‹ Charles-Quint;Chapitre 45 sur 58 · ANNÉE DE NOTRE-SEIGNEUR · texte numérisé non relu

ANNÉE DE NOTRE-SEIGNEUR

Pour dédommager les moines de Saint- Jérôme, Philippe II leur fit présent d'une coupe d'or et de quelques reliques, d'une copie exacte de la Gloire du Titien^ d'un nouvel autel et de

(1) « Guardando cl respecte al aposento en que muriô su padre, non qucrlendo dormir sino en cl retrete dcl mismo aposento, y tan cstrccbo que apenas cabe una cama pequena. » Citation d'un vieux registre montré à M. Ford, lora de sa visite à Yuste.

(2) Ces inscriptions sont rapportées dans le llandbook de M. Ford, tome l'^ page 552, et dans le Viage de Espana^ de To^iy tome Vil, page 138.

quelques décorations sculpturales auxquelles Philippe III devait plus tard ajouter, entre autres embellissements, les statues de la Prudence, de la Justice, de la Valeur et de la Modération; mais le monastère et même le village de Quacos ne se riésignèrent pas à l'enlèvement de l'illustre mort, sans protester par l'expression allégorique de leurs regrets, comme si pour eux l'Empereur ne mourait réellement que ce jour-là. Lorsque l'évêque d'Alcala, l'évêque de Jaen, don Luis Manrique et le secrétaire Gaztelu, vinrent pour présider à l'exhumation et escorter le corps jusqu'à l'Escurial, ils virent, à l'entrée de Quacos, une peinture représentant la Solitude et le Village personnifiés : la Solitude, les mains croisées sur la poitrine et les yeux en larmes, interrogeait en vers élégiaques l'autre figure, triste comme elle :

LA SOLITUDE. — Que vieus-tu faire ici, Village affligé?

LE VILLAGE. — Nous veuous pour plcurcr nuit et jour, dans ce désert, la perte de notre souverain bien-aimé. Nous ne demandons qu'à égaler le peuple troyen par nos gémissements et nos pleurs ; car notre perte est plus^rande que la sienne.

LA SOLITUDE — Quc personue ne pleure cette mort ni ne se lamente : au lieu de perte et de malheur, elle est plutôt' un triomphe et un événement heureux dans l'éternité. L'Écriture- Sainte nous enseigne que celui qui a été vainqueur de tant d'infidèles ne meurt jamais, mais jouit de la vie véritable en abandonnant la vie terrestre qui n'est que fragile et éphémère (1)

Le couvent proclama ses sentiments par une apostrophe plus directe. Un des religieux, celui-là probablement qui avait fait les vers du Village, adressa ces adieux à l'ancien hôte de Yuste : * Quoique tu ne sois qu'un corps sans vie, ayant laissé dans ce » sépulcre tout ce que tu avais de mortel pour aller jouir, » comme nous le croyons, de la gloire de Dieu, nous remercions » Ta Majesté Césaréenne de la faveur qu'elle a accordée à Yuste

(1) C'est le Moine anonynu! qui nous donne ces détails et cite les pièces allégoriques à la suite de sa relation.

» et à notre Ordre tout entier. Nous sommes fermement per- » suadés que tu as ici, en un an et huit mois, conquis plus de » renommée que pendant tout le cours de ton règne. Quelque » glorieuses et héroïques qu'aient été tes actions, dont Thistoire » consacrera le souvenir, ce que tu as fait vers la fin de ta vie » les surpasse toutes. Ainsi sont faits les hommes : autant ils aij) ment à s'élever eux-mêmes au-dessus de leur niveau, au- » tant ils admirent ceux qui en descendent de leur propre mou- » vement.

» La douleur de te voir enlever à nous, que tu chérissais » comme les tiens , me ferme la bouche . Nous resterons toujours » tes serviteurs déx-oués, tes chapelains fidèles ; mais nous ne » saurions nous empêcher de craindre qu'un jour ne vienne, n où dans ce lieu même on négligera ta mémoire, comme si tu » n'étais jamais entré ici, comme si tu n'avais jamais demeuré » avec nous. . . Ah ! si tu avais su, ô mon seigneur, ce que nous »^ éprouvons, jamais tu n'aurais voulu nous quitter... Mais, » hélas ! impossible de retenir les bras de ceux qui t'emportent » loin de nous. Une prière nous reste : élève-nous bien vite à ce » royaume de béatitude où Dieu Notre-Seigneur t'a fait en- » trer,.. Que ces mots soient la péroraison de mon discours et » le sceau de noire amour: — A tout Dieu a assigné une me- D sure, aufinnament, à la terre, à la mer; à l'amour seul il a » permis d'être à tout jamais sans limite. »

Cette tendre allocution semblait évoquer Charles-Quint luimême, qui répondait au moine-poète par cette consolation dévote :

« Mes bien-aimés, consolez-vous en Dieu : Theurede partir » a sonné pour moi ; ne pleurez pas, je vous en prie. Que je ne » vous voie ni tristes ni affligés à cause de mon départ. Déjà n ma femme et mes enfants doivent être arrivés ; comment » pourrais-je ne pas les rejoindre? J'espère en Dieu. La foi en D sa miséricorde fait ma béatitude ; car, en contemplant » Dieu dans sa grandeur, je sens que tout ici-bas n'est que » misère. »

Cependant, le cercueil impérial commençait sa procession funèbre de la simple chapelle de Yuste à ce monument gigantesque, où se rendaient, de diflférents points, les corps de Tlmpératrice Isabelle, de la princesse doua Juana et des princes don Feraand et don Juan, ses enfants morts en bas-âge, — le corps de la reine Éléonore de France, le corps de la reine Marie de Hongrie, sœurs de Charles-Quint, ceux de la reine Jeanne, sa mère, et de Philippe-le-Beau, son père. Le corps dePEmpereur n'arriva qu au bout de dix jours, le 4 février 1 572, ayant été retenu à chaque relais par quelque cérémonie solennelle. Sa réception fut pompeuse, et les obsèques, faites selon les rites observés pour un religieux hiéronymite, durèrent plusieurs jours. Fray Francisco de Villalva, Tancien prédicateur attaché hu palais de Yuste, eut une seconde fois la gloirç de remporter la palme de l'éloquence par son oraison funèbre, sans être troublé par le roulement de la foudre ; car la solennité fut accompagnée d'une tempête comme celles qui avaient ébranlé le monastère de Yuste pendant la maladie de l'Empereur.

Selon son vœu, Charles-Quint fut enterré à côté de l'Impératrice, sous le maître-autel, dans la position indiquée par le codicille du 9 septembre 1558. Son épitaphe s'adressait à ses descendants et leur disait :

HUNC LOCUH, SIQUIS POSTEBUM CAROLO V

HABITAM GLOBIAM BERUM GESTARUH

8PLEND0RE S0PERAVERI8,

1PSE SOLUS OCCUPATO; CQBTERt

REVERENTER AB6TINETE.

« 0 toi qui, entre tous les petits-fils de Charles-Quint, seras » parvenu à surpasser par tes actions plus éclatantes la splen- » deur de sa gloire, seul tu pourras occuper cette place! Que » les autres s'en écartent respectueusement. »

Philippe, en construisant l'Escurial, « palais, monastère et tombeau, » comme on l'appelle si souvent, avait eu la double pensée de le dédier au saint du 9 août et. aux cendres de son

père :. aussi y avait-il établi une congrégation de Hiéronymites de préférence à tous les autres ordres religieux. Il considérait rédifice entier comme le mausolée paternel, et, dans son plan, le caveau primitif devait contraster par sa simplicité avec le reste (1) . Son fils Philippe III conçut l'idée du Panthéon actuel, crypte octogone décorée des marbres et des bronzes les plus riches, qui ne fut complétée que par Philippe IV, le 16 mars 1 654, jour où la translation des corps deloute la dynastie autrichienne fut l'occasion d'une dernière solennité funèbre dont Philippe II, surnommé le Salomon du temple espagnol, partagea les honneurs avec le grand ancêtre de sa race. Le prédicateur fray Juan de Avenellada avait pris pour texte ce verset d'Ézéchiel : Vaticinare deossibusisiisetdiceseis: ossaarida^ audit e verbum Domini: « Tu prophétiseras sur ces os et tu leur diras : Vous, os desséchés, écoutez la parole du Seigneur (2). » Sa péroraison fut la paraphrase du verset suivant : Hœc dicit Domimis ossibus /lis: egointromittam in vos spiritum et vivetis: « Le Seigneur dit à ces os: Voici, j'introduirai en vous un souffle, et vous vivrez ! » Comme si Philippe II était déjà glorifié dans le sein de Dieu, fray Juan invita sa postérité à vivre chrétiennement ainsi que lui, afin d'obtenir le bénéfice de son intercession auprès de la toute-puissance céleste.

L'église étincelait des clartés d'un millier de cierges. Chaque cercueil fut descendu au Panthéon par trois Grands d'Espagne et trois moines de Saint- Jérôme. Le premier contenait les restes d'Isabelle de Bourbon, première femme de Philippe IV. Celui de Charles-Quint ferma la marche, porté par le premier ministre don Luis de Haro, le marquis d'Abrantès et le marquis d'Aytona. Avant qu'il occupât ïiirne ou sarcophage de marbre noir qui lui était destiné, Philippe IV fit ouvrir le double cercueil. On eût pu croire que la vision d'Ézéchiel allait se réaliser

(1) Ce que nous r<5pétons ici ne nous semble pas en contradiction avec ce que dit M. Gachard, dans un mémoire lu en 1854 à l'Académie royale de Belgique, et dans lequel cet érudit semble douter du vœu fait par Philippe II après la bataille de Saint-Quentin.

(2) Ezéchiel^ chap. xxxvii, IV.

APKÈS SA MORT. 481

littéralement pour le ^and Empereur, tant sa conservation était parfaite ; mais le souffle ou V esprit attendait une parole plus puissante que celle du prédicateur de la cour : Spiritum non liabebat. On prétend seulement que quelques brins du thym qui avait été mis par les Hiérony mites de Yuste, quatrevingt-quinze ans auparavant, dans les plis du linceul, exhalaient encore le parfum des montagnes de TEstramadure. Après avoir contemplé en silence le visage du fondateur de sa race, Philippe IV se tourna vers son ministre et lui dit : Cuerpo honrado ! don Luis: « Corps honoré ! don Luis. » — Très honoré, mutj honrado! répondit don Luis de Haro, « ne pouvant qu'appuyer sur la réflexion par laquelle Sa Majesté, » dit Thistorien de TEscurial , « exprimait brièvement le sentiment auquel peut s'élever la piété chrétienne devant un spectacle semblable (1)1» Charles II, le fils de Philippe IV, dans son exagération superstitieuse de ce culte des morts , transmis héréditairement à tous les descendants de Jeanne-la-FoUe, fréquenta plus qu'aucun autre le Panthéon de TEscurial, aimant à y méditer sur les urnes qui avaient déjà leurs habitants et sur celle qui l'attendait , lui , le dernier héritier de leur palais funèbre (2) . Les

(1) « Exprimiendo Su Magestad en brèves palabras todo aquel sentir a- que se puedc alargar la pîedad christiana en caso semejantc. » Los Santos : Descrip, del Escortai^ p. 156. — Ford*s Handbook. ,

(2) Dans ses Mémoires historiques sur les rois d*Espagne de la maison de Bourbon, le D' Coxe, qui a point Charles II d'après les d^pôches du duc d'Harcourt au ministre Torcy, les papiers d*État d*Hardwicke et les Mémoires du maréchal de Tessé, raconte la scène de Texorcisme et de la consultation d'une sorcière. Il ajoute :

« L'infirme monarque quitta la capitale pour l'Ëscurial en 1700, afin d'échapper à la persécution de ceux qui l'importunaient pour qu'il nonunàt son successeur... Dans cette retraite, il parut recouvrer ses forces et son courage ; mais l'inquiète curiosité naturelle aux malades le flt recourir à une superstition commune en Espagne, et à laquelle son père s'était aussi livré. Il descendit dans le caveau du Panthéon pour y visiter les cadavres de sa famille, espérant que l'intercession de leurs âmes arrêterait les progrès de sa maladie. Le cercueil de sa mère ayant été ouvert, ce spectacle fit peu^d'impression sur lui ; mais le corps de sa première femme lui apparut avec peu de signes do décomposition et le roi fut frappé de revoir son visage presque aussi vermeil que pendant sa vie. Ces traits autrefois bien-aimés, qui triomphaient de la mort, lui inspirèrent l'horreur ; il r9cula en s'écriant : n Je serai bientôt avec elle dans le ciel, » et il sortit précipî-

Bourbons, ses successeurs, avaient dans les veines du sang de cette Marie-Thérèse, femme de Louis XTVj à qui Anne d'Autriche ayant demandé ce qu'elle pensait de sa réception au Louvre : « Je pense, » lui répondit-elle, *« à cette autre pompe qui doit un jour ra'accompagmer aux caveaux de Saint-Denis. » Les Philippe, les Charles et, après eux, Ferdinand ML descendaient donc volontiers aussi aux deux Panthéons de TEscurial ; car, à coté de celui des rois et des reines, il en est un autre, le Panthéon des Infants , communément appelé le Podridero (le Pourrissoir) '^1). •

S'il en fallait croire une anecdote posthume, un riche Anglais, touriste et romancier à Timagination originale , amoureux de l'architecture grandiose et de la belle peinture, M. Beckford, l'auteur de Vatheck , aurait pu obtenir du roi Charles III la faveur de vérifier si, dans son sarcophage et après deux siècles de sommeil , Charles-Quint ressemblait toujours aux portraits par lesquels le Titien lui a donné une seconde vie sur ses toiles magiques. La duchesse d'Hamilton , la fille de M. Beckford, déclare que , pour satisfaire la curiosité de son père, Yurne de Charles-Quint sortit de sa niche, le double cercueil s'ouvrit, et M. Beckford, comme Philippe IV, reconnut le front pâle, le nez légèrement aquilin , la lèvre autrichienne et la physionomie pensive de ce visage dont la main du fidèle Quixada avait fermé les yeux après la mort. Le thym de l'Estramadure conservait aussi son odeur de la montagne (2) .

Puisque nous venons de citer un homme d*imagination , supposons un moment que Tempereur Charles-Quint , comme ses prédécesseurs Charlemagne et Barberousse dans les légendes

tRininent dn caveaa. L'effet de cette émotion terrible sur une santé altérée, fut profond et irrémédiable. Son imagination morbide entretint en luiTidée continuelle de la mort, et il se persuada que Taspect vermeil de la reine défunte présageait sa fin prochaine. » (Mémoire of the kings ofSpain^ etc., tome I*', p. 57.)

(1) Voir dans le ïïandbook de H. Fokd, la belle description de VRteuritU.

(2) H. Ford, en citant cette anecdote, regrette qu'elle ne soit pas fondée sur des documents plus authentiques. M. Stirling semble avoir en vain écrit en Espagne pour obtenir des renseignements plus positifs que le souvenir de la duchesse.

germaniques , pût de siècle en siècle interrompre son dernier sommeil, — il respirerait au moins en se réveillant ce parfum agreste qui, mille fois préférable à tous les baumes prodigués au corps des rois, lui rappellerait le paysage où il avait espéré trouver, au déclin de ses jours, ces joies de la solitude... si douces à Tesprit désabusé de celui qui a passé par les agitations de la guerre et de la politique (1).

Au reste, un archevêque Turpin anonyme a fait aussi de Charles-Qiiint le héros de cette légende, populaire dans les Flandres , où nous le voyons , tantôt vaillant champion de la Chrétienté, comme le fils de Pépin, vaincre son rival Solyman devenu un autre roi Agraman , tantôt visiter en bon bourgeois de Gand, les plus humbles de ses sujets. Dans cette légende, ses prouesses de paladin régalent au Cid; ses bons mots charment les esprits rustiques avec lesquels il ne dédaigne pas de plaisanter familièrement, comme les chroniques monacales et les -correspondances intimes de Yuste nous le montrent s*entretenant avec Nicolas, son barbier, à qui il confie le projet de faire faire ses obsèques de son vivant ; avec Adrien, son cuisinier, à qui il reproche de ménager la cannelle dans ses ragoûts» et avec Pelayo, le boulanger , à qui il recommande de faire le pain un peu moins dur pour ses dents ébranlées.

La muse épique de l'Espagne ne pouvait , pas plus que la légende flamande , négliger le grand Empereur. Malheureusement les trois poètes qui l'ont chanté sont inférieurs à don Alonzo d'Ercilla, quoique deux des trois fussent à la fois soldats et poètes, comme VaMteur de l'Araucana et l'auteur de /)on Quichotte, La Carolea^ de Hieronimo Sempere, n'a pas moins de trente chants et s'arrête cependant au couronnement de Charles- Quint à Bologne en nous promettant la conquête de Tunis. Le

(1) M"* d'Aulnoy, qui avait elle-même fait des contes de fées, raconte en ces termes sa visite au Panthéon souterrain -de l*Escurial. — « L'on descend par un degré de jaspe. Je me figurais entrer dans quelqu'un de ces Ueux enchantés dont parlent les romans et les livres de chevalerie» Le tabernacle, l'architecture de la table d'autel , le degré par où on y monte , le ciboire fait d'une seule pièce d'agathe, sont autant de miracles, etc. » IRelation du Voyage d'Espagne^ tome III,

Carlos famoso^ de Luis de Zapata, en a cinquante, dont le cinquantième n'est plus qu'un résumé rapide , le poète s'apercevant enfin qu'il lui en faudrait rimer cinquante autres s'il voulait parcourir une carrière trop vaste pour le souffle de son Pégase (1). Mais ce n'est ni dans la Carolea de Sempere, ni dans le Carlos famoso de Zapata , ni dans le Carlos victorioso de Hieronirao Urrea, que nous trouverions une couronne poétique dig-ne du plus puissant monarque du xvi® siècle, grand dans le gouvernement et grand dans la guerre, qui, ayant à lutter sans cesse contre des ennemis presque aussi puissants que lui individuellement et toujours prêts à se liguer pour l'attaquer , montra le même sang-froid dans la bonne et la mauvaise fortune , sufiit pendant trente ans , par son génie actif, à combattre et à négocier sans cesse, choisissant avec un tact parfait les généraux et les diplomates les plus capables, supérieur à tous s'il agissait par lui-même, passant pour heureux, mais n'attendant rien du hasard ; accusé enfin d'une ambition insatiable , et « à l'âge où l'ambition des autres hommes est dans toute sa force, » comme le dit Voltaire, prouvant par son abdication qu'il avait été sincère quand il disait préférer à toutes les joies bruyantes de la grandeur et de la gloire .les loisirs occupés d'une champêtre et sainte retraite.

Mais hier encore les poètes pouvaient-ils soupçonner cette sincérité! Charles-Quint n'était-il pas pour eux le froid calculateur, le politique flegmatique, l'ambitieux au cœur de marbre? Comment arracher de cette figure impassible les larmes qui nous intéressent à la colère d'Achille? Comment supposer ce dominateur égoïste susceptible d'admirer une belle

(1) Le critique allemand Boutterweck semble accuser Charlcs-Quint lui-même d*avoir trahi ses poètes par son caractère peu intéressant.

Voir, sur Sempere et Zapata, V Histoire de ta Littérature espagnole de M. Tick- ' Non, tome II, pages 455 et /|56. Boutterweck cite un Charles Victorieux d'Urrea; mais M. Ticknor n*cn parle pas, à moins que ce soit l'épisode du Dialogue sur le vcrilnble Honneur militaire, où le poùtc raconte le duel proposé par François I**" à Charles-Quint.

Sempere était un marcliand, Zapata et Urrea étaient hommes d'épéc ; Urrea avait traduit) comme Charles-Quint lui-mOmc, le Chetalicr délibéré en espagnol.

APRES SA MOKT. 485

nature, un beau tableau, un beau poème ? Comment deTîner enfin qu'au lieu de la sombre tristesse de Tambition désappointée, ce souverain, moitié homme du Nord et moitié homme du Midi, nourrissait cette mélancolie rêveuse où se plaisent les âmes tendres qui se sont vouées aux souvenirs et aux regrets d'un vertueux amour? Voilà ce dont ne se doutaient guère non plus ceux qui, voyant dans l'addication de Charles-Quint le premier symptôme de TafiFaiblissement de son intelligence, ont eu d'autant moins de peine à croire que cette haute raison avait fini par s'égarer dans les pratiques superstitieuses du cloître,

où cependant l'ex-Empereur se montre avec toute la vigueur < de son génie et toute la délicatesse de ses sentiments. Sa correspondance avec son fils et sa fille, les lettres de ses secrétaires et celles de ses serviteurs intimes donnent un démenti à toutes ces histoires qui, inconséquentes elles-mêmes, font de Charles-Quint, dans la même page, un philosophe et un idiot, un sage et un comédien au cerveau fêlé (1).

(1) « Détrompé de tout, parce qu'il avait tout éprouvé, il renonça à ses couw ronnes et aux hommes à Tâge de cinquante-six ans, c'est-à-dire à Tàge où l'am- » bition des autres hommes est dans toute sa force, et où tant de rois subalternes, M nommés ministres, ont commencé la carrière de leur grandeur. — On prétend que n son esprit se dérangea dans la solitude de Saint-Just. En effet, passer lajournéc à » remonter des pendules et à tourmenter des novices, se donner dans l'Église la » comédie de son propre enterrement, se mettre dans un cercueil et chanter son , M De profundis^ ce ne sont pas là les traits d*un cerveau bien organisé. Celui qui » fit trembler TEurope et repoussa le vainqueur de la Perse, mourut donc en dé- » mence. » (Voltaire, Essai sur tes Mœurs et l'esprit (tes Nations.)

Cette folle, que Voltaire faisait dater du séjour de Cl^rles-Quint dans le cloître, remontait plus haut, selon d'autres historiens. En 1843, M. Mignet, citant Gali'Zzi {Storia det gran-ducato de Toscana) et L. Ranke, disait, dans son introduction à V Histoire de ta succession d'Espagne : v Cet homme si actif, dont une partie du monde attendait les ordres, ne donnait plus sa signature qu'avec humeur; il s'enfermait des heures entières dans un appartement tendu de noir et éclairé par sept torches^ etc. » {Notices et Mémoires historiques^ tome H, p. 428.) M. Mignet a dit, depuis, comme nous : a Charles-Çuint 'finit sa vie comme il l'avait pas» sée^ simplement^ avec une noble piété et une grandeur naturelle ! » Nous sommes donc étonné qu'après avoir consulté et mis ingénieusement en œuvre les mômes documents, M. Stirling ait pu dire encore : « Une fois dans les murs de Yuste, il prit toutes les passions, les préjugés et les superstitions d'un moine : Once within the watts of Yuste he assumed ail the passions^ préjudices arid superstitions of a friar. » CMUfr Ufeof cmp. Chartes T, troisième édition, page 261.

Nous croyons avoir interprété le vrai sens de quelques actes invoqués jusqu'ici pour déclarer. Charles-Quint atteint d'aliénation mentale. En signalant surtout, et en faisant ressortir cet amour fidèle et ce culte du deuil que, jusqu'à son lit de mort, Charles-Quint associa dans son cœur à sa dévotion chrétienne, nous ne pouvons qu'être surpris que personne n'en ait été frappé avant nous : ce sentiment caractéristique donnerait seul la clef de certaines particularités qui étaient connues avant les nouveaux documents que nous avons eus à notre disposition. Ce sentiment, que Charles-Quint tenait héréditairement .desa mère, semble, il est vrai, méconnu par son fils, si jaloux continuateur des traditions paternelles, et qui les exagéra quelquefois. Philippe II épousa successivement quatre femmes, et ses descendants directs s'écartèrent plus ou moins de l'exemple de leur grand ancêtre. Dans la branche autrichienne, Maximilien II, nous l'avons vu, donnait un exemple opposé, — au grand désespoir de Marie, sa femme; mais, dans la dernière princesse de la lignée impériale, nous retrouvons à la fois la reine Jeanne, mère de Charles-Quint, Charles-Quint luimême et sa sœur la reine de Hongrie. Cette princesse fiit Marie-Thérèse, dont l'histoire nous dit — . qu'elle survécut quinze -années à son mari, mort à Inspruck (1765), et que, pendant ces quinze années, elle s'entourait des emblèmes de son deuil. Non-seulement Marie-Thérèse n'oublia jamais, le 18 de chaque mois, de descendre dans le caveau des sépultures impériales, pour y arroser de ses larmes l'objet de sa fidèle tendresse; mais encore, le mois d'août tout entier était consacré par elle à célébrer ce triste anniversaire. Elle conservait un portrait de François, représenté tel qu'elle l'avait vu au moment d'être enseveli, et elle aimait à le contempler ainsi. L'Impératrice elle-même avait fait faire secrètement son propre cercueil et avait tissu de ses mains sa robe mortuaire ; enfin, lorsque l'heure dernière arriva pour Marie-Thérèse, on l'entendit plusieurs fois répéter : « Je viens à toi ! »

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