ÉPILOGUE ET APPENDIX HISTORIQUE ET BIOGRAPHIQUE
PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA CHRONIQUE DE ClIARLEfrOUINT. — CIIARLES-QUINT ET SAINT LOUIS. — LES HOMMES D*ÉGLISE. — L*ARGUEVèQUE CARRANZA. — L'iNQUISlTEtR VALDEZ. — PRÉDICATEURS ET CHAPELAINS. — VILLALVA. — AÇALORAS. — VILLACAS- TIN. — SANTANDRÈS. — YELASCO. — SALINAS. — LE PÈRE FRANÇOIS PÉCHEUR, ETC.
Dans le cours de cette chronique , nous avons , soit par allusion, soit plus directement , indiqué quelques analogies entre Charles-Quint et divers monarques ou grands hommes de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne, Dioclétien, Frédéric II, Napoléon, etc. Sous Fimpression des derniers adieux de Charles-Quint au monde et de sa fin chrétienne, nous pourrions trouver encore quelques traits de rapprochement entre l'empereur catholique et le plus saint de ses aïeux, dans cette noble maison de France dont il se glorifiait d'être issu. Pour un tel parallèle, il faudrait accepter littéralement ces légendes monacales dont nous avons mis le sommaire en relief, et encore Charles-Quint ne serait pas un saint comme les moines auraient voulu en faire un, comparé au plus vertueux prince qui ait jamais obtenu la canonisation de Rome. Mais, en parcourant récemment un résumé critique de la vie de saint
Louis, roi dé France, par Le Nain de Tilleraont (1), il nous a semblé y reconnaître le type que se proposaient le Hiéronymite anonyme, le père Siguenza et surtout fray Martin Angulo, le prieur de Yuste, lorsqu'ils nous représentent Charles-Quint comme un héros de la vie dévote. Considérant le saint roi successivement cr comme simple particulier, chargé du soin de » son âme ; — ensuite comme père et chef de famille chargé du » soin de sa femme, de ses enfants et de ses domestiques, — et » enfin comme roi, chargé de la conduite de tout un peuple et » obligé de se conduire en prince chrétien à l'égard de ses su- » jets et des étrangers, » l'historien de Louis IX groupe quinze ou seize chapitres dont voici les sommaires, curieux à mettre en regard de ceux que nous avons cités dans le § VII de la seconde partie de notre chronique : — « Piété de saint Louis. ,, — De son dormir et de son lever: (Use levait la nuit pour prier, » le corps et la tèta prosternés jusqu'en terre) . — Comment saint » Louis passait ordinairement la journée. — Saint Louis va » nu-pieds, porte la haire, reçoit la discipline. — Mortification » de saint Louis dans ses repas. — Des jeûnes de saint Louis. » — Prières particulières de saint Louis. — Respect de saint » Louis pour les reliques. — Quelques dévotions particulières » de saint Louis. — Comment saint Louis passait le Vendredi- » Saint. — De l'humilité de saint Louis, etc. ».
A ce point de vue déjà tout l'avantage est sans doute au saint roi de France qui , menant cette vie ascétique et pénitente au milieu de la cour et des affaires, trouvait le temps de s'y livrer à des pratiques dévotes pour lesquelles « la solitude de l'ermitage et le loisir du cloître » semblent si nécessaires à son moderne historien. Cependant les pieux légendaires des « faits, gestes et paroles » de Charles-Quint à Yuste , n'oublient pas de nous dire que toute sa vie , il avait, lui aussi ,
(1) Voir dans le Journal des Savants (Janvier 185&), un excellent article de M. AvENEL, sur la Fie de saint LouiSy éditée par M. J. de Gaulle. Nous sommes heureux de pouvoir reproduire quelques phrases de M. Avencl , un de nos plus
érudits critiques.
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accompli rigoureusement ses devoirs de chrétieji, et qu'entre autres, il s'imposait l'obligation dépasser deux heures par jour en oraison. Si de nouveaux documents doivent plus tard nous convaincre que Charles-Quint se donnait réellement la discipline, il manquera peu de chose à l'analogie que nous venons d'indiquer entre lui et saint Louis.
Après avoir été édifiés par le récit que l'historien de saint Louis nous fait des vertus domestiques du saint roi, — de son respect filial, — du soin qu'il prenait lui-même de l'éducation de ses enfants pour les former & la piété, — du bonheur qu'il aurait eu de voir trois d'entre eux portés vers l'état monastique (bonheur qui fut accordé à Charles-Quint) , — de la part d'affection qu'il réservait à ses serviteurs, voulant qu'il n'y eût parmi les siens que des personnes « dont la vie et les mœurs fussent honnêtes et réglées et dans une entière pureté, » nous trouverions encore matière au parallèle dans la vie politique et guerrière des deux princes, quoique ici, comme dans la vie privée, la supériorité reste au saint roi. On s'y attend sans doute ; mais il n'en est pas moins vrai que voici quelques traits communs à l'un et à l'autre : « Tillemont « (nous citons son critique) , « rappelant les actions guerrières de saint Louis, et laré- » volte des princes abattue, et le puissant empereur Frédéric II » mis à la raison, et les Anglais défaits à Taillebour^, et l'hé- » roïsme du pieux monarque dans les revers comme dans les » succès, et ses expéditions d'Orient, ajoute : Toutes ces choses n se peuvent faire par une vaillance humaine; mais il faut » avoir tout ensemble et le courage naturel d'un héros et la » grâce du martyr pour pouvoir témoigner la fermeté et l'in- » trépidité qu'eut saint Louis dans sa prison. »
Si Charles-Quint, lui aussi, se montra héroïque dans les revers
comme dans les succès, ce fut surtout contre les infidèles et sur cette terre d'Afrique où il ne fut pas moins admirable après la catastrophe d'Alger que lorsqu'il s'était élancé, à la prise de Tunis, un crucifix à la main en guise d'étendard.
« La libéralité chez les rois est souvent un vice ruineux ;
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» chez Louis IX ce fut une vertu féconde ; ses mains, qui s'ou- » vraient largement pour les pauvres, se fennaient volontiers » à Tavidité des princes et des courtisans. Aussi, tandis que » le peuple bénissait ses largesses, les grands et les heureux » du siècle lui faisaient le reproche d'avarice. » Ici nous nous permettrons de croire que le peuple ne bénit pas toujours les largesses de saint Louis, ou ce prince fut réellement plus heureux que Tempereur Charles-Quint, accusé souvent parle peuple comme par les grands , alors qu'il eût voulu faire peser les charges plutôt sur les seigneurs que sur les classes laborieuses; mais du reste, comme saint Louis, nous Tavons vu, dans les relations vénitiennes, tour à tour vanté à cause de sa munificence et tr-aité de parcimonieux, sinon d'avare.
Mais il est un paragraphe sur saint Louis qui serait d'une application plus exacte à Charles-Quint :
— « Sa raison était si ferme , que dans les choses mêmes où j> ses sentiments intimes avaient sur lui le plus d'empire, il ne V sacrifiait rien de ce qui lui semblait la justice, l'intérêt de » l'État, la dignité et l'intégrité du pouvoir royal, à ses pen- » chants les plus respectables et les plus sacrés. Aussi il témoii» gna en diverses rencontres, que le respect qu'il avait pour » l'Église ne l'empêchait pas de maintenir les droits de sa cou- » ronne contre les usurpations des ecclésiastiques. »
Nous ne poursuivrons pas ce parallèle, car .nous arriverions bientôt aux contrastes, et nous avons voulu surtout rapprocher d'un historien de saint Louis « qui , » dit M. Avenel , « admire plutôt qu'il ne juge » ces bons moines qui , soit pour l'honneur de leur Ordre , soit pour flatter la fille de Charles-Quint , auraient volontiers fait un saint du grand monarque dont notre impartialité doit se contenter d'avoir relevé le caractère moral, si rabaissé par quelques-uns de ceux qui ont le plus exalté son génie politique. Si nous approfondissions le parallèle (on en a établi de plus problématiques depuis Plutarque), nous dirions que, malgré cette familiarité qui lui conserva les sympathies flamandes, cette aimable souplesse van-
tée par un des ambassadeurs vénitiens, cette aflFabilité qui char- • mait les artistes et cette bienveillance du maître pour ses serviteurs reconnue par le secrétaire Van Maie comme par le majordome Quixada, Charles-Quint ne pouvait avoir, dans l'expression de ses meilleurs sentiments, cette douceur facile de saint Louis si bien peinte par Joinville et que le fils de la reine Blanche devait certainement à la longue influence exercée sur lui par sa mère. L'éducation maternelle avait manqué au fils de l'infortunée Jeanne-la-FoUe. Pour les enfants des rois, comme pour les autres, rien ne supplée à cette tendre autorité de la mère qui nous rend meilleurs si nous naissons avec des instincts de bonté, qui adoucit nos aspérités naturelles si nous sommes moins heureusement doués.
Mais il nous reste à raconter ce que devinrent, après la mort de Charles-Quint, les principaux personnages de cette chronique, en commençant par ceux dont Charles-Quint porte la robe dans le tableau du Titien... ce qui nous a probablement inspiré Tidée de la comparaison que nous aurions voulu faire entre lui et celui de nos rois qui porta le cilice monacal sous sa robe royale. Nous parlerons d'abord du dernier venu, l'archevêque de Tolède, justement parce que sa visite au lit de mort de Charles-Quint fut un des textes de la dénonciation qui le conduisit aux prisons du Saint-Office.
Dé Yuste inême, l'archevêque de Tolède écrivit à Philippe II pour lui rendre compte des derniers moments de son père. Sa
lettre est d'accord avec le récit de Quixada; mais le Moine anonyme, dont la relation ne fut évidemment rédigée qu'après le procès de Carranza, raconte un peu différemment les choses. Selon lui, le prélat (qui s'était fait trop attendre à Yuste) n'aurait pas reçu de Charles-Quint un accueil très cordial. Le Moine ignorait les préventions semées dans l'esprit de l'Empereur par les insinuations perfides du grand-inquisiteur , et voici iSbn récit :
« De retour des Pays-Bas, l'archevêque arriva à Yuste la >» veille mê;ne de la mort àe l'Empereur. Dès que celui-ci en
» fut averti, il lui donna permission d'entrer, et après s'être
» informé de la santé de son fils, il dit au prélat qu'il n'était
» pas disposé à parler d'affaires. Le prélat retourna à Quacos
» avec sa suite ^ quoique le prieur eût mis le monastère à sa
» disposition. Après avoir dîné, il revint une seconde fois, vers
» le soir, mais il dut se tenir dans l'antichambre, l'Empereur
» ne l'ayant pas admis. En attendant, don Luis d'Avilà, le
» comte d'Oropèse et Quixada furent successivement intro-
» duits auprès de l'Empereur (1). Chacun d'eux fit des efforts
» pour que l'archevêque pût jouir de la même faveur. Ils n'ob-
» tinrent aucune réponse, mais seulement un signe de tête
» qui équivalait à un refus. A la fin, Quixada interpella le
» confesseur : « — Que Votre Paternité déclare ce qui en est,
» dit-il ; tout le monde ici est d'avis que c'est elle qui détourne
» Sa Majesté de recevoir l'archevêque. — Seigneur don Luis,
» répondit le confesseur, plût à Dieu que tous les prélats de
» l'Espagne fussent ici présents, rien ne me serait plus agréa-
» ble. Mais Sa Majesté, à ce que j'entends, ne veut pas de ce-
» lui-ci, et nous devons nous conformer à ses désirs, surtout
» dans ce moment suprême. » Comme on continuait néanmoins
» à croire que c'était lui qui s'opposait à l'entrevue, il offrit de
» solliciter l'entrée de la chambre pour l'archevêque en pré-
» sence de d'Avila et de Quixada-. Mais, quoiqu'il s'adressât à
» son maître, celui-ci ne répondit mot, et fixant sûr lui uh re-
» gard troublé, sembla lui dire : Et vous aussi, mon père!
») Après cette épreuve, on resta convaincu qu'il n'y avait au-
» cune intrigue de la part du confesseur, mais que l'Empereur,
» dans ces instants, ne voulait pas écouter chose qui ne tou-
» chat au salut de son âme. Quelque temps après, le bruit se
» répandit que Sa Majesté était à l'extrémité ; l'archevêque,
» sans en avoir demandé la permission, entra avec les autres
» seigneurs ; s'étant approché du lit, il dit, entre autres choses^
» à l'Empereur: « Tout est fini! » et se mit à expliquer le
(1) Quixada n'avait pas besoin d*ètre introduit ; il faudrait lire : entrèrent^
tlISTOB^QUE ET BIOGRAPHIQUE. 493
* psaume De Profanais, Ensuite il se retira dans Tintérieur » du couvent, et laissant l'Empereur avec son confesseur et » un autre religieux, il leur recommanda de l'avertir lorsque
* le dernier moment serait venu. Après son départ, le malade » se tourna vers son confesseur: « — Avez-yous entendu, dit- » il, comment l'archevêque a dit : Tout est fini! » — Dès lors, » le mal s'accrut d'heure en heure, et à minuit le religieux » jugea convenable de faire avertir l'archevêque. Ce prélat ac- » courut immédiatement, accompagné des autres seigneurs; » mais ils trouvèrent l'Empereur déjà à l'agonie. Le prélat se » mit à le consoler, mais d'une voix si forte que Quixada dut » le prier de parler plus doucement, et d'avoir égard aux an- » goisses dans lesquelles se trouvait leur maître. Il s'éloigna » donc du lit et se plaça contre une fenêtre de l'apparte- » ment. »
Il faut remarquer, dans ce paragraphe, l'intention de justifier le confesseur fray Juan de Régla d'avoir prévenu l'esprit de Charles-Quint contre l'archevêque de Tolède, — la répugnance pour lui attribuée à l'Empereur, — et surtout la manière dont celui-ci relève ces mots : tout est fini ! qui lui ont été adressés par Carranza.
Après la mort de l'Empereur, le prélat se retira dans son diocèse, où pendant le reste de cette année et les six premiers mois de l'année suivante , il s'occupa exclusivement de ses fonctions épiscopales. Là, s'il entendit dire qu'on mettait en doute que Charles-Quint était mort en catholique orthodoxe , ce bruit absurde ne put que le faire sourire. S'il sut qu'on ajoutait tout bas à ce bruit une variante d'après laquelle il aurait lui-même exprimé, au lit de mort du pieux Empereur et devant son confesseur, des propositions mal sonnantes, propositions hérétiques selon les uns, athées selon les autres , il dut sourire encore. S'il avait dit réellement à Charlës-Quint ; tout est fini^ comment aurait-il pu penser que devant un tribunal quelconque ces parolfes seraient paraphrasées de manière à lui faire dire ; « Tout est fini
» après la mort ; il n'y a pas une autre vie : c'est le néant qui » nous attend dans le gouffre de la tombe ; à quoi bon s'inquié- » ter de ce que deviendra notre âme ?» Un écho de Yuste répétait cependant aux échos du Saint-Office l'équivalent de ces paroles avec tous les commentaires les moins charitables; mais il eût été difficile de bâtir une accusation en règle sur ces paroles seules, malgré le témoignage de fray Juan de Régla. Malheureusement, le primat d'Espagne avait fourni d'autres armes à ceux qui conspiraient sa perte. Quand Job, sur son fumier, s'écriait : Quismihi tribuat ut scribantur sermonesmei? quis mihi det ut exarentur in libro ? (1) « Qui me procurera de » quoi écrire mes discours? Qui me donnera les moyens de les » transcrire dans un livre? » le patriarche de la douleur ne se doutait pas qu'il ne manquait peut-être que d'avoir été auleur pour que le démon ajoutât une persécution nouvelle à toutes celles qui avaient déjà éprouvé sa patience. L'Inquisition s'empara du Catéchisme espagnol, imprimé à Anvers par Carranza, et que l'archevêque croyait si orthodoxe, qu'il disait, dans sa dédicace au roi : « En ces temps dangereux où les hé- I) rétiques sont si empressés à propager l'erreur, il convient » aux catholiques de faire quelques efforts pour la cause de la » vérité. A la requête de plusieurs Églises d'Espagne, j'ai donc 1» composé cet ouvrage en espagnol pour l'usage des simples » fidèles, et je le traduirai bientôt en latin pour en faire profiter » d'autres pays, l'Angleterre spécialement. » Il est vrai que dans la préface le prélat disait aussi :
« Autant que je l'ai pu, j'ai cherché à ressusciter ici l'anti- » quité [antiguedad] de nos pères de la primitive Église, parce » que c'était la plus saine et la plus pure. » Or, ce retour aux doctrines de la primitive Église n'était-il pas aussi prêché par les Luthériens et les autres réformateurs? Dans le corps du catéchisme de Carranza, les censeurs du Saînt-Offlce trouvèrent jusqu'à seize propositions hérétiques, et dénoncées par les expres-
(1) Job, ch. xix, t. 23.
sîons mêmes dont se servait le prélat, expressions qu'on retrouvait dans les écrits de Luther, d'Œcolampade, de Melançhton et autres apôtres de Thérésie, comme si le Protestantisme et le Catholicisme pouvaient parler une autre langue que celle de la Bible et de TÉvangile. Une fois les seize propositions suspectes trouvées dans le catéchisme , la Régente ne douta plus qu'en effet Carranza, atteint en. Angleterre par la contagion protestante , n'eût prononcé, au lit de mort de son père, des paroles qui avaient scandalisé tous les assistants. Elle se prêta à la machination de Valdez, qui, n'osant pas faire arrêter l'archevêque dans son diocèse, lui fit dire, par un courrier spécial, que la Régente l'invitait à venir à Valladolid , pour y voir le roi qu'elle attendait prochainement. Carranza avait reçu quelques avis qui aurfiient dû le mettre sur ses gardes ; mais il pensa que ses amis exagéraient le péril, et il répondit à l'un d'eux qu'il rencontra en route : « C'est la princesse elle-même qui m^appelle, et qui m'a envoyé courtoisement don Rodrigue de Castro. » Or, ce don Rodrigue de Castro, qui l'accompagnait pour lui faire honneur, avait ordre de ne plus le perdre de vue, et d'introduire Talguazil du Saint-Offlce, auprès du primat, quand ils seraient au dernier relai avant Valladolid ; ce qu'il fit le matin, au pointdu jour,ens'agenouillant auprès du lit, et en lui demandantpardond'^xécuter l'ordre par lequel Carranza devait terminer son voyage comme prisonnier de l'Inquisition. Don Diego Raâiirez, président au tribunal de Tolède, qui avait suivi son archevêque, se présenta alors. Non moins respectueux que don Rodrigue , ce magistrat exprima les mêmes regrets, versa comme lui des larmes, mais tira de sa soutane la copie d'un bref récent du Pape, qui investissait l'inquisiteur Yaldez des pouvoirs les plus étendus. Carranza, conduit à Valladolid, en appela en même temps au Roi et au Pape. Philippe II dédaigna de s'intéresser à l'homme qu'il avait promu lui-même naguère à la première dignité ecclésiastique de ses royaumes, en faisant violence à sa modestie. Antonio Perez prétendait connaître un secret qui expliquait cette disgrâce dont Carranza don-
nait peut-être une raison suffisante, lorsqu'un jour qu'il se rendait devant ses juges accompagné de l'évêque de Lérida et d'un autre conseiller du Saint-Office, il leur dit : « Je vais au tribunal entre mon meilleur ami et mon plus grand ennemi » L'évêque de Lérida, qui se sentait atteint par cette réflexion, ayant prié le primat de s'expliquer : « Vous ne m'avez pas compris, » reprit Carranza, « mon meilleur ami, c'est mon innocence ; mon plus grand ennemi, c'est V archevêché de Tolède. » Les trois papes qui se succédèrent pendant son procès, Pie IV, Pie V et Grégoire XIII, en jugèrent ainsi, quoiqu'aucun des trois n'osât complètement l'absoudre. En vain le concile de Trente approuva le catéchisme de Carranza, comme enseignant, selon son titre, la doctrine catholique, et en vain Pie V se déclara prêt à l'approuver par un acte de proprio motu ; en vain ce même pontife enleva la cause à l'Inquisition d'Espagne pour la porter à l'Inquisition de Rome, et en vain celleci rendit une sentence d'acquittement; — comme Pie V mourut avant que cette sentence fût promulguée, le procès recommença sous Grégoire XIII. Ce ne fut qu'au bout de seize ans, dont l'accusé passa huit dans les prisons de Valladolid et huit au château Saint- Ange, qu'il fut mis en liberté, d'après une sentence qui, tout en le reconnaissant innocent, le condamnait à cinq ans de retraite dans le couvent de la Minerve, et le suspendait, pendant ce temps-là, de l'administration de son diocèse. Carranza s'humilia chrétiennement devant une décision qui révoltait toute la population romaine. Lorsqu'il dit pour la première fois la messe, après son abjuration, un concours immense d'assistants lui prouva qu'il avait pour lui de vives sympathies ; lorsqu'il visita les Sept Églises, pour accomplir une des pénitences imposées à son absolution, il fut suivi d'un cortège si nombreux, qu'il semblait parcourir les stations d'un triomphe. Il ne survécut que seize jours à sa délivrance, et mourut en protestant de la pureté de sa foi, quoique, — docile encore à une absurde sentence, inspirée probablement par la peur d'affaiblir l'influence morale de l'Inquisition, — il répétât
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qu'il abjurait tout ce qui ](iouvait paraître suspect dans ses écrits. Ses obsèques furent célébrées comice celles d'un saint; toutes les boutiques de Rome se fermèrent en signe de deuil, le Pape lui-même fit son épitaphe, et aujourd'hui encore il est considéré comme un des plus dignes prélats du siège de Tolède. Il est même des protestants qui, lui pardonnant son zèle contre les hérétiques d'Angleterre, le réclament comme un des leurs, au risque de justifier l'Inquisition d'Espagne d'avoir persécuté celui qui aurait imité, dans le sens de la Réforme, saint Paul se déclarant pour le Christ après avoir gardé les manteaux des bourreaux de saint Etienne (1).
L'archevêque de Séville,le vieux Valdez, avait devancé Car-^ ranza dans la tombe, poursuivant jusqu'au bout son œuvre de grand-inquisiteur. Sous Philippe II, on le pense bien, il n'eut plus à contribuer aux charges publiques sur ses revenus épiscopaux, quoique Philippe fut quelquefois forcé aussi de s'adresser au clergé comme son père dans les crises du trésor (2) .
Tel était le mystère des procès d'Inquisition , qu'on peut charitablement supposer que le confesseur de Charles-Quint, fray Juan de Régla, quels que fussent ses griefs contre l'archevêque Carranza, ne fit pas éclater la haine acharnée qui lui est imputée par quelques-uns, — haine de théologien, haine de moine, haine d'envieux qui se voyait supplanté dans son
(1) C'est Topinion du sehor don Adolfo de Castro dans son Historia de lot Prù* lestantes Espaholes , où le procès de Carranza est raconté avec beaucoup de détails curieux dont nous avons profité, mais sans adopter ses conclusions tout-Àfait improbables et dont l'improbabilité est démontrée par la protestation in extremis de l'archevêque de Tolède. M. Stirling n'adopte pas davantage le Jugement du senor don Adolfo.
(2) Le haut clergé espagnol n'était pas plus juste que la Grandesse, quand il semblait croire que Charles-Quint s'adressait plutôt à lui qu'aux ecclésiastiques de ses autres États. Voir dans le Recueil de Laivz, tome 1*', page 82, la lettre déjà citée de Charles à son frère, pour lui exposer la nécessité où il est de faire contribuer aussi les Églises d'Allemagne : « J'ay aussi délibéré de, avec l'autorité de notre » saint père le Pape ou de la mienne seule^ si faire se pouvoit et que bon vous sem- M blàt, requérir, imposer et exiger ayde et secours des Églises subjectes à moy et au w sainct Empire, sans toutefoys les vouloir grever ni esforcer, mais les traict^ le » plms doulcement que sera possible. •
ambition épiscopale. On a dit que, comme Hiéronymite, il ne détestait guère moins le Jésuite dans le père Borgia , que le Dominicain dans Carranza. Après la mort de son auguste pénitent , fray Juan se rendit à Valladolid, où il attendit Philippe II qui l'accueillit gracieusement , fixa sa pension sur les revenus de la couronne, et plus tard, comme son père, lui confia la direction de sa conscience. Il fut aussi élu prieur du couvent hiéronymite de Madrid, quand la cour se transporta dans cette nouvelle résidence, adoptée finalement comme capitale. Le confesseur de Philippe II abusa-t-il de Timmense crédit que devait lui donner un tel poste? déploya-t-il un insolent orgueil ou une fausse humilité? se montra-t-il avare? compromit-il son sacré caractère dans les intrigues de cour? A en croire le Moine hiéronymite anonyme et le père Siguenza, l'historien de son Ordre , le dénonciateur de l'archevêque de Tolède fut presque un saint , tant il fit bon usage de sa faveur et de ses revenus ; il renvoyait tous les solliciteurs à leurs juges, il distribuait le quart de sa pension annuelle aux pauvres et le reste à ses frères les moines de Sarra^osse ; il n'avait enfin qu'une innocente passion, la bibliomanie. Il mourut en 1574, dans le palais de l'Escurial, léguant toutes ses collections à la Bibliothèque de Santa-Engracia , souvenir reconnaissant de ses premières années, alors qu'il ne possédait d'autres livres que ceux du pieux asile où il avait reçu une éducation gratuite.
L'année suivante (1575), mourut le prédicateur favori de Charles-Quint, fray Francisco de Villalva, devenu aussi un des chapelains de Philippe II , qui l'avait souvent consulté sur les matières ecclésiastiques. Fray Francisco avait prêché devant le roi quelques jours avant sa mort.
Le second prédicateur , fray Juan de Açaloras , dont nous avons mentionné l'élection comme général de l'Ordre de Saint- Jérôme en 1558, conserva cette dignité jusqu'en 1591 et accepta plus tard l'évôché des îles Canaries.
Le troisième, fray Antonio de Villacastin, qui avait dirigé la
construction du palais de Yuste et qui était réellement doué d'un talent naturel pour Tarchitecture , devint le directeur surveillant des travaux de TEscurial. Il remplit ces fonctions pendant quarante ans avec un zèle et une intelligence qui charmaient Philippe IL Le père Siguenza , premier prieur du monastère, l'y trouva déjà vieux , mais toujours actif, et il raconte que fray Antonio eut un bras enflé avec les symptômes qui, selon le chirurgien, rendaient l'amputation indispensable. Il s'était couché, et dans son insomnie il croyait subir déjà les premières douleurs d'une opération deux fois cruelle pour un architecte comme lui qui aimait à manier la truelle. Deux mains palpaient son bras ; mais bientôt, au lieu d'y appliquer le fer, elles le frictionnèrent gi doucement qu'il éprouva un soulagement immédiat. Il se leva plein d'espoir et il guérit , ne doutant pas que saint Laurent lui-même ne fût venu le toucher miraculeusement. Le ipère Siguenza partagea cette pieuse idée. Fray Antonio, qui vécut jusqu'à quatre-vingt-dix ans, put voir la partie de l'Escurial appelée le Temple [el Templo) terminée, et il posa pour une des figures à fresque dont Luis Cambiasso décora le dôme. Mais la dernière année de sa vie ses yeux se voilèrent d'une cataracte. Il désira être enterré sous le seuil de sa cellule, voulant, lui aussi, avoir sa place dans ce pompeux mausolée dont il avait été un des architectes.
Le quatrième chapelain de Charles-Quint^ fray Juan de Santandrès , alla s'enfermer dans son couvent de Talavera , où le père Siguenza prétend qu'il lui fut donné de prédire le jour et l'heure de sa mort.
Panni les autres religieux qui s'étaient rendus agxéables et utiles à Charles-Quint, nous ne pouvons que nommer fray Bernardine de Salinas, un de ses lecteurs, frère du célèbre docteur Velasco, docteur lui-même de l'Université de Paris, et qui, admis au nombre des moines de l'Escurial, était consulté souvent par Philippe II ; — fray Lorenzo de Lossar , qui avait été chargé de l'achat des provisions de bouche; — fray Juan de Villamayor , venu du monastère del Parral de Ségovie pour
diriger la musique de la chapelle ; — fray Antonio d'Arila, organiste, et fray Marcos de Cardona, contre-basse, entre lesquels , pour suivre les instructions de son maître, Quixada répartit une gratification de 1,190 ducats, à laquelle participèrent les parents du maître de chapelle, mort trois mois avant l'Empereur , les ténors , les basses , contre-basses , et autres chantres dont nous perdons la trace après cette mention dans le Manuscrit Gonzalez.^^onhlions pas non plus le moine lettré et bibliomane , fray Fernando de Corral, qui fat un des Hiéronymites de Yuste à qui le corregidor de Placencia confia le dépôt du corps de Charles-Quint jusqu'au jour, où le roi Philippe II aurait fixé le lieu de sa sépulture définitive.
Le plus illustre des pieux personnages qui visitèrent Charles- Quint à Yuste, est le père François Pécheur, comme il s'appelait humblement, ou le grand saint François Borgia , comme l'appellent ceux qui, non sans raison, trouvent un double sujet d'édification dans un nom, grand parmi les grands du monde, non moins grand parmi les saints du ciel , s'il est une aristocratie sur les degrés du trône de l'Étemel. Mais quel que soit son rang là haut, fuyant les honneurs sur la terre, Tex-duc de Gaûdie, lorsqu'il eut prononcé l'oraison funèbre de Charles- Quint , dut obéir cependant à la Régente qui lui confiait une nouvelle ambassade secrète pour le Portugal. A son retour, il se rendit à Rome auprès du père Laynez, successeur de Loyola au généralat de la compagnie de Jésus ; il fut deux fois nommé vicaire-général , et féconda la pensée du fondateur par ses inspirations personnelles comme par l'intelligence avec laquelle il exécutait les missions diverses dont il était chargé, — multipliant les maisons de l'Ordre, maintenant ses règlements ou y suppléant par des règlements nouveaux, s'intéressant surtout au progrès de l'enseignement , prêchant lui-même et écrivant sur l'art de prêcher. Les Jésuites se proclamaient les soldats de la foi par excellence ; dans les métaphores du père François, soldat avant d'être moine , on retrouve tout naturellement les réminiscences de sa première profession . comme lorsqu'il dit :
« Que le prédicateur se persuade qu'il est une pièce d'artillerie » dont Dieu se servira pour battre en brèche et renverser les » remparts superbes de Babylone ; mais qu'il se défende de » tout orgueil dans cette guerre ; car il n'est que le canon, le » boulet ou la poudre, matière lourde et froide, poussière noire » et sale , qui n'est d'aucune efficacité jusqu'à ce qu'elle soit » enflammée par une étincelle du feu divin (I). » Brûlant luimême de ce feu sacré , il avait refusé une première fois d'être Général de l'Ordre ; mais , à la mort du père Laynez , en 1565, on triompha de sa répugnance, et ce fut lui qui le remplaça dans le généralat. Cette dignité ne J^alentit pas son zèle, et, malgré ses travaux, comme chef de son institut, fidèle à la loi d'obéissance, il ne résista pas au désir que lui témoigna le Pape de l'attacher à la légation de son neveu, le cardinal Alexandrin, qui allait en Espagne, en Portugal et en France, solliciter auprès des princes chrétiens une ligue contre les Turcs. Cette mission était digne de l'ancien compagnon d'armes de Charles-Quint. Le père François, en débarquant à Barcelonne , en 1571 , put reconnaître que l'absence est quelquefois un excellent correctif du proverbe qui veut que nul ne soit prophète dans son pays. Les soupçons contre l'orthodoxie de son Ordre étaient bien oubliés. On le reçut comme un saint ; le roi et le cardinal Espinosa le saluaient par lettres autographes dont un de ses fils était le porteur ; une foule de dévots s'agenouillaient sur son passage, implorant sa bénédiction. A Valence, son fils aîné, le duc de Gandie, l'attendait aux portes de la ville avec toute la noblesse valencienne. A Madrid, Philippe le suppliait de tenir un Infant sur les fonts baptismaux. De son côté, il off'rit à Philippe, de la part du Pape, un fragment de la vraie croix pour ce reliquaire de l'Escurial qui devait bientôt surpasser le trésor de Saint- Marc de Venise. En Portugal , mêmes hommages à la cour et
(1J Tratûdopara los prcdicadores. Cet ouvrage a été traduit en latin parle père Oeza, son:) ce titre : D^ ratione concionandi seu de predicatioM ewtnçetica
chez le peuple, le cardinal Henri réclamant la faveur de regarnir lui-même la garde-robe de cet ex-prince , que le voyage avait usée ; car le père François ne se dépouillait pas fouiours la nuit de ses vêtements du jour. En France, enfin, Charles IX et sa mère', Catherine deMédicis, allèrent audevant de lui. La reine-mère lui demanda son chapelet , comme persuadée que la Vierge se montrerait doublement propice à. des prières récitées avec le rosaire de celui qui mettait un zèle si ardent à la propagation de son culte.
Le père François Pécheur repassa les Alpes avec une santé minée par les fatigues et les austérités : sa piété envers la mère de Dieu , lui avait fait faire -le vœu d'aller en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette ; rien ne put l'en détourner; mais il fit une halte à Turin, puis une autre à Ferrare, et il fut ensuite forcé de prendre une litière pour continuer sa route jusqu'à Rome. Pie V étant mort on pensait à l'élire au trône pontifical : on n'y renonça qu'en voyant qu'il n'avait lui-même que peu de temps à vivre. En 1617, le cardinal duc de Lerme , son petitfils, preiHier ministre de Philippe III, obtint du Pape la translation de son corps dans l'église des Jésuites de Madrid, où son intercession fit un si grand nombre de miracles , qu'en 1624 Urbain VIII le béatifia. Les miracles s'étant multipliés , Clément IX le canonisa en 1671.
LE PAPE PAUL IV CT I.A FAMILLE bE CHARLES-QUINT. — FERDINAND ET MAXIMI- LIEN. — DON CARLOS ET PHILIPPE II. — LE DUC D*A1.BE. — LA REINE MARIE DE HONGRIE ET LA PRINCESSE JUANA. — DON JUAN, QUIXADA ET DONA MAGDALENA.
Si, pendant la lutte de Charles-Quint et de Paul IV, les pieux personnages que nous venons de mentionner, durent quelquefois, à cause de leur robe et de leur nationalité , hésiter entre l'Empereur et le Pape, ceux d'entre eux à qui il fut donné de leur survivre , pouvaient-ils long-temps s'empêcher de reconnaître que la politique du chef spirituel du catholicisme avait été plus
fatale à TÉglise romaine elle-même qu'au chef temporel qu'il menaçait de frapper de ses foudres? Paul vécut et régna jusqu'au 13 août 1559. Au bout de ses quatre ans de pontificat, nonseulement Rome catholique avait perdu l'Angleterre et l'antique Scandinavie; mais encore Genève et Wittemberg l'emportaient sur Rome dans les États germaniques et lui disputaient les Pays-Bas. La haine irréfléchie de Paul contre Charles-Quint l'avait déjà bien mal inspiré dans ses relations avec Marie Tudoï. Quand à cette reine ultrà-catholique succéda Elisabeth , un autre sentiment dicta la conduite du Pape envers la seconde fille dé Henri VIII, qui, avant d'abjurer la religion que lui avait imposée sa sœur, avait intérêt à ménager les catholiques de son royaume et tenait à être reconnue par le Saint- Siège. Jamais a la prudence du serpent et la douceur de la colombe » n'auraient été plus nécessaires au successeur de saint Pierre. Au lieu d'imiter la modération religieuse que Charles- Quint avait recommandée à Marie Tudor , lors de son avènement, et à son fils, lors du mariage, Paul, emporté par son caractère et l'orgueil de sa prérogative , insulta Elisabeth qu'il aurait dû flatter adroitement, et contribua ainsi à la réaction protestante. Les prétentions absolues de la suprématie papale effrayèrent cette princesse , jalouse elle aussi de ses droits , mais que tous ses instincts de reine despote devaient tenir en garde contre l'esprit démocratique de la Réforme.
Il en fut de même en Allemagne. Là, si le successeur de Charles-Quint n'eût été son frère, s'il n'eût pas été impossible en quelque sorte qu'un petit-fils de Ferdinand-le-Catholique se déclarât protestant comme la seconde fille d'Henri VIII, Paul IV risquait de faire incliner l'empereur Ferdinand vers les doctrines de Luther, et il le força pour le moins à une alliance plus intime avec les ennemis déclarés de Rome.
Sous prétexte que la résignation de Charles-Quint était nulle, n'ayant pas été faite entre les mains du Pape, son suzerain, que trois électeurs sur sept devaient être déchus du droit d'élire, étant devenus Luthériens, et que le roi des Romains était à bon
droit soupçonné d'hérésie à cause de ses complaisances envers les co-signataires du pacte de Passau, Paul IV déclara s'opposer à la transmission de la couronne impériale sur la tète de Ferdinand. C'est depuis cette époque que les Césars germaniques renoncèrent au sacre papal.
Le sacre papal, sans doute, avait pour les Césars l'avantage de leur conférer une grande autorité morale , mais pour TÉ-
glise il avait aussi celui de constater devant le peupler la suprématie pontificale. Vingt-sept fois, depuis Charlemagne jusqu'à Charles-Quint , les Césars du second Empire d'Occident avaient fléchi le genou et courbé le front sous la main qui se vantait de pouvoir donner et ôter la couronne impériale. Lorsqu'un troisième empire fut fondé par Napoléon, les treize successeurs de Ferdinand s'étaient volontairement passé de Tonction du chef spirituel de la Chrétienté. Les plus pieux se souvenaient sans doute que, pendant les trente-six ans de son règne, Charles-Quint avait vu se succéder au Saint-Siège sept papes dont aucun n'avait été constamment son allié, et à deux desquels il avait été contraint de faire une guerre à outrance , — ces pontifes se laissant égarer jusqu'à faire plus que des vœux contre lui dans sa lutte contre les Turcs et les protestants {!)•
Nous avons déjà dit comment Timpolitique antipathie de Paul IV servit, à la popularité de Ferdinand. Ce prince dut* reconnaître que son frère aîné lui avait toujours tenu parole , lorsque , obligé de l'écarter une première fois du trône des Espagnes, une seconde fois de la couronne impériale, il lui promettait en dédommagement d'être pour lui un frère dévoué.
(1) Au momcDt do Télection i l'Empire, Léon X se prononça en faveur de Charles-Quint; mais la veille encore il avait fortement recommandé François I*^ Adrien, quoique ex-précepteur de l'Empereur, né fut pas d'abord très bien disposé pour lui; car, tout en lui écrivant qu'il serait heureux de le voir arriver à Rome pour le sacrer de ses mains, il commençait par lui refuser de créer, à sa recommandation, trois cardinaux nouveaux, sous prétexte qu'il y en avait déjà trop ; Clément VU le força à lui faire la guerre ; Paul UI intrigua avec les protestants d'Allemagne ; Jules lU lui montra peu de bonne grâce (Marcel ne régna pas un mois) ; Paul IV se déclara son ennemi mortel.
Ferdinand régna jusqu'en 1564, laissant neuf filles et trois fils dont Taîné lui succéda sous le nom de Ma:timilien II.
En 1580, le couvent des Royales-Déchaussées de Madrid vit arriver dans sa paisible enceinte la fille aînée de Charles- Quint, l'impératrice Marie. Cette veuve de Maximilien II emmenait avec elle une des jeunes archiduchesses, la princesse Marguerite , qui devait y prendre le voile. Probablement l'impératrice Marie avait fini par pardonner à son époux ces torts domestiques à propos desquels elle avait porté plainte à son père. Charles-Quint, on se le rappelle, ne s'était pas pressé d'interposer son autorité dans ce ménage princier. C'était lui qui avait choisi Maximilien pour son gendre , et Maximilien semblait jusque-là justifier tous les augures d'un tel choix. Il s'en montra plus digne encore par la suite comme empereur sinon comme mari. On retrouve le portrait de Charles- Quint, lui-même, dans ce que disent de Maximilien II les historiens allemands. D'après les documents contempoains, Maximilien comme Charles-Quint « pçirlait les langues des diverses nations de l'Europe; il connaissait leurs usages caractéristiques , leurs vertus, leurs défauts, leur littérature, leurs proverbes, leurs dictons plaisants , et il avait l'art d'adapter ses manières à celles de chaque individu, selon sa nationalité : — affable avec les Italiens, franc avec les Allemands, d'humeur facile avec les Bohémiens, vif avec les Hongrois, grave avec les Espagnols, gagnant tous les ambassadeurs et les princes étrangers par les grâces de sa personne, le charme de sa conversation et la fine expression de sa physionomie, quoique quelques-uns prissent son amabilité naturelle pour delà duplicité politique. » Maximilien II avait enfin le goût des arts; il cultivait la botanique dans son jardin, faisait des expériences en métallurgie, et entretenait la meilleure musique du temps dans sa chapelle (1)
(1) Dans un articlo de Revue périodique : « Uistorisch poUtische Zfitschrtfl^ n M. L. Rankb fait ce portrait de Maximilien, et cite le journal turc de Garlach {Turkischfs Tagebuch)^ eXl' Autriche Luther ienne^ de Raupacb {Bvangelisches Otttreich)^
Ferdinand son père avait oublié son éducation espagnole pour se faire Allemand en toute sincérité : Maximilien poussa plus loin que lui encore le dévouement à la nationalité germanique ; espérant rétablir l'unité de TEmpire par la tolérance religieuse et rallier tous les princes et tous les États contre les Turcs (autre pensée de Charles-Quint) , il se serait peut-être laissé aller jusqu'à adopter le culte protestant, qui était 'devenu celui delà majorité de ses sujets, lorsqu'il reconnut que les protestants d'Allemagne étaient déjà divisés en deux grandes sectes se haïssant entr'elles plus que les premiers Luthériens n'avaient haï les Papistes... Il comprit alors pourquoi Charles -Quint avait eu tant d'objections contre le protestantisme , et nonseulement il resta catholique , mais , trahi dans son zèle pour les intérêts allemands, il se rapprocha de Philippe II, séduit d'ailleurs par une alliance matrimoniale qui lui offrait la chance de réunir sur la tête d'un prince de sa race les couronnes de Charles-Quint ( 1 ) .
La fortune réservait à Maximilien la gloire d'opposer une barrière à la dernière invasion de Solyman ; mais s'il avait été plus franchement soutenu par les princes allemands, il ne se fût pas contenté d'arrêter les Turcs en Hongrie. Plus heureux du moins, que Charles-Quint en cette circonstance, il put voir sous son étendard un concours de chevaliers de toutes les nations qui se rai-
qui semblent avoir oux-mômes traduit la relation du Vénitien Micheli. « Questo ha tan gracia in tutte le attioni c cosi bel procedcrc, e belle manière da aflettionarsi ogn*uno, che c cosa marivigliosa, cou una gravita c dolcezza contcmpcrata cnsieme mediantc una ajlegreza che demostra neirestoriore, accompagnata de una tal viveifza d'occhi che non si puo desidcrarc cosa ni più viva nù più amabile; benche alcuni prendono qucsta prontezza a^'iderc ton ciaschcduno pcr duplicita. nelazione diMiehtti^ 156^.
(1) Melanchton, qu'on a appelé le Fénélon de la Réforme et qui eut des adversaires protestants plus durs que Bossuet, disait en mourant : « O mon âme, tu vas entrer dans la gloire céleste, tu vas voir Dieu et le fils de Dieu ; tu vas être délivrée de toutes les tribulations et de la haine implacable des théologiens. » — « Multas amaras quasi potiones hausit Philippus Melanchton et concoxit tacendo et tolerando» {Camerarius devita MelanchloniSy chap. lxxxvi). \ o\tV Essai histo^ rique sur Vépoque de Ferdinand I" et de Maximilien //, par le professeur Rankb {Historisch polit ische Zeitschrift^ 1832), traduit en anglais par sir Alex, and lady Duff Gordon.
liaient enfin dans la haine commune des Turcs. Maximilien entrait en campagne avec le jeune duc de Guise et d'autres nobles français, avec les ducs de Mantoue et de Ferrare, avec des capitaines anglais et entr'autres John Smith, l'aventureux voyageur. La Diète lui avait accordé un subside libéral. Deux habiles généraux , le comte de Salm et Schwendi Tattendaient avec deux années & Coraorn et à Caschau ; un troisième , le comte Zrini, était à la tête des Hongrois dans les plaines de Raika ; mais, à l'approchede Tennemi, ce chef intrépide se jeta dans la place importante de Szigeth , dont les Turcs voulurent s'emparer d'abord, Solyman n'était plus jeune; affaibli par l'âge, souffrant de la goutte comme son ancien rival, il se faisait porter en litière : il n'en conservait pas moins toute la fougue et toute l'impatiente irritabilité de sa jeunesse. Il fut bientôt maître de toutes les fortifications extérieures et fit donner un premier assaut à la citadelle, puis un second, le 29 août 1566, annivei'saire de la bataille de Mohacz. Quatre jours après les Janissaires avaient pratiqué une mine qui fit une explosion terrible*. Zrini , ne voyant pas arriver le secours qu'il attendait, se prépara à mourir en héros... il s'élança au milieu des Turcs et tomba blessé. On le porta vivant sur l'affût d'un canon pour lui trancher la tête. Solyman ne put être accusé de cet acte de cruelle vengeance. . . il avait cessé de vivre pendant la nuit, entre le troisième assaut et le dernier. Son visir avait soigneusement caché cette mort subite du Sultan, qui fut ramené* sur un char funèbre à Constantinople et inhumé sous les voûtes de la grande mosquée de Souleimaneih, où, depuis 1558, reposait Roxelane la Russe.
Lorsque Maximilien reçut la tête du brave comte Zrini, que lui envoyait le grand-visir, il aurait éprouvé un vif remords de la lenteur de sa marche, s'il n'avait vu autour de lui des chefs mécontents, et s'il n'avait appris tout-à-coup qu'on préparait à Vienne, en son absence, une sédition, d'accord avec le fameux Wilhem Grumback. Ce capitaine de condottieri allemands, rappelait Franz de Sickengen qui, lors de l'élection de
Charles-Quint à l'Empire, fit payer son influence aux deux candidats tour à tour , à l'exemple des électeurs de l'Empire. Se croyant menacé sur ses derrières par la guerre civile, Maximilien ne put donc profiter même de la mort de Solyman et de la retraite des Turcs ; il conclut une trêve après avoir continué faiblement la guerre jusqu'en 1570.
La fin tragique de l'Infant don Carlos ne fut pas sans influence sur le revirement de politique qui se manifesta chez l'empereur Maximilien. L'héritier présomptif de Philippe II n'avait pas trompé non plus les pronostics de son aïeul. On dit cependant que Maximilien était très prévenu en faveur de l'Infant, qui devait épouser sa fille Anna, lorsque Carlos fut arrêté et périt fatalement dans sa prison.
Il n'entre pas dans le plan de cet appendice de raconter ni les événements qui appartiennent à l'histoire connue du fils et du petit-fils de Charles-Quint, ni même ces épisodes de l'histoire secrète dont les romanciers et les poètes dramatiques se sont emparés. Quant à Maximilien, îl mourut en 1576, laissant avec sa veuve huit enfants des seize qu'elle lui avait donnés, et dont l'aîné, Rodolphe, fut son successeur.
Veuf de Marie Tudor, Philippe aurait Wnilu épouser la reine Elisabeth, qui lui laissa croire pendant quelque temps qu elle ne repoussait pas ses prétentions. Philippe finit par deviner cette coquetterie politique et se retourna du côté de l'Infante de Portugal, sa cousine; mais* il la laissa de nouveau à sa vie solitaire pour demander la main d'Elisabeth, de Valois, fille d'Henri II, déjà fiancée à son fils don Carlos. Ce fut le duc d'Albe qui alla épouse», en son nom, la princesse française. A son arrivée en Espagne, Elisabeth put assister à l'auto-da-fé de Valladolid, cet auto-da-fé qui donna, dit-on, à Philippe, l'occasion de prononcer devant don Carlos, son fils, les paroles fanatiques si souvent citées : « Si naon propre fils était un » hérétique comme vous, » dit-il à don Carlos de Cesa, une des victimes, qui implorait sa grâce en passant sous le balcon réservé au roi et à là cour pour ce spectacle, « je
» mettrais moi-même le feu au bûcher sur. lequel il serait » monté. » — Remarquons seulement qu'il était assez difficile que le roi parlât ainsi à Tun des condamnés du haut de son balcon.
Veuf une troisième fois, Philippe épousa, en quatrièmes noces, Anna, fille de son beau-frère Maximilien II , au refus de Marguerite sa sœur, dont il avait demandé d'abord la main et qui préféra se renfermer dans un cloître. En épousant sa nièce , Philippe II remplaçait pour la seconde fois son fils auprès de sa fiancée. Anna lui donna entre autres enfants son successeur Philippe III. Il vécut lui-même jusqu'en 1598. Comparé à Tibère par les protestants, ce monarque devra du moins à notre chronique, — sévère aussi, mais impartiale pour lui, — une vertu que ses historiens les moins défavorables lui refusaient comme les autres, l'amour filial. On ne dira plus qu'il força son père d'abdiquer en le menaçant de le détrôner, ni qu'après l'abdication de l'Empereur, jaloux encore de ses prétendus regrets, il hâta sa mort par une horrible ingfratitude.
A côté de 1^ figuxe du sombre et inflexible Philippe II, l'histoire place celle du duc d'Albe, dont la vie militaire et politique appartient moitié au règne del'Empereur et moitié à celui du roi d'Espagne. Conseiller des mesures sévères et toujours prêt à les exécuter avec une rigueur qui allait jusqu'à la cruauté, le grand capitaine parut plus grand sous le fils que sous le père, car sous Philippe II aucune gloire guerrière ne pouvait plus se comparer à la sienne. Agé de soixante-treize ans, retiré de la cour, exilé même ou du moins en disgrâce, il répondit sans hésiter à l'appel de son maître, quand fut ouverte la succession de l'aventureux don Sébastien, en Portugal : trois semaines suffirent pour lui conquérir ce royaume , dont un dernier prince de la maison d'Aviz disputait la couronne au fils de Charles-Quint et de l'impératrice Éléonore. La catastrophe de don Sébastien avait donné aux Portugais un roi-cardinal, don Henriqùe, et Philippe avait attendu tranquillement le décès de ce prince sans postérité. Il eut moins de
patience quand fut proclamé don Antoine, prieur de Crato (1). Catherine, sa tante, n'était plus depuis 1577. Cette reine avait fini ses jours dans un cloîtré, où nous avons dit qu'elle s'était rétirée après sa régence. Un an après la conquête du Portugal (1582) le duc d'Albe cessa de vivre.
La seconde sœur de Charles-Quint, Marie de Hongrie, mourut à Cigales le 28 octobre 1558, au moment où, pour remplir les intentions de son frère, elle se préparait à aller reprendre le gouvernement des Pays-Bas, qui fut alors confié par Philippe II à Marguerite d'Autriche. Son cercueil attendit, sous les voûtes du couvent de Saint-Benoît de Valladolid, la pompe funèbre qui devait la conduire à l'Escurial.
Le testament de Marie de Hongrie renfermait une clause qui nous frappe vivement encore après tous les traits caractéristiques des femmes de sa famille que nous avons fait ressortir dans notre récit. Elle laissait un legs considérable à sa nièce Juana ; elle n'oubliait pas ses dames d'honneur et ses femmes de chambre; mais, entre tous ses bijoux, il en était un dont elle disposait en ces termes :
<t Ayant porté depuis la mort du feu roi mon mari, à qui Dieu » fasse paix, un cœur d'or qu'il a aussi porté jusques à sa fin, » — j'ordonne que ledit cœur, avec la chaynette où il pend, » soit fondu, et donné ce qui en viendra aux pauvres ; car, » puisqu'il a fait compagnie jusques au dernier aux per- » sonnes qui, ores de si long-temps ont été séparez de présence » mais ne l'ont été d'amour et affection, c'est raison qu'il se con- » somme et change d'espèce, comme les corps des justement » aimants ont fait et feront (2) . »
Nous croyons inutile de réfuter ceux qui ont prétendu que don Juan était le fils de Marie de Hongrie, et que le secret de cet
(1) Le prieur de Crato était £ls de Tlnfanidon Luiz, fils du rot Emmanuel et de Violante Gomès, surnommée la Pélicane, dame humble par sa naissance, mais d'une rare beauté, et qui mourut professe dans le monastère d'Àlmoster. Le Portugat^ par Fbrd. Deihis, page 295.
(2) Papiers du cardinal de Granvetle, tome IV.
HISTORIQUE ET BIOGBAPHIQUE . 511
inceste fut révélé au cardinal de laCuevaparTInfante Isabelle, fille de Philippe II, qu'il ne fautpas confondre avec Isabelle, la sœur de Charles-Quint, Celle-ci était morte en 1526à Gand, où elle était avec son mari proscrit (le roi Christian de Danemark) , laissant des dettes que l'Empereur paya, et des enfants dont il prit la charge en bon oncle.
La princesse du Brésil, doua Juana, se démit de la régence du royaume d'Espagne entre les mains de Philippe II en 1560, et, quoique âgée seulement de vingt-trois ans, elle né fit rien qui pût autoriser Brantôme à supposer qu'elle eût voulu, en 1570, épouser Charles IX, qui avaitquatorze ans de moins qu'elle. Mais Brantôme répétait volontiers tous les commérages de cour et en inventait au risque de se contredire lui-même. Une lui en cpûtait pas plus d'imputer à la fille de Charles-Quint l'ennui de son veuvage, qu'à Charles-Quint, son père, le dépit de ne pas avoir pu se faire élire pape, ce qui l'avait réduit à se faire moine (1) ! Ce fut Elisabeth, petite-nièce dedona Juana et fille de Maximilienll,.qui devint reine de France. L'ex-Régente d'Espagne était à cette époque déjà renfermée dans le couwnt des Descal- , sas Reaies [Déchaussées^Royales] de Madrid, dont, par les conseils du père François Pécheur, elle avait recruté les premières religieuses dans le couvent de Sainte-Claire de Gandia. Elle ne fît pas de vœu, mais elle n'en observait pas moins toutes les règles de la maison, ne s'accordant d'autres distractions que d'entretenir un orchestre de musiciens dont elle se faisait suivre quand elle allait respirer l'air de la campagne au palais du Pardo. Elle brodait des écharpes qu'elle vendait aussi cher que possible aux visiteurs du couvent, pour en distribuer le prix aux pauvres. Quant à ses revenus particuliers, Juana en consacrait une partie à de bonnes œuvres et une partie à son goût espagnol pour les reliques. Elle en faisait venir de tous les pays du monde et elle en enrichit la chapelle de la maison (2) . Son
(1) VL Stiriing, en citant cette plaisanterie de Brantôme, se contente de dire qu'on ne sait pas Jusqu'à quel point il disait la vérité. (Brantôme, OEwres^ 8 vol. in-8*, Paris, 1787, tome II, page 541.)
(2) Philippe II avait, comme elle, la nlicomanie^ mot trouvé par M. Ford.
oratoire devint, dit son biographe, « TAranjuez dô ses plaisirs pieux, le Pardo de ses délices spirituelles. ^ Certes, il fallait toute cette exaltation de la vie dévote à une mère, pour ne pas se sentir exilée loin du fils qu'elle avait laissé en Portug-al. Dona Juana mourut cinq ans avant que don Sébastien, ce fils devenu roi, allât combattre les Maures de Barbarie et, captif ou blessé, disparaître mystérieusement dans la bataille.
Elle fut ensevelie dans le couvent qu'elle avait fondé, doté et gouverné, «plus heureuse là, » disait-elle, « que sur les trônes d'Espagne et de Portugal. » Aussi, peu de temps après sa mort, une vision (semblable à celle qui révéla au moine de Guatemala que Charles-Quint était délivré du Purgatoire), réjouit un saint personnage qui disait une messe pour son âme. Ce saint personnage, fray Nicolas Factor, capucin et peintre célèbre à Valence, avait été le confesseur des religieuses de Sainte-Claire et en même temps celui de dona Juana. On dut le croire, quand il assura qu'au moment de consacrer l'hostie, il avait vu la dévote princesse suivie de sainte Marie-Madeleine, de sainte Inès et de sainte Dorothée, Avec un pareil cortège, elle ne pouvait que venir du paradis ou du moins elle s'y rendait directement (1).
Malgré cette révélation d'un saint, nous croyons pouvoir maintenir notre précédente insinuation sur le caractère de dona Juana qui, vraie fille de César, voulait dominer et régner seule dans un cloître comme dans une cour. Elle s'était donc laissé conduire par la politique paternelle, lorsqu'à la mort du roi de Portugal Jean III, Charles-Quint avait pu penser qu'elle avait plus de titres que sa tante Catherine à la régence du royaume et à la tutelle de l'Infant Sébastien. Mais, si à cette époque elle put être accusée d'un accès d'ambition, il faut faire
(1) H. Stirling, à qui nous devons une partie de ces détaiJs, cite une vie de ;Vtcolas Factor^ par Christ. Moreno, Barcelonne, 1618, p. 178. Voir aussi F. Jdan Carillo, Retacion historica de Ut real fundacion dei monasterio de las Descalzas de Sanla-Clara de Madrid^ de las vidas de dona Juana de Austria, su fundadora^ y de la imperatriz Maria suhermana^ etc., in-A«, Madrid, 1616. — Gbr. neQuin- TANA, nistoire de Madrid^ io-folio, Madrid, 1629, f. 412.
la part de son amour de mère pour le jeune roi. Conséquente d'ailleurs dans ce dernier retour aux pensées mondaines, de même qu'elle avait quitté son iSls plutôt que de rester auprès de lui sans autorité, elle ne songeait à le revoir qu'à la condition d'être sa seule tutrice et la seule régente. Tel doit être le vrai sens d'une lettre qu'elle écrivit h Charles-Quint pour lui faire entendre qu'elle avait plus de partisans que la reine Catherine en Portugal, et qu'elle ne se souciait pas d'être désignée par cette reine à lui succéder, « aimant mieux attendre ses chances naturelles (1). »
Au nombre des personnes qui vinrent, en 1571, à Madrid, demander la bénédiction de père François Pécheur, il reconnut doua Magdalena deUlloa, la femme de don Luis Quîxada, qu'il avait vue lors de sa dernière visite à Yuste, et qui, déjà Castillane pieuse, n'avait pu entendre le saint Jésuite sans puiser dans ses entretiens les sentiments d'une dévotion plus profonde encore. Veiive depuis une année , elle venait recommander à ses prières l'ânie de Quixada et le jeune prince qui partageait avec le souvenir de son mari toutes ses affections terrestres. Après la mort de l'Empereur, pendant que le majordome remplissait ses fonctions d'exécuteur testamentaire, doua Magdalena était allée en pèlerinage à l'abbaye de Notre- Dame de Guadalupe avant de ramener son fils adoptif au manoir de Villagarcia. Quixada vint les rejoindre et attendît les ordres de Philippe II. Jusqu'à l'arrivée du roi, il no se croyait pas autorisé à s'affranchir de sa discrétion. Le secret de Charles- Quint serait resté à jamais enseveli dans la tombe impériaitî et dans le cœur de Quixada, si Philippe l'avait voulu ; car le bruit public ne pouvait suffire pour constituer un titre à celui que, ni le roi, ni le confident de son père, ne reconnaissaient comme le fils de l'Empereur. Quixada avait écrit de Yuste au roi : « On discute beaucoup la chose ; mais j'ai toujours nié et je
(1) Cette lettre, qu'on trouve dans la collection des Archives de Bruxelles ci ÛAtis le Manuscrit Gonzalez, fut écrite par dona Juana, lorsque père François Pécheur alla sonder le terrain à la cour do Lisbonne.
» continuerai à tenir le même langage. Votre Majesté peut j> être assurée que le secret est en sûreté, quoique j'aie donné » à l'enfant l'éducation convenable à son origfine. » En effet, en vain Vasquez, au nom de la Régente, lui avait deux fois demandé confidentiellement ce qu'il devait croire de ce qu'on disait de la naissance du jeune Géronimo. A Vasquez et à la Régente elle-même, Quixada avait répété deux fois la même histoire ; « Il était vrai qu'il avait dans sa maison un jeune enfant, qu'un ami, dont il ne pouvait dire le nom, lui avait confié ; mais de quel droit oserait-on le supposer fils dé l'Empereur, quand l'Empereur n'en avait parlé, ni dans son testament, ni dans son codicille ? »
Enfin, Philippe II revint en Espagne dans le cours de l'année 1559, et fit prévenir Quixada qu'il eût à se trouver avec son jeune pupille près du monastère de San-Pedro de la Es- , pina. Quixada, avant d'obéir, déclara pour la première fois, à dona ÎJagdalena, toute la vérité sur leur fils adoptif, lui demandant pardon de la lui avoir celé si long-temps. Puis, à la tête de ses vassaux, il alla au rendez-vous du roi. Philippe était en équipage de chasse : il rencontra Quixada et don Juan dans un carrefour du bois de Torozos, regarda beaucoup le jeune compagnon du majordome tout en parlant à celui-ci, fit quelques questions à don Juan lui-même, lui dit de qui il était fils, et, pour montrer qu'il était content, il ajouta : '( La chasse est terminée ; je n'ai jamais rencontré un gibier qui m'ait fait tant de plaisir. »
Ce fut à compter de ce jour-là que l'orphelin impérial prit le nom de don Juan d'Autriche, Il fut désormais élevé avec le fils de Philippe IL Charles-Quint avait exprimé le désir que son fils naturel fût élevé pour l'état ecclésiastique, « à moins toutefois qu'il n'en eût pas la vocation, » Cette Vocation ne se manifesta pas. Don Juan ne rêvait que batailles et gloire. Il fit ses premières armes contre les Maures, qui s'étaient révoltés dans les Alpuxarras, et Quixada, nommé grand-écuyer du prince royal, président du conseil des Indes et pourvu de trois riches
HISTORIQUE ET BIOGB APHIQUE . 515
commanderiei^ dans Tordre de Calatrava, accompagna comme gouverneur militaire son ancien élève avec le rang de général d'infanterie. Don Juan n'avait jamais cessé de le vénérer comme un père, ni d'appeler du nom de mère doua Magdalena. Il ne serait point parti pour l'année sans être allé prendre tendre- 'ment congé d'elle. Dona Magdalena ne put retenir ses larmes, recommandant au vieux soldat de modérer le courage de leur cher enfant ; mais, si lesi larmes de doua Magdalena exprimaient un triste pressentiment, c'était le vieux soldat que le danger menaçait. Quixada voulut faire en personne la reconnaissance de la forteresse de Seron ; une brusque sortie des Maures jeta quelque confusion dans les rangs de sa troupe ; Quixada la ralliait lorsqu'une balle ennemie l'atteignit à l'épaule. On le transporta à Canilles ; une balle bossua aussi le casque de don Juan qui protégeait sa retraite. Dona Magdalena accourut de Madrid pour soigner le blessé , qui expira dans ses bras le 25 février 1570. Don Juan prit le deuil comme s'il avait perdu un père, et fit déposer Quixada dans l'église des Hiéronymites de Baza, en attendant qu'on pût Tinhumer dans son manoir de Villagarcia. Il eût mérité un tombeau dans le Panthéon de l'Escurial, à côté de celui du maître qu'il avait servi, aimé et admiré depuis son enfance.
Don Juan n'en témoigna qu'une affection plus tendre à la veuve du vieux chevalier. Il sut trouver le temps de lui écrire, même en campagne, et ce passage d'une de ses lettres prouve que sa famille adoptive lui avait inspiré des sentiments dont Charles-Quint eût pu être jaloux :
« Don Luis est mort comme il devait mourir, combattant » pour la gloire , combattant pour sauver son fils et couronné » d'un honneur immortel. Quoi que je sois, quoi que je puisse » devenir, c'est à lui que je le dois, à lui par qui je fus élevé ou » plutôt mis au monde par une seconde naissance plus noble que » lapremière. Pauvre veuveaffligée,mèrechérie, je vous reste i) seul et je vous appartiens à double titre, moi, pour qui don » Luis est mort , vous qui êtes si cruellement atteinte par ce
» malheur. Contenez votre douleur avec votre- sagesse ordi- » naire. Que ne suis-je près de vous pour sécher vos larmes » ou mêler les 'miennes aux vôtres. Adieu, chère et honorée » mère ! Priez Dieu de vous renvoyer votre fils pour être serré » sur votre cœur (1). »
Doua Magdalena ne se contentait pas de prier Dieu pour don Juan. Par un de ces soins jaloux qui charment les cœurs de mère, elle ne voulait pas que d'autres mains que les siennes fissent le linge de corps de son héros bien-aimé, et lui, toujours fils tendre et attentif, ni l'ambition , ni la gloire, ni les amours de sa jeunesse romanesque ne lui firent négliger doua Magdalena. Au retour des combats, sa première visite était pour elle. Il s'intéressait à ses fondations dévotes, comme elle à ses trophées de victoire. En souvenir du pèlerinage qu'il avait fait avec doua Magdalena à Notre-Dame de Guadalupe, don Juan fit suspendre, parmi les riches lampes de ce sanctuaire, un fanal détaché d'une des galeries musulmanes. Enfin, lorsque doua Magdalena, fidèle à une promesse qu'elle avait faite au père François Pécheur, voulut instituer un collège de Jésuites à Villagarcia, don Juan écrivit de sa main au Pape, pour obtenir les licences ecclésiastiques exigées de Tévêque. cf Je ne désire rien tant au monde, disait au Saint-Père le vainqueur de Lépante, que de contenter les vœux de celle que je regarde comme ma mère. »
L'année suivante, 1577, don Juan, selon son usage, prit congé de doua Magdalena avant de se rendre dans les Pays- Bas. Philippe II lui confiait le commandement de ses armées. En cette circonstance encore, don Juan vit couler les larmes de celle qui recevait son adieu filial. C'était le même pressenti-
(1) Cette lettre est traduite d'une vie manuscrite de don Juan d'Autriche en latin : Joannis Austriaci Vita^ auctore Antonio Oftorio, que don Pascual de Gayangos a transcrite pour M. Stirling, de la Bibliothèque Nationale de Madrid. Nous craignons, si elle est authentique, que la phrase latine ne lui ait prêté une certaine forme de rhétorique qui n'existait probablement pas dans le texte espagnol. Tous les autres détails sur dofia Magdalena et don Juan, sont empruntés à une biographie de dona Magdalena de Ulloa, par don Juan de Villafane.
ment qu'elle avait éprouvé lorsqu'il était parti avec Quixada pour sa première campagne, et qui ne l'avait point attristée, au même degré du moins» qiïand le jeune prince était allé battre les Turcs sur les flots d'Actium et relever l'étendard espagnol sur les ruines de Carthage. De nouveaux lauriers attendaient cependant le fils de Charles-Quint dans les Pays-Bas; mais la mort devait.aussi l'arrêter au moment où peut-être il aurait pu aspirer à les changer en une couronne royale. On a dit que, trompé dans son ambition d'épouser Marie Stuart, il avait un moment eu le projet d'aller ensevelir, dans un cloître, ses espérances déçues. Mais ce point historique n'est pas encore parfaitement éclairci. Avant d'expirer, il exprima le dernier vœu de son ambition, qui était de reposer dans le même caveau que Charles-Quint. Sa perte fut pleurée par l'armée. Les soldats aimaient à comparer la vie du fils à celle du père, rappelant que, comme Charles-Quint, don Juan fut constamment vainqueur à la guerre et, comme lui, le champion de la Chrétienté contre l'Islamisme. Nul ne doutait qu'il n'eût conquis uti nom égal à celui de l'Empereur, si le ciel lui eût accordé le même nombre d'années. L'histoire a répété ce parallèle et raconté les exploits du fils naturel de Charles- Quint. Nous avons préféré faire voir que, malgTé son éducation princière et les ambitieuses espérances qui auraient pu lui faire oublier ceux qui cultivèrent son enfance obscure, il les honora et les chérit d'un amour filial.
Don Luis de Zapata, dans son prosaïque Carlos Famoso^ prétend que Charles-Quint appela don Juan avant sa mort, dont il eut le pressentiment comme un cygne ^ et lui révéla sa naissance :
« Carlos que como cisne su fin sientc, AI niiio don Juan de Austria ante si llama Y le dicc quien es, y do alli ausente Se le encomienda al rey que tanto el ama, etc. »
Dans sa conscience, Charles-Quint faisait une distinction entre la faute commise avant le mariage et la faute commise
518 ÉPILOGUE ET APPBNDIX
après, — entre Marguerite et don Juan; la naissance de don Juan, qui avait eu lieu pendant son veuvage, devait lui paraître encore une infidélité, à la mémoire de l'Impératrice .
Nous pensons que la reconnaissance tardive de don Juan pourrait bien avoir créé l'étiquette espagnole qui interdisait aux enfants naturels du roi d'Espagne, même reconnus, de se présenter à la cour du vivant de leur père. Le second don Juan, fils de Philippe IV, fut élevé à Ocana, à quelques lieues de Madrid, où son père Fallait voir, mais sans lui permettre de franchir lui-même les portes de la capitale.
Doîia Magdalena, qui vécut encore jusqu'en 1598, adopta Anna, la fille naturelle de don Juan, qui prit le voile dans un couvent de Madrid. Dans l'église du collège fondé par elle à Villagarcia, on montrait comme deux saintes reliques, deux crucifix qui lui avaient appartenu, et dont Tun était un trophée arraché par Quixada aux Maures des Alpuxarras au moment où ils allaient le jeter au feu ( 1 ) .
(1) Don Juan de Villafane. liistoria de dona Magd, de Utloa^ etc. — Vandbr- HAMMEN : Vida de don Jtuin de Austria^ in-fol. — Osobio, manuscrit latin cite par M. Stirling ; — Alexis Dumesnil, Ulstolre lie don Juan d'Autriche^ Paris, 1 827. — Ce dernier ouvrage est rempli d'inexactitudes. Le Jésuite Strada {de Belio Delgico, Decas prima) a recueilli, sans les discuter, les conjectures romanesques dont se composent les vies de don Juan. — Uisloria de Suestra Senora de Guadalupe, por Gadiiiel de Talavera, Tolctîo, 1597. — M. Stirling préparc une Histoire de don Junn d'Autriche. Si nous terminons notre histoire de la lutte de Cbarlcs-Quint contre Solyman, il entre dans notre plan de raconter comme épilogue la guerre de don Juan contre les Maures et la grande victoire de Lépante, par laquelle le fils de l'Empereur couronna, en quelque sorte, la politique paternelle. Ce Jour-là, don Juan fut ce qu'avait été son père, le champion do la Chrétienté.
NOTICB ANECDOTIQl'E SCR LES SERVITEURS DE CHARLES-QUINT A YUSTE, — LE CAPUCIN ALIS. — ClYON DE UORON. — VATHYS ET CORITBILLB DAERSDQRP. — GAZTELU. — VAN MALE. — TORRIANO, ETC. — LES DERNIERS VISITEURS DU MONASTÈRE. — CONCLUSIONS.
Nous allons réunir, dans un même tableau, le personnel du service de Charles-Quint pendant son séjour à Yuste, avec le titre spécial de chacun.
Le colonel don Luis Quixada, majordome.
Le docteur Henri Mathys, médecin.
GuYON ou Guillaume de Moron , gardien de la garderobe, etc.
Jean Esterch, garde-joyaux sous les ordres de Moron.
Martin de Gaztelu, secrétaire politique.
Guillaume Van Mâle, gentilhomme de la chambre de !'•
classe et secrétaire littérçiire,
Charles Prévost \
Ogier Bodoart grentilshommes de la chambre
^f Tx \ layudas de caméra).
Martin Donsart / ^ ^ '
Giovanni Torriano, mécanicien-horloger.
Jean Balin 1 . , i , m .
^ ^4 ouvriers sous les ordres de Torriano.
Georges de Dinan )
Nicolas Beringhem '\
Guillaume Wykerslooth | gentilshommes de la chambre
DiRK i de 2« classe ou barber os.
Gabriel de Sl^t )
Pierre Van Oberstraaten, apothicaire.
Pierre Quillem, aide-apothicaire.
Tous ces serviteurs de Charles-Quint figurent dans son codicille avec le chiffre de leurs gages que l'Empereur convertit en pensions viagères en y ajoutant une gratification extraordinaire pour chacun d'eux et une recommandation expresse à son fils de tenir les promesses de places qui leur avaient été faites. Don Luis Quixada est plus particulièrement recommandé
que les autres, Charles-Quint rappelant que ledit Quixada est venu auprès de lui pour le servir avec sa femme et sa maison.
Aucun des serviteurs subalternes n'est oublié, ni le pannetier André Platïneque et son aide Van Wocis, ni le sommelier de la cave Bougion, ni H. Banderhesen qui faisait la bière, ni le tonnelier Imbreschsid, ni le cuisinier Adrien et ses trois aides, ni 'le pâtissier Cornelio Gutiman, ni Hans Fait, chargé du poulailler (galinero) , ni Juan Balestero, le chasseur, ni le jardinier Pascal Gomez, ni Juan Gaétan, le cirier [ayuda en la cereria)^ ni les trois Espagnols chargés de la literie, ni enfin les deux blanchisseuses, Hippolyta et Isabelle Plantin.
Presque tous ces gens de service étaient Flamands. Un capucin de la Flandre, nommé frère Jean Alis, avait été appelé à Quacos pour les confesser et leur adiiiinistrer les sacrements, à raison, dit le codicille, de quatre réaux par jour pour lui et pour son compagnon (probablement le sacristain qui lui servait la messe) . Charles-Quint, dans son codicille, lui attribuait une pension annuelle de quatorze mille six cents maravédis par an, plus vingt mille maravédis une fois donnés,
La plupart des noms des personnages mentionnés, même des plus connus , furent très mal orthographiés par le copiste espagnol de Tacte testamentaire, et l'imprimerie les a défigurés encore : par exemple, Giovanni Torriano se trouve transformé en Juaîi el Lotoriano. Il en résulte qu'on a pu faire de Guyon de Moron ou Moaron le même individu que Guillaume de Moron, seigneur de Terny et de Beaumont, lequel, à son retour dans le duché de Bourgogne , l* jn pays natal , aurait eu une grave querelle avec les fières du cardinal de Granvelle accusés par lui de malversation. Ile cardinal se serait débarrassé du dénonciateur £n le dénonçant lui-même à l'Inquisition ; en Espagne, Guyon de Moron aurait renouvelé ses attaques. D'accord avecles seigneurs ligués contre la famille influente des Perrenot, l'Inquisition aurait condamné à un silence étemel ce fidèle serviteur... peut-être en faisant de lui le voleur domestique échappé aux perquisitions, du licencié Murga, de 30U
greffier et de son alguazil Villa, nommé ailleurs Malaguilla : — singulière destinée d'un des serviteurs de Charles-Quint, si cette histoire était parfaitement authentique, ce qui est douteux h cause de la confusion des noms (1) ; ajoutons cependant que ce qui nous paraît douteux ne paraît nullement improbable quand on a lu les détails du ténébreux procès intenté par Philippe II à Floris de Montmorency, baron de MoYitigny et de Leuze, enfermé pendant dix mois dans la forteresse deSégovie sans savoir les motifs de son arrestation, condamné à Bruxelles, transféré au château de Simancas et étranglé de nuit par le bourreau, quoiqu'on ait pu croire pendant trois siècles qu'il était trépassé dans son lit... Cette exécution mystérieuse frappait un seigûeur qui, comme Moron, avait servi Charles- Quint en qualité de gentilhomme de sa maison et était membre de rOrdre de la Toison-d'Or (2).
Nous avons peu de choses à dire sur le secrétaire politique de Charles-Quint, Martin de Gaztelu. Puisqu'il figurait à la pompe funèbre de 1574, on. peut conjecturer que, comme les autres serviteurs de l'auguste solitaire de Yuste, il trouva faveur auprès de Philippe II ; mais on ignore l'emploi qu'il occupait, soit h la cour, soit ailleurs.
Le docteur Mathys dut retourner en Flandre avec sa gratification et sa pension, quoique Philippe lui eût conservé le titre de médecin de Sa Majesté. La Biographie des Hommes remarquables de la Flandre occidentale, nous apprend qu'il avait composé un commentaire des Aphorismes d'IIippocrate, Il se maria; car sa pierre tumulaire, dans l'église de Ste-Gudule,
(1) G. GnoBN VAN PniNSTEREii : Archivcs de ta maison d^Orange-Nassau^ vol. 1*% in-S", Leydc, 1835. M. Stirling, qui aurait fait cette découverte, dous renvoie à une lettre du comte Louis de Nassau, p. 277. Nos propres conjectures nous sont venues du Mémoire de M. Gachard sur la mort du baron de Montigny.
(2) C'est M. Gachard qui nous a révélé le mystère de la mort du baron de Montigny, d'après les pièces de son procès, extraites des Archives de Simancas. On trouve ces pièces dans la CoUccion de documentas ineditos para la Jlistoria de Espantty tome IV, § V, sur lesquelles M. de Vielcastel a fondé une dramatique narration du même fait.
mentionne sa femme et ses enfants. II mourut du moins de sa mort naturelle, plus heureux que son confrère Corneille qui,après avoir traduit du grec en latin un livre sur l'art de giiérir, succomba des suites d'dne chute de cheval qu'il fit dans le cours de sa pratique (1).
Gra<?e à ses compatriotes, les archéologues et bibliographes belges, nous pouvons suivre l'excellent Guillaume Van Maie jusqu'à la tablette tumulaire de l'église de Sainte-Gudule, qui relatait, dans le style des épitaphes, sa probité et son érudition, ainsi que laprudence et la piété d'HîppolytaReynen, sa femme. Le codicille de Charles-Quint rappelait au roi que la réversion de la place de concierge du palais de Bruxelles était promise à Van Maie et que, jusqu'à ce qu'elle fût vacante par la mort du titulaire, il avait droit à une pension de cent cinquante florins. Nous ne savons si cette conciergerie équivalait à une autre place qui avait autrefois séduit l'ambition du bon secrétaire, quand, au milieu d'une de ses épîtres latines à son ami le seigneur de Praët, il glissait cette phrase en français : « Je suis » adverty que la Chambre des comptes est une chose qui me » duiroist. Si d'aventure vacast quelque office d'icelle, Mon- » sieur, je vous supplie très humblement de m'avoir pour re- » commandé en quelque occasion qui vous semblera. » Van Maie faisait cette confidence à son protecteur pendant une de ces heures de veille nocturne et de liberté qu'il consacrait au commerce épistolaire, au lieu de réparer ses forces par le sommeil.
Charles Van Maie, le fils de cet homme de lettres vigilant et laborieux^ entra dans la diplomatie, et, nommé ambassadeur en France, fut, en 1598, un des négociateurs du traité de Verviers au nom de l'Infante Isabelle : Aurèle-Auguste, fils de Charles, mourut à Madrid en 1662, membre du conseil suprême des Pays-Bas.
Dans le labyrinthe de gothiques maisons dont se compose la
(1) Chuter Lif0y 3* édition. — Gacbard : note lae à TAcadéniie de Bruxelles.
ville impériale de Tolède, « cette couronne de TEspague, ce » phare du monde, cette ville libre depuis le tempsdes Goths, » — CQmmerappelaitPadilla, le martyrde ses libertés, — est une petite rue qui se nomme /^ aille del Nombre de PalOy « la rue de THomme de Bois. » La tradition dit qu'en 1559, profitant du répit que l'Inquisition laissait aux Maures, aux Juifs et aux sorciers, pour poursuivre les Luthériens espagnols, un homme de bois partait tous les matins de cette rue pour l'archevêché, et, ayant salué respectueusement l'archevêque, en revenait chargé d'un panier de provisions qu'il rapportait fidèlement à son maître. Ce maître était Giovanni Torriano, de Crémone, le mécanicien de Charles-Quint et son horloger, qui, après les funérailles de l'Empereur, vint s'établir à Tolède et y amusa les curieux par ses pièces de mécanique. Torriano se proposait un but plus sérieux; il avait autrefois, par ordre de Charles-Quint, et en exécution de ses idées, réparé ou refait, d'après un nouveau système , la machine hydraulique qui, du temps des Maures, distribuait l'eau du Tage aux réservoirs de la ville. 11 mûrissait un autre projet : c'était de rendre le fleuve navigable jusqu'àlamer, et de relier ainsi Tolède et Lisbonne. L'exécution d'une entreprise pareille exigeait malheureusement une somme assez considérable que Philippe II préféra employer à la construction de l'Escurial. Il fut renouvelé en 1641 par deux autres Italiens, Julio Martelli et Luigi Carduchi; mais Philippe IV^ auquel il avait souri, ayant perdu le Portugal, ne comprit pas qu'il pouvait le reconquérir par cette voie fluvio-marine (1).
Non-seulement le Tage ne fut pas rendu navigable, mais il finit par ne plus obéir à la machine hydraulique négligée, et Torriani alla creuser des puits & Madrid. Il revenait cependant volontiers à Tolède, et il y mourut en 1585, laissant une fille. Les Tolédans honorèrent sa mémoire en lui érigeant un buste en marbre qui orne encore le cabinet d'histoire naturelle dans l'archevêché, et une médaille dont le revers représente une
(1) ¥oKti*8 Handbook,
524 EPILOGUE BT APPENDIX
fontaine jaillissante, dont les vieillards altérés entourent la naïade, avec cette inscription ; « Virtus nunquam déficit^ » devise favorite du mécanicien (1). Son portrait est aussi dans le petit cloître de TEscurial. Peut-être Tolède eût-elle mieux fait de doter la fille que de multiplier les images du père ; car le mécanicien ne lui laissa que sa devise, devise bien stérile, hélas ! quand elle s'applique à la vertu des filles sans dot.
Morales, dans ses Antiquités d'Espagne^ après avoir loué comme un chef-d'œuvre de science hydraulique la Noria de Tolède, dit qu'on avait voulu ériger sur ce merveilleux artificio la statue de l'artiste, et qu'un poète en avait fait le sujet d'une pièce de vers latins dont voici les deux derniers :
« Âerias rupes Jubet hune transceodero ; paret, — Atque hic sideribus proximus ecce fluit. »
Rien ne peut arrêter l'artiste audacieux : « Sur ce roc aérien monte, » dit-il au Tage... Des sables du rivage, Le Tage obéissant s*élance jusqu'aux cieux.
Quevedo, esprit volontiers plaisant et épigrammatique, a parlé de Torriano dans une autre style :
« Flamenco dicen que fuc Y sorbedor de lo puro ; Muy mal con el agua staba Que en tal trabajo la puso. »
a Juanello fut un Flamand, dit-on, Qui buvait sec, Tcnnemi de Teau pure... Aurait-il pu s'y fier ? certes, non.
Lui par qui l'eau fut mise à la torture. »
Il nous reste à dire quelques mots des vicissitudes subies depuis trois siècles par le monastère de Yuste. En 1638, le palais de Charles-Quint avait été réparé par or-
(1) Pont. (Viage I) a fait graver cette médaille.
dre de Philippe IV, qui avait consacré six mille ducata à cette dépense devenue nécessaire.
En 1750, le voyageur archéologue Ponz fit une excursion à Yuste, et y passa deux jours. Le couvent etTéglise « sans magnificence particulière, » dit-il, « n'ont dû leur renommée qu'à la retraite de Charles -Quint. » Ponz décrit l'autel avec la copie de la Gloire du Titien placée entre quatre colonnes corinthiennes et l'écusson aux armes impériales. Il ajoute que sous cet autel on conservait le cercueil en châtaignier dans lequel la bière de l'Empereur était restée renfermée jusqu'à sa translation à l'Escurial. Dans la nef de l'église [el cuerpo de la iglesia), le voyageur remarqua aussi deux tableaux représentant deux scènes de la Passion du Christ, qu'on attribuait à unpeintrequi avait accompagné en Espagne la reine Marie de Hongrie. Nous avons fait usage ailleurs des descriptions de Ponz, qui déplore l'aspect désolé de la vallée dont la culture était si soignée du temps de Charles-Quint (1).
Dans les premières années de ce siècle, M le comte de Laborde visita aussi Yuste, et il en parle dans soti Voyage pitto^ resque et historique d'Espagne,
En 1809, l'Estramadure fut occupée par l'armée du maréchal Soult, et un premier détachement logea à Yuste sans y commettre le moindre dégât. Malheureusement, quelque temps après, le 9 août, deux cents dragons ayant trouvé un soldat français mort près de la porte du monastère, y mirent le feu et le saccagèrent. La bibliothèque et les archives furent la proie des flammes, excepté un volume de documents, écrit en 1620 par fray Luis de Santa-Maria, que, par hasard, le prieur avait pris pour le consulter sur certains droits disputés par les paysans de Quacos, et qu'à l'approche des Français il jeta dans un buisson. M. Ford, qui raconte l'incendie et l'incident du volume, croit qu'il doit être aujourd'hui perdu. L'église fût sauvée de
(i) Nous &VÔI1S souyent consulté Ponz : Notre exemplaire de son voyage avait appartenu à Uorente, Thistorien de TlnquiaitioD.
la destruction par l'épaisseur de ses murailles et sa toiture en voûte. Les moines revinrent, après la g^uerre, se loger dans une partie du cloître et dans le palais de Charles-Quint resté debout. En 1813, ils avaient pu donner Thospitalité à un noble touriste anglais qui devait devenir le premier ministre de son pays, qui, encore aujourd'hui, est un des membres du cabinet de la reine Victoria ; mais qui, alors, faisait, en Espagne, un pèlerinage plus poétique que politique, prépamnt sans doute sa tragédie de Don Carlos : ce touriste était lord John Russell (1).
La guerre de l'Indépendance avait évoqué contre Napoléon cette liberté politique proscrite de la Péninsule depuis le martyre de Juan de Padilla. Trois siècles après la bataille de Villalar, l'étendard des Comuneros se déployait de nouveau, et un moment, en 1820, il parut victorieux. Malheureusement les Constitutionnels de 1820, comme ceux de 1520, eurent à combattre les exagérations de leur parti en même temps que les traîtres. Ils ne se contentèrent pas d'abolir l'Inquisition, ils expulsèrent Jes moines de leurs couvents et les Hiérony mites de Yustene furent pas épargnés. Quelques-uns dç ces libéraux ou de ces chrétiens progressistes qui pensent que la liberté ne doit pas être condamnée au régime du brouet noir de Sparte, et qui se meublent volontiers avec les reliques de la superstition, ne respectèrent pas les débris de l'ancienne richesse du monastère impérial : un apothicaire patriote s'empara pour sa pharmacie des vases de la boiicaria que Charles-Quint avait légués aux moines de 1558, et la copie dé la Gloire du Titien fut transférée à Texada. A quoi bon laisser un beau tableau dans une église convertie en écurie? La chambre à coucher de Charles-Quint, dépouillée de tout ce qui pouvait y rester depuis 1809, devint une magnanerie où les vers de la Chine, après avoir dévoré la feuille des mûriers des Hiéronymites, filèrent la soie de leurs
(1) I^rd John Russell venait du camp de lord Wellington. Il ne recueillit que des phrases insignifiantes des moines de Yuste, d*après ce qu*it a raconté lui-même à M. Stirling, qui visita à son tour lo monastère en ruine dans Tété de 1849,
HISTORIQUE fiT BIOQKAPHIQUB. 527
cocons. Les moines, dispersés, se rallièrent encore une fois quand Tarmée française eut rendu à Ferdinand VU la plénitude de son autorité ; mais l'abolition définitive des ordres monastiques en 1837 devait bientôt les disperser de nouveau.
M. Ford, qui visita Yuste en 1833, y avait trouvé frayAlonzo Cavallero, Hiéronymite octogénaire qui habitait le couvent depuis le 17 août 1778. Ce religieux se souvenait du voyageur Ponz. M. Ford remercie, dans son Guide descriptif , fray Antonio et ses frères de l'hospitalité qu'il reçut d'eux. Ils l'accompagnèrent dans ses excursions, lui firent admirer le grand noyer sous lequel Charles-Quint s'était mis à l'ombre, et lui offrirent, à la table frugale de la communauté appauvrie, un souper que l'Empereur, dans ses heures d'appétit, eût trouvé probablement un peu trop cénobitique. « Après le repas, » dit l'ingénieux et érudit touriste, « les fenêtres avant été ouvertes pour admettre la brise fraîche du soir, parfumée du thym de la montagne, ma vue put s'étendre sur toute la vallée ; bientôt, par une belle lune d'été, je m'abandonnai à ma rêverie en écoutant les rossignols qui chantaient dans les orangers du jardin, où le sombre bassin, réfléchissant les étoiles scintillantes, semblait un tapis de velours brodé de diamants. Combien de fois Charles-Quint dut contempler cette même scène d'où il me semblait qu'il était seul absent ! Quand j'eus souhaité le bonsoir à mes hôtes , j'allai me coucher dans la même chambre où l'Empereur rendit le dernier soupir. Bientôt tout devint silencieux autour de moi, et l'esprit seul du grand prince régna
dans son ancienne retraite » Un obscur voyageur, fatigué
par sou excursion, n'a pas une longue insomnie, même dans la chambre de Charles-Quint. « Je dormis, » poursuit M. Ford, « jusqu'à ce qu'un'moine vînt me réveiller pour la messe que le prieur avait commandée à mon intention. Il n'était pas jour encore. Je descendis à la chapelle, imparfaitement éclairée, où s'agenouillèrent à mes côtés mon muletier et un mendiant vagabond à qui le couvent avait offert, comme à moi, le gîte de la nuit. La messe dite, nous saluâmes tous l'autel sur lequel