de conclure toutes les négociations dont il était chargé, pour aller consciencieusement prêcher d'exemple dans son diocèse. Tandis que Charles-Quint s'étonnait de ne pas le voir encore, ignorant que le grand-inquisiteur retenait artificieu-. sèment cette importante victime pour la surveiller de plus près, Valdez invitait Carranza à siéger dans le mystérieux tribunal, réclamait les conseils de son zèle et de son expérience, lui faisait raconter ce qu'il avait fait contre les hérétiques d'Angle-' terre et de Flandre, bref, prenait toutes ses mesures pour justifier l'accusation quand le moment serait venu. Ainsi enlacé dans les maiHes d'une invisible trame , le primat ne put partir pour Yuste qu'en septembre, et nous verrons que Charles- Quint, déjà malade mortellement depuis vingt jours, ne put s'expliquer avec Carranza comme il aurait voulu, soit sur l'ac-

(1) Post. dat. « Olvidoseme de decir a Vuestra Mugestad que el arzobispo de Scvilla me dijô que avisase a Vuestra Majestad el qiil estos Luteranos diccn algunas cosas del arzobispo de Tolcdo y que Vuestra Magcstad cstubicse rccatado con cl, cuando fucsc. Hasta ahora no hay nada sustancia, mas dijô me, que si fuera otra ^ persona, que le hubicran ya prendido. Pcro que se mirara mas lo que hay y se fiTisara a Vuestra Magestad de ello, etc. n

cusation mystérieuse de T-Inquisition, soit sur les messages à lui confiés par son fils et sa fille.

Ce fut vers le milieu du mois d'août que le docteur Mathys reconnut que la santé de son auguste convalescent subissait de nouvelles atteintes dont quelques symptômes l'inquiétèrent 3érieusement. Par suite des chaleurs, Charles-Quint ayant éprouvé de vives démangeaisons aux jambes, avait voulu s'en débarrasser au moyen de révulsifs et de bains froids qui ne les calmèrent qu'aux dépens de ses entrailles : il avait aussi dormi les jambes hors du lit et les fenêtres ouvertes pour rafraîchir f air de son appartement. Enfin , il eut à se reprocher plus d'une imprudence, comme tous les malades qui, empereurs ou simples sujets, sont plus habitués à faire leur volonté que celle de leur médecin. Quelques pressentiments peut-être excitaient plus fréquemment ces souvenirs tristes auxquels, d'ailleurs, il avait toujours aîmé à ramener de temps en temps ses pensées religieuses. La chronique du prieur Martin Angulo nous raconte qu'il causait un jour familièrement avec Nicolas Beringue, son «barbero, » vieux serviteur d'humeur joviale, à qui il dit : « Maître Nicolas Beringue, sais-tu à quoi je pense? — A quoi, » Sire? » répondit Beringue. — « Je pense, » reprit Charles- Quint, «quej'aîlàdeuxmillecouronnesd'économie, etjecalcule » comment je pourrai les employer à faire mes funérailles ! — » Que Votre Majesté ne prenne pas ce soin, » répliqua Beringue ; « car si elle meurt et que nous lui survivions , nous » saurons bien les faire nous-mêmes. — Tu me comprends mal,» dit l'Empereur, « il y a une grande différence pour bien » cheminer, à avoir la lumière derrière soi ou à l'avoir de- » vaut. » — Ce fut à la suite de cette conversation qu'il ordonna de faire bientôt un service funèbre pour ses parents morts et pour lui-même (1).

(1) On a fait de Nicolas Beringue un simple barbier; nous remarquons que dans le codicille de Charles-Quint il est le premier des borberos de caméra au nombre de quatre, ayant chacun deux cent cinquante florins d'appointements, — cinquante de moins que les atjudas de caméra. Les barberos faisaient-ils la barbe à l'Empereur?

Selon la chronique, cette conversation eut lieu huit jours avant que Charles-Quint s'alitât pour ne plus se lever. Le Moine anonyme (1) raconte, de son côté, une autre scène dialoguée, dont un des deux interlocuteurs était fray Juan de Régla. « — Mon père, « dit Charles-Quint au confesseur, » je me sens » bien portant et soulagé de mes douleurs. Que vous semble- » rait-il si je faisais faire un service funèbre pour mes aïeux » et l'Impératrice ?» — « Fray Juan approuva d'autant plus, ajoute le chroniqueur, que Sa Majesté pourrait cette fois assister en personne à la cérémonie; » — d'où l'on peut inférer qu'un service avait eu lieu sans sa présence. — «Eh bien ! » dit TEmpereur, « qu'on célèbre dès demain ces obsèques. » Et il voulut, qu'outre le service commun, il fût dit des messes pour chacun des défunts en particulier. Tout s'exécuta selon ses ordres, et lui-même descendit de sa tribune pour aller s'agenouiller auprès deTautèl. « La cérémonie finie, continue le Moine, l'Empereur, s'adressant à fray Juan : « — Mon père, lui dit-il, je » désirerais bien faire également ines propres obsèques et y as- » sister... Que vous en semble? » Fray Juan, ému jusqu'aux larmes, répondit: « Que Votre Majesté vive, comme nous le déi» sirons tous, et à Dieu ne plaise qu'elle nous annonce sa mort » avantl'heure ! — Mais, » reprit Charles-Quint, « ce service ne » seraît-il pas profitable à mon âme? — Sans doute, » dit le confesseur ; « toute œuvre pieuse et pieusement accomplie profite » à notre salut. — En ce cas, » dit Charles-Quint, « qu'on pré- » pare tout dès ce soir. »

Suspendons ici un récit qui, jusqu'à ce paragraphe, s'appuie non-seulement sur d'autres relations identiques (sauf les variantes de quelques termes), mais qui a, d'ailleurs, pour lui, toutes les conditions de la vraisemblance. Lesimagesdela tombe, les attributs du roi des épouvantements etles scènes funèbres des obsèques, n'inspiraientpas à Charles-Quint cette terreur involontaire

(4) nistoria brève y sumaria^ etc. ^ psi^ kli de Tanalysc de M. Bakiiuizen van DCN BRI^'K ; Bruxelles, etc., 1850,

qui estune faiblesse de beaucoup d'esprits, sérieux ou légers, et qui fut, entre autres, la faiblesse d'un grand roi, la faiblesse de Louis XIV. OnsaitqueLouisnepouvaitapercevoir,mêmedeloin, sans détourner les yeux, le clocher de cette royale nécropole où le cercueil de son père attendait le sien sur le seuil du sombre caveau. Charles-Quint, au contraire, avait pu se familiariser dès l'enfance avec les emblèmes et les tristes réalités de la dernière heure. Il était le fils de cette reine, l'Artémise espagnole, qui, pendant plusieurs années, prolongea les funérailles de Philippe-le-Beau et qui, jalouse du mausolée, eût voulu ne pas perdre un moment de vue le char funèbre sur lequel elle promenait de ville en ville le corps de son époux. Il avait pour bisaïeul cet empereur Maximilienqui, dit-on, pendant les quatre dernières années de son règne, ne voyageait plus qu'accompa^ gné de sa bière, qu'on croyait être son cofFre-fort, et à laquelle on l'entendait adresser quelquefois la parole, ce qui le faisait passer pour un avare amoureux de son trésor (1) . Charles-Quint lui-même était personnellement en communion continuelle avec la mort, non-seulemçnt par l'observation exacte de tous les anniversaires funèbres de sa famille et les services extraordinaires qu'il faisait célébrer pour tous les siens, mais plus encore par la messe quotidienne en mémoire de l'Impératrice. Sous les traits de cette compagne qui, depuis tant d'années, l'attendait au rendez-vous de la vie future, la mort elle-même avait naturellement à ses yeux la beauté nouvelle qui se révèle & quiconque, a pu, comme Charles-Quint, pendant plusieurs heures encore après le dernier soupir, contempler le calme sublime de

(1) Voir, dans la première partie, ies Aïeux de Charles-Quint, M. Stirling cite comme exemple d'obsèques célébrées du vivant du mort^ celles du cardinal Erard de la Marck, év6que de Liège, qui faisait faire cette lugubre cérémonie tous les ans et y assistait en accompagnant son cercueil jusqu'au mausolée qu'il avait élevé dans sa cathédrale. Sur ce mausolée on lisait cette inscription : Erardus a Marka^ mortem habens pre ocutis pivens posuit.

Nous ne savons si cet exemple, emprunté aux Mémoires d'Ametot de la Houssaye^ aurait pu exercer une influence décisive sur l'esprit de Charles-Quint? Nous croyons que les exemples de sa famille auraient bien suffi, et noua les avons rappelés de préférence à celui du cardinal la Marck.

celle qu'on croirait volontiers transfigurée par une viôitation céleste plutôt que réellement privée de la vie (1). Bref, nous ne saurions trouver aucune invraisemblance au projet attribué à Charles-Quint de recevoir par anticipation le bénéfice de ces prières mortuaires auxquelles sa foi religieuse attachait une vertu efficace. Nous croyons qu'en effet il dut donner Tordre de tout préparer en conséquence de cette intention, et qu'il assista à rofflce célébré pour le salut de son âme Mais, évidemment, Robertson a emprunté à Gregt)rio Leti une mise en scène théfttraie de cet office, peu d'accord avec la gravité du personnage, lorsque, d'ailleurs, il aurait difficilement pu jouer le rôle qu'on lui prête avec le peu de forces physiques que les infirmités laissaient à sa vieillesse prématurée. Dans im style plus sage que celui des copistes qui l'ont paraphrasé, l'historien écossais nous peint d'abord Charles-Quint tombé depuis six mois dans les pratiques les plus superstitieuses, ne désirant plus d'autre compagnie que celle des moines, continuellement occupé & chanter avec eux les hymnes du Missel, teignant les disciplines de son sang, et puis, comme si ces mortifications et ces prières ne lui semblaient plus suffisantes, « il conçoit la pensée de mériter plus sûrement encore la faveur du ciel par un acte extraordinaire, étrange, comme ceux qu'imaginent les cerveaux faibles et déréglés. »

« Il résolut, «continue Robertson, « de célébrer ses propres ob- » sèques avant sa mort. Par son ordre, un catafalque fut érigé » dans la chapelle du monastère. Ses serviteurs s'y rendirent

(I) Lord ByroQ, dont on connaît la belle comparaison de la Grèce avec une Jeune femme qui vient d'expirer, appelle ailleursla mort l'EmbelUsteuse^ the beaU" tifttr. Pascal a exprimé une idée analogue au point de vue chrétien, dans TadmU rable lettre à son beau-frère, M< Pcrrier, sur la mort de son père. Byron dit que la mort embellit, et Pascal qu'elle sanctifie le corps conune un temple inviolable et étemel : « Car nous savons, » dit-il, « que les corps saints sont habités par le M Saint-Esprit jusqu'à la résurrection, qui se fera par la vertu de cet esprit qui rô» » sidc en eux pour cet effet. C'est pour cette raison que nous honorons les reliques » des morts, et c'est sur ce vrai principe que l'on donnait autrefois l'eucharistie N par la bouche des morts, parce que, comme on savait qu'ils étaient le temple du » Saint-Esprit, on croyait qu'Us méritaient d'ôtrc ainsi unis à ce sacrement. »

» en procession funéraire, portant des cierges noirs. Charles » lui-même suivit enveloppé d'un suaire. On le déposa dans » son cercueil avec beaucoup de solennité, puis Ton chanta » Toffice des morts. Charles se joignit aux prières récitées pour )) le salut de son âme, mêlant ses larmes à celles que versaient » les gens de sa maison, comme s'ils eussent célébré des funé- » railles réelles. La cérémonie se termina par Taspersion de » Teau bénite sur le cercueil, selon le formulaire, et, tous les » assistants s'étant retirés, les portes de la chapelle se fermè- » rent. Alors Charles sortit du cercueil et remonta dans son » appartement, rempli de ces sentiments de terreur qu'une si » étrang-e cérémonie était bien faite pour inspirer; mais la lon- » gueur fatigante du service et l'impression faite sur son âme » par l'image de la mort, l'aflFectèrent tellement, que le lende- » main il fut saisi d'une fièvre violente à laquelle sa faible » constitution ne put résister. »

Nous croyons avoir réfuté d'avance tout ce qui, dans ce récit, est en contradiction avec la fermeté d'âme conservée par Charles-Quint jusqu'à son dernier jour, — en contradiction avec son caractère, avec les habitudes de sa vie, et ses sentiments comme homme et comme chrétien sur la mort et les obsèques. Mais quelques écrivains n'ont pas trouvé encore le tableau de l'historien Robertson assez mélodramatique ; ils Vont embelli "par une espèce de fantasmagorie, en comparant l'Empereur à un spectre épouvanté de sa propre évocation et s'élançant de son cercueil avec le délire d'une fièvre chaude. D'autres ont fait de cette scène une comédie burlesque que Charles-Quint lui-même ne prenait pas au sérieux (1).. Le chroniqueur deTOrdrede

(1) Voici une de ces paraphrases extraites d'un ouvrage estimable sur la Monarchie Espagnole : « Les austérités et la maladie finirent par altérer les facultés de son esprit de plus en plus assombri : Un Jour, le 20 septembre 1558, dans un accès de mélancolie noire^ il eut la funeste pensée de vouloir Otre témoin de ses obsèques. Les moines de Sain^Just célébrèrent, par son ordre, la lugubre cérémonie dans la chapelle du couvent, tandis que lui-mOme, enveloppé dans un linceul et couché dans une bière, mOlait sa voix affaiblie à celle des religieux f|ui psalmodiaient Toffice des morts. Après l'absoute, tous les assistants se retirèrent et laissèrent seul dans TégUse le monarque qui avait voulu s'éprouver à cette terrible

Saint-Jérôme nous semble être resté dans les limites de la vraisemblance, sinon de la vérité littérale, en nous disant simplement que pendant les psaumes qu'entonne le prêtre, au moment où Ton va descendre le corps dans le caveau, Charles-Quint, en grand deuil, vint remettre son cierge allumé à ToASciant qui semblait ainsi recevoir allégoriquement, au nom du Seigneur, rame recommandée par l'Église à la divine miséricorde (1). Il est évident pour nous que la chapelle du couvent ne vit sous ses voûtes, le 30 août 1558, rien de plus que cette simple cérémonie : s'il s'y était passé quelque scène plus extraordinaire, une scène qui eût ému Charles-Quint au point de lui causer la fièvre, ses serviteurs, qu'ils y eussent assisté ou non, l'auraient su et en auraient parlé. Ils ne dirent rien du service de ce jour, comme ils n'avaient rien dit de celui du 1®** mai pour l'anniversaire de la mort de l'Impératrice. Il n'en est nullement question dans la lettre écrite le 31 août par le docteur Mathys. Charles- Quint avait envoyé ce docteur visiter de sapart le comte d'Oropèse, malade dans son château, et Mathys, étant revenu le soir, ne trouva pas l'Empereur plus agité que la veille. Il écrivit donc

image de la mort. Ses vœux étaient comblés, son ôtre n'appartenait presque plus à la terre. Se levant comme un sptctrcy il alla se prosterner au pied de Tautel ; puis, saisi d'un délire épouvantable et d'une fièvre brûlante, il regagna sa cellule où il expira le lendemain. Ainsi mourut, à l'âge de 58 ans, le plus grand roi dont se glorifie l'Espagne, et l'un des souverains les plus accomplis des temps modernes. » {Histoire constitutionnelle de la Monarchie Espagnole^ parle comte Victor Duhamel, tom. P% page 356.)

— « Un auteur qui a eu son rang dans la polémique libérale de la restauration, M. Cauchois-Lcmaire, après avoir dit que Charles-Quint avait eu tort de ne pas se faire protestant, ajoutait qu'il n'avait rien laissé qui lui survécût. « Rien, nous nous trompons, il a laissé Philippe II... Héritier du cénobite plus que du gigan** tesquc Empereur, et qui prit au sérieux le rôle funèbre joué burlesquement par Charles^uint, lequel avait échangé la couroAiie pour unfroc^ dans un moment de satiété ou dans un accès de goût dépravé pour une célébrité bizarre. » (Introduction à V Histoire de la Hévolution de 1830. Paris, 18&1, chez Perrotin.)

(1) Strada, en traduisant le père Siguenza, a prôté à Charles-Quint un petit discours qui est une paraphrase de la scène muette : « Donec sacrificanti propior factus, eique tradens quam gestabat accensam facem, sublatis in cœlum oculis : Ego te inquit, vitas et mortis arbitcr, oro quœsoque, ut quemadmodum hune a me cercum sccerdos capit, sic commcndatam in manus tuas hanc animam tu, quandocumque libuerit tibi, in sinum complexus que tuos bénigne suscipias. » — />r bello belgicOy Decas prima.

seulement au secrétaire Vasquez de Molina, que l'Empereur avait dîné sur la terrasse du couchant, où il s'était imprudemment exposé à la réverbération d'un soleil ardent. Charles- Quint avait peu mangé et avec peu d'appétit ; il avait mal dormi la nuit, et il se leva avec une sensation de chaleur, se plaignant d'être plus altéré que de coutume. Ce jour-là encore, comme la veille, il se laissa tenter par le soleil de la terrasse et s'y assit, contemplant avec rêverie son jardin, son verger et ce paysage au-delà du couvent, dont les aspects variés le consolaient par la vue quand la promenade lui était interdite ; parfois aussi son regard, dirigé du côté de Ja cour, semblait interroger mélancoliquement le cadran solaire dont l'avait ornée Giovanni Torriano ; mais personne ne l'entendit faire ni ce jour-là, ni un autre jour, une de ces réflexions philosophiques qu'on lui attribue sur les horloges et les montres (1) . Soit que Charles-Quint eût un vagUe pressentiment de l'invasion de sa dernière maladie, soit qu'elle lui fût physiquement révélée par le retour d'un nouveau frisson, avant de rentrer dans son appartement, d'où il ne devait plus sortir vivant, il ordonna qu'on lui apportât un des portraits de l'Impératrice et le contempla quelque temps ; puis il voulut revoir aussi , éclairé du même jour , deux petits tableaux de Titien, un Christ au jardin des Oliviers et une réduction du Dernier Jugement^ ou le premier croquis de cette belle scène par ce grand artiste... comme s'il voulait jouir à la fois de ce quïl avait le plus aimé et le plus admiré dans sa vie solitaire :

(1) « J'ai été bien fou de tant dépenser d*hommcs et d'argent pour forcer les diverses sectes religieuses à runiformité, quand il est si difficile de faire marcher deux horloges ou deux montres d'accord. » — M. Macaulay, d'après M. Stirling, aurait découTert l'idée première de ce propos philosophique attribué à Charles- Quint, dans cette simple réflexion que Strada fait pour son propre compte : « Fabricandis horologiis quorum videlicet rotas muUo quam fortunœ facUius timpcrabat •

A notrfr tour, nous croyons avoir retrouvé l'idée première dans les lettres du secrétaire latiniste de Charles-Quint, ce bon Van Maie, qui l'emprunte à Sénèque, et qui l'applique aux disputes des médecins, au lieu de l'appliquer comme ^son auteur aux disputes des philosophes: uQuod Seneca tuus de philosophis, id ego de medicU aptius dici existimem: difficllids inter eos quam inter borologia con- VENiRE. » Malin. Epistotœ^ page 58.

l'image de sa chère Isabelle, Tart divin des peintres , et la campagne , illuminée par le soleil couchant du ciel espagnol : Laquelle de ces pures jouissances fut pour lui la plus vive? Chacun répondrait selon ses propres sensations. Le bon Moine anonyme , qui raconte ces espèces d'adieux de Charles-Quint au paysage de la Vera , au portrait de l'Impératrice et au pinceau créateur de son artiste favori, dit naïvement qu'un frisson plus violent que celui de la veille le prit pendant qu'il se recueillait, et il ajoute : « Si rien que le simulacre du jugement » dernier , représenté sur une toile, lui causa une rechute... » que dut-il éprouver lorsque, vingt jours après, il se présenta » devant le*tribunal de Dieu en réalité. (1) »

Charles-Quint fut transporté dans sa chambre , où le soir, sur les sept heures, le docteur lui trouva les premiers symptômes d'une fièvre putride [calentura putrida] et décida qu'il le Baignerait le lendemain ; mais, dans la seconde lettre qu'il écrivit à Yalladolid pour décrire minutieusement la maladie, ses causes et les raisons de sa thérapeutique, Mathys ne parle pas plus que dans la première, de l'exaltation qu'aurait pu provoquer la scène au moins exagérée des funérailles fictives. Il ne mentionne même pas l'émotion plus douce causée par la contemplation des traits de l'Impératrice, par le paysage de la Vera et les chefs-d'œuvre du Titien, persistant à croire, dans sa séméiotique , que la réverbération du soleil contre la muraille blanche du couvent , avait seule pu causer le violent mal de tête et consécutivement cette fièvre qu'il espérait encore conjurer par une abondante émission sanguine.

(1) ntstoria brève ^ sumaria^ etc., page A5 de l'analyse par M. Bakhdizbn. Ce fait est cité aussi par don J. Antonio de la Vera y Figueroa, dans son Histoire de C Empereur Charles-Quint^ page D3, traduction de Dupcrron le llayer.

LA MALADIB ET LA MORT DE CHARLES-QUINT. — LES BULLETINS DU DOCTEUR VA- TUYS. — LE DESASTRE DE MAZACUAN. — TESTAMENT ET CODICILLE. — LE VIATIQUE.

— LES RÉTICENCES DE QUIXADA. — LE CONFESSEUR ET L* ARCHEVÊQUE DE TOLEDE.

— NOYISSIMA VERRA. — L*IMAGE DE LA VIERGE ET LE CRUCIFIX DE BOIS. — LE CRI DE DOULEUR DE QUIXADA, ETC., ETC.

Pendant vingt jours, depuis le !«' septembre jusqu'au 21, la princesse régente et le roi Philippe II furent tenus au courant de tous les moindres symptômes de la maladie de l'Empereur leur père, par la correspondance du docteur Mathys, de Gaztelu et de Quixada , triple bulletin à peu près quotidien, complété encore par les lettres moins régulières des principaux visiteurs de l'auguste malade et les relations de quelques moines ; mais aucun de ces Hiéronymites , excepté le confesseur, ne put dire avoir passé plusieurs heures chaque jour et chaque nuitdanslachambre de Charles-Quint, comme le docteur, le secrétaire politique et le dévoué majordome qui, à partir du 7 septembre, ne retourna plus se coucher au village de Quacos, résolu de ne pas perdre de vue celui qu'il servait depuis son enfance. Nous devons remarquer ici que les serviteurs proprement dits de l'Empereur s'étaient toujours motitrés assez jaloux des rapports des Hiéronymites de Yuste avec leur maître. Cette jalousie se manifesta plus ouvertement encore en cette circonstance, et ils ne laissèrent approcher du lit du malade que ceux dont il réclamait lui-même l'intervention spirituelle.

Le 1®^ septembre , Charles-Quint, sans être beaucoup plus mal que la veille et quoique la fièvre- parût moins violente,, sentit la gravité de son état , puisqu'il commença à parler de régulariser un codicille déjà rédigé en partie. Cette préoccupation est traduite en symptôme de crainte par le docteur dans le post-scriptum d'une lettre à Vasquez de Molina. Mais « la crainte » de Charles-Quint était moins l'expression de ce qu'on appelle communément la peur d'un malade que celle de sa réflexion toujours prévoyante.

Le 2 septembre, il eut un long frisson et demanda souvent & boire. Quixada parla de mander un ou deux docteurs de Vallardolid. Charles-Quint dit qu'il ne se souciait pas d'en avoir un trop grand nombre , et il consentit seulement à laisser écrire au docteur Cornelio qui lui avait déjà donné des soins. En attendant, le docteur Mathys lui tira neuf ou dix onces d'un sang noir.

Le 3 septembre , Charles-Quint se déclara un peu soulagé par la saignée, ce qui encouragea son docteur à la renouveler le soir en lui ouvrant la veine de la main. Il se fit lire par Gaztelu les paragraphes de son codicille qui concernaient les gens de sa maison. Il se confessa et communia.

Le 4 septembre, le mal de tête était beaucoup diminué, et le docteur l'attribuant à sa lancette, le malade et lui regrettèrent que la saignée n'edt pas été plus abondante. Quixada, peu satisfait du soulagement éprouvé par Charles-Quint, attendait avec anxiété le docteur Cornelio. Pour calmer sa soif, Charles- Quint avait exigé, en vrai malade flamand, qu'on lui permît de boire un verre de bière.

Le 5 septembre, le docteur Mathys administra des pilules de rhubarbe dont il décrivit les bons résultats à Valladolid avec tout le luxe des termes scientifiques de son art. Charles-Quint, très content de sa médication, ordonna que si le courrier qu'il expédiait à sa fille rencontrait le docteur Cornelio à moitié chemin, il rinviterait à retourner sans aller plus loin. Quixada, chargé de cet ordre, écrivait à Vasquez : « J'aurai soin que le

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courrier ne rencontre pas le docteur Cornelio, ou que ce soit si près de Yuste que le docteur ne puisse décemment se dispenser de continuer le voyage. »

Le 6 septembre , il y eut exaspération de la fièvre et un peu de délire après midi. Un exprès arriva de Valladolid avec une patente royale qui investissait Gaztelu du droit de rédiger le codicille comme Teût fait un notaire assermenté [escribano) . La princesse régente et les grands dignitaires de la cour exprimaient tout le chagrin que leur causait la maladie de l'Empereur, et .la princesse demandait la permission de venir voir son père ; mais il ne voulut autoriser ni sa fille ni sa sœur à quitter la cour en cette circonstance. Dans l'après-midi de ce jour-là, un orage épouvantable empêcha le courrier de partir et il ne put se mettre en route que le lendemain avec doubles dépêches*

Le 7 septembre, la maladie suivit son cours sans aucun symptôme nouveau.

Le 8 septembre, le docteur Cornelio arriva avec don Garcilaso de la Vega. Le docteur Cornelio ne put qu'approuver ce qu'avait fait son confrère flamand pour combattre la fièvre, qu'il se plaisait à regarder comme un effort médicateur de la nature, mais en ajoutant que le tempérament usé du malade pourrait bien ne pas résister à cet effort. Charles-Quint vit avec plaisir le retour à Yuste de Garcilaso de la Vegay et il interrogea ce diplomate avec intérêt sur la princesse sa fille ainsi que sur sa sœur. Il fut charmé d'apprendre que celle-ci n'hésitait plus à repartir pour les Pays-Bas, quoiqu'elle eût bien voulu d'abord rendre visité à son frère ; mais ce jour-là encore Charles-<îuint se prononça contre cette intention. Il écouta la lecture des dépêches et s'entretint aussi avec Gaztelu qui rédigeait la formule notariée de son codicille. Dans l'après-midi, une seconde tempête ébranla tous les bâtiments du couvent et il tomba une pluie mêlée de vent qui retint encore le courrier.

Le 9 septembre, Charles-Quint n'étant ni plus mal ni mieux,

put entendre la lecture de son codicille et le signer, Garcilaso de la Vega étant l'un des témoins.

A la douloureuse inquiétude que causait la maladie de Charles-Quint aux personnes de son service, s'en joignit une autre ce jour-là par l'arrivée d'une nouvelle que nul n'osa lui communiquer, car elle eût trop assombri la dernière heure du monarque, qui n'avait cessé d'attacher une si grande importance à la conservation d'Oran sur la terre d'Afrique. C'était non loin de cette conquête, léguée à son empire par le cardinal Ximenès, qu'un chef expérimenté à la guerre venait de se laisser fatalement surprendre par les éternels ennemis du nom espagnol.

Le vieux comte d'Alcaudete, se voyant dans Oran à la tète d'une armée de dix mille quatre cents hommes , et disposant d'une artillerie de campagne, conçut le projet de marcher contre Mostaganem et de s'en emparer. Il fit un traité avec le dey de Fez, qui feignit de préférer l'alliance de l'Espagne à la suprématie du dey d'Alger, et il dirigea son expédition par la côte avec neuf brigantins chargés de munitions et de vivres. Mais l'attaque sur Mostaganem fut repoussée : le dey de Fez, traliissant sans scrupule un allié chrétien, était d'accord avec les Algériens, qui capturèrent le convoi et poursuivirent les Espagnols, dont la retraite se changea bientôt en déroute. Hassan- Pacha, fils du fameux Barberousse, commandait à la fois une armée turque et plusieurs tribus. de ces Arabes nomades qui, depuis Jugurtha jusqu'à Abd-el-IJader, se prétendent les exclusifs propriétaires du sol où ils campent; — aujourd'hui encore, quoi-, que le drapeau français flotte d'Alger à Constantine, les descendants des anciens Numides jettent périodiquement de hardis défis à nos soldats. Le comte d'Alcaudete, menacé par le cimeterre des Turcs et la lance des Bédouins, vit son armée frappée d'une panique aux portes de Mazagran. Il voulut en vain la rallier, il fut même culbuté et foulé aux pieds des fuyards, dont un petit nombre seulement put aller annoncer à Oran la mort de leur chef. Les Maures et les Arabes ne firent des prisonniers que

lorsqu'ils furent lassés d'égorger les chrétiens. Entre leurs mains tomba le fils du comte, don Martin de Cordoue, qui, ayant racheté sa liberté par une rançon, devait un jour être à son tour gouverneur d'Oran et venger son père. Quelle amertume pour Charles-Quint s'il eût pu entendre les tristes commentaires de Garcilaso de la Vega-et de Quixada sur ce désastre, qui leur rappelait que dans les vicissitudes de ses guerres d'Afrique, l'Empereur, après avoir glorieusement. conquis Tunis, subit lui-même un échec sous les remparts d'Alger. Heureusement pour les captifs des Maures, Charles-Quint consacrait par son testament dix mille ducats à les racheter, et de préférence ceux qui auraient été pris en combattant sous la bannière de l'Espagne.

Le 10 septembre, Charles-Quint se plaignit d'une extrême faiblesse : il se confessa de nouveau et communia, puis reçut les adieux de Garcilaso, en se félicitant encore devant lui que la reine de Hongrie consentît & aUer remplacer Philippe à Bruxelles, où il aurait voulu que le docteur Cornelio l'accompagnât. Quixada écrivait cependant à Yasquez de Molina, que ce serait bien de lui envoyer des ordres en prévision de l'issue mortelle de la maladie de Sa Majesté.

Dans sa lettre de ce jour, le fidèle majordome parle du codicille qui le désignait comme un des exécuteurs testamentaires

des dernières volontés de son maître. Ce document ne modifiait

en rien les dispositions principales du testament que Charles- Quint avait rédigé quatre ans auparavant à Bruxelles. Il recommandait à son fils de supprimer l'hérésie luthérienne de l'Espagne, de châtier les coupables sans acception de personnes, et de prêter main-forte à l'Inquisition, chargée plus spécialement de la procédure et des exécutions de cette justice sévère ; mais quelque jugement que l'on porte d'une pareille recommandation, inspirée, nous l'avons dit, autant par une pensée politique que par uùe pensée religieuse, il ne faut pas l'attribuer, comme on l'a fait, à la superstition et aux austérités de la vie monacale qui auraient affaibli cette haute intelligence ; car,

sauf rallusîon aux derniers événements, le codicille du 9 septembre 1558 ne faisait que reproduire ce qui se trouvait déjà dans le testament du 6 juin 1554 contre ce que l'Empereur ap-

pelait la dépravation et V apostasie hérétique, considérant, en effet, les réformés comme traîtres à la tradition nationale aussi bien qu'à la tradition apostolique.

Par son codicille, Charles-Quint insistait sur ce qui avait été Tune des préoccupations les plus constantes de sa pensée, « la réunion de son coifps à celui de l'Impératrice dans le tombeau, comme il espérait qu'au jour de la résurrection leurs âmes seraient réunies dans le sein de l'éternité. » Le testament avait désigné pour la sépulture la chapelle royale de Grenade : « Et » qu'auprès de mon corps, » disait Charles, « soit placé celui de » l'Impératrice, ma très chère et bien-aimée épouse, que Dieu » ait dans sa gloire, etc. » Le codicille, après avoir rappelé cette disposition, la modifiait en ces termes : <c Je dis et déclare » que si je meurs avant que nous nous soyons revus, mon fils et j» moi, je désire que mon corps reste déposé dans ce dit monas- » tère, où c'est mon désir et ma volonté qu'aient lieu mes ob- » sèques, et qu'on y transporte de Grenade le corps de l'Impé- » ratrice, ma très chère et bien-aimée épouse, pour que nous y » soyons réunis tous les deux. »

Le 1 1 septembre se déclara le paroxysme de la fièvre, que les deux médecins dirent se convertir en fièvre double tierce. Don Luis d'Avila arriva à Yuste et trouva l'Empereur si sérieusement malade, qu'il voulut rester au village de Quacos au lieu de retourner à son château.

Le 12 septembre, Charles-Quint avait passé une nuit plus calme : Gaztelu et Quixada, lorsqu'ils quittaient un moment son chevet, se lamentaient lout bas sur la catastrophe d'Oran.

Le 13 septembre, aprèi^ s'être presque rassurés la veille, les médecins s'alarmèrent de l'état du pouls de Charles-Quint, de ses efforts pour expectorer et d'autres mauvais symptômes. Dana de nouvelles lettres, les princesses témoignaient le désir de se rendre au monastère ; mais sans pouvoir consulter à ce

sujet Charles-Quint, Quixada répondit qu'il était forcé de leur rappeler que son maître s'était prononcé très positivement contre cette visite, et il ajoutait que si l'archevêque de Tolède partait enfin, à peine s'il pourrait voir l'Empereur.

Le 15 septembre, Charles-Quint dit à Quixada qu'il se sentait bien faible , quoiqu'il fît tout ce qu'il pouvait pour résister au mal. «Eneffet,» écrivait lemajordome à Valladolid, <f sa faiblesse est extrême. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour prévenir ses désirs, et si notre sang pouvait lui faire du bien nous le donnerions volontiers. »

Le 16 septembre, en vain les deux docteurs signalaient une amélioration , Quixada et Gaztelu écrivaient à Valladolid et à , Bruxelles que 'cette amélioration leur semblait peu de chose. Un courrier de la reine régente de Portugal vint, au nom de cette princesse , s'informer de l'état de son frère : il raconta qu'il n'était pas une église ni un monastère de Lisbonne où Catherine n'eût ordonné des prières pour son rétablissement. Elle avait fait également distribuer des aumônes dans tout le royaume à la même intention. — Par une lettre à la date de ce jour, don Luis d'Avila, trompé par quelques bons sjrmptômes, disait à Vasquez de Molina, « que dans la situation de Sa Majesté, comparée à celle des jours précédents, il y avait la différence de la vie à la mort (1) .

Le 17 septembre , une lettre du docteur Mathji^ récapitulait tous les symptômes du mal , en docteur qui se prépare à un pénible dénouement , et Quixada écrivait à Vasquez et au roi que tout espoir s'évanouissait. Il parlait à Philippe II du codicille, et entre autres de la recommandation au sujet de l'Impératrice. Il exprimait aussi son impatience de ne pas voir arriver Tarchevêque de Tolède , puisque le prélat était chargé d'ins-

(1) « pifferencia como de vivo a muerto, » M. Stirling, traduisant sans doute de mémoire, fait dire au grand-commandeur d*Alcantara, que Charles-Quint, malgré le diagnostic favorable des médecins, était ce jour-là entre la vie et la mort. Une autre lettre du surlendemain nous garantit l'exactitude de notre interprétation, ce que nous tenons à constater parce que nous croyons que M. Stirling sait certainement l'espagnol aussi bien que nous.

tractions pour le malade qui l'avait tant attendu. «L'Empereur,» disait enfin Quixada, « quand je lui ai fait observer que ce lieu ne serait pas une sépulture dig^^e de lui, a répondu que son fils en déciderait... Il est d'autres choses qui m'ont été confiées et dont je rendrai fcompte à Votre Majesté. » Était-ce une allusion au secret de la naissance de don Juan? — probablement; mais, dans les correspondances de Yuste, rien ne le confirme , rien ne permet, surtout , de supposer que le confesseur fray Juan de Régla , admis à la confidence , eût osé proposer à Charles- Quint de recommander au roi Philippe, son fils naturel, comme héritier présomptif de la couronne, si Philippe lui-même décédait sans postérité. Il lui aurait plutôt conseillé de le destiner à l'Égflise- qu'au trône, ce qui s'accordait mieux aussi avec les idées de Charles-Quint sur les enfants naturels des princes en général , et sur le sien en particulier, comme nous le ferons voir ailleurs.

Le 18 septembre, contradictoirement à une lettre du docteur Mathys, don Luis d'Avila écrivait que Charles-Quint était plutôt pire que mieux. S'il avait espéré l 'avant-veille, aujourd'hui il désespérait. >

Le 19 septembre, en effet, la fièvre avait redoublé de violence. Quixada ne quittait plus le chevet de son maître que pour aller écrire au roi , et il interrompait sa lettre , rappelé sans cesse auprès de Charles-Quint. Il avait cependant hésité jusqu'au soir à laisser administrer l'Extrême-Onction. .(cTrois fois, disait-il , on m'a demandé si ce ne serait pas le moment ; mais il me semblait que c'était comme si on voulait déjà l'ensevelir et cela me déchirait l'âme. Enfin les docteurs eux-mêmes nous ont déclaré qu'il fallait se hâter! » Quixada disait combien il était cruel pour celui qui avait servi son maître pendant trentesept ans , d'assister à son agonie ; il ne demandait à la mort qu'un répit de quelques heures : « Puisse Dieu le recevoir au ciel ! mais je répète que , selon moi , la mort ne viendra pas cette nuit! » Il y avait lutte, dans le cœur du fidèle ser\iteur, entre son dévouement de sujet pour l'Empereur et sa soumis-

sion de chrétien à la volonté de Dieu. Son unique consolation était que Charles-Quint eût conservé toute la plénitude de son jugement.

L'Extrême-Onction fut administrée le soir, avec la solennité dont l'Église entoure ce sacrement quand il est porté & un prêtre. Le Prieur était venu lui-même avec les quatre prédicateurs, assister le confesseur. Charles-Quint récita avec eux, d'une voix claire, les sept psaumes de la pénitence, une litanie et plusieurs passages de la Sainte-Écriture. En un mot, au lieu de se sentir fatigué , il sembla plutôt fortifié par cet acte suprême. L'archevêque de Tolède, annoncé par un de ses gens la veille , arriva le mardi 20 à midi , et put assister aux dernières prières. Charles-Quint exprima le regret de ne plus être en état de s'entretenir d'aflFaires avec ce prélat et surtout de ne pouvoir l'entendre relativement aux plaintes de la reine de Bohême sa fille, contre Maximilien. Selon le Moine anonyme, ce ne fut pas sans peine que l'archevêque obtint d'être admis dans la chambre de l'Empereur, et selon le confesseur fray Juan de Régla , quelques-unes de ses paroles trahirent des doctrines suspectes ; mais d'après les lettres de Quixada et celle que Carranza écrivit lui-même au roi, il n'y eut rien que de simple et même d'édifiant dans l'intervention spirituelle du primat des Églises d'Espagne qui venait bénir l'Empereur mourant. Nous croyons que le récit désintéressé de Quixada suffit au témoignage de Thistoire ; mais par la suite ce ne fut pas celui qu'invoqua le Saint-Office.

Charles-Quint demanda de lui-même le Viatique, et fray Juan de Régla lui ayant fait observer qu'il avait déjà reçu le sacrement la veille : « N'importe, » répondit-il, « le Viatique n'est pas de trop quand il s'agit de faire un si long voyage. » L'hostie lui fut donc encore apportée processionnellement par les moines, et Charles-Quint la reçut des mains du confesseur, répétant surtout avec ferveur le verset : In manus tuas Domine! commendo spiritum meum; redimisti nos^ Domine ! Deus veritatis. Il voulut s'agenouiller sur son lit et édi-

fia tous les religieux présents par Tardeur de sa piété. Il avait désiré le matin être quelques moments seul avec Quixada, pour faire ses dernières confidences à celui qui avait si bien gardé tous ses secrets : « — Don Luis, » lui dit-il, «je sens que je m'en vais peu à peu, et Dieu en soit loué, puisque c'est sa volonté sainte. Vous direz au roi mon fils, que je lui recommande tous ces serviteurs qui m'ont donné leurs soins jusqu'à l'heure de ma mort. Il me fera plaisir de trouver à Guillaume Van Maie un emploi... Je désire que les moines de ce monastère soient dispensés de loger des hôtes. »

« Quant à ce qui me concerne, » ajoutait Quixadadans sa lettre au roi, « je ne le répéterai pas ici ; et il est encore d'autres choses que je réserve pour Toreille de Votre Majesté quand elle viendra en Espagne. »

Ce fut le soir & huit heures que commença la dernière scène de la vie de Charles-Quint. Deux choses lui avaient toujours paru à redouter pour celui qui espère bien mourir ; c'était d'abord une mort subite (1), et puis le trouble de sa raison quand son heure aurait sonné. En se sentant de plus en plus faible, il remercia Dieu de lui avoir permis de se préparer à paraître devant lui, et sa sérénité d'âme ne se démentit pas un seul moment. Il ne cessa point de reconnaître ceux qui s'approchaient de lui, souriant aux uns, parlant le premier ou répondant aux autres. Un des deux médecins, le docteur Cornelio, qui avait eu lui-m&ne un accès de fièvre, se retira, laissant auprès du lit le docteur Mathysqui, de temps en temps, consultait le pouls et, par un signe de tête ou un demi-mot prononcé à voix basse, communiquait aux assistants son pronostic. Le confesseur le remplaçait et murmurait des paroles saintes que Charles-Quint écoutait en mêlant sa prière à la sienne, ou en levant les yeux au ciel. Quixada etVan Maie étaient toujours là présents et cherchant à deviner du regard s'ils pouvaient encore se co^sacrer à

(1) • Mort soudaine, seule à craindre, et c*est pourquoi les confesseurs demeurent chez les grands, » (Pascal, Ptntieg divertet,)

son service par un dernier soin, une dernière prévenance. Les autres serviteurs allaient et venaient sans oser dépasser la pénombre delà porte. Au chevet de Tagonisant paraissaient aussi 'par moments le primat, ,1e prieur, les chapelains, la famille d'Oropèse et don Luis d'Avila. A minuit environ , Charles- Quint voulut se retourner dans son lit, et il appela Guillaume Van Maie ; « Guillaume ! » lui dit-il, et le compagnon de ses nuits d'insomnie — qui le comprit rien qu'en entendant son nom — s'empressa de l'aider, heureux que l'Empereur daignât une dernière fois s'appuyer sur son épaule. Charles-Quint ne put faire ce mouvement sans pousser un soupir douloureux : « D(h mine^jam moritur^ il va mourir, Monseigneur! » dit tout bas le docteur Mathys à Tarchevêque de Tolède qui, cette fois, s'approcha avec fray Francisco de Villalva, le prédicateur dont Charles-Quint goûtait le plus les discours. Après avoir prononcé lui-même quelques mots , l'archevêque fit signe à fray Francisco, qui avait sans doute, de concert avec lui, préparé une exhortation : « Que Votre Majesté, » dit le prédicateur, « remercie le ciel de sa protection évidente. Il vous avait fait naître le jour de saint Mathias, ce disciple à qui le choix des autres conféra l'apostolat pour compléter le nombre douze, comme Félection vous donna TEmpire : Dieu veut vous rappeler à lui le jour où l'Église célèbre la fête de saint Mathieu, cet autre apôtre qui, pour le Christ, abandonna ses richesses, comme pour le Christ Votre Majesté a abandonné l'Empire. Ainsi que ces deux Apôtres , vous jouirez» de la gloire céleste après cette vie. » Les moines ne nous ont transmis que cette phrase d'un discours qui fut peut-être un peu plus long et que Charles-Quint interrompit en disant à Quixada : « Le moment est venu ! » Quixada, qui avait reçu ses instructions le matin, alla prendre ce Crucifix de bois que l'Impératrice baisait de ses lèvres lorsqu'elle était agonisante, et qui était resté sur son sein jusqu'au moment où elle avait été couchée dans sa bière. Il apporta en même temps une image de la Vierge, une image bénite, pour laquelle cette princçssç avait eu une grande dévo-

tion. ( es deux reliques, que Charles-Quint conservait si pieusement depuis dix-sept ans, fidèle au souvenir de sa plus tendre affection comme à la religion qui l'avait consacrée , lui furent remises par les mains de son serviteur le plus intime (l\. Il les contempla quelque temps , ses yeux ne s'en détachant que pour se lever vers le ciel. On l'entendit murmurer: « Je viens. Seigneur, yavoy, SenorI » et sa main droite ne pouvant plus tenir le Crucifix, le prélai le reprit et le lui présenta à baiser : ce fut en regardant encore ce signe révéré * qu'il poussa trois soupirs, prononça le nom de Jésus^ et. . . l'instant d'après il avait cessé de vivre. Ainsi expira celui que Quixada proclama, dans sa douleur, « le plus grand homme qu'il y ait eu, et qu'il y aura (2) ! » expressions de l'admiration dévouée, auxquelles nous préférons celles que le même sentiment inspira aussi à sa piété d'Espagnol catholique ; « Je crois comme chrétien qu'il s'en fut droit au ciel. J'ai vu mourir la Reine de France qui mourut très chrétiennement, mais l'Em- . pereur plus chrétiennement encore de toute manière (3). » Ce témoignage, rendu par un serviteur enthousiaste, mais grave, est confirmé par tous ceux , ecclésiastiques et laïques, qui, comme don Luis Quixada, avaient assisté à la fin chrétienne

(i) a Un crucifijo que alli ténia y una imagcn de Nuestra-Senora que eran las con que la Imperatriz Nuestra Senora murio, loscual me habea mostrado y mandado que los queria tcner, cuando en aquel passo se viese. » Lettre de Quixada au roi Philippe II, Manuscrit Gonzalez. M. Stirling, au lieu de cette image de la Vierge, met un cierge bénit qui venait de Tautel de Notre-Dame de Montserrat.^ Les cierges bénits ne manquèrent sans doute pas au lit de mort de Charles-Quint; . mais quoi de plus positif que ce'paragraphe d'une lettre de Quixada à qui Charles- Quint, lui-même, avait montré où étaient le crucifix et l'image qu'il voulait avoir devant les yeux en motirant? Ce détail est nouveau, mais il est surtout vrai et conforme au double sentiment qui, selon nous, remplit pendant dix-sept ans le cqeur do Charles^uint, et que nous avons dû faire ressortir, parce que les historiens précédents y ont à peine fait allusion.

(2) « Y con decir Jesu acabo el mas principal hombre que ha habito oi habra pongale Dios in cielo. » Lettre du même, Ibid.

(3) u Crco como Christiano que se fue derecho al cielo. Yo vi morir a la reina de Francia que acabô muy cristian^mentei masS. M. le hizo ventaja en todo, etcn

I»iP«

du grand Empereur (1). N'e^t-ce donc pas une réponse faite d'avance à ces accusations directes et & ces insinuations calomnieuses qui attribuent encore à Charles-Quint des crimes dont le remords eût troublé son heure suprême ? Est-ce avec cette calme confiance que serait mort le souverain qui aurait, jadis, violé le droit des getis et fait assassiner les ambassadeurs des rois ses rivaux (2) ? La religion eût-elle été d'accord avec la raison d'État pour^ écarter de sa couche d'agonie les spectres de ses victimes ? Non que nous voulions dire que Charles-Quint, dans la carrière de ses luttes d'ambition, fiit un de ces princes qui concilient les nécessités de la politique avec les vertus des saints rois, comme son aïeul saint Ferdinand ou notre saint Louis, fils d'une mère espagnole. Nous nous contentons de nier ces grands crimes dont sa mémoire est encore flétrie par l'histoire ou la polémique de notre siècle, écho irréfléchi des protestants dont il. fut l'antagoniste constant, et peut-être aussi du petit nombre de ces partisans des libertés politiques qull avait supprimées dans les Castilles et en partie aussi dans les Pays- Bas ; mais ces libertés périssaient alors comme elles périssent encore aujourd'hui, sans laisser de remords aux princes contre lesquels elles succombent ; car à leurs yeux ce sont de dangereuses abstractions, et leurs champions malheureux des rebelles, ou tout au moins des rêveurs insensés.

Par le même sentiment de justice historique, nous estimons que la fin chrétienne de Charles-Quint suffit à réfuter ceux qui lui attribuent contradictoirement ou le fanatisme sombre de son successeur immédiat , ou la mômerie imbécile du dernier de ses petits-fils. Cependant, si en ramenant sa réfiexion sur

(1) Dans la chambre mortuaire ou dans la pièce voisine étaient TarcheTôque Carranza, le prieur Martin Angulo, les quatre chapelains ou prédicateurs, fray Pedro de Sotomayor, le comte d*Oropëse, son frère don Francisco de Tolède, son oncle don Diego, abbé de Cabanas, don Luis d*Avila, grand-commandeur d*AIcantara, G. Van Maie et Gaztelu, qui écrivirent presque tous les mCmes détails et exprimeront les mêmes sentiments que Quixada.

(2) Nous faisons surtout allusion à l'assassinat de Hincon, employé par François I*' dans ses négociations avec Solyman.

son passé, Charles-Quint ne devait pas y trouver de ces attentats contre les lois humaines avec lesquels aucun casuisteneré* concilie notre conscience quand nous allons comparaître devant Dieu, nous avouerons que son cœur de père et sa raison de roi auraient pu entrevoir avec épouvante une révélation prophétique de l'avenir de ses royaumes héréditaires et de sa dynastie. Quels furent, en eflFet, les successeurs du gr^nd Charles-Quint, depuis Philippe II, jurant à Valladolid, le 8 octobre 1589, de consacrer son glaive royal à la défense des privilèges du Saint- Office, et se déclarant prêt à faire monter son propre fils sur le bûcher de Tauto-da-fé , jusqu'à Charles II, qui, dupe de sa superstition puérile, se fait exorciser <;omme ensorcelé, parodie le respect de son ancêtre pour la religion des tombeaux, et legue par un fameux testament toutes ses couronnes à un descendant de ce prince béarnais qui mendiait en vain de Charles-Quint la restitution du petit royaume de Navarre? Ceux qui attribuent uniquement à Tinfluence de l'Inquisition la dégénération de la dynastie autrichienne en Espagne en même temps que la décadence du noble peuple qui avait tenu l'Europe en échec au xvi« siècle et conquis le Nouveau-Monde avec quelques aventureux soldats, regarderaient aujourd'hui, comme bien oiseuse, la question de savoir si Charles-Quint mourut catholique ou protestant... Cette question a été soulevée, cependant. Nous y avons déjà fait allusion et nous en dirons quelques mots encore en racontant comment des rapports faits^ au Saint-Office, sur les derniers instants de l'Empereur, sortit un des chefs d'accusation contre Carranza, l'infortuné archevêque de Tolède (1).

(1) Sftndoval rappelle el Arzobispo de Carranza «/ 4$uHcèuuio l

460 CHAELES-QUINT '

CRARLBSH}I]INT APRES SA MORT. — LES OBSÈQUES. — LES ORAISONS FUNÈBRES. — QUELQUES DISPOSITIONS TESTAMENTAIRES. — TRADITIONS MERVEILLEUSES SUR CHAR- LES-OUINT. — LE SPECTRE. — LE LYS. ■— LA CLOCHE. — LE CYGNE FUNÈBRÇ. — CÉRÉMONIES A BRUXELLES, A ROME ET • AUTRES VILLES. — TRANSLATION DU CER- CUEIL A L*E8CUR1AL. — LE DEVIL DE QUACOS. — LES POÈMES ET LES LÉGENDES. — MARIB-TBÉRÈSe.

Après que Charles-Quûit eut rendu le dernier soupir, le docteur Mathys mit la g'iace d'un miroir au-dessus de sa bouche, appliqua la main, puis l'oreille sur son cœur, constata enfin le décès selon les usages, et déclara, que l'Empereur avait cessé de vivre : « jam mortuus est.. » Le fidèle Quixada s'agenouilla au chevet du lit de son maître, lui ferma les yeux et s'abandonna à sa douleur. Quatre religieux désignés pour veiller auprès du corps jusqu'à ce qu'il fût enseveli, entrèrent dans la chambre et commencèrent leurs prières. Le Moine anonyme, dont nous avons plus d'une fois cité la relation, était un des quatre. Il raconte encore que, pendant que Quixada était sorti pour donner quelques ordres relatifs au service, ses collègues et lui eurent la curiosité de contempler le grand Empereur tel qu'il était dans la première heure de son dernier sommeil. Le majordome avait tiré le rideau du lit ; ils Técartèrent, non sans avoir beaucoup hésité. « Le visage du défunt était plutôt vermeil que pâle, » dît le Moine ; « il était revêtu d'une de ses robes de chambre et » portait sur la tête un bonnet brodé à l'aiguille. Une étoffe de

» soie noire couvrait toute sa poitrine jusqu'à la ceinture ; sur », le cœur était le crucifix de ITmpératrice, et au-dessus de son » chevet l'image de la Vierge. . . » Mais déjà le bruit des pas du majordome se faisait entendre dans la galerie : les quatre religieux tirèrent le rideau et reprirent leui: prière (1) .

Avant les vingt-quatre heures écoulées, le corps étant lavé et embaumé, on le coucha dans un cercueil de plomb qui fut mis dans un second cercueil de bois de châtaignier. Il fallut les bras de dix personnes pour le transporter au pied du maître-autel par la porte de l'appartement qui communiquait avec l'église du monastère. L'archevêque de Tolède, le comte d'Oropèse, le grand-commandeur d'Alcantara et Quixada aidèrent les moines dans ce premier acte des obsèques. Le cercueil, décoré d'un poële de velours noir, resta exposé pendant huit jours sur un catafalque, et, jusqu'au 23 septembre, on s'occupa à tendre toute l'église. Pour cela il fallut envoyer chercher à Placencia deux cents aunes de drap noir qu'on ajouta aux tentures ordir naires qui faisaient partie de la garde-robe de Charles, et dont il se servait pour les anniversaires mortuaires observés si exactement par lui de son vivant. On y employa sans doute la réserve des deux mille couronnes dont, quelques jours auparavant, il avait parlé à Nicolas Seringue (2) .

(1) Telle est la substance da chap. xxxix de la Relation du Religieux de l'Ordre de Saint-Jérôme^ analysée par M. Bakhuizen van dbn Brink, page 53.

(2) Sandoval dit positivement t « Con las mismas coronas si comprà la eera y lutos con que fue s$pultado y si le hizieron las honraa : — Avec les mômes couronnes, on acheta la cire et tes tentures de deuil avec lesquelles il fut enseveli, et Ton fit ses funérailles. » {Hist. del Emperad, Carlos r, tom. ii, page 611.)

M. Gachard, en traduisant ce passage de Sandoval, rappelle que, dans la correspondance de Martin Gaztclu avec le secrétaire Vasqucz, il est fait plusieurs fois mention de 2,000 couronnes ou ducats, que Charles^uint tenait en réser\'e. Ainsi Gaztelu écrit à Vasquez, le 6 décembre 1557, que « quelque puissantes que soient les nécessités de sa maison, TEmpereur ne veut pas toucher aux 2,000 ducats qu'il avait reçus auparavant. » II lui répète les mêmes choses le lendemain. {Sur le séjour de Ckarles-Quint à Yuste^ par M. Gachard, extrait du tome xl des Bulletins de l'Académie royale de Bruxelles^ page 22.)

Même brochure, page 19, M. Gachard cite une liasse de Tinventaire des papiers d*État de Castille à Simancas, où se trouve rarticle suivant :

« N° 119, année 1557. Lettres originales de Gharlesp<}uint, écrites du village

462 CHABLBS-QUINT

Tout était prêt quand arriva don Pedro Zapata Osorio, le corregîdor de Placencia, celui qui avait eu un conflit d'autorité avec le licencié Murga, l'alcade de Quacos. Il venait, escorté de ses greffiers et de ses alguazils, exercer sur le corps de l'Empereur lui-même ces droits de fonctionnaire supérieur dont les empiétements lui avaient valu une disgrâce et sa suspension provisoire. Le licencié Murga se trouvait malade et il ne pouvait, quand il l'aurait voulu, renouveler une lutte hiérarchique sur le cercueil impérial. Le fier et rancuneux corregidor se mit à verbaliser, en prétendant que Sa Majesté étant décédée dans les terres de sa juridiction, c'était à lui qu'il appartenait de constater le décès et l'identité de sa personne, pour garder le corps et en répondre ou* pour le confier à un dépositaire sûr. Il se proposait de choisir comme dépositaire le prieur de Yuste lui-même; mais auparavant il fallait qu'il eût vérifié si la bière contenait réellement l'auguste défunt. En vain le prieur protesta et oflFîrît de se porter garant de l'identité du corps ; le corregidor parla au nom de la loi et de sa responsabilité ! on céda : les deux cercueils lui furent ouverts et il ne les fit refermer qu'après avoir contemplé le visage du monarque qui ne pouvait plus cette fois croiser son sceptre avec la verge d'un corregidor (1).

La cérémonie des funérailles commença alors et dura pendant trois jours, l'archevêque officiant pontificalement à la messe principale, assisté du prieur de Yuste > fray Martin de Angulo, comme diacre, et du prieur de Grenade, fray Luis de Gregorio.

de Xarandilla et du monastère de Yuste à sa fille, la princesse dona Juana, gouvernante de ses royaumes, et à Juan Vasquez de Molina, secrétaire de celle-ci, sur des afTaires d*État, sur la venue de l'Infante de Portugal en ces royaumes, pour accompagner sa mère, la reine de France, et sur d'autres affaires diverses. Il y traite de toutes les affaires publiques sur lesquelles on voit qu'on le consultait ; U$m des tentures de deuil qu'il chargea d'acheter pour faire ses obsèques de son vivant, »

(i) Nous nous appuyons ici sur Sandoval. M. Stirling doute de cette interven» tion du corregidor de Placencia ; mais la vérification était tout-à^fiyt dans les usages. Elle avait eu lieu poyr les restes de l'Impératrice, avant qu'ils fussent déposés au caveau de Grenade, où ce fut le duc de Candie (Borgia) qui se fit ouvrir le cercueil, etc. Voir la première partie, § vu.

ÂPBàS SA MORT. 463

comme sou^diacre. Quinze autres messes basses étaient dites du point du jour à midi ; mais le jeudi on chantait en plus une messe du. Saint-Sacrement, en mémoire de la vénération que Charles-Quint avait toujours eue pour ce mystère. Les Dominicains et les Ck)rdeliers de Xarandilla avaient envoyé une députation pour prendre part aux ofBices avec les Hiérony mites. Parmi les grands seigneurs présents, il y en eut un, à ce qu'il parait, qui avait cru pouvoir faire placer son fauteuil dans le chœur. Quixada, qui se tint pendant trois jours debout, la tête voilée, avec les formes d'un deuil respectueux, ordonna que ce fauteuil fût enlevé, disant qu'il ne souffrirait pas que personne s'assît en présence de l'Empereur I Le commandeur d'Âlcantara survint et prit parti pour son collègue, sous prétexte qu'il avait le double privilège d'être grand d'Espagne et infirme ; mais Quixada invoqua son titre de majordome, et déclara qu'il prétendait exiger de tous les mêmes égards pour l'Empereur mort que pour l'Empereur vivant : qu'ainsi, quiconque ne pourrait se soumettre à l'étiquette en se tenant soit debout soit à genoux, devait s'abstenir de paraître aux offices. Ce débat n'était pas encore terminé peulrêtre, quand le prédicateur fray Francisco de Villalva, désigné ce jouy-là pour pro-. noncer le sermon funèbre, monta dans la chaire. Au milieu du silence d'une attention recueillie, fray Francisco eut des paroles tour à tour si touchantes et si terribles, que ses auditeurs, émus, passèrent alternativement des larmes à cette émotion <r qui fait dresser les cheveux sur la tête (1) . » Arrivé à sa péroraison, l'orateur sembla chercher du regard le personnage éminent à qui il devait s'adresser directement pour lui faire honneur, selon une coutume qui se retrouve ailleurs qu'en Espagne. Il pouvait hésiter entre l'archevêque-primat, le grand-commandeur de l'Ordre d'Alcantara et le comte d'Oropèse. Peut-être même, selon le Moine anonyme, quelques-uns de ceux qui avaient cru

(1) Llorentb {BUtoire de l'Inquisition^ tom. 1*% p. 85), cité par M. fiakhuizen, dit que le sermon de Tray Francisco fit drester les cheveux à tous tes auditeurs^ à qui il plut tant, néanmoins, qu'ils en demandèrent copie pour Philippe IL

464 ÇHARLES-QUlNT

deviner la qualité du jeune don Juan, présent lui aussi à côté de son père adoptif , s'attendaient-ils qu'une allusion au moins appellerait sur lui Tintérêt dû au sang royal (supposition qui appartient au Moine anonyme) (1) ; mais comme si aucune des grandeurs vivantes qui assistaient au sermon ne pouvait prétendre à détourner là moindre partie de Thommage rendu par l'orateur aux restes mortels d'un si puissant monarque, ce fut au cercueil même de l'Empereur que le moine adressa la péroraison de son discours : l'impression fut générale et profonde ; chacun s'y associa ; tous les orgueils s'humilièrent comme si le poêle de velours noir recouvrait le bois doré du trône (2) . Le privilège de s'asseoir pendant les obsèques de l'Empereur se trouvait ainsi aboli indirectement, si c'était réellement un privilège. En eifet, lorsque, l'année suivante, le couvent reçut la visite du duc d'Albe et du cardinal Pacheco, qui y passèrent trois jours et assistèrent aux offices annuels établis en commé- ^moration de la mort de Charles-Quint, jamais ils ne s'assirent . En entrant dans la chambre mortuaire, le duc d'Albe se découvrit, et, malgré le privilège de la Grandesse, ne remit son chapeau sur sa tête qu'en sortant. « Or, » dit le Moine à qui nous empruntons ces nouveaux détails, « en manières de cour, qui en savait plus que le duc d'Albe, proclamé le courtisan le plus accompli du monde par le duc Brancuy .

Les deux autres sermons des funérailles furent prononcés

(1) M. Bakhuizen s'arme de cette supposition du Moine ahonyme, pour dire que le secret de la naissance de don Juan était le secret de tout le monde. Mais le Moine ne rédigea sa relation que lorsque don Juan était reconnu, comme fils de Charles-Quint, par Philippe H, et lui-môme il s'exprime comme faisant une supposition. Quoique un peu plus loin il mentionne encore la présence du jeune prince à tous les offices, il l'appelle don Juan, et, à cette époque, le /lUadoptifée Quixada portait le nom de Geronimo.

(2) Nous comprenons le mouvement de l'auditoire de fray Francisco, en nous rappelant ce que les contemporains de Massillon nous ont transmis de l'effet produit par l'cxorde de l'oraison funèbre de Louis XIV, alors que l'orateur, après avoir lentement prononcé son texte emprunté k Salomon, « Ecce magnus efectus tum^n je suis devenu grand, » se recueillit, promena ses regards sur l'assemblée en deuil, et puis les ramenant sur le catafalque du grand roi, s'écria : « Dieu seul est grand, mes Frères ! »

par le prieur de Grenade et par Francisco de Angulo, le prieur de San-Engracia de Sarragosse.

En présence du correg-idor de Placencia se fit la lecture de Tacte authentique par lequel , conformément au cojjicille du 9 septembre, Charles-Quint voulait, — s'il mourait au monastère de Yuste avant de revoir son fils et si ses funérailles avaient lieu dans ledit monastère , — qu'une fondation de messes pour son âme, pour ITime de l'Impératrice, et pour les âmes de ses père et mère fut instituée avec la rente nécessaire ii ces services perpétuels, prescrivant en même temps, quant à son corps, qu'on le déposerait sous le maître-autel, avec la partie supérieure en dehors, de manière que l'officiant foulât toujours aux pieds la tête et la poitrine.

•L'archevêque de Tolède quitta le monastère le samedi, après avoir préconisé lui aussi l'Empereur : il remercia en son nom le prieur et les moines de l'hospitalité qu'ils avaient accordée au souverain vivant et qu'ils continueraient au souverain mort, jusqu'à ce que le roi son fils eût fait connaître sa volonté. Avec lui partirent les Dominicains et lesCordeliers. Les Hiéronymites achevèrent seuls la neuvaine [novenario], observant les mêmes rites jusqu'au neuvième jour.

Pendant quelques semaines , le majordome Quixada, k secrétaire Gaztelu et le confesseur fray Juan de Régla dressèrent l'inventaire de tout ce que laissait Charles-Quint dans ses appartements de Yuste. Ils se conformèrent, pour en disposer, aux instructions de la princesse régente, qui intervint dans la distribution de divers objets et en réclama pour elle quelquesuns de peu de valeur, avec ce respect jaloux des petites choses qui pourrait paraître puéril chez une princesse si on oubliait que la Régente était la fille de l'Empereur. Ainsi, le docteur Comelio et quelques autres serviteurs auraient désiré les mules, et le docteur Mathys le bidet borgne sur lequel Charles-Quint chevaucha pour la dernière fois ; mais la Régente les réclama pour en prendre soin, comme Chimène avait pris soin du fier coursier Bavieça, après la mort du Campeador. Elle se fit en-

voyer aussi les deux chats du Brésil et le perroquet savant, qui firent le voyage de Valladolid dans une des litières dont se servait Charles-Quint et qui figure encore dans le Musée d*arn^es de Madrid. Sans doute, ce prédécesseur de Vert^Vert, prédestiné au cloître , amusa plus lard les sœurs Clarisses, comme il avait amusé les Hiéronymites, lorsque, quelque temps-après, la Régente abandonna elle-même la cour pour le couvent (1). Par son codicille , qu'on dirait calqué en partie sur celui de son aïeule Isabelle, Charles-Quint recommandait expressément à sa fille de faire distribuer en aumônes, principalement parmi les pauvres de Quacos, le montant des amendes encourues par les déprédateurs dudit bourg et prononcées par le licencié Murga. En aumônes aussi il avait voulu que fût réparti le surplus de son revenu du dernier trimestre de sa vie, étant prélevés les gages de ses serviteurs, auxquels il accordait en outre trois mois d'émoluments comme gratification.

(1) M. Stirllng, qui est tenté de rire en voyant la Régente réclSimerminuUeusement les animaux favoris de son père, lc& appelle des voyageurs incongrt^s {incongruous trâvell^rs), parce qu'ils occupèrent la litière de l'Empereur. Nous nous contenterons de faii-e remarquer que le bidet, quoique vieux et borgne, n'en était pas moins le dernier coursier de Charles-Quint, et qu'il avait droit au privilège que les écuries de^ rois d'Espagne ont long-temps conféré et confèrent peut-Ctre encore au cheval du monarque. — Après la mort du Cid, nul n'avait monté Bavicça , l'écuyer Gil Diaz lui-même ne le promenait plus qu'en la tenant par Ja bride.

Madame d'Âulnoy mentionne deux anciennes étiquettes de la cour d'Espagne, la première relative au cheval, la seconde à la maîtresse du roi :

„ — On m'a dit que lorsque le roi s'est servi d'un cheval, personne, par respect, ne le monte jamais. II arriva que le duc de Médina de las Terres avait acheté un cheval 25,000 écus. C'était le plus beau et le plus noble cheval que l'on eût jamais vu. Il le fit peindre : le roi Philippe IV vit le tableau et voulut voir le cheval. Lé duc le pria de l'agréer; mais il le refusa, parce que, dit-il, il l'exercerait peu, et que, comme personne ne s'en servirait après lui, ce cheval perdrait toute sa vigueur. »

» Il y a une autre étiquette : c'est qu'après que le roi a eu une maîtresse, s'il vient & la quitter, il faut qu'elle se fasse religieuse, comme je vous l'ai dit; et l'on m'a conté que le feu roi étant amoureux d'une dame du palais, il fut un jour frapper à la porte de sa chambre. Comme elle comprit que c'était lui, elle ne voulut pas lui ouvrir, et elle se contenta de lui dire au travers de la porte : « Voya^ vaya con Dios; no quiero ser monjo ; Allez, allez, Dieu vous conduise, je n'ai pas envie d'être religieuse. » RelfHion du Voyage d' Espagne ^ La Haye, mdccv.

Quant aux provisions de l'office et du cellier, au vin , aux drogues de la pharmacie et aux vase§ les contenant, il abandonnait le tout au couvent, sans préjudice des sommes affectées à. chacun des moines et' aux chapelains spécialement attachés à sa personne , en commençant par le confesseur , qui devait recevoir un leg*s de quatre cents ducats, plus une pension annuelle de la mêpie somme. Le plus précieux présent fait par Charles-;Quint au monastère, était le Jugement dernier du Titien , destiné au maître-autel de la chapelle , avec un taberniacle d'albâtre pour le Saint-Sacrement , deux statues représentant l'Empereur et l'Impératrice agenouillés, têtes découverte's , les pieds nus , les mains jointes , en habits de pénitence. Mais prévoyant que Philippe Ilpourrait bien préférer, pour son tombeau, la nécropole royale de Grenade h l'église du monastère, Charles-Quint voulait que dans ce cas le roi remplaçât le chef-d'œuvre du Titien par un retable ou écran d'autel en peinture , comme il conviendrait à son fils et aux exécuteurs testamentaires.

Les serviteurs amenés de Flandre par Charles-Quint figurent tous nominativement dans son codicille, chacun recevant une gratification proportionnée au chiffre de ses gages annuels. Mais avant de suivre les principaux d'entr'eux aux divers lieux où la mort de l'Empereur les dispersa , ne sortons pas nousmêmes du monastère sans mentionner quelques-unes des traditions superstitieuses que les moines de l'année 1558 transmirent à leurs successeurs , comme si le puissant prince dont ils avaient été les hôtes n'avait pu rendre son ame à Dieu sans quelques-uns de ces prodiges qui signalaient la mort des Césars du vieil Empire romain.

L'Empereur venait de passer une heure en prières dans sa chambre , où il se croyait seul , lorsqu'en levant les yeux il aperçut debout près de lui une figure silencieuse enveloppée d'un grand manteau. « Quiêtes-vous? » lui demanda-t-il trouvant un air étrange à cet inconnu. Le manteau s'écarta et

468 CHARLES-QITINT

TEmpereur vit rimage d'un autre lui-même , comme s'il eût ^ été devant une glace. C'était son spectre qui lui apparaissait, afin de Tavertir que sa dernière heure n'était pas loin et qu'il devait se préparer à mourir. Cette superstition est commune à l'Espagne et à l'Ecosse (1) .

Une comète se montra dans le ciel dès le premier jour de la maladie de Charles-Quint, pencha légèrement vers le Nord, s'arrêta au-dessus de Yuste et cessa: d'être visible au moment de sa mort. C'était la septième comète ou la septième fois que le même météore paraissait pendant le cours de son règne, et l'on se souvint qu'une comète chevelue , précédée d'une éclipse, avait prédit aussi, au printemps de Tannée 1539, la mort de l'Impératrice-

Dans le jardin, sous la fenêtre même de Charles-Quint, une tige de lys avait eu, au mois de mai, deux touffes de boutons : une seule s'épanouit ; les pétales de l'autre restèrent closes, quoique ni l'eau ni le soleil ne lui fissent défaut. Mais tout-àcoup, ÈM bout de trois mois , la nuit où expirait le monarque, la touffe tardive fleurit comme la première et exhala la suave odeur qui caractérise le lys. Les religieux, pleins d'admiration, la coupèrent avec respect par l'ordre de l'archevêque de Tolède : ils l'attachèrent au crêpe qui voilait de deuil le tabernacle du maître-autel, où elle brilla plusieurs jours encore de tout l'éclat de sa blancheur et mêla son parfum à celui de l'encens , — offrant à tous l'emblème de l'âme qui, délivrée de sa prison mortelle, s'épanouissait sans doute dans le sanctuaire de la miséricorde céleste.

A Yililla, dans le royaume d'Aragon, était une fameuse cloche douée de propriétés merveilleuses, — parce que, selon les

(1) Cette apparition est rapportée dans V Histoire des faits et gestes héroïques et plaisants de l'Empereur Charles-Quint (Bruxelles 1690), dont nous avons donne un extrait dans notre première partie. Le spectre enveloppé du manteau [cl capotado)y se retrouve dans un drame espagnol que citait souvent le poète Shelley. En Ecosse, on l'appelle le Bodha giass^ ou le IVreath. Walter Scott Ta évoqué dans son iraverley. Ponr les lecteurs de Plutarque et de Shakspeare, le spectre espagnol pourra ressembler plutôt au spectre de César, venant donner à Brutus le fatal rendez-vous de Philippcs.

APRÈS SA MOBT. 469

uns, un ange eu avait été le parrain, ou selon les autres, parce qu'au moment de sa fonte , le Juif-Errant ou tout autre personnage mystérieux qui passait parla, avait jeté, dans le métal en ébullition, ime des trente pièces d'argent données à Judas Iscariote pour prix de la vente du Sauveur. La cloche prophétique de Yililla sonnait d'elle-même , quand un roi d'Aragon quittait cette \ie. Elle avait sonné pour la mort de Ferdinand-le-Catholique.EUe sonna pour la mort de l'Empereur son petit-fils (1)

La nuit du 27 septembre , celle qui complétait la septième depuis la mort de Charles-Quint, au moment où se levait la~ lune , le prieur fray Martin de Angulo entendit un jappejnent. S'étant figuré que c'était un petit chien appartenant aux serviteurs flamands, il sortit de sa cellule et aperçut dans la galerie du cloître plusieurs moinçs penchés sur la rampe : « Mes frères, » leur dit-il, « ce chien va nous importuner toute la nuit si nous ne le chassons dehors; mais les moines : « Père, » lui répondirent-ils , « ce n'est pas un chien ; c'est cet oiseau que vous pouvez voir sur la toiture de la chapelle et qui est venu du côté du Levant. Il a déjà poussé cinq cris avec un intervalle de l'un Il l'autre. » Le prieur étonné, regarda et vit l'oiseau... il était gros comme un cygne, noir de la tète au milieu du corps et blanc du milieu du corps à la queue. Il demeura là encore quelques moments, puis s'envola vers Gargenta-la-Olla ; on le voyait comme en plein jour , tant il faisait un beau clair de lune. Les moines se séparèrent et allèrent se coucher sans plus rien dire ce soir-là. Mais le lendemain , le même oiseau revint de la même direction , se posa encore sur le toit de la chapelle, juste au-dessus du lieu où était la bière de Charles- Quint, poussa les mêmes cris étranges et puis s'envola comme la veille. Il revint une troisième fois, une quatrième , une cinquième , et il ne reparut plus. Les moines furent tous d'accord

(1) Don Jcak de Qiinones : Discurso de ta campana de ViliUa, Madrid, 1025i Volume cité par M. Stirling dans sa troisième édition.

pour déclarer que jamais oiseau pareil ne s'était montré dans le pays. L'évêque de Pampelune , Sandoval , qui raconte cette apparition d'après le prieur Martin de Angiilo , met en discussion si c'était un oiseau étranger ou un oiseau merveilleux : il incline pour l'oiseau merveilleux , à cause de ses cinq apparitions régulières et de sa disparition ; le Moine anonyme, qui l'avait vu et entendu aussi, n'hésite pas à croire au prodige, ' 4'autant plus qu'un autre moine lui apprit depuis que ce cygne, moitié noir et moitié blanc, apparut une seconde fois lors de la mort de la reine de Hongrie. Il conclut en disant que le ciel par la comète, la terre par la touffe de lys, et l'air par l'oiseau, célébrèrent concurremment la mort de l'Empereur (1).

Des services funèbres en l'honneur de l'illustre défunt eurent lieu dans toutes les églises de l'Espagne, et d'abord, à Valladolid, dans l'église royale de Saint-Benoît, en présence de la princesse régente. Ce fut père François Pécheur, qui prêcha sur ce texte du Psalmiste : Ecce^ elongavi fugiens et inansi in solitudinein? « Voici que j'ai fui au loin et je suis resté dans la solitude (2). » L'ex-duc de Gandieloua surtout le monarque, dont il avait été le serviteur et l'ami, d'avoir sagement quitté le monde avant que le monde ne le quittât : il aurait pu citer là-dessus son propre sacrifice, — si c'en est un, aux yeux des saints, de renoncer aux grandeurs de la terre pour s'assurer les grandeurs du ciel , — si c'en est un de sortir du temps avant l'heure pour entrer plus tôt dans Tétemité. Mais l'orateur de la Société de Jésus s'effaça naturellement pour ne parler que du triomphe remporté sur le monde par le glorieux Empereur et proclamer, comme la plus belle de ses victoires, l'acte par lequel il avait mis toutes ses couronnes aux pieds- du divin Sauveur : il réjouit enfin le cœur pieux de la princesse sa fille, en racontant que Charles-Quint lui avait dit à lui-même que,

(1) Voir sur cette appaiition, SANDovAL^tom. II, p. 619.

(2) « Et dixit : quis dabit mihi pcniias sicut colombœ et volabo et requicscam,— ccce elongavi, fugiens, et man»i in solitudinem. w Liber psalmoiitm^ uv, versets 7 et 8.

depuis râg:e de vingt et un an, il n'avait jamais passé un jour sans adresser au Seigneur quelques paroles d'oraison mentale.

Père François Pécheur était trop bon théologien pour afHrnrer que, malgré sa piété et cette pratique dévote de toute sa vie, Charles-Quint était monté tout droit au paradis ; mais, plusieurs années après, pour dissiper tous les doutes, on publia la révélation faite à un frère mineur du monastère de Saint- François de Guatemala, de laquelle il résultait que l'Empereur aurait pu se dispenser de faire pénitence sur terre ou de passer par le purgatoire, puisqu'il n'avait commis de péchés que par l'ordre de Dieu et comme ministre de sa justice divine. Ce bon moine racontait à son lit de mort, qu'ayant toujours aimé l'empereur Charles-Quint, il n'avait jamais oublié de prier matin et soir pour le salut de son âme." Probablement, avant d'aller se faire capucin au Mexique, il avait vu le tableau du Titien. Dans sa vision, les personnages principaux de ce chefd'œuvre s'animèrent. Les démons vinrent accuser Charles-Quint au tribunal de la Trinité : les anges et les saints tremblaient ; Charles-Quint, moins humble que sur la toile du peintre, releva la tète et en appela à Dieu pourqu'il atte.stât la vérité. Dieu non-seulement le justifia, mais encore, tendant la main à l'Empereur, l'admit auprès de lui à la participation de sa gloire. Il est seulement fficheux pour l'histoire que la vision ne spécifiât pas quels étaient les péchés pour lesquels le prévenu avait été transféré (c dans un lieu d'où le révérend capucin le vit sortir plus mécontent que repentant, comme d'une grande prison.»

A l'exemple de père François Pécheur, les orateurs qui firent l'oraison funèbre de Charles-Quint, à Bruxelles devant Philippe II, à Rome devant le Sacré-Collége, se montrèrent plus discrets, tout en exaltant bien haut les vertus de l'Empereur, quoiqu'il eût combattu à la fois le Pape et le Sultan. La cérémonie de Rome, d'après la relation explicative d'un témoin oculaire, rappelait peut-être encore plus l'apothéose païenne

que la canonisation chrétienne, quoique quelques emblêmestle la foi y fussent associés avec les symboles de l'allégorie classique, expression assez générale de Tart au siècle de la Renaissance. La corne d'Amaltliée pour signifier l'abondance, le caducée de Mercure pour signifier l'amour de la paix, y figuraient à côté de la Piété avec sa cigogne, de la Religion avec son pélican, de la Foi avec son calice, etc., etc. Les ornements d'architecture appartenaient à l'ordre dorique, parce que, dit le narrateur qui cite Vitruve, le dorique était, chez les anciens, l'ordre dédié à Minerve, à Mars et à Hercule (1) : — Or, « qui mérita mieux que Charles-Quint d'être comparé à Mars et à Hercule? — Si Hercule vainquit les Centaures, Charles-Quint vainquit les hérétiques ; si Hercule tua le lion de Némée et se para de sa peau, Charles-Quint vainquit les Turcs et para ses soldats de leurs dépouilles; si Hercule délivra Alceste de Cerbère, à qui il trancha ses trois têtes, Charles-Quint vainquit le roi François P% qui avait pour têtes d'armée, l'Ecosse, la Navarre et la France ; si Hercule dompta le dragon, Charles-Quint dompta . Barberousse ; si Hercule terrassa Cacus, Charles-Quint réprima les corsaires et les voleurs, etc., etc., etc., » ainsi de suite, en énumérant tous les travaux du fils de Jupiter et d'Alcmène, sans oublier le service qu'Alcide rendit à Atlas, en soutenant pour lui le ciel sur ses épaules, ce que fit Charles-Quint en soutenant la religion et ses ministres. Il est à présumer que quelques-unes de ces métaphores mythologiques auraient pu se retrouver dans le discours latin que prononça le sermonaire Giovanni-Paulo Flavio , de Naples , lecteur public des écoles de Home, qui fit admirer à tous sa propre éloquence cicéronienne en même temps que les exploits du dernier César (2) .

Non moins éclatante fut l'oraison funèbre prononcée en français, à Bruxelles, par François Bibelot, suffragant de l'évêque d'Arras, éminent prédicateur belge, qui devait porter plus tard

(1) « Miiiervaj et Marti et Herculi œdes doricœ fient : liis cnim diis propter virtutem sine dcliciis sedificia constitui decet. »

(2) Sandoval, Uistoria^ etc., appcndix, p. 027,

la mitre épiscopale ; mais à Bruxelles, ce qui excita surtout Tadmiration, fut le spectacle de la rue, la procession funèbre, vraiment digne d'un Empereur, où Ton vit Philippe II, à pied et revêtu d'une robe de pénitent (1), conduire le deuil avec le duc de Brunswick à sa droite et le duc d'Arcos à sa gtiuche, suivi du duc de Savoie, seul représentant des princes du sang*. Le marquis d'Aguilar portait le sceptre impérial ; le duc de Villaliermosa; le glaive; le prince d'Orang-e, le globe; don Antonio de Tolède, la couronne. Toute la maison de Sa Majesté, au nombre de plus de deux mille serviteurs, et douze cents pauvres vêtus à ses frais, les Grands d'Espagne, les gouverneurs de provinces, les hérauts et les rois d'armes, les pQrte-étendards, les chevaliers des divers ordres, etc. , etc. , formaient im cortège qui, du palais àSte-Gudule, mit deux heures à défiler. Les provinces des Pays-Bas ont conservé encore et entretiennent la tradition de ces pompes, qui ressuscitent un siècle. Une énorme machine avait été inventée pour représenter un des deux éléments sur lesquels Charles-Quint obtint une partie de ses triomphes. C'était un navire avec tous ses gréements pavoises, sur les côtés duquel on avait peint la double conquête de la Nouvelle-Espagne et du Pérou, delaGoulette, la prise de Tunis, de Modon et de Coron, les batailles navales gagnées sur les Turcs, etc., exploits sommairement rappelés en lettres d'or sur la grande voile de soie noire. Au gouvernail se tenait la Charité, vêtue d'une robeécarlate; au grand mât, la Foi, en robe blanche, la croix d'une main, le calice de l'autre, et à la proue, l'Espérance, qui s'appuyait sur l'ancre. Sous les ordres des Trois Vertus théologales, un équipage invisible mettait en mouvement la nef impériale à travers les vagues d'une merde théâtre, d'où sortaient de petites îles pour figurer les Indes! Deux colonnes, avec la devise impériale [plus ultra] étaient peintes sur un étendard emblématique qui, à Bruxelles comme à Rome, faisait de Charles- Quint « l'Hercule chrétien, dompteur des monstres de son temps :

(l) loba^ cspccc de tunique ou de goiitanc.

« JCRB- TIBl HERCLI.BAS SIMPSISTI SIGNA C0LIJV?IA5, IIO!«STBORlM DOMITOR TKMPORIS IPSE Tt'l (1). n

De tous les mérites attribués à Charles-Quint par ces divers emblèmes et par ces devises ou inscriptions en son honneur, celui qui nous touche le plus est la délivrance de vingt mille esclaves des bagnes de Tunis et de Tripoli,

« QL'O CKDB VIGINTI IIILLIA EO BELLO LIBERATA IN PATRIAU BEDL'XERIT. »

Nous aimons à nous persuader que quelques-uns de ces malheureux captifs, rendus à leurs foyers et à leurs familles par le puissant Empereur, étaient dans le cortég^e ou parmi la foule des spectateurs, et bénissaient sa mémoire en versant ces larmes que TAnge de la Miséricorde divine aime à voir tomber sur le registre où l'Ange de la Justice inscrit les erreurs et les actes coupables de ceux à qui est confié le gouvernement des hommes.

Le même sentiment nous fera traduire le paragraphe final de la relation de la cérémonie funèbre de Bruxelles : « Au mo- » ment de TOffrande, ceux qui avaient amené les coursiers ca- » paraçonnés, les bannières et les insignes, les introduisirent » sous les voûtes de Téglise, avec un roi d'armes devant chaque » insigne et devant chaque coursier. Lorsque passa le cheval » recouvert d'une draperie noire (qui était le dernier, et qu'on » appelle le coursier du deuil), un des chevaliers de laToison- » d'Or se jeta à genoux et resta prosterné pendant un quart » d'heure , pleurant abondamment. » — C'était le grandécuyer, M. de Bossu, qui avait été un des camarades d'enfance de l'Empereur, et qui, devant peut-être la vie au généreux élan de son amitié, n'avait jamais cessé d'être son ami.

(1) Le duc de Guise, après la levée du siège de Metz, donna roccasion de parodier le pius uitrà de Charlcs-Quint par la substitution de non ullrà Metas^ et les Parisiens, toujours goguenards, prétendirent qu'il fallait changer tes colonnes d'Hercule en pattes d'écrcvissc, en mettant plus dira au lieu de phis ultra. Le Moyne, de l'Art des Devises^ in-4*', Paris, 1666.

APRISS SA MORT. 475

Heureux les vainqueurs couronnés qui peuvent, à leurs obsèques, faire répandre les larmes de la reconnaissance et les larmes non moins rares de l'amitié ! ( 1 )

Des services funèbres en l'honneur de Charles-Quint furent célébrés, non-seulement dans les g'randes cités de ses Etats, comme Naples, et dans celles où régnaient des membres de sa famille, comme Lisbonne, mais encore dans les capitales des rois qui avaient presque continuellement guerroyé avec lui ou qui avaient renoncé à FalHance espagnole. On en célébra un à Paris, où Henri III se rapprochait peu à peu de Philippe, et un autre à Londres, où la reine Elisabeth dissimulait encore en partie la réaction qui se préparait contre le catholicisme de sa sœur qu'elle remplaçaitdepuispeu sur le trône de leur père Henri VIII : l'abbaye de Westminster, deux semaines après les funérailles de Marie Tudor, entendit chanter un Ueqiiieni pour l'âme de Charles-Quint. — On fit le calcul que plus de trois mille églises en Europe célébrèrent un service funèbre à son intention, avec une dépense totale de six millions de ducats (2) .

Ces cérémonies se renouvelèrent en Espagne lorsque, douze ans plus tard, Philippe II, sans attendre que l'édifice, voué par lui à saint Laurent le jour de la bataille de Saint-Quentin, fût terminé, y fit transférer les corps de son père et de sa mère, interprétant ainsi, sans scrupule, le codicille de l'Em-

(1) Voir dans ïc § II de notre promièro partie, p. 29, ce que nous avons raconté de M. de fiossu-Longuevai. ~ L*amitié de Charles^uint et de M. de Dossu nous a remis en mûmoiro ce que raconte M. Macaulay de raflcction qui unissait depuin leur première jeunesse le duc de Portiand (Bcntiuck) et Guillaume III, si longtemps représenté comme incapable de tout sentiment tendre. — lifstonj of EH' gland.

Sandoval a reproduit la description seulement de la cérémonie funèbre do Bruxelles, qui fut imprimée avec des planches curieuses, par les fameuses presses de Plantiu d'Anvera : — La magniftca e somiuosa pampa funerale^ fatta in Brusellas, el di xxix di décembre udlviii , ueir essequie dello invitissimo Carlo-Quinto, fol. An versa, 1559.

(2) GnsGORio Lm, FUa di Caroh F, Amsterd. 1700 (T. IV, p. 412), citant un récit de la vie et de la mort de l'Empereur par le père Régla, dit que Régla cal» cula que le chiffre de ces services s'élevait à 37,000, tandis que Saavedra n*en comptait que 24,000. M. Stirling remarque que Leti cite ce récit du père RcgU sans dire où il Ta trouvé. Nous croyons que Leti cite un récit qui n'existe pas.

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pereur, qui lui laissait seulement le choix entre le caveau royal de la cathédrale de Grenade et la chapelle de Yuste. En 1570, le roi, qui méditait déjà cette translation, était venu faire un pèlerinage au monastère hiéronymite et y avait passé deux jours, refusant, par respect pour la mémoire de TEmpereur, de coucher dans la chambre où il était mort , et se contentant du petit cabinet y attenant, quoique ce cabinet fût si étroit qu'il y avait à peine la place pour y mettre un lit-decamp (1). Avant de franchir la porte principale, Philippe avait lu cette inscription gravée sous les armoiries impériales : •

DANS CETTE SAINTE MAISON DE SAlNT-JÉROME DE YUSTE,

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